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3 janvier 2008 4 03 /01 /janvier /2008 17:02

 

Les éthiques originales

 



L'éthique sceptique

Le scepticisme éthique affirme qu'il est possible de parvenir à un état identique à celui du bonheur ( " ataraxie " visée par les épicuriens aussi bien que par les stoïciens). Pourtant il se distingue des autres théories grecques dans la mesure où il refuse d'admettre quelque principe de direction que ce soit. Le sceptique, en effet, considère que toutes les propositions de la raison (même si elles sont contradictoires) s'équivalent et qu'il n'y a pas à choisir l'une plutôt que l'autre. Ainsi sur la question de savoir si c'est la vertu au sens fort qu'il faut suivre pour parvenir au bonheur (thèse stoïcienne) ou le plaisir (thèse épicurienne), le philosophe sceptique estime que les deux propositions éthiques s'équivalent et qu'il n'y a donc pas à choisir entre elles. Pour lui les deux positions sont purement dogmatiques, elles sont le produit d'affirmations arbitraires de la raison.
Pour parvenir au bonheur (à la fameuse " ataraxie " visée par les grecs) le sceptique considère qu'il faut absolument mettre entre parenthèses les énoncés dogmatiques de la raison. C'est le seul moyen de parvenir à l'état " d'épochè ", c'est à dire d'
indifférence absolue par rapport à toute chose et par conséquent de ne plus souffrir de rien. Celui qui sait éviter les faux choix de la raison, les illusions du dogmatisme, se donne les moyens de parvenir au bonheur (compris comme abscence de souffrance) : il n'est plus touché par aucun problème puisque tous lui apparaissent comme indifférents.
Sextus Empiricus dans ses Hypotyposes pyrrhoniennes expose les principes du scepticisme en matière d'éthique. Ses différentes critiques des modes réflexifs et dogmatiques de la raison le conduisent à conclure à la vacuité des théories classiques du bonheur, du bien et du mal et lui font choisir le point de vue de l'ataraxie comprise comme synonyme d'épochè.
La conception sceptique a considérablement marqué l'histoire de la pensée philosophique. La morale provisoire exposée par Descartes dans la troisième partie du
Discours de la méthode mais aussi La Critique de la raison pratique de Kant sont des formes de réflexion à comprendre comme des tentatives de réponse au scepticisme.

L'éthique du progrès

Fondée sur l'idée que le monde évolue vers une direction qui ne peut qu'être la meilleure, les théories du progrès sont toujours des théories optimistes. Pour les philosophes qui pensent que le monde est régi par un esprit transcendant et une fin supérieure, l'histoire des hommes ne peut évoluer que dans un sens positif.
Elle est nécessairement régie par une pensée ou un être divin qui organisent l'univers de manière cohérente et le font tendre vers un idéal de perfection absolue. L'homme doit donc suivre l'ordre fixé par Dieu s'il veut progresser et ne pas désespérer de l'avenir qui lui est réservé. Il doit avoir confiance dans le sort qui sera le sien et suivre les commandements qui révèlent la parole de l'être divin.
Leibniz dans son Essai de théodicée exprime le point de vue de la métaphysique et de l'éthique optimiste avec la plus grande clarté. Il voit en Dieu le créateur du monde qui conduit l'univers et l'histoire des hommes en fonction du "principe du meilleur" (qui veut que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles). Il explique l'existence du mal dans le monde en le présentant comme quelque chose d'inévitable (ex : le péché originel) ou bien comme quelque chose qui peut être compensé par un bien (ex : je tombe malade mais j'évite de faire un voyage qui serait dangereux pour moi).
Pour l'auteur des
Principes de la nature et de la grâce, Dieu ,dont la pensée logique gouverne le monde, choisit entre différents mondes possibles pour réaliser le meilleur : il fait tendre l'univers à l'infini vers la perfection.
La pensée d'
Auguste Comte se distingue également par sa conception optimiste de l'éthique mais chez elle c'est la diffusion du savoir scientifique et non pas celle de la morale divine qui doit permettre aux hommes de progresser. Pour l'auteur du Discours sur l'esprit positif , en effet, la pensée métaphysique ne peut permettre de conduire sa vie de manière rigoureuse : elle ne propose que des modes d'explication trop abstraits et non fondés sur la rigueur de la loi. Seule la science (astronomie, physique, biologie, chimie, sociologie) est à même de permettre à l'homme de s'émanciper et de rentrer dans l'état socio-historique que Comte appelle de ses vœux et qu'il nomme " positif ".
"
Savoir pour prévoir et prévoir pour agir ", faire la synthèse de l'ordre et du
progrès, de la raison et des sentiments, tel est le fondement de la théorie positiviste en matière d'éthique. L'homme qui saura suivre l'ordre en toutes choses sera également celui qui aura l'existence la plus équilibrée.
Les conceptions optimistes n'ont pas survécu aux crimes nazis perpétrés contre les juifs pendant la seconde guerre mondiale ni au lancement de la bombe atomique sur les villes japonaises de Nagasaki et d' Hiroshima. Il n'en demeure pas moins intéressant sur le plan intellectuel de lire ces auteurs et d'essayer de penser de manière critique mais positive l'idée de progrès.

L'éthique pessimiste

Tous les philosophes n'ont pas sur le monde un regard joyeux et plein d'entrain. Beaucoup en effet ressentent le monde de manière douloureuse et se demandent quel peut bien être l'avenir de l'humanité.
Parmi eux
Arthur Schopenhauer est sans doute l'un de ceux qui aura le plus marqué la pensée pessimiste. Pour l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation, l'homme n'est que le produit et en même temps le jouet d'une force qui le dépasse : la Volonté comprise comme force aveugle qui dirige l'univers de manière incohérente et destructrice.
Philosophe de l'absurde, Schopenhauer insiste sur l'idée que
le seul recours pour échapper au principe incohérent qui dirige le monde réside dans le retrait par rapport aux choses et la négation du désir, du " vouloir-vivre " qui se manifeste en nous.
C'est lorsqu'il parvient à nier en lui tout ce qui est de l'ordre du désir que l'homme peut accéder au " nirvana ", à l' " ataraxie " véritable. Loin des hommes et de leurs désirs imbéciles, le sage qui s'est libéré de l'absurdité du principe directeur et destructeur de la Volonté ne souffre plus de l'absurdité du monde. Très inspirée de la pensée indienne (Schopenhauer y fait souvent référence dans la quatrième partie du
Monde comme Volonté et comme représentation), l'éthique pessimiste qui suppose que le monde est dirigé par une force aveugle, un principe absurde, ne laisse d'autre choix aux hommes que de se réfugier dans l'idéal ascétique de la négation du désir.
Nietzsche a beaucoup admiré puis critiqué cette théorie comme " nihiliste ",
" symbole de la volonté de vengeance ", " émanation du principe du ressentiment qui veut nier les forces véritables de la vie ".

L'éthique révolutionnaire

A l'opposé des éthiques sceptiques et pessimistes, l'éthique révolutionnaire proclame qu'il faut non pas fuir le monde mais s'y engager pour le transformer. Le monde, en effet, même s'il est hostile et parfois source de souffrance doit être affronté et regardé en face plutôt qu'évité. Le philosophe révolutionnaire choisit donc de ne pas éviter le monde mais bien au contraire de le bouleverser : il adopte une attitude résolument active par rapport à lui, au contraire de l'homme de religion (qui préfère reporter tous ses espoirs dans un univers spirituel qui n'est atteignable qu'après la mort).
L'éthique révolutionnaire suppose donc
un engagement total de la personne dans l'activité sociale et politique. Pour autant il ne faudrait pas la confondre avec les éthiques mystiques ou les éthiques du sacrifice qui supposent un renoncement de soi absolu. Au contraire dans la perspective révolutionnaire, si l'engagement est total, la volonté de vivre ne l'est pas moins.
L'attitude révolutionnaire n'est pas en ce sens à confondre avec celle du missionnaire, il ne s'agit pas d'apporter la bonne parole ou d'évangéliser les masses. Il s'agit de transformer le monde en espérant faire de lui quelque chose de meilleur que ce qu'il est. On ne se bat pas là pour un paradis que personne n'atteindra jamais mais pour un monde nouveau qui est à vivre et à construire demain.
Marx mais aussi Bakounine et Sartre ont posé les bases de ce que peut et doit être une éthique révolutionnaire, une théorie de l'action au service des masses, une philosophie de l'engagement qui fait comprendre que l'on ne peut pas ne pas s'engager et que lorsqu'on croit ne pas le faire, on s'engage encore.

Sources Heraclitea

Posté par Adriana Evangelizt

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3 janvier 2008 4 03 /01 /janvier /2008 16:57

 

 

Les éthiques abstraites

 

 

L'éthique " scientifique " et métaphysique

Les penseurs idéalistes qui affirment que l'univers empirique et objectif n'est que l'image d'un univers idéél supérieur, composé d'Idées-modèles, sont peu enclins à considérer que la norme de l'action juste puisse être trouvée dans l'univers de la sensibilité. C'est pour eux au contraire dans le domaine de l'idée pure que se trouve la seule norme à laquelle il soit possible de se référer lorsque l'on veut bien conduire sa vie. L'aspect contingent et toujours en mouvement du monde sensible empêche, en effet, que la conduite humaine puisse être indexée sur une valeur sûre.

Platon est sans doute le premier a avoir su donner à la pensée idéaliste, un shéma éthique extrêmement rigoureux. Pour lui le monde des Idées dont les choses empiriques ne sont que le reflet est gouverné par une idée supérieure, l'idée de Bien. Toute la science du philosophe qui tend à contempler et à connaître les idées les plus hautes s'organise donc autour de l'idée éthique d'un Bien à connaître et à poursuivre.
Si à sa manière l'éthique platonicienne est une éthique scientifique qui repose sur l'usage de la méthode dialectique de recherche de la vérité, elle est surtout une éthique de l'idéalité qui trouve l'essentiel de ses concepts et de ses références dans un univers séparé. En réaction à cette philosophie idéelle du Bien, Aristote, le disciple de Platon, produira une théorie plus concrète de la recherche du juste qu'il expose dans
L' Ethique à Nicomaque.

L'éthique de la vertu

Dans la conception stoïcienne, c'est la vertu et non pas le plaisir (opposition directe à la philosophie d'Epicure) qui est le seul moyen de parvenir authentiquement à l'état de bonheur , " d'ataraxie ", visé par tout homme.
Pour le philosophe stoïcien
il y a d'un côté ce qui dépend de soi et qui peut être un bien ou un mal (à l'exemple de nos pensées ou de nos mauvais désirs) et d'un autre côté ce qui ne dépend pas de soi et ne peut être ni un bien ni un mal (à l'exemple de la mort, de la santé, de la richesse ou des honneurs). Est vertueux et peut parvenir au bonheur celui qui en toute occasion sait distinguer entre ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi. Il trouve en effet le moyen de ne pas souffrir de ce qui ne dépend pas de lui (même si cela lui est contraire) car il sait que cela ne peut être pour lui ni un bien ni un mal.
Très rigoureuse mais aussi fortement déterministe, la philosophie éthique des stoïciens se caractérise par sa dimension de contrainte mais aussi de conciliation. Très populaire à la fin de l'antiquité, elle était aussi bien partagée par les esclaves (ex :
Epictète) que par les empereurs (ex : Marc Aurèle).
Dans
La Critique de la raison pratique (cf dialectique de la raison pratique), Kant donne un bon exposé de l'opposition qui existe entre les conceptions épicuriennes et stoïciennes. Ne manquez pas sa lecture, elle vous permettra de mieux cerner également la conception kantienne du bonheur.

L'éthique de la rationalité et du devoir

A l'opposé des théoriciens empiristes ou sensualistes qui considèrent qu'il est possible de partir de la réflexion sur l'expérience pour éléver et construire un édifice de pensée éthique, les philosophes rationalistes considèrent qu'il faut partir de la raison, comprise comme faculté de production des idées, pour normer la conduite humaine. A cet égard leur réflexion se développe autour de l'idée de liberté car ce n'est que si l'homme est un être rationnel autonome et par conséquent qu'il se trouve être libre (au sens de non dépendant de l'expérience) qu'il est possible de penser une action morale véritable. Tant qu'il est dépendant soit des affections de la sensibilité soit d'idées extérieures transcendantes, il ne peut être absolument libre et son action ne peut avoir de signification authentiquement morale.
Kant est le premier à avoir développé une conception universelle de la morale qui fait de l'homme un être totalement libre et capable de bien agir par le recours à la seule puissance de sa raison.

Dans La Critique de la raison pratique il énonce la loi morale fondée a priori sur la raison " agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle ". En tant que cette loi constitue le seul fondement possible pour une action individuelle juste, elle est la source véritable de l'acte moral, l'expression authentique du devoir que tout homme doit observer. Enoncée a priori, c'est à dire indépendemment de l'expérience, la loi universelle de la raison pratique constitue la norme de la distinction entre le bien et le mal, le juste et l'injuste.
Celui qui agit toujours en l'ayant à l'esprit agit véritablement par devoir et se donne ainsi les moyens de parvenir à une béatitude authentique.
Très critiquée par Hegel, la
morale ou l'éthique kantienne a fait beaucoup pour la fondation d'une morale rigoureuse et rationnellement fondée. Son influence se fait sentir encore aujourd'hui à travers les ouvrages de Habermas ou de John Rawls.

L'éthique spiritualiste

Fondée sur l'idée qu'il existe un esprit qui préside à la réalisation de toute chose en ce monde, l'éthique spiritualiste se confond le plus souvent avec la morale religieuse. Le discours moral inspiré par l'Esprit est révélé à l'individu par l'intermédiaire d'un texte religieux dont les énoncés s'imposent comme des lois intemporelles de détermination de la conduite humaine. L'homme pour être heureux et juste se doit d'obéir aux commandements de l'Esprit : il doit suivre le chemin que celui-ci a tracé de toute éternité pour lui en vue de parvenir à la béatitutde.
Saint-Augustin, Saint-Thomas, et à leur manière Hegel et Bergson, ont défendu un point de vue spiritualiste en matière d'éthique. Pour les deux grands docteurs de l'église, c'est Dieu comme être spirituel qui doit servir de norme à la conduite humaine. Pour l'auteur de
La Raison dans l'histoire, l'éthique se réalise véritablement dans l'obéissance à la loi et à l'Etat qui ne sont rien d'autres que des manifestations objectives de l'Esprit. Pour Bergson c'est dans la communion avec la dynamique imprimée par l'élan vital que se trouve la possibilité de constituer une morale et une religion véritablement ouvertes (seules sources possible d'accès à la béatitude).
Fruit de visions originales l'éthique spiritualiste manque d'expériences concrètes pour illustrer ses thèses et apparaît souvent comme le produit de rêveries poétiques : il n'en demeure pas moins intéressant de l'étudier (en évitant de sombrer dans les aspects mystiques qu'elle recèle intrinséquement en elle).

Sources Heraclitea

 

Posté par Adriana Evangelizt

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3 janvier 2008 4 03 /01 /janvier /2008 16:40

 

Les Ethiques concrètes

 

 

La théorie du " juste milieu "

L'éthique de la médiété défend l'idée selon laquelle, la vertu est toujours un milieu entre deux contraires, l'un par excès l'autre par défaut. Par exemple, le courage est le juste milieu entre la témérité (contraire par excès) et la lacheté (contraire par défaut). De même la libéralité est un juste milieu entre la prodigalité (contraire par excès) et l'avarice (contraire par défaut).
Ainsi l'homme juste est celui qui en toute chose sait discerner la voie moyenne et agir selon la mesure. Il agira " comme il faut, quand il faut et où il le faut ".
Ethique réaliste et empiriste, la théorie du juste milieu est élaborée par
Aristote dans son Ethique à Nicomaque. C'est dans cet ouvrage, en effet, qu'il définit la vertu comme juste milieu entre deux contraires, l'un par excès l'autre par défaut et se démarque de son maître Platon qui considérait que le principe de la vie éthique est à rechercher non pas dans l'expérience, toujours contingente et aléatoire mais dans le " monde des idées ".
Remise au goût du jour par Saint-Thomas, qui en un sens a christianisé la pensée d'Aristote, l'éthique de la médiété et du compromis est peut-être celle qui correspond le mieux au point de vue du sens commun.


L'éthique hédoniste

Les théoriciens de l'hédonisme posent l'identité entre le bonheur et le plaisir : la recherche du plaisir devant entraîner nécessairement celle du bonheur. L'éthique hédoniste qui insiste particulièrement sur l'aspect matériel et sensuel de nos plaisirs n'est cependant pas une théorie de la démesure et du désordre des sens. Elle prône au contraire la nécessité de faire un choix, un tri sélectif entre ses désirs afin de parvenir à un état de repos et d'équilibre authentique (que les grecs appelaient "l'ataraxie " et que nous appelons pour notre part le bonheur).
Epicure est le grand représentant de la philosophie hédoniste et matérialiste. Dans sa Lettre à Ménécée, il expose les principes de son éthique sensualiste et rationnelle et montre qu'il est possible de vivre en recherchant le plaisir sans pour autant être un débauché et un pervers. La distinction qu'il opère entre désir naturels et désirs non naturels ainsi qu'entre désirs naturels nécessaires et désirs naturels non nécessaires est restée très célèbre.
Violemment combattue par les théologiens et les grandes figures de la morale ecclésiale, la philosophie hédoniste a été réprimée et calomniée pendant tout le moyen-âge (au point qu'il ne nous reste plus aujourd'hui que quelques fragments de la pensée d'Epicure). Elle n'est véritablement réapparue en France qu'à partir du XVIII ème siècle à travers des philosophes comme La Metttrie.

L'éthique sensualiste

L'éthique sensualiste se veut avant tout explicative : elle prétend rendre compte à l'aide de l'analyse de nos sens du type de buts que nous poursuivons ainsi que des raisons qui nous font nous mouvoir. Ainsi ce sont nos sens qui sont considérés comme les critères de détermination du bien et du mal. Ce qui apporte satisfaction à nos sens est appelé " bien " et ce qui déplait à nos sens est appelé " mal ". L'homme recherche naturellement la satisfaction de ses sens : il a donc tendance à utiliser ses désirs et ses plaisirs comme normes de l'action juste.
Très critiquée par les philosophes idéalistes et religieux, la morale sensualiste tend à se rapprocher de la morale hédoniste.
Locke en angleterre mais aussi Diderot en France furent au dix-septième et au dix-huitième siècles les grands représentants de cette école.

L'éthique utilitariste

L'utilitarisme est du point de vue éthique, une théorie qui fonde ses principes de justice et de recherche du bonheur non pas sur une norme idéelle (opposition à la philosophie de Platon et de Kant) mais sur une norme réelle (issue de l'observation et de l'expérience). Le philosophe utilitariste affirme que la source de la justice se trouve dans l'accord avec la somme générale de satisfaction ou utilité moyenne. Ce qui est juste, en effet, c'est ce qui profite au plus grand nombre de personnes, ce qui accroit le solde total de satisfaction pour un groupe ou une communauté donnée.
L'utilitarisme qui n'affirme pas que le bien s'identifie à l'utile se présente comme une théorie du bien commun, fondée sur une conception libérale de la vie communautaire : ce qui est
bien et juste ce n'est pas ce qui est utile à une personne en particulier mais ce qui est utile au plus grand nombre.
John Stuart Mill est l'une des grandes figures de l'utilitarisme. Dans L'Utilitarisme il expose le fond de sa conception éthique et montre en quoi sa démarche se démarque aussi bien de la morale sensualiste (Locke, Bentham) que de l'éthique rigoriste de Kant.
Très appréciée dans le monde anglo-saxon, la philosophie utilitariste a fait
peu d'adeptes sur le continent.

Sources Héraclitea

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4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 17:31

Jean Patocka, philosophe martyr de la liberté

par Yvan BLOT


Jean PATOCKA (1907-1976), philosophe tchèque de tendance existentielle, phénoménologue, est mort à Prague après onze heures d’interrogatoire policier. Il était porte-parole de la Charte 77, mouvement de résistance tchèque contre le totalitarisme communiste, dont la figure la plus connue fut l’ancien président de la République Vaclav Havel.

Voici quelques thèmes de sa philosophie concernant l’existence, l’Europe, la crise du monde moderne et le lien qu’il établit entre le tragique et la liberté.

 

1/ Vie et existence. Le nihilisme

Disciple de Husserl et de Heidegger, Patocka distingue nettement la vie de l’existence. La vie, nous la partageons avec les animaux. L’existence, par contre, n’est propre qu’à l’homme. Elle se caractérise par une ouverture à l’être qui fait que, d’une part, l’homme peut créer un monde autour de lui, et, d’autre part, qu’il est conscient qu’il va mourir. Selon cette vision existentielle, l’homme est un « créateur tragique », en cela plus proche du divin que de l’animal en son essence. Cette conception est différente de celle du discours dominant qui voit l’homme comme un « animal rationnel ». Tout cela est en fait une idée de Heidegger dont Patocka a dit : « Heidegger est un philosophe du primat de la liberté » (« Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire », p. 74).

L’originalité de Patocka est de distinguer trois niveaux dans cette existence humaine. Le premier niveau, qui consiste à vivre pour vivre, est appelé par lui le mouvement de l’acceptation. C’est le plus primitif mais le plus courant sur terre. Le deuxième mouvement est celui de la défense, de soi et de ses proches : c’est le niveau de la compétition dans le travail mais c’est aussi le niveau de la famille. Le troisième niveau est celui de l’orientation vers la vérité. C’est le niveau qui donne le plus de « sens » à l’existence et qui touche la religion, l’art, la philosophie et la politique. Les Grecs sont les initiateurs de ce niveau qui est celui de la responsabilité historique et de la liberté. Vérité et liberté vont de pair.

L’homme vu par les sciences de la nature est un  organisme biologique. Ce n’est pas faux en soi mais c’est un savoir vide de sens et non une pensée sur l’homme. Cette vision débouche sur le nihilisme où il y a antinomie de l’être et du sens. Le nihilisme est centré sur l’homme et sur sa vie et il réduit la nature à un objet. Or, notre ouverture à l’être fait que les choses nous parlent et que nous ne donnons pas arbitrairement du sens aux choses. Le sens est ce qui rend les choses compréhensibles et vraies. D’après Patocka, Heidegger a présenté la seule doctrine conséquente à même de défendre l’autonomie de l’étant, des choses, contre tout subjectivisme.

La philosophie a pour but de trouver une orientation dans la situation présente du monde. Selon Patocka, « L’homme est toujours dans une situation désespérée, il est toujours un être engagé dans une aventure et celle-ci finit nécessairement mal. » Nous vivons toujours en situation, avec autrui, dans la nature. La situation vient à nous et c’est ainsi que les choses ont pour nous un sens. Or, la situation échappe à la science. C’est pourquoi l’avenir est ouvert et non fixé a priori. La situation présente toujours deux aspects : objectif et humain. Objectivement, la situation est toujours tragique car toute vie humaine est à la veille d’un naufrage qui est inévitable, tôt ou tard. Humainement, il y a deux voies possibles selon que l’on décide ou non de capituler.

Quelle est la situation présente ? Le désarroi. On le voit grâce à l’art, lequel est l’expression du sentiment de la vie d’une époque. Il montre la tonalité de l’époque. Pour l’auteur, « Il n’y a plus guère d’œuvre d’art créée dans la joie. Toute initiative est socialisée. Mozart ou la cathédrale de Chartres sont des signes d’un monde plus élevé que le nôtre aujourd’hui. La planète est saccagée et l’on assiste à une sauvagerie urbaine qui s’étend.

 

2/ L’Europe selon Patocka

Pour Patocka, l’unité de l’Europe s’est forgée dans la guerre contre l’Islam et Byzance. Son origine spirituelle vient de Rome. L’héritage européen est romain et grec : il consiste à vouloir bâtir une communauté de justice et de vérité. Le destin de l’homme véridique est la vie en vérité. Or, pour Patocka, « L’homme est juste et véridique pour autant qu’il se soucie de son âme ». Ce souci permet de s’unifier soi-même. Pour Patocka, la civilisation européenne a la particularité de jeter un regard dans ce qui est et c’est le souci de l’âme qui a créé l’Europe. Mais « A présent, le souci  d’avoir, le souci du monde extérieur et de sa domination l’emporte sur le souci de l’âme, le souci de l’être ». L’homme se consacre au savoir-pouvoir utilitariste.

L’Europe fut la maîtresse du monde grâce à sa science, sa technique et son économie. Mais elle s’est autodétruite avec deux guerres mondiales en associant la puissance à la désunion. Comment cela a-t-il été possible ? C’est le résultat d’une logique de situation composée de trois éléments : la science et la technique dominent ; l’Etat est souverain ; il y a désunion et l’Europe n’est plus un organisme.

Mais avant toute analyse il faut se poser la question préalable : qu’est-ce que l’Europe ? Pour Patocka, à propos de Platon, il écrit : « Ce qui se constitue ici avec cette philosophie du soin de l’âme, c’est ce qui va faire la spécificité de la vie européenne (…). L’Europe en tant qu’Europe est née du soin de l’âme. Elle a péri pour l’avoir laissé de nouveau se voiler dans l’oubli. » Les précurseurs du soin de l’âme furent Sophocle et Héraclite. Le fondateur de la tradition spirituelle de l’Europe est Platon. Pour Patocka, en effet, il n’y a qu’un seul pilier originel à notre civilisation, le piler grec car l’apport juif a été tout d’abord hellénisé avant de s’incorporer au christianisme.

Le soin de l’âme conduit à la vie dans la vérité. L’opposé de celle-ci est la vie tyrannique : cette dernière vie est celle du démocrate athénien. A l’opposé de cette vie sans scrupules, il y a la « païdéia » (éducation) des gardiens de la Cité : ils renoncent à eux-mêmes et sont prêts à se sacrifier pour la Cité. Le guerrier est donc un modèle pour les autres car il risque sa vie et donne la mort. Les seuls hommes politiques sont de cette trempe : ils ne sont pas là pour eux-mêmes. C’est pourquoi il faut une sélection, une hiérarchie et un champ de bataille perpétuel pour maintenir les qualités des gardiens. Une société sans militaires est souvent une société de pourceaux : « Toutes les fonctions sont orientées vers le maintien de la vie corporelle ; toute visée plus élevée fera défaut. »

Avec Platon, le mythe devient religion. La foi et la morale jouent un rôle croissant. Pour Patocka, Platon est en quelque sorte le fondateur de la civilisation européenne. En effet, pour lui, sa théorie de l’âme et du soin de l’âme est à l’origine de trois inventions majeures de l’Occident :

1 - l’idée d’une correspondance entre l’âme et la structure du monde est la base de notre vision scientifique de la nature. Platon notamment a eu l’intuition que ce sont les mathématiques qui permettraient le déchiffrement de ses lois, idée reprise par Galilée seulement au XVIe siècle ;

2 - l’idée de l’autorité spirituelle dans l’Etat qui inspire la vie politique de l’Occident chrétien pendant de longs siècles ;

3 - l’idée de « remplacer le mythe par la foi religieuse au sens d’une religion purement morale » (Jan Patocka, « Platon et l’Europe », éd. Verdier, p. 138).

 

Pour Patocka, cette dernière idée est grecque : « La religion juive n’est pas une religion purement morale. Dans le Décalogue comme ailleurs, il y a sans doute des principes moraux mais le dieu juif est un dieu irascible dont les châtiments échappent à tous les critères humains et, partant, au regard humain dans ce qui est (qui est le regard philosophique). En outre, le dieu juif est un dieu du monde d’ici-bas. La distinction entre deux mondes, entre le monde de l’être vrai et le monde qui nous entoure, monde visible de la doxa (l’opinion), n’existe que chez Platon. C’est à Platon que la théologie chrétienne empruntera cette distinction, non pas à la religion juive. C’est sur cette base seulement que pourra prendre naissance une conception théologique de la divinité du transcendant. Il devient évident que la conception courante selon laquelle la vie européenne reposerait sur deux fondements, l’un juif et l’autre grec, ne vaut que de façon conditionnelle, pour autant que l’élément juif a passé par la réflexion grecque. La réflexion grecque est ce qui, en donnant forme à l’élément juif, lui permet de devenir le levain du nouveau monde européen. La preuve en est fournie par le mythe de Socrate. Le plus grand mythe platonicien est le mythe de Socrate en tant que représentant de la Divinité, dont la mission divine consiste à procéder à l’examen qu’est le soin de l’âme, qui entre nécessairement en conflit avec le pouvoir. (…) Cette communauté condamne à mort l’envoyé de la divinité, et ce conflit signifie que le monde entier est dans le mal.  (…) La culpabilité du monde entier retombe sur la tête du juste. Or ce sont là des traits du mythe chrétien. Dans l’Epître aux Romains (III 9-23) saint Paul, déjà, dit que le monde est dans le mal. (…) Evidemment, dans la conception chrétienne, l’âme et le soin de l’âme sont dégagés de l’intellectualisme du dialogue et de la dialectique grecs. (…) Bien que l’homme ne puisse jamais pénétrer les profondeurs derrière des dogmes, du moins peut-il comprendre suffisamment pour distinguer la bonne voie de la mauvaise. Ces dogmes ont un sens, ils sont doués de sens. Il y a là quelque chose qu’aucun autre domaine spirituel que le christianisme ne possède. Ici aussi, c’est de nouveau l’élément grec qui se reflète. »

Ainsi la métaphysique inventée par Platon et reprise par la théologie chrétienne va influencer de façon décisive la réalité européenne. Par contre, aujourd’hui, la philosophie ne joue plus ce rôle structurant de la réalité face à la science et à la technique, lesquels ne sont plus de la philosophie.

Pour Patocka, Platon apporte deux innovations : il affirme la liberté de l’âme, donc de l’homme. Aristote approfondira cette affirmation de liberté. Par ailleurs, il recommande et réclame la foi. Par la suite les dogmes chrétiens affirmés au Ve siècle (conciles de Nicée et de Chalcédoine notamment) sont le produit d’une  discussion philosophique grecque.

Au XVIIIe siècle, on a remplacé l’humanité concrète par des concepts fictifs. Cette évolution a conduit à ce que la spiritualité soit dissoute dans les sciences. « Affirmer que la vie politique est ce qu’il y a de plus élevé revient à faire de l’homme ce qu’il y a de plus élevé, l’étant suprême, ce qui est impossible. Mais la foi moderne existe : c’est une croyance en la science et la technique. Le soin de l’âme passe au second plan, or c’est lui qui fondait la “païdéia”, l’éducation humaniste classique tendant vers l’excellence. »

Patocka précise : « Personne n’a réagi à ma thèse la plus propre suivant laquelle la réalité européenne est ancrée à travers deux grands tournants dans le souci de l’âme qui résume l’Antiquité entière. On parle sans cesse d’Europe au sens politique et on néglige la question de savoir ce qu’elle est au juste et ce dont elle est issue. L’Europe est un concept qui repose sur des fondements spirituels. »

 

3/ Les Lumières

Pour Patocka, l’esprit révolutionnaire est un trait fondamental de la modernité. Les Lumières sont à accepter mais uniquement en tant que méthode de compréhension de la nature car elles ne permettent pas d’étudier correctement le règne de la loi ainsi que l’essence des choses (« Essais hérétiques », p. 117). Le grand mouvement de la musique et de la poésie, notamment allemandes,  au XIXe siècle s’est fait en marge ou contre les Lumières ; or, personne ne peut nier leur apport dans l’héritage de la civilisation.

Les Lumières véhiculent quelques idées cardinales : prééminences de la raison, de la science, de la technique et de l’idée politique de nation. Ce sont les Lumières radicalisées qui abandonnent l’idéal national avec Marx. Elles sont à l’origine de l’Europe des masses, du suffrage universel et des grands partis bureaucratiques.

Le doute introduit par les Lumières dans ce qui n’est pas purement scientifique (comme l’art ou la morale) est à l’origine de la montée du nihilisme au XIXe siècle. Pour Patocka, la crise politique et la crise sociale ont leur source dans une crise morale. Les Lumières ouvrent la voie à une société dominée par la science et la technique et qui perd son humanité. C’est le mouvement des Lumières radicalisé qui mène au totalitarisme, expression politique du scientisme. L’idéologue nazi bannit tout humanisme comme irrationnel face à la biologie raciale darwiniste. L’idéologue communiste fait de même au nom d’une prétendue science sociale dont le savoir est affecté d’un coefficient de certitude absolu.

Mais les démocraties modernes connaissent le même mal sous des formes différentes : « Quelle est cette vie qui se mutile elle-même en offrant l’aspect de la plénitude de la richesse ? L’homme semble aimer son aliénation car il fuit devant le tragique et la responsabilité de son existence dans l’inauthentique et l’allégement. Cette fuite produit la grisaille de la vie. »

 

4/ Passion et responsabilité. La religion et la Cité

La passion est une voie différente de la fuite vers l’inauthentique. Elle donne l’impression d’échapper à la servitude mais il lui manque la responsabilité. La religion a pour but d’encadrer le côté sacré de la passion. En dictant des règles, elle intègre la responsabilité dans le sacré. On est alors en présence d’un élan hors de la déchéance : c’est ainsi que se développent l’épopée, la tragédie et la Cité grecques ! Le quotidien est alors transfiguré par le spirituel.

Socrate désigne la Cité comme le site de l’histoire mais comme site aussi du soin de l’âme. Dans la Cité, l’extraordinaire orgiaque n’est pas éliminé (comme dans le mouvement des Lumières) mais il est subordonné à l’authentique et au responsable. C’est l’alliance du cerveau affectif et du cerveau rationnel : le thymos et le noos. Les Lumières ont voulu tuer cette tendance orgiaque mais ce refoulement a conduit à des explosions de passion meurtrière qui ont conduit à la Terreur, à Auschwitz ou au Goulag.

La liberté pour Platon doit être liée au Bien pour ne pas dégénérer. La liberté responsable cultive le soin de l’âme qui engendre le soin de la mort qui permet par contraste d’investir sur le soin de la vie ! Ce chemin, pour Platon, rapproche de la Divinité et du transcendant. L’âme tend ainsi vers l’éternité. Ce platonisme prépare la venue du christianisme dont Patocka dit : « Le christianisme représente à ce jour l’élan le plus puissant qui ait mis l’homme à même de lutter contre le déclin. Le clergé, forme de vie aristocratique au départ, aide à surmonter le quotidien. La personne est la notion nouvelle apportée par le christianisme à la fin de l’Antiquité. » Mais Patocka a cette formule mystérieuse : « Le christianisme n’a pas encore été pensé jusqu’au bout. » Tout ceci a une teinte heideggerienne, surtout lorsqu’il ajoute : « Le rationalisme (compris comme la pensée calculante) voulant dominer les choses est dominé par elles. »

 

5/ Le tragique authentique : le soldat du front

Le plus impressionnant chez Patocka est son analyse du tragique dans la liberté. Combattant sur le front de l’anticommunisme jusqu’à y perdre la vie, Patocka était très sensible aux descriptions du soldat du front par ces deux auteurs si différents que furent l’Allemand Ernst Jünger et le Français Teilhard de Chardin. Ils décrivent la vie du soldat au front dans les tranchées de la guerre de 1914-1918 comme la condition la plus tragique qui soit où le soldat accepte le sacrifice de sa vie librement tout en étant dans l’extrême nécessité. Or ceux qui ont connu ce front ont été frappés par la transformation extraordinaire que cela a produit dans les hommes et qui s’est maintenue longtemps après la fin de la guerre pour ceux qui ont survécu.

Cela montre que la vie authentique est dans le sacrifice, et non le but lui-même recherché par l’action (vaincre l’ennemi). Il apparaît une solidarité avec l’ennemi dans le combat contre lui. Ce sont les gestes chevaleresques des aviateurs allemands ou français qui viennent battre des ailes au-dessus des cimetières où ont été enterrés leurs adversaires valeureux malgré le risque pris à cette occasion. L’utilitarisme ne peut rendre compte de ce genre d’actes.

Or la deuxième guerre mondiale a balayé cette dimension de noblesse humaine. D’abord, la distinction entre le front et l’arrière s’est effondrée avec le bombardement des grandes villes peuplées d’enfants, de femmes et de vieillards. Hiroshima et Dresde sont les symboles de la guerre technique et inhumaine engendrés par le mouvement de la vie lui-même.

L’horreur de la deuxième guerre mondiale a conduit à la démobilisation de l’Europe de l’Ouest qui a abandonné l’Europe Centrale à Staline. Mais la démobilisation, selon Patocka, est grosse de guerres futures. Le recentrage des préoccupations vers l’économie est un expédient trompeur. De même que la vraie liberté est au combat et implique le sacrifice, seule la conscience tragique imposera des limites à la guerre car, comme l’a dit Héraclite, le combat est père de toutes choses, donc aussi de la paix. Prétendre avoir la paix en refusant le combat est le meilleur moyen de réintroduire la guerre. La croyance au progrès est la philosophie de l’histoire actuelle et risque de mener à la servitude par méconnaissance de l’Etre et de sa dimension tragique. La vraie politique est liberté agissante et la liberté consiste à laisser les choses et les hommes être, ce qui n’est pas le cas du monde moderne où « le soin de l’être », comme le soin de l’âme, est oublié.

Je voudrais citer sur ce dernier sujet quelques phrases de Patocka.

« La mobilisation permanente est un sort que le monde trouve difficilement soutenable ; il n’est pas facile de le regarder en face, pas facile d’en tirer les conséquences pourtant évidentes. »

« La guerre montre une face pacifique qui n’exprime qu’une démoralisation cynique, un appel à la volonté de vivre et de posséder. Or c’est cet appel qui est à l’origine des guerres. La guerre une fois déclenchée, l’humanité devient la victime de la paix et du “jour”. La paix, le jour tablent sur la mort comme moyen de pousser la servitude humaine à son point extrême comme une chaîne que les hommes refusent de voir mais qui est présente comme terreur qui les pousse jusque dans le feu. L’homme est enchaîné à la vie par la mort et la peur. Il est manipulable à l’extrême. »

Une paix réelle est-elle possible ? Pour Patocka, « cela présuppose l’expérience du front décrite par Teilhard et par Jünger (« La Guerre comme expérience intérieure », Paris, Bourgeois, 1997) : la positivité du front, non pas comme asservissement à la vie mais comme libération infinie et affranchissement de cette servitude. La guerre actuelle comme démobilisation a sa manière de priver les gens de toute perspective, de les traiter comme un simple matériel au service de la Force qui dirige le monde sans autre but qu’elle-même.

« Il s’agit de comprendre que c’est ici que se joue le véritable drame de la liberté ; la liberté ne commence pas une fois le combat terminé (c’est souvent à ce moment que la servitude revient sous une autre forme). La place de la liberté est dans le combat qui donne de la hauteur. (…) Chacun est alors projeté isolément vers son sommet dont il redescendra au profit des guerres futures. (…) Il s’agit de comprendre que ceux qui se trouvent exposés à la pression de la Force sont libres, plus libres que ceux qui, restés à l’étape, assistent au combat en simples spectateurs, se demandant anxieusement quand leur tour viendra. (…) L’histoire est ce conflit de la vie nue dominée par la peur, avec la vie au sommet. Seul celui qui est à même de comprendre cela est un homme spirituel. »

« Les choses étant ce qu’elles sont, la compréhension ne peut se borner au plan le plus fondamental, à l’attitude d’esclavage ou de liberté vis-à-vis de la vie. Elle implique également la compréhension de la signification de la science et de la technique, de la Force qu’on est en train de libérer. »

Patocka espère que ceux qui ont compris le sens tragique de l’histoire, qu’il appelle les « ébranlés » parce que leur croyance naïve en la vie et la paix a été mise à l’épreuve, deviendront une autorité spirituelle capable de contraindre le monde en guerre à certaines restrictions, d’empêcher ainsi certains actes criminels. Il espère aussi en une solidarité des combattants qui fasse prendre conscience aux embusqués qu’ils vivent du sang des autres ! Cette conscience est avivée par le sacrifice du front des ébranlés : « Amener tous ceux qui sont capables de comprendre à éprouver intérieurement l’incommodité de leur situation commode, voilà le sens qu’on peut atteindre au-delà du sommet humain qu’est la résistance à la Force. (…) Ebranler le quotidien des routiniers terre à terre, leur faire comprendre que leur place est de ce côté du front, et non pas auprès des mots d’ordre du jour si séduisants soient-ils : qu’il s’agisse de la nation, de l’Etat, de la société sans classes ou de l’unité mondiale, ces slogans sont en réalité des appels à la guerre qui ne seront démasqués que par la barbarie effective de la Force. »

Patocka demande donc de prendre en compte ce qu’il appelle « la nuit », à savoir « le tragique » et pas seulement le « jour », la volonté de vie et de puissance et son utilitarisme, car les deux sont liés comme l’a écrit le philosophe grec Héraclite :

« A l’aube de l’histoire, Héraclite d’Ephèse formulait son idée de la guerre comme loi divine dont se nourrissaient toutes les lois humaines. Il n’entendait pas la guerre au sens d’une expansion de la vie mais comme prééminence de la nuit, volonté d’affronter librement le péril dans l’aristéia, la preuve d’excellence, à l’extrême limite des possibilités humaines que choisissent les meilleurs en se décidant à échanger le prolongement éphémère d’une vie confortable contre une célébrité durable dans la mémoire des mortels (c’est le choix du héros grec Achille dans “L’Iliade”). Ce conflit est père des lois de la Cité, père de toutes choses. Il montre que les uns sont esclaves, les autres libres ; mais il y a encore un sommet au-dessus de la libre vie humaine. La guerre peut faire apparaître que parmi les hommes libres certains sont capables de devenir des dieux, de toucher à la divinité, à ce qui constitue l’unité dernière et le mystère de l’être. Ce sont ceux qui comprennent que le combat n’est rien d’unilatéral, qu’il ne divise pas mais unit. (…) C’est le même sentiment qui se présente à Teilhard lorsqu’il fait au front l’expérience du surhumain, du divin. (…) Ne s’ouvre-t-il pas là quelque chose du sens irrécusable de l’histoire de l’humanité occidentale qui devient désormais celui de l’histoire de l’homme en général ? »

Ce texte issu des « Essais hérétiques » est paru aux éditions clandestines tchèques « Samizdat Ptelice » en 1975, puis à Munich en 1980 (traduit par l’auteur lui-même en allemand dès 1975).

Patocka, que Paul Ricoeur appelle « le Socrate de la politique », déclarait entre deux interrogatoires policiers : « Il faut quelque chose de fondamentalement non technique, non instrumental uniquement, il faut une éthique non commandée par les circonstances. (…) La morale n’est pas là pour faire fonctionner la société mais tout simplement pour que l’homme soit l’homme. Ce n’est pas l’homme qui définit la morale selon ses besoins et désirs arbitraires mais c’est au contraire la moralité qui définit l’homme. (…) Pour défendre le devoir et le bien commun contre la peur et le matérialisme, il faut accepter d’être mal jugé et peut-être risquer même la torture physique. »

Après onze heures, en deux jours, d’interrogatoire policier, il est admis à l’hôpital de Strahov pour troubles cardiaques le 3 mars 1977. Il meurt le 13 mars. Le 17 mars, les participants à ses funérailles sont arrêtés, certains au cimetière même. La messe de requiem annoncée le lendemain par sa famille est interdite.

Je propose quelques instants de silence à la mémoire de Jan Patocka, mort pour la liberté.
 

Yvan BLOT

Sources Polemia

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans Existentialisme
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