Qu'est-ce que l'Hermétisme ? L'Occultisme ? Le Spiritisme ? Savez-vous qu'à la base il n'y avait qu'un seul Enseignement et que ce sont les hommes qui ont inventé les religions ?
Lire religieux : Judas, mon frère
par Louis Cornellier

Et si, finalement, de tous les apôtres, Judas était le plus intéressant, le plus ardent, le plus humain? Oui, lui, Judas, le traître, diabolisé par une certaine tradition chrétienne? La version officielle, inspirée de l'évangile de Jean, en a fait un voleur qui se servait de son statut d'économe des Douze pour puiser dans la caisse. Ainsi, s'il critique la complaisance de Jésus à l'égard de Marie lui lavant les pieds avec un parfum cher, ce serait essentiellement par cupidité. Matthieu et Marc, pourtant, parlent plutôt de l'indignation de l'ensemble des disciples devant ce mauvais usage des richesses et laissent entendre qu'il a éveillé le désir de trahison de Judas.
Dans «une épître imaginaire» attribuée à Judas, l'autre disciple, le prêtre alsacien Charles Singer joue de ces obscurités pour nous présenter un Iscariote saisissant dont la totale passion pour le Christ est tragiquement criblée de doute et de détresse.
C'est lui qui écrit, le petit commerçant de céréales qui a suivi ce Jésus promettant de cuire «le pain qui apaise toutes [les] faims». Lui, le révolté devant le joug des Romains et l'ostentation du Temple. Homme de la libération, Judas est subjugué par ce Messie qui chante «la bonne nouvelle portée aux pauvres». À Cana, écrit-il quelques heures avant d'aller se pendre, il a découvert, grâce au Maître, «ce que sera le monde/ lorsque enfin son Royaume/ sera instauré sur la terre./ Le monde sera une fête».
Le Jésus qui donne l'eau vive à la Samaritaine, qui redonne la vue aux aveugles, qui fait revivre Lazare, qui expulse les marchands du Temple et qui tue l'hypocrisie en sauvant la femme adultère est le sien. Pourtant, quand ce même Maître se laisse séduire par le parfum cher de Marie et s'adonne à d'abstraites promesses -- «Celui qui mange ma chair/ et boit mon sang,/ demeure en moi/ et moi en lui» --, quelque chose se brise chez l'apôtre.
C'est aux pauvres que l'argent doit aller et les illusions spirituelles ont assez duré. D'où la trahison. Norman Mailer, dans son troublant L'Évangile selon le Fils, fait dire à Jésus, à la suite de l'épisode du parfum : «Des disciples vinrent m'assurer que Judas parlait en mal de moi dans la rue. J'étais prêt à trahir les pauvres, avait-il dit. J'étais comme les autres. Je n'étais pas resté fidèle à mes convictions. Pourtant, j'étais obligé de pardonner à Judas. Car, en vérité, n'avais-je pas méprisé les pauvres ?»
Le Judas de Charles Singer, qui a l'argent en horreur, n'agit pas autrement et veut faire taire le Maître. Sa trahison, il le sait au moment où il écrit ces lignes et alors que Jésus agonise sur le Golgotha, sera sans retour. Adressée à l'apôtre Jean, le pur et l'intransigeant, son épître est un cri déchirant de remords et de foi blessée : «Moi, Jean,/ depuis ma naissance,/ je suis un être divisé,/ séparé, désuni,/ attiré par le bien/ et dansant autour du mal./ Pas un jour n'a passé/ sans que je sois obligé/ de lutter/ contre les puissances de nuit/ à l'affût de mes parts de lumière.»
Évocation puissante et magnifique des déchirements qui gisent au coeur de la foi, même la plus brûlante, l'épître imaginaire que nous offre Charles Singer nous entraîne dans les abysses de l'expérience chrétienne où la joie est sans cesse traversée d'errements. Toujours, en effet, le chrétien veut boire l'eau vive des paroles et du visage du Christ, mais, comme Judas, son frère, l'idéal immaculé lui échappe : «Je n'ai pas l'habit de noce/ dont tu parlais si souvent./ Je n'ai/ que mon habit de trahison/ et que mon désir éperdu/ d'être avec toi.»
Je n'hésite pas à l'affirmer : Judas, l'autre disciple est une grande oeuvre littéraire et religieuse. Une oeuvre de vérité dont on ne sort pas indemne.
Judas, l'autre disciple
Une épître imaginaire
Charles Singer
Novalis
Montréal, 2005, 176 pages
Sources : LE DEVOIR
Posté par Adriana Evangelizt