Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : LE PORTEUR DE LUMIERE
  • LE PORTEUR DE LUMIERE
  • : Qu'est-ce que l'Hermétisme ? L'Occultisme ? Le Spiritisme ? Savez-vous qu'à la base il n'y avait qu'un seul Enseignement et que ce sont les hommes qui ont inventé les religions ?
  • Contact

Texte Libre

Il y a  

  personne(s) sur ce blog

Recherche

Texte libre

Archives

13 décembre 2005 2 13 /12 /décembre /2005 23:38

ART, VERITE ET POLITIQUE

 

par Harold Pinter

En 1958 j'ai écrit la chose suivante : "Il n'y a pas de distinctions tranchées entre ce qui est réel et ce qui est irréel, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n'est pas nécessairement vraie ou fausse ; elle peut être tout à la fois vraie et fausse."

Je crois que ces affirmations ont toujours un sens et s'appliquent toujours à l'exploration de la réalité à travers l'art. Donc, en tant qu'auteur, j'y souscris encore, mais en tant que citoyen je ne peux pas. En tant que citoyen, je dois demander : Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ?

La vérité au théâtre est à jamais insaisissable. Vous ne la trouvez jamais tout à fait, mais sa quête a quelque chose de compulsif. Cette quête est précisément ce qui commande votre effort. Cette quête est votre tâche. La plupart du temps vous tombez sur la vérité par hasard dans le noir, en entrant en collision avec elle, ou en entrevoyant simplement une image ou une forme qui semble correspondre à la vérité, souvent sans vous rendre compte que vous l'avez fait. Mais la réelle vérité, c'est qu'il n'y a jamais, en art dramatique, une et une seule vérité à découvrir. Il y en a beaucoup. Ces vérités se défient l'une l'autre, se dérobent l'une à l'autre, se reflètent, s'ignorent, se narguent, sont aveugles l'une à l'autre. Vous avez parfois le sentiment d'avoir trouvé dans votre main la vérité d'un moment, puis elle vous glisse entre les doigts et la voilà perdue.

On m'a souvent demandé comment mes pièces voyaient le jour. Je ne saurais le dire. Pas plus que je ne saurais résumer mes pièces, si ce n'est pour dire voilà ce qui s'est passé. Voilà ce qu'ils ont dit. Voilà ce qu'ils ont fait.

La plupart des pièces naissent d'une réplique, d'un mot ou d'une image. Le mot s'offre le premier, l'image le suivant souvent de près. Je vais vous donner deux exemples de répliques qui me sont venues à l'esprit de façon totalement inattendue, suivies par une image, que j'ai moi-même suivie.

Les pièces en question sont Le Retour1 et C'était hier. La première réplique du Retour est "Qu'est-ce que tu as fait des ciseaux ?" La première réplique de C'était hier est "Bruns".

Dans un cas comme dans l'autre je n'avais pas d'autres indications.

Dans le premier cas, quelqu'un, à l'évidence, cherchait une paire de ciseaux et demandait où ils étaient passés à quelqu'un d'autre dont il soupçonnait qu'il les avait probablement volés. Mais d'une manière ou d'une autre je savais que la personne à qui on s'adressait se fichait éperdument des ciseaux, comme de celui qui posait la question, d'ailleurs.

"Bruns" : je présumais qu'il s'agissait de la description des cheveux de quelqu'un, les cheveux d'une femme, et que cela répondait à une question. Dans l'un et l'autre cas, je me suis trouvé contraint de poursuivre la chose. Tout se passait visuellement, un très lent fondu, passant de l'ombre à la lumière.

Je commence toujours une pièce en appelant les personnages A, B et C.

Dans la pièce qui est devenue Le Retour je voyais un homme entrer dans une pièce austère et poser sa question à un homme plus jeune, assis sur un affreux canapé, le nez dans un journal des courses. Je soupçonnais vaguement que A était un père et que B était son fils, mais je n'en avais aucune preuve. Cela s'est néanmoins confirmé un peu plus tard quand B (qui par la suite deviendrait Lenny) dit à A (qui par la suite deviendrait Max), "Papa, tu permets que je change de sujet ? Je voudrais te demander quelque chose. Ce qu'on a mangé au dîner tout à l'heure, ça s'appelait comment ? Tu appelles ça comment ? Pourquoi tu n'achètes pas un chien ? Tu es un cuisinier pour chiens. Franchement. Tu crois donc que tu fais la cuisine pour une bande de chiens." Donc, dès lors que B appelait A "Papa", il me semblait raisonnable d'admettre qu'ils étaient père et fils. A, manifestement, était aussi le cuisinier et sa cuisine ne semblait pas être tenue en bien haute estime. Cela voulait-il dire qu'il n'y avait pas de mère ? Je n'en savais rien. Mais, comme je me le répétais à l'époque, nos débuts ne savent jamais de quoi nos fins seront faites.

"Bruns." Une grande fenêtre. Ciel du soir. Un homme, A (qui par la suite deviendrait Deeley), et une femme, B (qui par la suite deviendrait Kate), assis avec des verres. "Grosse ou mince ?" demande l'homme. De qui parlent-ils ? C'est alors que je vois, se tenant à la fenêtre, une femme, C (qui par la suite deviendrait Anna), dans une autre qualité de lumière, leur tournant le dos, les cheveux bruns.

C'est un étrange moment, le moment où l'on crée des personnages qui n'avaient jusque-là aucune existence. Ce qui suit est capricieux, incertain, voire hallucinatoire, même si cela peut parfois prendre la forme d'une avalanche que rien ne peut arrêter. La position de l'auteur est une position bizarre. En un sens, les personnages ne lui font pas bon accueil. Les personnages lui résistent, ils ne sont pas faciles à vivre, ils sont impossibles à définir. Vous ne pouvez certainement pas leur donner d'ordres. Dans une certaine mesure vous vous livrez avec eux à un jeu interminable, vous jouez au chat et à la souris, à colin-maillard, à cache-cache. Mais vous découvrez finalement que vous avez sur les bras des êtres de chair et de sang, des êtres possédant une volonté et une sensibilité individuelle bien à eux, faits de composantes que vous n'êtes pas en mesure de changer, manipuler ou dénaturer.

Le langage, en art, demeure donc une affaire extrêmement ambiguë, des sables mouvants, un trampoline, une mare gelée qui pourrait bien céder sous vos pieds, à vous l'auteur, d'un instant à l'autre.

Mais, comme je le disais, la quête de la vérité ne peut jamais s'arrêter. Elle ne saurait être ajournée, elle ne saurait être différée. Il faut l'affronter là, tout de suite.

Le théâtre politique présente un ensemble de problèmes totalement différents. Les sermons doivent être évités à tout prix. L'objectivité est essentielle. Il doit être permis aux personnages de respirer un air qui leur appartient. L'auteur ne peut les enfermer ni les entraver pour satisfaire le goût, l'inclination ou les préjugés qui sont les siens. Il doit être prêt à les aborder sous des angles variés, dans des perspectives très diverses, ne connaissant ni frein ni limite, les prendre par surprise, peut-être, de temps en temps, tout en leur laissant la liberté de suivre le chemin qui leur plaît. Ça ne fonctionne pas toujours. Et la satire politique, bien évidemment, n'obéit à aucun de ces préceptes, elle fait même précisément l'inverse, ce qui est d'ailleurs sa fonction première.

Dans ma pièce L'Anniversaire il me semble que je lance des pistes d'interprétation très diverses, les laissant opérer dans une épaisse forêt de possibles avant de me concentrer, au final, sur un acte de soumission.

Langue de la montagne ne prétend pas opérer de manière aussi ouverte. Tout y est brutal, bref et laid. Les soldats de la pièce trouvent pourtant le moyen de s'amuser de la situation. On oublie parfois que les tortionnaires s'ennuient très facilement. Ils ont besoin de rire un peu pour garder le moral. Comme l'ont bien évidemment confirmé les événements d'Abu Ghraib à Bagdad. Langue de la montagne ne dure que vingt minutes, mais elle pourrait se prolonger pendant des heures et des heures, inlassablement, répétant le même schéma encore et encore, pendant des heures et des heures.


Ashes to Ashes, pour sa part, me semble se dérouler sous l'eau. Une femme qui se noie, sa main se tendant vers la surface à travers les vagues, retombant hors de vue, se tendant vers d'autres mains, mais ne trouvant là personne, ni au-dessus ni au-dessous de l'eau, ne trouvant que des ombres, des reflets, flottant ; la femme, une silhouette perdue dans un paysage qui se noie, une femme incapable d'échapper au destin tragique qui semblait n'appartenir qu'aux autres.

Mais comme les autres sont morts, elle doit mourir aussi.

Le langage politique, tel que l'emploient les hommes politiques, ne s'aventure jamais sur ce genre de terrain, puisque la majorité des hommes politiques, à en croire les éléments dont nous disposons, ne s'intéressent pas à la vérité mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir il est essentiel que les gens demeurent dans l'ignorance, qu'ils vivent dans l'ignorance de la vérité, jusqu'à la vérité de leur propre vie. Ce qui nous entoure est donc un vaste tissu de mensonges, dont nous nous nourrissons.

Comme le sait ici tout un chacun, l'argument avancé pour justifier l'invasion de l'Irak était que Saddam Hussein détenait un arsenal extrêmement dangereux d'armes de destruction massive, dont certaines pouvaient être déchargées en 45 minutes, provoquant un effroyable carnage. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak entretenait des relations avec Al-Qaida et avait donc sa part de responsabilité dans l'atrocité du 11 septembre 2001 à New York. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak menaçait la sécurité du monde. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai.

La vérité est totalement différente. La vérité est liée à la façon dont les États-Unis comprennent leur rôle dans le monde et la façon dont ils choisissent de l'incarner.

Mais avant de revenir au temps présent, j'aimerais considérer l'histoire récente, j'entends par là la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Je crois qu'il est pour nous impératif de soumettre cette période à un examen rigoureux, quoique limité, forcément, par le temps dont nous disposons ici.

Tout le monde sait ce qui s'est passé en Union soviétique et dans toute l'Europe de l'Est durant l'après-guerre : la brutalité systématique, les atrocités largement répandues, la répression impitoyable de toute pensée indépendante. Tout cela a été pleinement documenté et attesté.

Mais je soutiens que les crimes commis par les États-Unis durant cette même période n'ont été que superficiellement rapportés, encore moins documentés, encore moins reconnus, encore moins identifiés à des crimes tout court. Je crois que la question doit être abordée et que la vérité a un rapport évident avec l'état actuel du monde. Bien que limitées, dans une certaine mesure, par l'existence de l'Union soviétique, les actions menées dans le monde entier par les États-Unis donnaient clairement à entendre qu'ils avaient décrété avoir carte blanche pour faire ce qu'ils voulaient.

L'invasion directe d'un état souverain n'a jamais été, de fait, la méthode privilégiée de l'Amérique. Dans l'ensemble, elle préférait ce qu'elle a qualifié de "conflit de faible intensité". "Conflit de faible intensité", cela veut dire que des milliers de gens meurent, mais plus lentement que si vous lâchiez une bombe sur eux d'un seul coup. Cela veut dire que vous contaminez le cour du pays, que vous y implantez une tumeur maligne et que vous observez s'étendre la gangrène. Une fois que le peuple a été soumis - ou battu à mort - ça revient au même - et que vos amis, les militaires et les grandes sociétés commerciales, sont confortablement installés au pouvoir, vous allez devant les caméras et vous déclarez que la démocratie l'a emporté. C'était monnaie courante dans la politique étrangère américaine dans les années auxquelles je fais allusion.

La tragédie du Nicaragua s'est avérée être un cas extrêmement révélateur. Si je décide de l'évoquer ici, c'est qu'il illustre de façon convaincante la façon dont l'Amérique envisage son rôle dans le monde, aussi bien à l'époque qu'aujourd'hui.

J'ai assisté à une réunion qui s'est tenue à l'Ambassade des États-Unis à Londres à la fin des années 80.

Le Congrès américain était sur le point de décider s'il fallait ou non donner davantage d'argent aux Contras dans la campagne qu'ils menaient contre l'État du Nicaragua. J'étais là en tant que membre d'une délégation parlant au nom du Nicaragua, mais le membre le plus important de cette délégation était un certain Père John Metcalf. Le chef de file du camp américain était Raymond Seitz (alors bras droit de l'ambassadeur, lui-même nommé ambassadeur par la suite). Père Metcalf a dit : "Monsieur, j'ai la charge d'une paroisse au nord du Nicaragua. Mes paroissiens ont construit une école, un centre médico-social, un centre culturel. Nous avons vécu en paix. Il y a quelques mois une force de la Contra a attaqué la paroisse. Ils ont tout détruit : l'école, le centre médico-social, le centre culturel. Ils ont violé les infirmières et les institutrices, massacré les médecins, de la manière la plus brutale. Ils se sont comportés comme des sauvages. Je vous en supplie, exigez du gouvernement américain qu'il retire son soutien à cette odieuse activité terroriste."

Raymond Seitz avait très bonne réputation, celle d'un homme rationnel, responsable et très bien informé. Il était grandement respecté dans les cercles diplomatiques. Il a écouté, marqué une pause, puis parlé avec une certaine gravité. "Père, dit-il, laissez-moi vous dire une chose. En temps de guerre, les innocents souffrent toujours." Il y eut un silence glacial. Nous l'avons regardé d'un oeuil fixe. Il n'a pas bronché.

Les innocents, certes, souffrent toujours.

Finalement quelqu'un a dit : "Mais dans le cas qui nous occupe, des 'innocents' ont été les victimes d'une atrocité innommable financée par votre gouvernement, une parmi tant d'autres. Si le Congrès accorde davantage d'argent aux Contras, d'autres atrocités de cette espèce seront perpétrées. N'est-ce pas le cas ? Votre gouvernement n'est-il pas par là même coupable de soutenir des actes meurtriers et destructeurs commis sur les citoyens d'un état souverain ?"

Seitz était imperturbable. "Je ne suis pas d'accord que les faits, tels qu'ils nous ont été exposés, appuient ce que vous affirmez là", dit-il.

Alors que nous quittions l'ambassade, un conseiller américain m'a dit qu'il aimait beaucoup mes pièces. Je n'ai pas répondu.

Je dois vous rappeler qu'à l'époque le président Reagan avait fait la déclaration suivante : "Les Contras sont l'équivalent moral de nos Pères fondateurs."

Les États-Unis ont pendant plus de quarante ans soutenu la dictature brutale de Somoza au Nicaragua. Le peuple nicaraguayen, sous la conduite des Sandinistes, a renversé ce régime en 1979, une révolution populaire et poignante.

Les Sandinistes n'étaient pas parfaits. Ils avaient leur part d'arrogance et leur philosophie politique comportait un certain nombre d'éléments contradictoires. Mais ils étaient intelligents, rationnels et civilisés. Leur but était d'instaurer une société stable, digne, et pluraliste. La peine de mort a été abolie. Des centaines de milliers de paysans frappés par la misère ont été ramenés d'entre les morts. Plus de 100 000 familles se sont vues attribuer un droit à la terre. Deux mille écoles ont été construites. Une campagne d'alphabétisation tout à fait remarquable a fait tomber le taux d'analphabétisme dans le pays sous la barre des 15 %. L'éducation gratuite a été instaurée ainsi que la gratuité des services de santé. La mortalité infantile a diminué d'un tiers. La polio a été éradiquée.

Les États-Unis accusèrent ces franches réussites d'être de la subversion marxiste-léniniste. Aux yeux du gouvernement américain, le Nicaragua donnait là un dangereux exemple. Si on lui permettait d'établir les normes élémentaires de la justice économique et sociale, si on lui permettait d'élever le niveau des soins médicaux et de l'éducation et d'accéder à une unité sociale et une dignité nationale, les pays voisins se poseraient les mêmes questions et apporteraient les mêmes réponses. Il y avait bien sûr à l'époque, au Salvador, une résistance farouche au statu quo.

J'ai parlé tout à l'heure du "tissu de mensonges" qui nous entoure. Le président Reagan qualifiait couramment le Nicaragua de "donjon totalitaire". Ce que les médias, et assurément le gouvernement britannique, tenaient généralement pour une observation juste et méritée. Il n'y avait pourtant pas trace d'escadrons de la mort sous le gouvernement sandiniste. Il n'y avait pas trace de tortures. Il n'y avait pas trace de brutalité militaire, systématique ou officielle. Aucun prêtre n'a jamais été assassiné au Nicaragua. Il y avait même trois prêtres dans le gouvernement sandiniste, deux jésuites et un missionnaire de la Société de Maryknoll. Les "donjons totalitaires" se trouvaient en fait tout à côté, au Salvador et au Guatemala. Les États-Unis avaient, en 1954, fait tomber le gouvernement démocratiquement élu du Guatemala et on estime que plus de 200 000 personnes avaient été victimes des dictatures militaires qui s'y étaient succédé.

En 1989, six des plus éminents jésuites du monde ont été violemment abattus à l'Université Centraméricaine de San Salvador par un bataillon du régiment Alcatl entraîné à Fort Benning, Géorgie, USA. L'archevêque Romero, cet homme au courage exemplaire, a été assassiné alors qu'il célébrait la messe. On estime que 75 000 personnes sont mortes. Pourquoi a-t-on tué ces gens-là ? On les a tués parce qu'ils étaient convaincus qu'une vie meilleure était possible et devait advenir. Cette conviction les a immédiatement catalogués comme communistes. Ils sont morts parce qu'ils osaient contester le statu quo, l'horizon infini de pauvreté, de maladies, d'humiliation et d'oppression, le seul droit qu'ils avaient acquis à la naissance.

Les États-Unis ont fini par faire tomber le gouvernement sandiniste. Cela leur prit plusieurs années et ils durent faire preuve d'une ténacité considérable, mais une persécution économique acharnée et 30 000 morts ont fini par ébranler le courage des Nicaraguayens. Ils étaient épuisés et de nouveau misérables. L'économie "casino" s'est réinstallée dans le pays. C'en était fini de la santé gratuite et de l'éducation gratuite. Les affaires ont fait un retour en force. La "Démocratie" l'avait emporté.

Mais cette "politique" ne se limitait en rien à l'Amérique centrale. Elle était menée partout dans le monde. Elle était sans fin. Et c'est comme si ça n'était jamais arrivé.

Les États-Unis ont soutenu, et dans bien des cas engendré, toutes les dictatures militaires droitières apparues dans le monde à l'issue de la seconde guerre mondiale. Je veux parler de l'Indonésie, de la Grèce, de l'Uruguay, du Brésil, du Paraguay, d'Haïti, de la Turquie, des Philippines, du Guatemala, du Salvador, et, bien sûr, du Chili. L'horreur que les États-Unis ont infligée au Chili en 1973 ne pourra jamais être expiée et ne pourra jamais être oubliée.

Des centaines de milliers de morts ont eu lieu dans tous ces pays. Ont-elles eu lieu ? Et sont-elles dans tous les cas imputables à la politique étrangère des États-Unis ? La réponse est oui, elles ont eu lieu et elles sont imputables à la politique étrangère américaine. Mais vous n'en savez rien.

Ça ne s'est jamais passé. Rien ne s'est jamais passé. Même pendant que cela se passait, ça ne se passait pas. Ça n'avait aucune importance. Ça n'avait aucun intérêt. Les crimes commis par les États-Unis ont été systématiques, constants, violents, impitoyables, mais très peu de gens en ont réellement parlé. Rendons cette justice à l'Amérique : elle s'est livrée, partout dans le monde, à une manipulation tout à fait clinique du pouvoir tout en se faisant passer pour une force qui agissait dans l'intérêt du bien universel. Un cas d'hypnose génial, pour ne pas dire spirituel, et terriblement efficace.


Les États-Unis, je vous le dis, offrent sans aucun doute le plus grand spectacle du moment. Pays brutal, indifférent, méprisant et sans pitié, peut-être bien, mais c'est aussi un pays très malin. À l'image d'un commis voyageur, il ouvre tout seul et l'article qu'il vend le mieux est l'amour de soi. Succès garanti. Écoutez tous les présidents américains à la télévision prononcer les mots "peuple américain", comme dans la phrase : "Je dis au peuple américain qu'il est temps de prier et de défendre les droits du peuple américain et je demande au peuple américain de faire confiance à son président pour les actions qu'il s'apprête à mener au nom du peuple américain."

Le stratagème est brillant. Le langage est en fait employé pour tenir la pensée en échec. Les mots "peuple américain" fournissent un coussin franchement voluptueux destiné à vous rassurer. Vous n'avez pas besoin de penser. Vous n'avez qu'à vous allonger sur le coussin. Il se peut que ce coussin étouffe votre intelligence et votre sens critique mais il est très confortable. Ce qui bien sûr ne vaut pas pour les 40 millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ni aux 2 millions d'hommes et de femmes incarcérés dans le vaste goulag de prisons qui s'étend d'un bout à l'autre des États-Unis.

Les États-Unis ne se préoccupent plus des conflits de faible intensité. Ils ne voient plus l'intérêt qu'il y aurait à faire preuve de réserve, ni même de sournoiserie. Ils jouent cartes sur table, sans distinction. C'est bien simple, ils se fichent éperdument des Nations unies, du droit international ou des voix dissidentes, dont ils pensent qu'ils n'ont aucun pouvoir ni aucune pertinence. Et puis ils ont leur petit agneau bêlant qui les suit partout au bout d'une laisse, la Grande-Bretagne, pathétique et soumise.

Où est donc passée notre sensibilité morale ? En avons-nous jamais eu une ? Que signifient ces mots ? Renvoient-ils à un terme très rarement employé ces temps-ci - la conscience ? Une conscience qui soit non seulement liée à nos propres actes mais qui soit également liée à la part de responsabilité qui est la nôtre dans les actes d'autrui ? Tout cela est-il mort ? Regardez Guantanamo. Des centaines de gens détenus sans chef d'accusation depuis plus de trois ans, sans représentation légale ni procès équitable, théoriquement détenus pour toujours. Cette structure totalement illégitime est maintenue au mépris de la Convention de Genève. Non seulement on la tolère mais c'est à peine si la soi-disant "communauté internationale" en fait le moindre cas. Ce crime scandaleux est commis en ce moment même par un pays qui fait profession d'être "le leader du monde libre". Est-ce que nous pensons aux locataires de Guantanamo ? Qu'en disent les médias ? Ils se réveillent de temps en temps pour nous pondre un petit article en page six. Ces hommes ont été relégués dans un no man's land dont ils pourraient fort bien ne jamais revenir. À présent beaucoup d'entre eux font la grève de la faim, ils sont nourris de force, y compris des résidents britanniques. Pas de raffinements dans ces méthodes d'alimentation forcée. Pas de sédatifs ni d'anesthésiques. Juste un tube qu'on vous enfonce dans le nez et qu'on vous fait descendre dans la gorge. Vous vomissez du sang. C'est de la torture. Qu'en a dit le ministre des affaires étrangères britannique ? Rien. Qu'en a dit le premier ministre britannique ? Rien. Et pourquoi ? Parce que les États-Unis ont déclaré : critiquer notre conduite à Guantanamo constitue un acte hostile. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Résultat, Blair se tait.

L'invasion de l'Irak était un acte de banditisme, un acte de terrorisme d'État patenté, témoignant d'un absolu mépris pour la notion de droit international. Cette invasion était un engagement militaire arbitraire inspiré par une série de mensonges répétés sans fin et une manipulation flagrante des médias et, partant, du public ; une intervention visant à renforcer le contrôle militaire et économique de l'Amérique sur le Moyen-Orient et ce faisant passer - en dernier ressort - toutes les autres justifications n'ayant pas réussi à prouver leur bien-fondé - pour une libération. Une redoutable affirmation de la force militaire responsable de la mort et de la mutilation de milliers et de milliers d'innocents.

Nous avons apporté au peuple irakien la torture, les bombes à fragmentation, l'uranium appauvri, d'innombrables tueries commises au hasard, la misère, l'humiliation et la mort et nous appelons cela "apporter la liberté et la démocratie au Moyen-Orient".

Combien de gens vous faut-il tuer avant d'avoir droit au titre de meurtrier de masse et de criminel de guerre ? Cent mille ? Plus qu'assez, serais-je tenté de croire. Il serait donc juste que Bush et Blair soient appelés à comparaître devant la Cour internationale de justice. Mais Bush a été malin. Il n'a pas ratifié la Cour internationale de justice. Donc, si un soldat américain ou, à plus forte raison, un homme politique américain, devait se retrouver au banc des accusés, Bush a prévenu qu'il enverrait les marines. Mais Tony Blair, lui, a ratifié la Cour et peut donc faire l'objet de poursuites. Nous pouvons communiquer son adresse à la Cour si ça l'intéresse. Il habite au 10 Downing Street, Londres.

La mort dans ce contexte devient tout à fait accessoire. Bush et Blair prennent tous deux bien soin de la mettre de côté. Au moins 100 000 Irakiens ont péri sous les bombes et les missiles américains avant que ne commence l'insurrection irakienne. Ces gens-là sont quantité négligeable. Leur mort n'existe pas. Un néant. Ils ne sont même pas recensés comme étant morts. "Nous ne comptons pas les cadavres" a déclaré le général américain Tommy Franks.

Aux premiers jours de l'invasion une photo a été publiée à la une des journaux britanniques ; on y voit Tony Blair embrassant sur la joue un petit garçon irakien. "Un enfant reconnaissant" disait la légende. Quelques jours plus tard on pouvait trouver, en pages intérieures, l'histoire et la photo d'un autre petit garçon de quatre ans qui n'avait plus de bras. Sa famille avait été pulvérisée par un missile. C'était le seul survivant. "Quand est-ce que je retrouverai mes bras ?" demandait-il. L'histoire est passée à la trappe. Eh bien oui, Tony Blair ne le serrait pas contre lui, pas plus qu'il ne serrait dans ses bras le corps d'un autre enfant mutilé, ou le corps d'un cadavre ensanglanté. Le sang, c'est sale. Ça salit votre chemise et votre cravate quand vous parlez avec sincérité devant les caméras de télévision.

Les 2 000 morts américains sont embarrassants. On les transporte vers leurs tombes dans le noir. Les funérailles se font discrètement, en lieu sûr. Les mutilés pourrissent dans leurs lits, certains pour le restant de leurs jours. Ainsi les morts et les mutilés pourrissent-ils, dans différentes catégories de tombes.

Voici un extrait de "J'explique certaines choses"2, un poème de Pablo Neruda :

Et un matin tout était en feu,
et un matin les bûchers
sortaient de la terre
dévorant les êtres vivants,
et dès lors ce fut le feu,
ce fut la poudre,
et ce fut le sang.

Des bandits avec des avions, avec des Maures,
des bandits avec des bagues et des duchesses,
des bandits avec des moins noirs pour bénir
tombaient du ciel pour tuer des enfants,
et à travers les rues le sang des enfants
coulait simplement, comme du sang d'enfants.

Chacals que le chacal repousserait,
pierres que le dur chardon mordrait en crachant,
vipères que les vipères détesteraient !

Face à vous j'ai vu le sang
de l'Espagne se lever
pour vous noyer dans une seule vague
d'orgueil et de couteaux !

Généraux
de trahison :
regardez ma maison morte,
regardez l'Espagne brisée :
mais de chaque maison morte surgit un métal ardent
au lieu de fleurs,
mais de chaque brèche d'Espagne
surgit l'Espagne,
mais de chaque enfant mort surgit un fusil avec des yeux,
mais de chaque crime naissent des balles
qui trouveront un jour
l'endroit de votre cour.

Vous allez demander pourquoi sa poésie
ne parle-t-elle pas du rêve, des feuilles,
des grands volcans de son pays natal ?

Venez voir le sang dans les rues,
venez voir
le sang dans les rues,
venez voir
le sang dans les rues !

Laissez-moi préciser qu'en citant ce poème de Neruda je ne suis en aucune façon en train de comparer l'Espagne républicaine à l'Irak de Saddam Hussein. Si je cite Neruda c'est parce que je n'ai jamais lu ailleurs dans la poésie contemporaine de description aussi puissante et viscérale d'un bombardement de civils.

J'ai dit tout à l'heure que les États-Unis étaient désormais d'une franchise totale et jouaient cartes sur table. C'est bien le cas. Leur politique officielle déclarée est désormais définie comme une "full spectrum dominance" (une domination totale sur tous les fronts). L'expression n'est pas de moi, elle est d'eux. "Full spectrum dominance", cela veut dire contrôle des terres, des mers, des airs et de l'espace et de toutes les ressources qui vont avec.

Les États-Unis occupent aujourd'hui 702 installations militaires dans 132 pays du monde entier, à l'honorable exception de la Suède, bien sûr. On ne sait pas trop comment ils en sont arrivés là, mais une chose est sûre, c'est qu'ils y sont.

Les États-Unis détiennent 8 000 ogives nucléaires actives et opérationnelles. 2 000 sont en état d'alerte maximale, prêtes à être lancées avec un délai d'avertissement de 15 minutes. Ils développent de nouveaux systèmes de force nucléaire, connus sous le nom de "bunker busters" (briseurs de blockhaus). Les Britanniques, toujours coopératifs, ont l'intention de remplacer leur missile nucléaire, le Trident. Qui, je me le demande, visent-ils ? Oussama Ben Laden ? Vous ? Moi ? Tartempion ? La Chine ? Paris ? Qui sait ? Ce que nous savons c'est que cette folie infantile - détenir des armes nucléaires et menacer de s'en servir - est au cour de la philosophie politique américaine actuelle. Nous devons nous rappeler que les États-Unis sont en permanence sur le pied de guerre et ne laissent entrevoir en la matière aucun signe de détente.

Des milliers, sinon des millions, de gens aux États-Unis sont pleins de honte et de colère, visiblement écourés par les actions de leur gouvernement, mais en l'état actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique cohérente - pas encore. Cela dit, l'angoisse, l'incertitude et la peur que nous voyons grandir de jour en jour aux États-Unis ne sont pas près de s'atténuer.

Je sais que le président Bush emploie déjà pour écrire ses discours de nombreuses personnes extrêmement compétentes, mais j'aimerais me porter volontaire pour le poste. Je propose la courte allocution suivante, qu'il pourrait faire à la télévision et adresser à la nation. Je l'imagine grave, les cheveux soigneusement peignés, sérieux, avenant, sincère, souvent enjôleur, y allant parfois d'un petit sourire forcé, curieusement séduisant, un homme plus à son aise avec les hommes.

"Dieu est bon. Dieu est grand. Dieu est bon. Mon Dieu est bon. Le Dieu de Ben Laden est mauvais. Le sien est un mauvais Dieu. Le Dieu de Saddam était mauvais, sauf que Saddam n'en avait pas. C'était un barbare. Nous ne sommes pas des barbares. Nous ne tranchons pas la tête des gens. Nous croyons à la liberté. Dieu aussi. Je ne suis pas un barbare. Je suis le leader démocratiquement élu d'une démocratie éprise de liberté. Nous sommes une société pleine de compassion. Nous administrons des électrocutions pleines de compassion et des injections létales pleines de compassion. Nous sommes une grande nation. Je ne suis pas un dictateur. Lui, oui. Je ne suis pas un barbare. Lui, oui. Et lui aussi. Ils le sont tous. Moi, je détiens l'autorité morale. Vous voyez ce poing ? C'est ça, mon autorité morale. Tâchez de ne pas l'oublier."

La vie d'un écrivain est une activité infiniment vulnérable, presque nue. Inutile de pleurer là-dessus. L'écrivain fait un choix, un choix qui lui colle à la peau. Mais il est juste de dire que vous êtes exposé à tous les vents, dont certains sont glacés bien sûr. Vous ouvrez tout seul, isolé de tout. Vous ne trouvez aucun refuge, aucune protection - sauf si vous mentez - auquel cas bien sûr vous avez construit et assuré vous-même votre protection et, on pourrait vous le rétorquer, vous êtes devenu un homme politique.

J'ai parlé de la mort pas mal de fois ce soir. Je vais maintenant vous lire un de mes poèmes, intitulé "Mort".

Où a-t-on trouvé le cadavre ?
Qui a trouvé le cadavre ?
Le cadavre était-il mort quand on l'a trouvé ?
Comment a-t-on trouvé le cadavre ?

Qui était le cadavre ?

Qui était le père ou la fille ou le frère
Ou l'oncle ou la sour ou la mère ou le fils
Du cadavre abandonné ?

Le corps était-il mort quand on l'a abandonné ?
Le corps était-il abandonné ?
Par qui avait-il été abandonné ?

Le cadavre était-il nu ou en costume de voyage ?

Qu'est-ce qui a fait que ce cadavre, vous l'avez déclaré mort ?
Le cadavre, vous l'avez déclaré mort ?
Vous le connaissiez bien, le cadavre ?
Comment saviez-vous que le cadavre était mort ?

Avez-vous lavé le cadavre
Avez-vous fermé ses deux yeux
Avez-vous enterré le corps
L'avez-vous laissé à l'abandon
Avez-vous embrassé le cadavre

Quand nous nous regardons dans un miroir nous pensons que l'image qui nous fait face est fidèle. Mais bougez d'un millimètre et l'image change. Nous sommes en fait en train de regarder une gamme infinie de reflets. Mais un écrivain doit parfois fracasser le miroir - car c'est de l'autre côté de ce miroir que la vérité nous fixe des yeux.

Je crois que malgré les énormes obstacles qui existent, être intellectuellement résolus, avec une détermination farouche, stoïque et inébranlable, à définir, en tant que citoyens, la réelle vérité de nos vies et de nos sociétés est une obligation cruciale qui nous incombe à tous. Elle est même impérative.

Si une telle détermination ne s'incarne pas dans notre vision politique, nous n'avons aucun espoir de restaurer ce que nous sommes si près de perdre - notre dignité d'homme.

Harold Pinter, dramaturge, prix Nobel de littérature 2005

© La Fondation Nobel 2005.
Traduction de l'anglais par Séverine Magois.


+++

Notes
1. Harold Pinter : Le Retour. Traduction Éric Kahane. Gallimard, 1969.
2. Pablo Neruda : "J'explique certaines choses", dans Résidence sur la terre, III. Traduction Guy Suarès. Gallimard, 1972.

Sources :  ANTI IMPERIALISME

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans TEXTES A LIRE
commenter cet article
13 décembre 2005 2 13 /12 /décembre /2005 23:25

Nous posons ce très beau texte d'un grand philosophe qui fait honneur à la France par la richesse de sa pensée mais aussi le mordant de sa plume superbe digne de Zola ou du grand Harold Pinter. Quand les porteurs de lumière dénoncent la Vérité, c'est le coeur des plus petits qui bat...

EUROPE, DEBOUT !

L'HUMILIATION ET LA HONTE

par Manuel de Diéguez


La planète changée en déversoir et en dépotoir des centres de torture de l'empire américain


L'Europe se trouve désormais doublement colonisée : d'un côté, elle joue le rôle de dépotoir des camps de torture du Nouveau Monde ; de l'autre, elle garde le silence des esclaves sur l'occupation militaire américaine de la Roumanie, candidate à l'entrée en Europe en 2007, qui se trouve changée d'avance en une puissante forteresse américaine .

Face à la lâcheté et à la peur d'une Europe dont l'humiliation renvoie à la honte de la servitude acceptée, Harold Pinter a fait entendre à Stockholm la voix de la littérature que j'appelle de mes vœux depuis tant d'années. Mais c'était avant que le Vieux Continent parût soulagé de ce que la planète tout entière fût disposée à prendre le relais du déversoir que l'Europe est devenue et avant que Mme Rice fît accepter par les Ministres des affaires étrangères de la civilisation de la justice qu'on fît silence sur les crimes de la " liberté ". Or, depuis cinq siècles le génie de la littérature française est de clouer l'humanité sur le gibet de son hypocrisie.

J'ai pensé que la modestie de ma plume ne m'interdisait pas d'adresser un signal aux écrivains qui se diraient : "Qu'écriraient Balzac, Stendhal, Zola, Bloy, Hugo aujourd'hui ? Demeureraient-ils aveugles, muets et sourds devant le naufrage de l'âme même de l'Europe ? "

1 - Aux spectres de la vassalité

Nous avions installé dans l'éternité le télescope de nos prophètes. L'œil des astronomes de nos désastres suivait encore du regard de minuscules insectes trottinant dans le désert sous la bannière d'un Pharaon du Texas. Une valetaille d'Etats du Vieux Monde suait de servitude dans les sables et la cendre. Nous avions placé les fourmis de leur vassalité sous la lentille d'un créateur herculéen du cosmos ; nos microscopes avaient compté un par un les fourgons de la débâcle de leur roi entre le Tigre et l'Euphrate : Italiens empêtrés des fantômes de Dante et de Galilée, Portugais pliant l'échine sous les crachats de leur Lope de Vega, Espagnols livides d'humiliation sous l'armure de Cervantès, vain pêle-mêle de Roumains, de Bulgares, de Hongrois, de Tchèques emportés dans la souillure et la déroute sous le soleil de Babylone, Hollandais couverts de boue sous le regard glacé d'Erasme de Rotterdam, Anglais écorchés sous le fouet de Swift et de Shakespeare, Polonais confits en dévotions sous la chiquenaude de Copernic, et vous, peuples du Nord que votre Belle au bois dormant avait frappés d'amnésie, apprenez que votre créateur crachait sur vos harnais et pleurait des larmes de rage et de sang sur le gibet où vous avez cloué Andersen et Ibsen.

Harold Pinter a écrit : En tant que citoyen, je dois demander : Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ?

2 - Aux spectres de la servitude

L'Europe humiliée, l'Europe torturée, l'Europe baignant dans la lâcheté et la honte pleure sur une autre potence encore de sa vassalité . Continent des vainqueurs de la terre, royaume des astres et des nombres, ciel d'Homère le voyant et d'Œdipe aux yeux crevés, qu'as-tu donc oublié dans les décombres de ton histoire ? Crois-tu que les peuples et les nations demeurent vivants sous le protectorat de l'étranger ? Dans ce cas, voici quel sera ton destin : ta seule accoutumance à la présence de ton maître suffira à te faire perdre le regard de ta raison sur ton abaissement.

Harold Pinter a écrit : Comme le sait ici tout un chacun, l'argument avancé pour justifier l'invasion de l'Irak était que Saddam Hussein détenait un arsenal extrêmement dangereux d'armes de destruction massive, donc certaines pouvaient être déchargées en quarante-cinq minutes, provoquant un effroyable carnage. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak entretenait des relations avec Al-Qaida et avait donc sa part de responsabilité dans l'atrocité du 11 septembre 2001 à New-York . On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak menaçait la sécurité du monde. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai.

3 - Aux spectres de Chateaubriand et de Victor Hugo

Déjà tu ne vois plus les garnisons de ta servitude venues d'au delà des mers camper à demeure sur ton sol, déjà, l'écho de tes cris d'enfant épouvanté revient des plaines de l'Asie jusqu'à tes oreilles apeurées, déjà tu marmonnes les prières des crucifiés sur le gibet de leur abaissement : " La Russie et la Chine m'auraient-elles jeté un regard de travers ? Suis-je bien à l'abri dans le cocon du criminel de guerre dont le sceptre moelleux me rend complice de ses camps de concentration sur toute la surface du globe ? Le protecteur sanglant de mon gîte demeurera-t-il mon armure si je tremble à sa vue et si je me jette à ses genoux, le front dans la poussière ?"

Europe des tombes et des cierges, Europe des paniques d'entrailles de tes derniers chefs, je te le dis : si tu as peur de vivre sans un maître à servir, la mort deviendra le souverain de ton esprit et de ton cœur. Déjà, tu suis ton propre cercueil les yeux fermés, déjà tu goûtes aux richesses et à la pompe des peuples dont le pas lent de leurs chevaux de trait ne conduit que le corbillard.

Harold Pinter a écrit : La majorité des hommes politiques, à en croire les éléments dont nous disposons, ne s'intéressent pas à la vérité, mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir, il est essentiel que les gens demeurent dans l'ignorance, qu'ils vivent dans l'ignorance de la vérité, jusqu'à la vérité de leur propre vie. Ce qui nous entoure est donc un vaste tissu de mensonges, dont nous nous nourrissons.

3 - Aux spectres d'Elseneur

Face à cette situation, peut-être l'heure a-t-elle sonné du débarquement de l'âme même de l'Europe dans l'histoire souffrante de la vassalisation du continent de l'esprit ; parce que la reconquête de la liberté de regarder et de penser passe désormais par l'école cruelle de l'introspection critique. Car si l'esclave est honteux de son humiliation, c'est que sa propre lâcheté est le gibet caché sur lequel il se voit cloué ; et s'il semble honnir son colonisateur, c'est qu'il pleure et gémit au spectacle du prix de sa servitude, celui de sa poltronnerie.

Or, l'âme introspective de l'Europe est celle de sa littérature ; et son génie n'a pas attendu saint Augustin, Rousseau, Benjamin Constant, Proust, Freud ou Nietzsche pour faire de la confession le cœur de l'univers de l'écrit, parce que l'origine du regard accusateur sur soi-même n'est autre que la philosophie occidentale tout entière, qui repose depuis vingt-quatre siècles sur l'introspection la plus douloureuse, mais aussi la plus féconde, celle qui enfante le regard socratique de l'encéphale humain sur lui-même. Et voici que le nouveau prix Nobel de littérature prend le relais du regard socratique de la civilisation européenne sur elle-même.

Harold Pinter a écrit : L'invasion de l'Irak était un acte de banditisme, un acte de terrorisme d'Etat patenté , témoignant d'un absolu mépris pour la notion de droit international. (…) Regardez Guantanamo. Des centaines de gens détenus sans chef d'accusation, (…) théoriquement pour toujours. Cette structure totalement illégitime est maintenue au mépris de la convention de Genève. Non seulement on la tolère, mais c'est à peine si la soi-disant " communauté internationale " en fait le moindre cas.

Dessin de MARIALI

5 - Aux spectres de l'épouvante

Contemplons du haut de nos tombeaux nos cargaisons d'esclaves enchaînés au char d'un empire de la torture. Autrefois, le regard des rois de notre mémoire éclairait la fange des âmes prosternées devant leur maître . En ce temps-là, le créateur du monde que nous avions hissé au sommet de nos âmes obéissait à la voix des artistes de sa foudre, en ce temps-là, le Titan de notre intelligence que nous avions forgé siècle après siècle écrasait de son mépris sa créature vautrée dans la poussière ; en ce temps-là , la bassesse de nos esprits rencontrait dans l'immensité le géant dont les verdicts exterminaient la sottise de nos idiots de village ; en ce temps-là, nos Lilliputiens de la politique quittaient la scène les pieds devant. Et maintenant, la planète entière sert de dépotoir aux crimes de la " Liberté " ; et maintenant, nous sommes devenus les hommes de main du crime sur toute la terre. Par qui les esclaves sont-ils colonisés, sinon par la honte qui leur monte à la gorge au spectacle de leur propre lâcheté ?

Harold Pinter a écrit : Des milliers, sinon des millions de gens aux Etats-Unis sont pleins de honte et de colère, visiblement écoeurés par les actions de leur gouvernement, mais en l'état actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique cohérente - pas encore.

6 - Aux spectres des regardants

Nos guetteurs sont sceptiques. A l'horizon, nul soleil de notre naufrage ne fait resplendir les flambeaux de la mort. Et pourtant notre histoire s'était forgée sur l'enclume de la parole. Nous attendons la voix qui arracherait le Continent à l'enfer de son effroi. Mais en l'an 2005 de notre deuil, aucun homme d'Etat de l'Europe du glaive n'a soufflé sur les braises de notre honte, aucun incendiaire de notre silence n'a fait le don de son soleil à nos tombes, aucune semence de notre résurrection n'a fécondé nos peuples agonisants.

Harold Pinter a écrit : Tout le monde sait ce qui s'est passé en Union soviétique et dans toute l'Europe de l'Est durant l'après-guerre : la brutalité systématique, les atrocités largement répandues, la répression impitoyable de toute pensée indépendante. Tout cela a été pleinement documenté et attesté. Mais je soutiens que les crimes commis par les Etats-Unis durant cette même période n'ont été que superficiellement rapportés, encore moins documentés, encore moins reconnus, encore moins identifiés à des crimes tout court.

7 - Aux spectres de la dictature

Qui aurait cru que Hitler emporterait l'Europe de la pensée et de la raison politique dans sa tombe? Qui aurait seulement imaginé que, six décennies après le suicide d'un tyran dans les ruines de Berlin, les peuples du Vieux Continent feraient un piteux peloton de vénérateurs d'un empire et qu'aucun homme politique des pays libérés de la folie d'un terrible despote n'oserait évoquer les souffrances et les larmes des rescapés d'une autre servitude. Regardez-les, les enchaînés à une démocratie planétaire que son évangélisme vaniteux a rendue césarienne et dont le messianisme est censé avoir fait au globe terrestre le don de la " justice " et du " droit ".

Harold Pinter a écrit : Les Etats-Unis ont soutenu, et dans bien des cas engendré , toutes les dictatures militaires droitières apparues dans le monde à l'issue de la seconde guerre mondiale. Je veux parler de l'Indonésie, de la Grèce, de l'Uruguay, du Brésil, du Paraguay , d'Haïti, de la Turquie, des Philippines, du Salvador, du Guatemala et bien sûr, du Chili .

8 - Aux spectres de notre oubli

C'est désormais vainement que la civilisation née à Athènes des premières fulgurances de la raison occidentale tend ses mains suppliantes au seul vainqueur de la guerre de la " liberté ". Le malheureux cortège des alliés attachés au char d'un pseudo apôtre de la démocratie arrachera-t-il au nouvel empire quelques lambeaux de vérité sur une terre orageuse, ou bien la barbarie aurait-elle fait seulement ses premiers pas avec les camps nazis et les goulags stalinienne ? Notre astéroïde erratique regardera-t-il sombrer les épaves des témoins menottés de la mémoire du monde ?

Harold Pinter a écrit : Mais vous n'en savez rien. Ca ne s'est jamais passé. Rien ne s'est jamais passé. Même pendant que cela se passait, cela ne se passait pas. Cela n'avait aucune importance. Cela n'avait aucun intérêt .

9 - Aux spectres de notre servitude

Si nous reconquérions l'indépendance et la fierté de nos héros, notre désastre d'aujourd'hui donnerait du moins ses derniers feux à notre grandeur immolée. Alors, du fond de la nuit sans gloire et sans lumière des vaincus, nous verrions du moins les torches de notre honte faire étinceler l'éclat de notre naufrage. Mais l'Europe des crimes de la servitude attend en vain les joyaux de sa laideur sous la plume de ses derniers poètes. Qui chantera la noirceur des laquais de leur propre infamie ? Hélas, nous descendons dans les ténèbres sans superbe et sans force. Nous avons oublié que les feux altiers de la pensée jaillissent de nos tombes. Où sont les trésors ensevelis des Ezéchiel, des Isaïe et des Homère de notre débâcle?

Harold Pinter a écrit : Il serait donc juste que Bush et Blair fussent appelés à comparaître devant la cour internationale de justice

 

Sources : MANUEL DE DIEGUEZ

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans TEXTES A LIRE
commenter cet article
30 octobre 2005 7 30 /10 /octobre /2005 00:00

Excellent Texte...

Notre nouveau blog : VISIONNAIRE

 

NI DIEU NI DARWIN

par Georges Henein Grup

Depuis plusieurs années, plusieurs chaînes de télévision (La 5, FR3, Animaux, Planète, Disney TV, Arte), un nombre important de périodiques récréatifs pour enfants, et plusieurs radios nationales (France inter, France info, France culture) diffusent des émissions dites « scientifiques » sur les êtres vivants, leur lutte pour la survie, leur combat pour la reproduction, et leur investissement dans la transmission de leurs gènes.

Mélange trivial d'anthropomorphisme, de fausses évidences, de spectaculaire violent et d'idéologie libérale (au sens "la loi du plus fort"), ce discours, s'appuie sur une discipline fort en vogue, l'écologie comportementale, et se fonde sur le néodarwinisme qui se présente pour ses partisans comme la seule vérité universelle sur l'évolution du vivant et sur ses formes actuelles.

Drapé de la « bénédiction » de quelques scientifiques patentés ayant compris tout l'intérêt qu'ils pouvaient tirer à titre personnel et professionnel de cette reconnaissance médiatique, ces articles et ces émissions propagent à tout va un discours typiquement capitaliste réduisant l'histoire du vivant à une compétition féroce et sans fin entre des gènes avides de domination planétaire. Des termes comme « maximiser son succès reproducteur », « coût et bénéfice d'une stratégie », « investissement parental », « budget-temps », « capitalist breeder », « optimal foraging » fleurissent à longueur de discours tant dans les revues scientifiques de l'écologie comportementale (voir "Ecologie comportementale" de E. Danchin, L. A Giraldeau et F. Cézilly, aux Editions Dunod) que dans les émissions et les articles de vulgarisation sur le vivant.

La vie et ses mécanismes réduits à un flux d'énergie et à une compétition entre gènes cyniques et calculateurs, voilà le monde tel qu'il fonctionne depuis l'apparition de la vie sur notre planète si l'on écoute les chantres du « monde génique » ! Un économiste (même marxiste, il en reste !) se trouverait là fort à son aise, mais de façon surprenante, très peu de scientifiques s'inquiètent de la grande convergence ainsi instituée entre la vision marchande du monde des humains et les lois de la nature.

On voudrait expliquer à des enfants (de tout âge) que le capitalisme est « naturel » puisqu'il fonctionne de la même façon que la nature, que l'on ne s'y prendrait pas autrement. Il est à noter d'ailleurs que le monde scientifique fonctionne sur le même schéma. Le succès reproducteur d'un scientifique se mesure aux nombres de publications qu'il a produit à l'issu d'une âpre compétition avec ses collègues scientifiques. Et de plus en plus, les thèmes de recherche sont définis en fonction des potentialités de publications de haut niveau que l'on peut espérer (lire l'opuscule de Bruno Latour (« Le métier de chercheur, regard d'un anthropologue » éditions INRA) qui parle de capitalisme scientifique et d'investissement du crédit que gagne le scientifique en faisant de « bons » articles dans de nouvelles alliances qui lui permettent de gagner encore plus de crédit). Comme dans l'entreprise existe des marchés porteurs, il existe en science des thématiques porteuses, c'est à dire garantissant des postes, des crédits et des carrières.

La remise au goût du jour des thèses créationnistes et autre mysticisme, grâce notamment au lobby protestant étasunien, offre aux tenants d'une vision "capitaliste" du vivant une nouvelle virginité. Alors que les impasses actuelles de la génétique apparaissent au grand jour (si les séquençages du génôme de plusieurs organismes _dont l'homme_ existent dorénavant, l'incompréhension générale persiste sur les mécanismes complexes liant les gènes au fonctionnement complexe des organismes (lire "Ni Dieu, ni gène" de J.-J. Kupiec et P. Sonigo aux Editions Seuil, ou "La fin du tout génétique" de H. Atlan aux Editions Inra) et que d'OGM en thérapie génique, on assiste à une course folle d'apprentis sorciers courant après leurs promesses frauduleuses de bonheur et d'immortalité par la science, l'opposition Dieu contre Darwin va générer une réduction totale du débat sur le vivant à une dualité fausse et stérile. Demain encore plus qu'aujourd'hui, qui critiquera le néodarwinisme et ses prétentions d'explication synthétique de l'évolution se verra taxé de créationnisme aigu. Qui proposera de nouvelles hypothèses pour expliquer des mécanismes biologiques déterminant les formes actuelles du vivant et ses modes d'organisation devra sous peine d'anathème choisir l'un ou l'autre camp ! Et pourtant, bien d'autres alternatives intéressantes (fascinantes ?) existent depuis les théories de l'autopoièse (lire « L'arbre de la connaissance » de H. Maturana et F. Varela chez Addison-Wesley) et de l'auto-organisation des formes (lire « Forme et croissance » de D'Arcy Thompson aux éditions de Seuil et « How the leopard changed its spots » de B. Goodwin chez Charles Scribners's sons) jusqu'à celles de l'enaction (lire « Invitation aux sciences cognitives » de F. Varela aux éditions du Seuil) et de l'exaptation (lire « Exaptation - a missing term in the science of form » de S.J. Gould et E. Vrba dans Paleobiology Vol. 8). Mais entre un « designer intelligent » et des « gènes égoïstes », entre deux vérités absolues et définitives, il n'y a plus de place pour la raison première de l'activité scientifique : s'interroger de façon ouverte et non sectaire sur le monde pour mieux le comprendre.

Actuellement, plusieurs mails circulent dans le milieu scientifique hexagonal appelant à faire pression sur la chaîne Arte pour qu'elle ne diffuse pas une émission présentant « la théorie révolutionnaire de l'engrammation ». Aux dires des auteurs des mails, il s'agit de créationnisme déguisé et de scientifiques suspects financés par une fondation religieuse. La riposte proposée par ces mails est de demander la déprogrammation de l'émission, et le conseil donné est de ne pas parler de créationnisme et de donner l'impression d'appels indépendants. Les auteurs du mail se targuent d'avoir par cette technique put faire annuler une table ronde sur un sujet voisin à Grenoble. Belle démonstration de la pratique de la science ouverte au débat, objective, et transparente. Car au fond, ces tenants d'un Darwinisme total et définitif utilisent les mêmes armes que les prêtres et bondieusards d'antan : la censure et la falsification. Plus désolant encore, sans nul doute pour diaboliser encore plus la chose, ces vrais scientifiques « objectifs » n'hésitent pas à glisser le mot « nazi » dans leur texte, affirmant qu'un des auteurs de la théorie de l'engrammation traite les rationalistes de nazis. On connaît le procédé, mais on le pensait réservé aux politiciens sans scrupule.

Peut être sommes-nous aujourd'hui à la veille d'une nouvelle bataille de clocher, à moins qu'il ne s'agisse d'une guerre de religion. Dès lors, que nous soyons les sujets dociles d'un « dieu despote » ou les « simples véhicules fugaces et futiles de gènes guerriers et calculateurs », il nous faudra accepter d'être les anonymes sujets d'un monde qui nous excède et nous (pré)détermine. D'aucuns pourront toujours se risquer à mettre en doute la prétention de la synthèse néodarwinienne de tout expliquer, ils seront alors rejetés au rang d'ignares et de dévots. D'autres pourront tenter de proposer des mécanismes explicatifs de l'évolution faisant l'économie d'un déterminisme génétique fort, ils seront montrés du doigt pour parjure scientifique.

On aurait tendance à proposer la relecture de vieux ouvrages tel que "La structure des révolutions scientifiques " de T. Kuhn (Editions Champs Flammarion) ou "Autocritique de la science" de A. Jaubert et J. M. Levy-Leblond (Editions Seuil). On aurait envie de demander aux néodarwiniens quels sont leurs liens via les OGM et la thérapie génique avec l'industrie pharmaceutique et l'agro-alimentaire. On aurait presque l'audace de leur demander pourquoi la mise en doute de la théorie de « la sélection du plus apte » est interdite. On aura surtout la sagesse de ne pas tomber dans le piège qui consiste sous couvert de « vérité scientifique » à substituer la censure au débat. Et puis avant tout, entre deux totalitarismes de la pensée, on ne choisit pas. La vie, sa richesse, sa diversité et la soif de savoir de l'homme finissent toujours par échapper aux dogmes.

Salutations libertaires

Sources : INDYMEDIA

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by EVANGELIZT - dans TEXTES A LIRE
commenter cet article
2 août 2005 2 02 /08 /août /2005 00:00

UN TEXTE INÉDIT DU PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE 2004



LE MOT DEGUISE EN CHAIR

 

par Elfriede JELINEK

Faut-il se mettre en colère face au besoin de tant de gens d’avoir un dieu, ou prendre la fuite devant le danger ? Quelle éducation humaine peut éviter le sang des martyrs ? Pourquoi ces « sacrificateurs » croient-ils que leur personne est la chose la plus précieuse qu’ils puissent offrir à leur Dieu ? Et quelles sont ces « promesses d’éternelle récompense » qui les réconfortent ? De quoi doivent-ils se protéger ? Pourquoi cette envie de punitions et de récompenses, si c’est pour entrer au paradis juste après sans avoir eu besoin de contribuer aux merveilles de ce paradis qui se présente comme une table bien mise – en fait, ils craignent de revenir sur terre. Bien entendu, on leur a dit que ce n’était possible qu’à condition d’oublier qu’ils y avaient été. Donc, à quoi bon ? On préfère alors s’installer au paradis des vierges qui ne sont peut-être que des raisins blancs (1).

Je ne fais pas jaillir du sang, seulement des mots. Mais qui en a besoin, si contemporains qu’ils s’efforcent d’être, qui donc en a besoin ? J’ai fignolé, j’ai tout fait pour que les mots s’améliorent, pour qu’ils aient droit de cité. Tout cela pour qu’ils soient oubliés, même par moi. Je ne peux me projeter dans l’éternité pour me convaincre que tout ce que je « dois oublier » aujourd’hui ne sera pas « oublié pour toujours », comme dit Lessing dans le livre généalogique des hommes (2). A quoi servent ces armées entières qui viennent à ma rencontre mais qui courent en sens inverse et me rouleraient dessus sans crier gare ? Dans quelle direction dois-je souffler mes mots quand d’autres ne demandent qu’à mourir poussés par un instinct de vérité et non d’un vide intérieur – poussés, en fait, par le manque d’instinct ou une sorte d’excès d’honneur ou quelque chose de ce genre, dans le seul but de se débarrasser de leur vie ?

Moi, par exemple, je n’ai même pas de but. Disons qu’il m’est déjà arrivé de croire à un but en écrivant, non pas pour laisser une certaine impression ou pour éduquer le genre humain – j’ai eu assez d’éducation dans ma vie, et elle m’a fait si peu de bien que je ne voudrais pas en encombrer d’autres, comme avec un costume sur mesure qui ne sied pas bien à l’homme et ne le grandit guère, peu importe de quoi le genre humain est submergé tous les jours et avec quel matraquage. Non, même l’arrosage intensif ne sert à rien. J’aurais dû prendre les mesures avant, mais les êtres humains sont souvent si terriblement démesurés.

***

Il est vrai que souvent ils ne sont pas faits pour ma mesure, qui n’est pourtant pas démesurée. Elle rentre parfaitement dans la reliure d’un livre. Les gens veulent s’adapter à des mesures de plus en plus grandes dans lesquelles ils gigotent alors nerveusement – à quoi bon se seraient-ils gonflés autant ? – sans atteindre les limites, sans même les trouver. Ils ont aussi oublié de bien mesurer les êtres humains qu’ils tuent ou qu’ils veulent tuer, pour ne pas tuer les mauvais avec une fausse mesure et en quantité démesurée. Cela leur est égal. Pourvu qu’ils soient nombreux ! Pour leur cause, ils se mettent à déchiqueter la chair et les os d’autres hommes tout en croyant que c’est un honneur de payer avec leur propre vie. La chair pour la chair, la chair contre la chair. Contre cela, les lunettes. Le livre. Il paraît que ce sont là les derniers mots de Heiner Müller.

***

Pendant longtemps je me souciais de ce que j’écrivais, pour qui et pourquoi. Maintenant ça m’est devenu égal. Ecrire n’a pas eu de conséquences, le prétendu engagement non plus, sauf peut-être pour moi-même. Maintenant je m’en fiche, car quoi qu’on dise cela ne sert à rien. Je continue à dire des choses, mais j’ai compris que ceux qui m’écoutent m’écouteront par hasard. Et cela non plus n’a pas d’importance. Car il ne s’agit pas de savoir pour qui et pourquoi on écrit. Au contraire. Ce que l’on dit ne doit pas avoir d’effet, il faut volontairement renoncer – totalement renoncer – à l’efficacité, à tout pouvoir d’influence. Personne ne doit s’agenouiller devant personne, encore moins devant moi. Moi non plus, je ne me mets à genoux devant personne, je suis tout au plus allongée calmement sur mon lit, à mes côtés d’autres élèves, plus ou moins bons, qui lisent également et ne font rien d’autre, devenant ainsi d’éternels élèves du cours élémentaire, une condition qu’ils devraient d’ailleurs dépasser.

Non, nous n’avons pas le temps pour la chair maintenant, bien qu’on soit déjà au lit, ce qui est pratique. Nous refusons par principe la chair humaine, bien qu’il soit intéressant de la regarder. Il y a là quelqu’un qui est pendu et qui saigne, ça peut être intéressant, supposons-nous, moi et mes coélèves. On en a même tiré un film à suspense dernièrement (3) ! Remarquons-nous déjà cette chair qui dépasse le livre et qui nous intéresse sous toutes ses formes ? La chair de Dieu, du martyr crucifié ?

Non, nous ne nous agenouillons pas non plus devant une doctrine. La parole de Dieu, peu importe le Dieu, est devenue si connue qu’elle est à nouveau oubliée. Cette parole a fait son temps, elle a eu sa chance. C’est fini, maintenant. Elle ne nous a même pas effleurés. Ce sont la chair ou l’image qui l’ont emporté, le mot ne peut sortir vainqueur, quelle que soit la célébrité atteinte, depuis qu’on l’a vu ou entendu pour la dernière fois.

Idem pour la parole écrite dans le Coran qui « à chaque page ébranle le bons sens », comme polémique Voltaire. L’imaginaire est chauffé à blanc dans le four charnel, jusqu’à ce que l’on croie n’importe quoi et que l’on fasse ce qui a été impossible jusqu’à présent. Après l’avoir bien inspecté, Lessing retourne alors tout cela pour voir si l’envers est aussi présentable. Et tout d’un coup l’islam devient la religion la plus raisonnable et le christianisme une doctrine qui fait croire les choses les plus déraisonnables. Peu importe ce qu’on croit pour avoir raison, je piétine tout cela et le laisse sans premier secours. Je n’en ai que faire. Une de ces religions a besoin de miracles pour faire croire – et pour que d’autres croient – en elle ; l’autre s’en passe, elle n’a pas besoin de faire croire à l’inintelligible par d’autres faits inintelligibles. Elle diffuse des doctrines contenues dans un livre, ça lui suffit. Mais malheureusement certains ne se contentent pas de lunettes, du livre et pas davantage de « Lumières » – qu’ils jugent insuffisants.

***

L’Ancien Testament, le Nouveau Testament, le Coran, pas de livre du tout, mes quelques pauvres livres à moi, ceux-ci, heureusement, ne représentant même pas la lie sur les ondulations de l’étang de mon jardin. Lorsqu’un orage approche, il n’a pas de drapeau, il survient tout simplement, on n’y peut rien. Où sont les enfants qui lisent maintenant les livres élémentaires, où sont les enfants de l’humanité pour lire les livres de l’humanité (heureusement, ce ne sont pas les miens !), qui croient les comprendre, qui croient en avoir besoin ? L’Ancien Testament est le livre de l’enfance, le livre du cours élémentaire, le bon élément pour le petit enfant, mais avec l’enfant doit prendre ses distances, dit Lessing. Qui peut savoir comment il doit évoluer ? S’il évolue, c’est pour arriver chez lui, et il n’a toujours rien d’autre à perdre que lui-même et rien d’autre à rater que l’éternité. Presque personne ne peut penser plus loin que le jet d’une pierre, pas plus que l’enfant qui grandit aujourd’hui quelque part dans le monde. A peine grandi, il lance déjà la pierre. D’autres qui entourent leur corps d’explosifs pensent d’autant plus loin ; ils pensent plus loin que ne peuvent voler leurs propres morceaux de chair et ceux des autres ; ils pensent au Tout dans sa Totalité. Ils sont prêts, à tout moment, à entrer dans l’ici-bas pour accéder à l’éternité.

J’adore les calembours. Vous ne pouvez rien contre cela, je vous le dis tout de suite, avec moi, il faut en passer par là ! Car les calembours vous font rapidement perdre votre efficacité, et c’est finalement ce que je veux. De toute façon il vaut mieux écrire que faire. Vous n’arriverez pas à me faire renoncer à mes blagues stupides, à mes bons mots désabusés, même en employant la force – bon, peut-être avec la force. Lorsque je veux dire quelque chose, je le dis comme je veux. Je veux au moins avoir cette gratification-là, même si je ne récolte rien d’autre, même si je n’ai plus aucun écho.

***

Chaque livre élémentaire est adapté à un âge, dit Lessing. Il s’agit donc d’y mettre plus que ce que l’enfant peut absorber, le maximum. Autrefois, on s’est d’ailleurs servi de presses d’imprimerie qu’on n’utilise plus que pour des livres particulièrement beaux. L’enfant doit être serré comme une botte de foin pour qu’il puisse atteindre Dieu. On le bourre de secrets dont personne ne possède la clé. Comment Lessing appelle-t-il encore l’intelligence de l’enfant ? Mesquine, alambiquée, vétilleuse. Bien dit ! Cela le rend mystérieux, superstitieux, plein de mépris envers tout ce qui est intelligible et facile. Le rabbin éduque ses enfants avec l’écriture, il bourre ces enfants du genre humain avec tout ce qu’ils peuvent absorber. Le caractère du peuple ainsi éduqué devient exactement semblable à ce qui entre dans l’écriture, et ce qui en sort aussi, mais cela reste de l’écriture. Cela reste cette écriture merveilleuse, qui ne porte pas à conséquence, qu’on peut suivre, ou non. Ne suivez pas la mienne, restez en arrière ! Ne m’approchez pas trop !

L’écriture peut fustiger, agiter, enfoncer, mais elle ne peut pas tuer et ne peut pas être tuée. Elle peut être raisonnable, mais néanmoins provoquer la plus grande bêtise, justement là où elle est le plus raisonnable. Tout est possible. La doctrine peut rendre un enfant intelligent, parce qu’il croit aux miracles, et ainsi, au fond, rien ne peut lui arriver. Malheureusement, une autre doctrine peut rendre un autre enfant stupide, parce qu’il ne croit pas aux miracles, et, ainsi, tout peut lui arriver. Il peut tout faire à tous les autres. La patrie peut tuer, la science peut tuer, la guerre le peut évidemment depuis longtemps. Même Jésus a été tué, pour que d’autres, en son nom, puissent encore tuer.

Mais l’écriture en tant qu’écriture ne tue personne. Intelligence et vérité, oui, je crois bien que les mots nous sont nécessaires, car celui qui s’arrête de parler assassine peut-être juste après. Il faut donc un meilleur pédagogue pour enfin arracher « le livre élémentaire épuisé » aux mains de l’enfant. Le Christ est venu et même lui s’est mis à déchirer. Le rideau du Temple s’est déchiré, Jésus a déchiré aussi, littéralement, et une nouvelle ère d’immortalité a commencé, mais une immortalité pour laquelle il fallait d’abord mourir. Impossible de faire le contraire, ça ne donne même pas une chaussure, un morceau de pied déchiqueté qui dépasse, la chaussure gisant sur le sol. Donc le Christ est venu, et si vous voulez savoir, je n’aurais pas voulu être à sa place. Il vaut mille fois mieux rester sans écho et sans écoute que de devenir un Christ ! Enfant, il a révélé des vérités, mais l’enfance est finie, maintenant Dieu s’ouvre lui-même, on lui ouvre un côté pour voir ce que contient la chair humaine : du sang. Et, quand elle est morte, du sang et de l’eau.

Lorsque j’étais enfant, Dieu m’a souvent parlé, et longtemps je craignais même d’être stigmatisée, tellement j’ai cru à tout ce que j’ai entendu de lui. « Qu’est-ce qui fait que tous les philosophes confondent leurs convictions avec la vérité ? Leur supériorité, leur intelligence pratique ? », demande Nietzsche. Je ne sais pas. Mais j’ai comme une petite idée sur cette arrogance que j’avais aussi autrefois, même si je n’ai jamais pu être philosophe. De toute façon, cette place ne convient pas à une femme, il y a des courants d’air, plus on pense, moins on devient attirante. Alors la femme – qui n’est que chair et donc particulièrement périssable – commence tout de suite à coller un poème dans l’album de poésie, pour qu’il y ait moins de courants d’air. Car la femme a un côté pratique. Autrefois, elle a volontiers renoncé à tout pouvoir. Mais, maintenant, la femme aussi se fait exploser pour sa cause, pour qu’il y ait le plus grand nombre de morts possible. C’est horrible. Je peux le dire seulement comme je le sens, et j’aime beaucoup le mot horreur, toutefois je le préfère dans des histoires qui font frissonner, pas dans la réalité. Malheureusement, la réalité n’est pas une histoire à frissons, elle devient Histoire.

Pour ce qui est du frisson, d’autres le provoquent, pas les poètes qui ont écrit du mieux qu’ils pouvaient, mais cela ne leur a pas suffi. Moi, ça me suffit. Je voulais prendre quelque chose pour la vérité, et le dire au plus grand nombre. L’envie d’un peu plus de justice, je crois bien qu’il était là, mon premier élan, mais en Autriche où je vis, ce qui compte davantage ce sont les élans [NdT : traces] qui s’inscrivent dans la neige (et la neige fraîche les recouvre tout en favorisant le tourisme et en effaçant tout). Cette « écriture »-là y a toujours plus compté que tout ce que l’on pourrait « fixer » sur le papier – c’est ridicule, on dit « bannir » en allemand, car ce qu’on « bannit » prétendument sur le papier a souvent conduit à la mise au ban dans ce pays, alors il vaut mieux ne rien dire.

On me l’a souvent conseillé. Gentiment, s’entend. Maintenant, je ne veux plus essayer d’avoir de l’effet. Non, je tricote et je n’ai pas d’effet, je ne peux pas faire des miracles. Si ce martyr sur la croix n’y est pas arrivé avec tout son corps, alors comment puis-je y arriver avec mon ridicule « bannissement sur le papier » ? Ou bien est-ce que je fais passer pour un bannissement incontournable ce qui n’était en fait que l’amour du papier ? N’ai-je pas, tout simplement, aimé faire quelque chose, parce que je ne savais rien faire d’autre ? Et n’ai-je pas amplifié ce que j’ai fait, afin de pouvoir le faire passer, avec vantardise, pour une obligation d’éduquer le genre humain, ne l’ai-je pas grandi jusqu’à ce qu’il ne tienne plus debout tout seul, parce que la pesanteur le fait retomber à sa place, par terre, même si ce n’est pas le terrain des réalités, réalités que je ne connais malheureusement pas personnellement, parce que je ne connais rien, et que je ne sors que rarement pour connaître quelqu’un. Est-ce un avantage de se mentir à soi-même, en se persuadant qu’on poursuit un grand objectif avec ce que l’on fait, et en quoi le pathos de ce mensonge envers soi-même se distingue-t-il du pathos de la conviction, demanderait Nietzsche.

Je produis moi-même. Imaginez cela ! Je n’ai produit personne d’autre. Je ne me suis même pas produite moi-même, Je ne veux rien produire qui puisse aller au-delà de moi-même. Mais j’entretiens quand même une petite manufacture, vous n’imaginez pas à quel point elle est minuscule ! Elle ne lance rien, elle ne tire pas, elle ne fait rien sauter, peut-être offense-t-elle, mais elle marche, c’est sain. J’utilise des idées pour me fabriquer mon propre dieu ou n’importe quoi d’autre, la nature par exemple, peu importe les idées que je me fais, en tout cas, c’est moi qui les fais. Et si vous voulez savoir de quoi je peux me faire une idée, vous n’avez qu’à lire, rien de plus.

(Traduction de Brigitte Pätzold.)

(1) NDLR. Le terme de « houris » qui figure dans le Coran et qui désigne les vierges est traduit par certains spécialistes de la langue de l’époque par « raisins blancs ».

(2) NdT. Gotthold Ephraim Lessing (1729-1781), auteur notamment de Nathan le Sage (1779).

(3) NdT. L’auteure fait allusion à La Passion du Christ, film de Mel Gibson (mars 2004).

 Lire : La « scandaleuse » de Vienne

Sources : MONDE DIPLOMATIQUE

Repost 0
Published by EVANGELIZT - dans TEXTES A LIRE
commenter cet article
19 juillet 2005 2 19 /07 /juillet /2005 00:00

Libérer la terre des illusions célestes et de leur tyrannie


Par Raoul Vaneigem

 



En inaugurant, il y a près de dix mille ans, un système d’exploitation de la nature terrestre et humaine, la révolution agraire a donné naissance à une civilisation marchande dont l’évolution et les formes sont, en dépit de leur grande diversité, marquées par la persistance de quelques traits partout dominants : l’inégalité sociale, l’appropriation privative, le culte du pouvoir et du profit, le travail et la séparation que celui-ci introduit dans le corps entre les pulsions de vie et l’esprit, qui les dompte et les réprime, comme il dompte et réprime les éléments naturels.

La relation qui, dans l’économie de cueillette, antérieure à l’apparition de l’agriculture intensive, s’était établie par osmose entre l’espèce humaine et les règnes minéral, végétal et animal, a cédé la place à sa forme aliénée, à la religion, qui prétend assujettir la terre à un empire céleste, grouillant de créatures fantasmatiques appelés Dieux, Déesses, Esprits.

Les liens, tressés par l’affection et la compréhension, qui en émane, sont devenus les chaînes d’une tyrannie tutélaire, sévissant des hauteurs brumeuses où commence, dans sa vacuité, l’au-delà de l’existence.

Les religions institutionnelles sont nées de la peur et de la haine vouée à la nature. Elles reflètent unanimement l’hostilité engendrée, il y a quelque dix mille ans, par le pillage, à des fins lucratives, des biens prodigués par la terre. Partout où les éléments naturels sont célébrés au nom de la fécondité, leur culte témoigne de rituels barbares, d’holocaustes, de sacrifices sanglants, de cruautés que seul peuvent imaginer des hommes refoulant leurs pulsions de vie et cautionnant, par les mandements de l’esprit, cet instinct prédateur bestial qu’il appartient précisément à l’humanité, non de transcender mais de dépasser.

Le sens humain consiste à contrôler la prolifération chaotique de la vie, à intervenir de telle sorte que l’exubérance créatrice se propage sans se détruire par surabondance, à empêcher que le rayonnement vital ne s’inverse en radiation mortelle, comme un besoin d’amour non satisfait se transforme en animosité.

C’est aussi bien : maintenir parmi les animaux sauvages un équilibre entre proies et prédateurs ; prévenir le dépérissement des arbres en surnombre et la combustion des taillis en éclaircissant les forêts ; donner naissance à des enfants qui seront désirés, aimés, choyés, éduqués dans l’amour de la vie, et non encourager la prolifération nataliste et les condamner ainsi à la misère, à la maladie, à l’ennui, au travail, à la souffrance, à la violence.

Toutes les religions, sans exception aucune, oppriment le corps au nom de l’esprit, méprisent la terre au nom du ciel, propagent la haine et la cruauté au nom de l’amour. Les idéologies n’agissent pas autrement, sous le prétexte d’assurer l’ordre social et le bien public. Se borner à opposer la laïcité du pouvoir au pouvoir des religions, c’est combattre le mensonge sacré avec le mensonge profane.

Les prêtres tirent leur hégémonie du chaos social et de la misère. Ils ont besoin de ce grouillement où la survie prolifère aux dépens de la vraie vie pour s’arroger le privilège d’opérer, selon un prétendu mandat céleste, des coupes claires dans le foisonnement des peuples. Ils supplicient, ils sacrifient, ils éliminent les surplus, ils légalisent les hécatombes au nom du Tout puissant. Ils prônent le salut du clan, de la tribu, de la communauté, de l’espèce par le nivelage de la mort souveraine. Ils ouvrent sur l’au-delà et sur une vie mythique, dont la richesse pallie les carences d’ici-bas, l’invisible porte de leurs certitudes dogmatiques.

L’individu est sacrifié au grégaire. Dans le pressoir des rituels d’endoctrinement, la joie de vivre comprimée, foulée, écrasée, laminée, crève et laisse de son cadavre suinter la foi. Une croyance qui prône le salut au prix d’une vie mutilée, tue. Comment s’en étonner ?

Le principe de fatalité, selon lequel à chaque instant la mort saisit le vif, illustre le mécanisme d’autorégulation, auquel le chaos proliférant recourt spontanément. De là l’obscurantisme, l’intelligence obturée, le credo quia absurdum, qui, en occultant la puissance créative de l’homme, révoque depuis des millénaires notre unique éventualité d’accéder à la vie et de la propager.

Le prétendu retour des religions ne fait que traduire une de ces régressions où le passé se manifeste par une résurgence factice et passagère. Il n’y a d’archaïsmes rameutés que spectaculaires et parodiques. En arasant nos modes de croyances et de pensées traditionnels au bénéfice du calcul à court terme, le mercantilisme planétaire a fait des religions et des idéologies politiques de simples éléments conjoncturels sur l’échiquier de ses besoins. Il les restaure et s’en débarrasse selon que le marché juge leur appoint nécessaire ou superflu.

Le principe écoeurant du « Tout est permis pourvu que cela rapporte », a frappé de nausée les sociétés les plus diverses et fait du nihilisme la philosophie des affaires.

Le consumérisme a dévoré le christianisme. Après Jésus, Jéhovah, Moon et le Dalaï Lama, Mohammed lui aussi entrera chez Mac Donald comme un affiquet offert en prime. On s’en réjouirait si le culte de l’argent se servait de déversoir à tous les autres


L’esprit religieux a beau surnager tel l’eau croupie d’un passé paludéen, les institutions ecclésiales ne sont plus que les emballages d’un produit mercantile. L’oecuménisme affairiste mêle dans le même baquet le catholicisme vaticanesque, le calvinisme de Wall Street, les mafias opérant sous les drapeaux du sunnisme, du chiisme, du wahhabisme, du sionisme. Le Dieu de l’agiotage et la foi en n’importe quoi servent de fourre-tout à des croyances obsolètes et à des fantasmagories à la Jérôme Bosch, dont on a oublié un peu vite qu’elles ont, il n’y a pas si longtemps, contribué à la vogue extraordinaire des sectes. Il est dans la logique marchande de récupérer à son profit la déperdition d’âme qu’elle provoque. En la matière, une mode vaut l’autre.

Le capital mène, sous tous les climats qu’il dégrade, une véritable guerre froide à l’ensemble des populations du globe. Elle parodie l’ancien affrontement qui opposa l’Est à l’Ouest, l’empire de Moscou à l’empire américain. C’est aujourd’hui, à l’échelle planétaire, une guerre de gangs et de tribus, commandités par les marchés de l’armement, du pétrole, de la narcopharmacie, de l’agroalimentaire, des biotechnologies, de l’informatique, des groupes financiers, des services parasitaires, de la pêche intensive, du commerce des êtres humains, du trafic d’animaux, du pillage des forêts.

La seule Internationale, effective et efficace, est désormais celle de morts-vivants, qui ont besoin de faire de la terre un cimetière. Il est vrai que le mouvement ouvrier avait déjà abandonné l’internationalisme aux staliniens de l’ancien empire soviétique et à ses séides, les Mao, les Pol Pot, les Ceausescu, les Castro et autres caudillos. Comment le réflexe de servitude volontaire, obtenu avec tant de zèle par le matraquage de l’information et de l’éducation, ne fournirait-il pas un taux d’audience accru aux modes promotionnelles du fatalisme, qu’elles soient laïques ou religieuses (ceux qui, en l’occurrence, raillent la résignation du musulman feraient bien de s’interroger sur la leur.)

Issues originellement du système économique qui les régurgite en atteignant aujourd’hui à son apogée et à son point d’effondrement, les religions, tout à la fois dérisoires et menaçantes, sont à l’image de l’argent virtuel qui, du haut d’absurdes et d’abstraites cotations boursières, détruit en rase motte la métallurgie, les textiles, l’agriculture naturelle, la santé, l’enseignement, les services publics, l’existence de millions de personnes.

De cette bulle spéculative financière, enflant sans cesse et dont les économistes prévoient l’éclatement, procède un esprit apocalyptique, moins empreint de peur que de cynisme.

Reproduisant le vieux schéma de la fin du monde - si fréquemment associé, jadis, à des revendications égalitaires -, le programme de destruction de la planète et de la vie terrestre s’identifie aujourd’hui sans vergogne au salut du monde des affaires. Comment cette vision éminemment religieuse ne s’adjugerait-elle pas une place prépondérante dans le spectacle ? Rien ne suscite plus de fascinations triviales et morbides que la mise en scène, réglée selon un manichéisme à fonction variable, de bons et de mauvais anges exterminateurs, dont les milices interchangeables rameutent indifféremment corrupteurs de climats, empoisonneurs d’aliments, pollueurs en tous genres, fauteurs de guerre et de misère, tueurs, massacreurs, terroristes brandissant ou non le drapeau d’une Cause.

Une seule chose n’apparaît pas dans le spectacle universel et ses scénographies de la mort en direct et en coulisses : la simple évidence pour des millions d’êtres humains que la vie existe et mérite d’être vécue.

Les sociétés patriarcales ont toujours méprisé la quête d’une félicité terrestre. Maintenant que les valeurs fondatrices de la société grégaire se dissolvent dans les eaux de vidange du calcul égoïstes, chacun se retrouve seul à jalonner son chemin, seul à errer dans l’absence de repères avec l’angoisse de se perdre, seul à miser sur lui-même, à découvrir ses ressources personnelles, sa faculté de créer, ses vrais désirs et la résolution de les mener à bien.

C’est ici, à l’endroit même où, à travers la crise planétaire, s’esquisse une mutation, que la naissance plausible d’un monde nouveau fait ressortir du passé des figures qui résistèrent à l’obscurantisme, se dressèrent contre l’oppression, prônèrent l’émancipation de l’homme et de la femme, anticipèrent par leur insolente modernité certains comportements de la radicalité aujourd’hui émergente : Aleydis de Cambrai, Marguerite Porète de Valencienne, Willem Cornelisz d’Anvers, Heilwige Bloemardinne de Bruxelles, Dolcino et Margarita de Novare, Thomas Scoto de Lisbonne, Francisca Hernandez de Salamanque, Herman de Rijswijk, Eloi Pruystinck d’Anvers.

On notera que, du Moyen Âge à la Renaissance, nombre de femmes ont, avec pertinence, combattu l’oppression religieuse au nom de l’amour, de la liberté du désir, de la générosité de la vie. L’émancipation de la femme va de pair avec le déclin du patriarcat, dont le sort est lié au système d’exploitation de la nature. C’est pourquoi elle constitue aujourd’hui un élément moteur de la conscience humaine.


Faut-il rappeler que les femmes siciliennes furent les premières à combattre victorieusement la mafia, que le courage des femmes arabes, iraniennes, afghanes aura raison du despotisme que l’homme exerce sur elle, pour oublier qu’il est lui-même foulé aux pieds par une oppression similaire ?

Il n’est pas une religion qui ne professe la peur et le mépris de la femme, par la raison même qu’elle professe la peur et le mépris de la nature. Mais, après avoir si longtemps convaincu la femme de revendiquer cette servitude dont le mâle se prévaut dans sa hantise d’être cocu, la tradition patriarcale vacille et est battue en brèche. La peur du mâle d’être détrôné n’est sans doute pas étrangère aux sursauts de rage de ces mouvements populistes laïcs, dont les intégrismes ne sont que la version religieuse archaïque.


Que, partout contesté ou menacé, le machisme ordinaire trouve un réconfort dans les citadelles du fondamentalisme, du nationalisme, du tribalisme ethnique n’explique-t-il pas pour quoi la volonté d’éradiquer les résurgences du totalitarisme religieux et idéologique s’embourbe dans l’indignation molle, parmi avec les clapotis et les homélies de l’humanisme bêlant.


Toute religion est fondamentaliste dès l’instant qu’elle a le pouvoir. Si, comme le remarque d’Holbach, « curés, prédicants, rabbins, imams, etc. jouissent de l’infaillibilité toutes les fois qu’il y a danger à les contredire », prenons garde d’oublier combien ils excellent à se montrer doux, flatteurs et conciliants aux temps que leur est ôtée la commodité d’opprimer.


Abandonnez l’État à l’islam et vous aurez les talibans et la charia, tolérez le totalitarisme papiste et l’Inquisition renaîtra, et le crime de blasphème, et la propagande nataliste, pourvoyeuse de massacres. Endurez les rabbins et ne vous étonnez pas que resurgisse le vieil anathème de la religion hébraïque contre les goyim : « Que leurs os pourrissent ! . »

Il est temps de le redire avec force : Que nul ne soit empêché de pratiquer une religion, de suivre une croyance, de défendre une idéologie mais qu’il ne s’avise pas de l’imposer aux autres et - chose plus inacceptable encore - d’endoctriner les enfants. Que toutes les convictions s’expriment librement, même les plus aberrantes, les plus stupides, les plus odieuses, les plus ignobles, à la condition expresse que, demeurant en l’état d’opinions singulières elles n’obligent personne à les recevoir contre son gré.

Rien n’est sacré. Chacun a le droit de critiquer, de railler, de ridiculiser toutes les croyances, toutes les religions, toutes les idéologies, tous les systèmes conceptuels, toutes les pensées. Il a le droit de conchier dans leur totalité les Dieux, les messies, les prophètes, les papes, les popes, les rabbins, les imams, les bonzes, les pasteurs, les gourous, tout autant que les chefs d’Etat, les rois, les caudillos en tous genres.

Mais une liberté se renie dès l’instant où elle n’émane pas d’une volonté de se vivre pleinement. L’esprit religieux ressuscite partout où se perpétuent le sacrifice, la résignation, la culpabilité, la haine de soi, la peur de la jouissance, le péché, le rachat, la dénaturation et l’impuissance de l’homme à devenir humain.

Ceux qui tentèrent de détruire la religion en la réprimant n’ont jamais réussi qu’à la ranimer, car elle est par excellence l’esprit de l’oppression renaissant de ses cendres. Elle se nourrit de cadavres et il lui importe peu qu’entremêlés dans ses charniers les vivants et les morts soient indifféremment les martyrs de sa foi ou les victimes de son intolérance. Le virus religieux reparaîtra tant qu’il y aura des gens pour geindre en se parant, comme d’un titre de noblesse, de leur pauvreté, de leur état maladif, de leur débilité, de leur dépendance, voire d’une révolte qu’ils vouent à l’échec.

Dieu et ses avatars ne sont jamais que les fantasmes d’un corps mutilé. La seule garantie de mettre fin à l’empire céleste et à la tyrannie des idées mortes, c’est de renouer les liens entre les pulsions du corps et l’intelligence sensible qui les affine. C’est de rétablir la communication entre la conscience et la seule radicalité qui soit : l’aspiration du plus grand nombre au bonheur, à la jouissance, à la créativité.

Il n’y a que l’invention d’une vie terrestre, dévolue à la richesse de nos désirs, pour accomplir le dépassement de la religion et de sa servante maîtresse, la philosophie.

Préface à la nouvelle édition du livre Le Mouvement du Libre-Esprit. Généralités et témoignages sur les affleurements de la vie à la surface du Moyen Âge, de la Renaissance et, incidemment, de notre époque, L’or des fous éditeur, 2005.

Réédition augmentée d’une nouvelle préface de l’auteur, d’une notice biographique et d’une bibliographie inédites de Shigenobu Gonzalvez. Ce livre rare était épuisé depuis sa première édition (Paris, Ramsay,1986).

La plupart des idées évoquées ici ont été développées dans De l’inhumanité de la religion. Alors qu’un menu mélange de louanges et d’exécrations accompagne le plus souvent la parution de mes textes, le livre s’est distingué par le silence absolu (hormis deux articles de revues belges hors commerce) qui l’a accueilli de façon révélatrice. Raoul Vaneigem


Sources : http://infos.samizdat.net/article338.html

Sources :

Voir aussi nos sites

ANTIFRANCISME STOP

NON A L'ANTIFRANCISME

LA MENACE VIENT DES USA

LE TRANSGRESSEUR

LE PAVE DANS LA MARE

LE DANGER VIENT DES USA

MAROC UNDERGROUND

LIBERTANCE (site dédié à Arafat...)

VERITANCE (Tout sur Bush...)

LES DANGERS DU SIONISME

L'EVEILLEUR DE CONSCIENCE... pour le NON...(Nouveau)

DOMINIQUE DE VILLEPIN

BLOG DU NOUVEL OBSERVATEUR

 

SITE DE POESIE

SITE DE POESIE

LA MESSAGERE (site de poésie d'Adriana Evangelizt)


SITES ENGAGES AVEC MUSIQUE

TCHETCHENIE UN PEUPLE A L'AGONIE

PALESTINE TERRE DE TOUTES LES DOULEURS


SITE A THEME RELIGIEUX ET HERMETISTE


LE SITE DE L'ETERNEL accueille Karol Wojtyla (avec musique)

L'INITIATEUR

AU NOM DE DIEU

LES CHEVALIERS DU GRAAL... FIAT LUX... DECLARATION DE GUERRE AUX ILLUMINATI
Chevaliers de Lumière contre forces de l'Ombre... (avec musique)

LE PORTEUR DE LUMIERE... Réhabilitation de Lucifer... que s'est-il vraiment passé dans le Jardin d'Eden...? extraits du roman d'Adriana Evangelizt


 

 



 

Repost 0
Published by EVANGELIZT - dans TEXTES A LIRE
commenter cet article