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25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 17:08

 Je pense que ce très beau poème de Rudyard Kipling se passe de commentaires... dédié à ceux qui se prennent pour un hypothétique Dieu sur terre. Devenir d'abord un Homme nécessite autre chose que des rêveries chimériques ne nécessitant aucun effort pour se rendre meilleur...

 

 

 

Tu seras un homme

 

par Rudyard Kipling

 

 

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et, sans dire un seul mot te remettre à bâtir
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir.

Si tu peux être amant sans être fou d'amour
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre.

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter les sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot.

Si tu peux rester digne en étant populaire
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi.

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, sans laisser ton rêve être ton maître
Penser, sans n'être qu'un penseur.

Si tu peux être dur sans jamais être en rage
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu peux être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant.

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front.
Si tu peux conserver ton courage et ta tête,
Quand tous les autres la perdront.

Alors, les rois, les dieux, la chance et la victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les rois et la gloire,
Tu seras un homme, mon fils


Posté par Adriana Evangelizt

 

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Published by Adriana Evangelizt - dans TEXTES A LIRE
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7 avril 2007 6 07 /04 /avril /2007 14:08

 Il est question ici de l'incapacité de l'Occident à comprendre l'âme musulmane...

 

Le déséquilibre du monde 2

par Gustave Le Bon

1924

3ème partie

2ème partie

Première partie

Livre I : Le déséquilibre politique


Chapitre IV



Le réveil de l'Islam



La série des erreurs de psychologie auxquelles nous venons de consacrer plusieurs chapitres n'est pas close. Nous allons en examiner d'autres encore.

Depuis plusieurs siècles, la politique britannique eut pour but constant l'agrandissement de la domination anglaise aux dépens de divers rivaux : l'Espagne d'abord, la France plus tard, qui prétendaient s'opposer à son extension. Elle a successivement conquis sur eux l'Inde, le Canada, l'Égypte, etc. La dernière de ses grandes rivales, l'Allemagne, s'étant effondrée, elle put s'emparer de toutes ses colonies.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les qualités de caractère et les principes qui ont déterminé d'aussi persistants succès. On remarquera seulement que, confinés dans la préoccupation exclusive de buts utilitaires, les hommes d'État anglais professent
un absolu dédain pour toutes les idéologies et tâchent toujours d'adapter leur conduite aux nécessités du moment. Ils se trompent quelquefois, mais n'hésitent pas à réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne de conduite, sans se soucier des blessures d'amour propre et des critiques pouvant résulter de telles oscillations.

Un exemple récent et d'une prépondérante importance, puisque
l'avenir de l'Orient en dépend, montre quels profonds et rapides revirements peut subir la politique anglaise.

Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs combats et co
nstaté qu'une armée de soixante-dix mille hommes n'avait pu triompher de la résistance indigène, l'Angleterre renonça brusquement à une expédition aussi coûteuse et improductive que la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes, elle les remplaça par un souverain indigène, l'émir Fayçal, que nous avions dû chasser de Damas en raison de sa persistante hostilité.

Le but apparent de cette solution fut indiqué dans un discours prononcé à la Chambre des Communes :

«
Établir, avec l'ancienne Bagdad pour capitale, un État musulman qui puisse faire revivre l'ancienne gloire du peuple arabe. »

L'installation
d'un ennemi déclaré au voisinage de nos frontières de Syrie ne constituait pas, évidemment, une manœuvre amicale envers la France ; mais, dans la politique anglaise, l'utilité étant toujours mise très au-dessus de l'amitié, aucun compte ne fut tenu des observations du gouvernement français.

La nouveau souverain fut
installé en grande pompe à Bagdad et, par privilège exceptionnel, le roi d'Angleterre lui envoya une lettre de chaleureuses félicitations.

Cette annexion, sous une forme à peine déguisée,
d'une des contrées les plus riches en pétrole de l'univers, figurait parmi les gains nombreux dont la diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre, doté l'Angleterre.

Les soldats anglais étaient
remplacés par des ingénieurs exploitant le pays au profit de la Grande-Bretagne.

Le nouveau roi de Mésopotamie régnera
non seulement sur Bagdad, mais aussi sur l'ancien emplacement de Ninive et Babylone, c'est-à-dire sur un territoire aussi grand que l'Angleterre et jadis célèbre par sa fertilité.

Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat anglais avait réussi à s'imposer dans tout l'Orient, des résultats plus importants encore que de simples bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été d'assurer à l'Angleterre
une route terrestre la reliant à la Perse et à l'Inde. Si elle était parvenue ensuite à conquérir Constantinople, soit directement, soit par l'intermédiaire des Grecs, la domination britannique sur l'Orient fût devenue complète et son hégémonie, à laquelle nos pâles diplomates résistèrent si peu, eût pesé de plus en plus lourdement sur le monde.


*
* *


L'Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes des fautes commises en Orient, mais
des erreurs psychologiques aujourd'hui irréparables sont venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient.

Soutenir
les aspirations contradictoires des musulmans en Mésopotamie, des Juifs en Palestine, des Grecs en Turquie constituait une politique d'aspect machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût sûrement désavouée. L'illustre Florentin savait bien, en effet, qu'il est toujours imprudent de s'attaquer aux dieux ou à leurs représentants.

Les Anglais oublièrent complètement ce principe, quand ils prétendirent
démembrer la Turquie et détruire à Constantinople le pouvoir du sultan considéré par tous les musulmans comme le « Commandeur des Croyants », représentant de Dieu ici-bas.

Les conséquences de cette conception furent immédiates. Du Bosphore au Gange en passant par l'Égypte,
le monde musulman se souleva.

Les politiciens anglais n'ayant évidemment
pas compris la grande puissance de l'Islam sur les âmes, il ne sera pas inutile d'en rappeler sommairement les origines et le développement.


*
* *


Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l'Histoire. Leur destinée habituelle fut de
périr avec la puissance politique des peuples qui les avaient vus naître.

Par une rare fortune,
le sort de l'Islamisme a été tout autre. Non seulement il survécut à la chute de l'immense empire créé par ses fondateurs, mais le nombre de ses adeptes n'a cessé de s'accroître. Du Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante-millions d'hommes obéissent à ses lois. On compte, aujourd'hui, soixante-dix millions de musulmans dans l'Inde, trente millions en Chine, vingt millions en Turquie, dix millions en Égypte, etc.

La création de l'Empire arabe, que
les Anglais prétendaient faire revivre à leur profit en imposant à Bagdad un calife choisi par eux, est une des plus merveilleuses aventures de l'Histoire. Si merveilleuse, même, que de grands écrivains comme Renan ne réussirent pas à la comprendre et contestèrent toujours l'originalité de la civilisation que cette religion fit surgir.

Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais rappeler en quelques lignes, restera toujours intelligible d'ailleurs aux esprits convaincus que la logique rationnelle gouvernant l'Histoire, ne tient pas compte
de l'immense pouvoir des forces mystiques dont tant de grands événements dérivent.


*
* *


Aux débuts du VIIe siècle de notre ère, vivait à La Mecque
un obscur chamelier du nom de Mahomet. Vers l'âge de quarante ans, il eut des visions dans lesquelles l'ange Gabriel lui dicta les principes de la religion qui devait bouleverser le monde.

On comprend que les compatriotes du nouveau prophète, qui professaient alors sans convictions profondes un polythéisme un peu vague, aient adopté facilement
une religion nouvelle, d'ailleurs très simple, puisqu'elle se bornait à proclamer qu'il n'y a qu’un dieu dont Mahomet est le prophète.

On s'explique moins aisément
la foudroyante rapidité avec laquelle cette foi se répandit dans tout le monde alors connu et comment ses adeptes trouvèrent en elle la force nécessaire pour fonder un empire plus grand que celui d'Alexandre.

Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les maîtres éternels, les Romains virent avec stupeur
des tribus nomades électrisées par la foi ardente qui unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la Perse, l'Égypte, le nord de l'Afrique et une partie de l'Inde.

Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant plusieurs siècles. Il ne constituait pas une création éphémère analogue à celles de divers conquérants asiatiques
tels qu'Attila puisqu'il fut l'origine d'une civilisation entièrement nouvelle brillant d'un vif éclat, alors que toute l'Europe occidentale était plongée dans la barbarie.

En fort peu de temps, les Arabes réussirent à
créer des monuments tellement originaux que l'œil le moins exercé les reconnaît à première vue.

L'empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se désagréger. Il se divisa donc en petits royaumes qui s'affaiblirent et furent conquis par divers peuples, Mogols, Turcs, etc.

Mais
la religion et la civilisation musulmanes étaient si fortes que tous les conquérants des anciens royaumes arabes adoptèrent la religion, les arts et, souvent aussi, la langue des vaincus. C'est ainsi, par exemple, que l'Inde, soumise aux Mogols, continua à se couvrir de monuments musulmans.

Et non seulement la religion des Arabes survécut à la disparition de leur puissance politique, mais loin de s'affaiblir, elle continue à s'é
tendre. La foi de ses adeptes reste si intense que chacun d'eux est un apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance.

La grande force politique de l'Islamisme fut de donner à des races diverses cette communauté de pensée qui constitua toujours un des plus énergiques moyens de solidariser des hommes de races différentes.

Les événements actuels ont montré la puissance d'un tel lien. Nous avons vu qu'il réussit à faire reculer en Orient la formidable Angleterre.

Les gouvernants britanniques
ignoraient cette force de l'Islamisme quand ils rêvaient de chasser les Musulmans de Turquie. Ils ne commencèrent à la soupçonner qu'en voyant non seulement les Turcs, mais les Musulmans du monde entier se soulever contre eux.

Les Anglais, qui s'imaginaient pouvoir garder Constantinople, où ils avaient déjà installé un commissaire parlant en maître, découvrirent alors la grandeur de leur illusion. Ils la comprirent surtout quand les Turcs, vaincus et presque sans armes, refusèrent la paix qu'on voulait leur imposer et chassèrent les Grecs de Smyrne. Aujourd'hui
l'Islam est redevenu assez fort pour tenir tête à l'Europe.







Livre I : Le déséquilibre politique


Chapitre V

L'incompréhension européenne de la mentalité musulmane.



Le réveil de l'Islam qui vient d'être sommairement rappelé a profondément étonné l'Europe. La mentalité musulmane est généralement si incomprise qu'il ne sera pas inutile de lui consacrer quelques pages.

L'Orient a toujours
charmé ses visiteurs. Il me séduisit dans ma jeunesse, au point qu'après l'avoir parcouru, j'écrivis un livre sur La Civilisation des Arabes .

Malgré bien des instances, je n'ai jamais consenti à le rééditer parce qu'il aurait demandé trop de travail pour être complété. Si je le mentionne ici, c'est simplement pour indiquer que l'auteur du présent ouvrage n'est
pas tout à fait incompétent sur les questions relatives à l'Orient.

En ce qui concerne
les Musulmans modernes, héritiers des Arabes, je me trouvais quelquefois, avant la guerre, en rapport avec eux à propos des traductions turques et arabes de plusieurs de mes livres. Peu de mois avant les hostilités, le grand vizir, ministre des Affaires Étrangères de l'Empire ottoman, Saïd Halim pacha, me fit demander par son ambassadeur à Paris, d'aller faire quelques conférences de philosophie politique à Constantinople.

J'ai toujours regretté que ma santé m'ait empêché d'accepter cette proposition, restant persuadé – et c'était aussi l'opinion de mon éminent ami Iswolsky, alors ambassadeur de Russie à Paris –
qu'il n'eût pas été impossible de maintenir les Turcs dans la neutralité. La lutte même déchaînée, il eût suffi, comme l'a constaté plus tard un ministre anglais devant le Parlement, que se fût trouvé un amiral assez hardi pour suivre Le Gœben et Le Breslau quand ils entrèrent à Constantinople. Ce fut un de ces cas où la valeur d'un homme peut représenter des milliards, car la neutralité des Turcs eût sans doute abrégé la guerre de deux ans. Nelson fut jadis, pour l'Angleterre, un de ces hommes. Combien s'en rencontre-t-il par siècle ?


*
* *


« Se connaître soi-même est difficile », disait un adage antique ; connaître les êtres qui nous entourent, plus difficile encore. Déterminer la mentalité, et par conséquent les réactions, dans des circonstances données, d'un peuple dont le passé et les croyances diffèrent des nôtres, semble presque impossible. C'est, en tout cas, une connaissance dont la plupart des hommes d'État actuels se montrent dépourvus à un rare degré.

Les événements écoulés depuis dix ans justifient pleinement cette assertion.

Si les Allemands perdirent la guerre, c'est que, de tous leurs dirigeants, pas un seul ne fut assez pénétrant pour deviner les réactions possibles de la Belgique, de l'Angleterre et de l'Amérique devant des actes dont des esprits suffisamment perspicaces eussent facilement prévu les conséquences.

Le Congrès de Lausanne a fourni un nouvel exemple
d'incompréhension totale de l'âme d'un peuple.

Cette incompréhension est d'autant plus surprenante que
la France et l'Angleterre constituent, par leurs colonies, de grandes puissances musulmanes. Des relations fréquentes avec des Musulmans auraient dû permettre de les connaître.

Or le premier Congrès de Lausanne et le second aussi, prouvèrent qu'on ne les connaissait pas du tout. L'incompréhension n'eût guère été plus complète si des barons du temps de Charlemagne et des professeurs d'une école de droit moderne se fussent trouvés en présence.

Un insuccès aussi total que facile à prévoir résulta de cette incompréhension. La discussion qui aurait dû se terminer en quelques heures n'était pas achevée après des mois de discussions.


*
* *


Personne ne parla
ni du Croissant ni de la Croix au cours de ces conférences. Ce fut, cependant, la lutte entre ces deux symboles qui en constitua l’âme secrète.

Nous avons précédemment rappelé que, par son incompréhension de l'Islam, l'Empire britannique perdit la Perse, la Mésopotamie, l'Égypte et voit l'Inde menacée. Presbytérien ardent, le ministre anglais, M. Lloyd George, véritable auteur de tous ces
désastres, rêvait comme revanche sur le Croissant d'expulser les Turcs de l'Europe en poussant les Grecs vers Constantinople. Il se heurta à une foi mystique aussi forte que la sienne et toute la puissance coloniale de l'Angleterre fut ébranlée du même coup.


*
* *


Les moyens
d'unifier les intérêts et les sentiments d'une poussière d'hommes pour en faire un peuple ne sont pas nombreux, puisqu'ils se réduisent à trois : la volonté d'un chef, des lois respectées, une croyance religieuse très forte.

De la volonté d'un chef
dérivent tous les grands empires asiatiques, ceux des Mogols notamment. Ils durent ce que durent les capacités du chef et de ses successeurs.

Ceux
fondés sur une religion acceptée restent beaucoup plus forts. Si le code religieux subsiste il continue le rôle d'unification.

Cette action d'une foi religieuse devient dans des cas, rares d'ailleurs,
assez forte pour unifier des races différentes et leur donner une pensée commune génératrice de volontés identiques.

Pour
les disciples du Coran, le code civil et le code religieux, si complètement séparés en Occident, sont entièrement confondus.

Aux yeux du Musulman,
toute force vient d'Allah et doit être respectée quel qu'en soit le résultat, puisque ce résultat représente la volonté d'Allah.

En permettant aux Turcs de chasser de Smyrne les infidèles, il était visible
qu'Allah rendait sa protection à ses disciples. Cette protection parut s'exercer plus manifestement encore à Lausanne, puisque les délégués européens ne purent résister aux délégués musulmans.

Les Alliés cédèrent, effectivement, sur tous les points importants.
Comprenant mieux l’âme musulmane, ils auraient su qu'elle ne s'inclinait que devant la force. La nécessité de s'entendre pour imposer une volonté européenne commune sur des sujets fondamentaux fut alors devenue évidente et la paix en Orient, si menacée aujourd'hui, établie pour longtemps.


*
* *


On ne saurait contester, d'ailleurs,
la justesse de certaines réclamations musulmanes. Leur civilisation valant certainement celle des autres peuples balkaniques : Serbes, Bulgares, etc., ils avaient le droit d'être maîtres de leur capitale, Constantinople, malgré les convoitises de l'Angleterre. D'un autre côté ils n'avaient pas le droit de renier leurs dettes et, notamment, les nombreux milliards que la France leur prêta.

Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les exigences des délégués turcs à Lausanne passèrent toute mesure. Leur ton fut souvent
celui de vainqueurs devant des vaincus.

Grâce à
la pauvre psychologie des mandataires de l'Occident, le prestige européen en Orient est détruit pour longtemps. Or, le prestige fut toujours la plus solide base de la puissance d'un Peuple.

L'excuse des Turcs, en dehors des motifs religieux expliqués plus haut, est
l'incontestable injustice de l'Angleterre à leur égard lorsqu'elle rêvait de les expulser de l’Europe et surtout de Constantinople, par l'intermédiaire des Grecs.

L'unique raison donnée à cette expulsion était
l'habitude attribuée aux Turcs de massacrer constamment leurs sujets chrétiens. On a justement remarqué que si les Turcs avaient commis la dixième partie des massacres dont les accusait le gouvernement anglais, il n'y aurait plus de chrétiens en Orient depuis longtemps.

La vérité est que
tous les Balkaniques, quelle que soit leur race ou leur croyance, sont de grands massacreurs. J'eus occasion de le dire à M. Venizelos lui-même. Égorger l'adversaire est la seule figure de rhétorique admise dans les Balkans.

Cette méthode n'a pris, d'ailleurs, sa considérable extension que depuis l'époque où la politique britannique donna l'indépendance à des provinces jadis soumises à la Turquie, On sait avec quelle fureur Bulgares, Serbes, Grecs, etc., se précipitèrent les uns contre les autres, dès qu'ils furent libérés des entraves pacifiques que le régime turc opposait à leurs violences.

La faiblesse des Alliés à Lausanne aura bien des conséquences funestes. Parmi les documents permettant de les prévoir je vais citer la lettre pleine de judicieuses observations d'un de nos meilleurs chefs militaires en Syrie :

« Du côté politique et militaire, je crois que nous aurons une année mouvementée. Il ne faut
traiter avec des Turcs que quand on leur fait sentir qu'on est le plus fort, la force étant le seul argument qui compte avec eux. Or, à Lausanne, on leur a laissé prendre figure de vainqueurs. Résultat : ils sont intransigeants et se figurent que le monde tremble devant eux.

« Les gens d'Angora revendiquent ouvertement
Alexandrette, Antioche et Alep, quoique ces régions aient été reconnues comme appartenant à la Syrie par le dernier accord franco-turc et qu'elles soient peuplées d'Arabes. Bien que les Turcs y soient en minorité ils essaient de les reprendre. On doit s'attendre à voir se reproduire les mêmes événements qu'en Cilicie : pas de guerre officiellement déclarée, mais des bandes de plus en plus actives, composées soi-disant d'habitants insurgés contre la domination française, en réalité de réguliers turcs déguisés et commandés par des officiers turcs ou allemands. Ces bandes attaqueront les petits postes, les convois, couperont routes et chemins de fer ; elles seront de plus en plus nombreuses, auront même des canons, et nous obligeront à une guerre de guérillas pénible et difficile, où les Turcs espèrent atteindre le résultat qu'ils ont annoncé : dégoûter les Syriens des Français et les Français de la Syrie. »


*
* *


Pour un philosophe, cette nouvelle attitude des musulmans est pleine d'enseignements. Elle montre, une fois de plus, à quel point
les forces mystiques qui ont toujours régi le monde continuent à le régir encore.

L'Europe civilisée, qui croyait en avoir fini avec les luttes religieuses, se trouve, au contraire, plus que jamais menacée par elles.

Ce n'est
pas seulement contre l'Islamisme, mais contre le socialisme et le communisme, devenus des religions nouvelles, que les civilisations vont avoir à combattre. L'heure de la paix et du repos semble bien lointaine.

A suivre...

Posté par Adriana Evangelizt

 

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7 avril 2007 6 07 /04 /avril /2007 14:00

La première partie se trouve ICI...

 

Le déséquilibre du monde 2

par Gustave Le Bon

1924

2ème partie

Première partie

Chapitre IV

Conséquences politiques des erreurs de psychologie

Suite

La troisième des erreurs énumérées plus haut, celle d'avoir empêché, par tous les moyens possibles, l'introduction en France après la paix des produits allemands accumulés pendant la guerre, est une de celles qui ont le plus contribué à l'établissement de la vie chère.

Cette interdiction ne résulta pas, bien entendu, des décisions de la Conférence de la Paix, mais
uniquement de notre gouvernement.

Il fut, d'ailleurs,
le seul à commettre pareille faute. Plus avisées, l'Amérique et l'Angleterre ouvrirent largement leurs portes aux produits venus d'Allemagne et profitèrent du bon marché de ces produits pour aller s'en approvisionner et réduire ainsi le prix de la vie dans leur pays.

Commercer de préférence avec des pays dont le change est favorable constitue une notion économique tellement évidente, tellement élémentaire, que l'on ne conçoit pas qu'il ait pu exister un homme d'État incapable de la comprendre.

Les illusoires raisons de nos interdictions d'importation, ou, ce qui revient au même, de nos taxes douanières prohibitives, étaient de favoriser quelques fabricants impuissants, d'ailleurs, à produire la dixième partie des objets dont la France avait besoin.

Pour plaire à quelques industriels, le public en fut réduit à payer trois à quatre fois trop cher aux négociants anglais et américains des produits qu'ils auraient pu se procurer à très bon marché en Allemagne et que nous pouvions y acheter comme eux.

Les erreurs psychologiques que nous venons d'examiner furent
commises au moment de la paix. Depuis cette époque, les hommes d'État européens en ont accumulé bien d'autres.

Une des plus graves, puisqu'elle faillit compromettre la sécurité de l'Europe, fut
l'attitude prise à l'égard de la Pologne par le ministre qui dirigeait alors les destinées de l'Angleterre.

Espérant
se concilier les communistes russes, ce ministre n'hésita pas à conseiller publiquement aux Polonais d'accepter les invraisemblables conditions de paix proposées par la Russie, notamment un désarmement dont la première conséquence eût été le pillage de la Pologne, d’effroyables massacres et l'invasion de l'Europe.

Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes, le même Ministre
interdisait, contre tout droit d'ailleurs, le passage par Dantzig des munitions destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement belge la même interdiction pour Anvers.

Le résultat de cette intervention fut d'abord de provoquer chez les neutres – sans parler de la France –
une indignation très vive. Voici comment s'exprimait à ce sujet Le Journal de Genève :


« Ces
deux actes d'hostilité contre la Pologne ont causé aux admirateurs de l'Angleterre une stupéfaction extraordinaire et une douloureuse déception. Aujourd'hui, ces admirateurs disent ceci :

L'Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais français, belge, italien, polonais,
est, aujourd'hui, en sûreté dans son île. La France, la Belgique, la Pologne, restent aux avant-postes, exposées en première ligne.

L'Angleterre
croit-elle qu'il soit conforme à ses traditions de loyauté, qu'il soit même conforme à son intérêt le plus évident, de laisser ses alliés s'épuiser dans la lutte pour arrêter le bolchevisme en marche vers l'Occident, sans user de toute son influence et de toutes ses forces pour leur venir en aide? »

Les intérêts commerciaux qui déterminèrent l'orientation politique de l'homme d'État anglais étaient faciles à voir. Ce qu'il n'a pas aperçu, ce sont les, conséquences pouvant résulter de sa conduite à l'égard des Polonais.

Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises, avait renoncé à la lutte, le Bolchevisme, allié à
l’Islamisme, si maladroitement traité en Turquie, fût devenu plus dangereux encore qu'il ne l'est aujourd’hui.

La Pologne vaincue, l'alliance de la Russie bolcheviste avec l'Allemagne était certaine.

Fort heureusement pour nous, – et plus encore, peut-être, pour l'Angleterre, – notre gouvernement eut une vision autrement nette de la situation que l'Angleterre.

Bien que le cas des Polonais semblât désespéré, puisque l'armée rouge était aux portes de Varsovie, notre président du conseil n'hésita pas à les secourir non seulement par
l'envoi de munitions, mais surtout en faisant diriger leurs armées par le chef d'état-major du maréchal Foch. Grâce à l'influence de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours sans paraître se soucier de combattre, reprirent courage, et quelques manœuvres habiles transformèrent leurs persistantes défaites en une éclatante victoire.

Ses conséquences furent immédiates : la Pologne délivrée, les espérances de l'Allemagne déçues, le bolchevisme refoulé, l'Asie moins menacée.

Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir juste et d'agir vite. On ne saurait trop louer nos gouvernants d'avoir fait preuve de qualités qui, depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles chez eux.


*
* *


La politique européenne
vit d'idées anciennes correspondant à des besoins disparus. La notion moderne d'interdépendance des peuples et la démonstration de l'inutilité des conquêtes n'ont aucune influence sur la conduite des diplomates. Ils restent persuadés qu'une nation peut s'enrichir en ruinant le commerce d’une autre et que l'idéal pour un pays est de s'agrandir par des conquêtes.

Ces
conceptions usées semblent choquantes aux peuples que n'agitent pas nos préjugés et nos passions ataviques.

Un journal du Brésil en exprimait son étonnement dans les lignes suivantes qui traduisent bien les idées du nouveau monde :


« Tous les peuples du vieux continent, quels qu'ils soient, ont
une conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils ? Prendre. Que voient-ils dans la fin d'une guerre ? L'occasion de recevoir le plus qu'ils peuvent. C'est la conception antique, c'est le passé de nombreux siècles se faisant toujours sentir chez les grands esprits, comme dans les masses, même dans les milieux socialistes et ouvriers, où les idées sont confuses et les appétits exaspérés simplement par égoïsme de classes. »


Les hommes d'État européens parlent bien quelquefois
le langage du temps présent mais ils se conduisent avec les idées des temps passés. L'Angleterre proclame très haut le principe des nationalités, mais elle s'empare ou tente de s'emparer de l'Égypte, de la Perse, des colonies allemandes, de la Mésopotamie, etc. Les nouvelles petites républiques fondées avec les débris des anciens empires professent, elles aussi, de grands principes, mais tâchent également de s'agrandir aux dépens de leurs voisins.

La paix ne s'établira en Europe que
quand l'anarchie créée par les erreurs de psychologie ne dominera plus les âmes. Il faut, parfois, bien des années pour montrer à un peuple les dangers de ses illusions.


*
* *


La guerre ayant
bouleversé les doctrines guidant les chefs d'armée comme celles dont s'alimentait la pensée des hommes d'État, un empirisme incertain reste leur seul guide.

Cet état mental a été bien mis en évidence dans un discours prononcé par un président du Conseil devant le Parlement français.

« Nous avons fait, disait-il,
la guerre dans l'empirisme et la paix aussi parce qu'il est impossible que ce soit autrement. De doctrines économiques, il n'en est chez personne ici. »

L'empirisme représente forcément la période de début de toutes les sciences, mais en progressant elles réussissent à tirer de l'expérience des lois générales permettant de
prévoir la marche des phénomènes et de renoncer à l'empirisme.

Nul besoin d'empirisme par exemple, pour savoir que
quand un corps tombe librement dans l'espace, sa vitesse à un moment donné est proportionnelle au temps de sa chute et l'espace parcouru au carré du même temps.

Les lois physiques sont tellement certaines, que lorsqu'elles semblent ne pas se vérifier on est sûr qu'intervient
une cause perturbatrice, dont il est possible de déterminer la grandeur. Ainsi l'astronome Leverrier constatant qu'un certain astre ne paraissait plus obéir rigoureusement aux lois de l'attraction, en conclut que sa marche devait être troublée par l'influence d'une planète inconnue. De la perturbation observée, fut déduite la position de l'astre produisant cette perturbation et on le découvrit bientôt à la place indiquée.

La psychologie et l'économie politique sont soumises, comme d'ailleurs tous les phénomènes de la nature, à des lois immuables, mais ces lois, nous en connaissons très peu, et celles connues subissent tant d'influences perturbatrices qu'on arrive à douter des plus certaines, alors même qu'elles ont de nombreuses expériences pour soutien.

Il est visible que
les gouvernants européens n'ont possédé, ni pendant la guerre, ni depuis la paix, aucune règle fixe de conduite. Leur oubli de certaines lois économiques et psychologiques n'empêche pas l'existence de ces lois. De leur méconnaissance ils furent souvent victimes.




Livre I : Le déséquilibre politique


Chapitre III



La paix des professeurs.




Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées il faut ajouter les illusions qui présidèrent à la rédaction du traité de paix. Leur importance va être montrée dans ce chapitre.

Peu d'hommes possédèrent au cours de l'Histoire un pouvoir égal à celui du président Wilson lorsque, débarqué en Europe, il dicta les conditions de la paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance, le représentant du nouveau monde resta enveloppé d'un prestige que les Dieux et les Rois n'obtinrent pas toujours au même degré.

À entendre ses merveilleuses promesses, une nouvelle lumière allait éclairer l'univers. Aux peuples sortis d'un effroyable enfer et redoutant d'y être replongés apparaissait l'aurore d'une paix éternelle.
Un âge de fraternité remplacerait l'ère des carnages et des dévastations.

Ces vastes espoirs ne durèrent
pas longtemps. La réalité prouva bientôt que les traités si péniblement élaborés n'avaient eu d'autres résultats que de précipiter l'Europe dans l'anarchie et l'Orient dans une série d'inévitables guerres. La presque totalité des petits États créés en découpant d'antiques monarchies, envahirent bientôt leurs voisins et aucune intervention des grandes puissances ne réussit, pendant de longs mois, à calmer leurs fureurs.

Des diverses causes qui transformèrent en désillusions de grandes espérances, une des plus actives fut
la méconnaissance de certaines lois psychologiques fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent la vie des nations.

Le
président Wilson était le seul personnage assez puissant pour imposer, avec le morcellement de l'Europe, une série des conditions de paix dont on a pu dire qu'elles faisaient hurler le bon sens. Nous savons, aujourd'hui, qu'il ne fut pas leur unique auteur.

Les révélations de l'ambassadeur américain Elkus, que reproduisit le Matin, ont appris que les diverses clauses du traité avaient été rédigées par une petite phalange de professeurs.

« Lorsque le président Wilson confia au colonel House la mission de choisir les futurs délégués, il stipula :

« – Je ne veux
que des professeurs de l'Université.

« – Vainement, le colonel tenta de rappeler que l'Amérique possédait de grands ambassadeurs, des industriels qui sont les premiers de la terre, des hommes d'État qui avaient une profonde expérience de l'Europe :

« –
Je ne veux que des professeurs, répéta le président. »

Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent les commissions. « Penchés sur les textes,
et non sur les âmes, ils interrogeaient les grands principes abstraits et fermaient les yeux devant les faits. » La paix devint ainsi ce que l'ambassadeur Elkus appelle « une paix de professeurs ». Elle montra, une fois de plus, à quel point des théoriciens pleins de science, mais étrangers aux réalités du monde, peuvent être dépourvus de bon sens, et, par conséquent, dangereux.


*
* *


La traité de paix comprenait, en réalité, deux parties distinctes :

1° Création
d'États nouveaux, aux dépens surtout de l'Autriche et de la Turquie ;

2° Constitution d
'une Société des Nations, destinée à maintenir une paix perpétuelle.

En ce qui concerne la création d'États nouveaux aux dépens de l'Autriche et de la Turquie, l'expérience montra vite, comme je l'ai déjà indiqué plus haut, ce que valait une telle conception. Ses premiers résultats furent
d'installer pour longtemps dans ces pays la ruine, l'anarchie et la guerre. On vit alors combien fut chimérique la prétention de refaire à coups de décrets des siècles d'Histoire. C'était une bien folle entreprise de découper de vieux empires en provinces séparées, sans tenir compte de leurs possibilités d'existence. Tous ces pays nouveaux, divisés par des divergences d'intérêts et des haines de races, ne possédant aucune stabilité économique, devaient forcément entrer en conflit.

La minuscule Autriche actuelle est
un produit des formidables illusions politiques qui conduisirent le maître du Congrès à désagréger une des plus vieilles monarchies du monde.

Que pourront les Alliés quand l'Autriche, réduite à la dernière misère,
reconnaîtra qu'elle ne saurait vivre qu'en s'unissant à l'Allemagne ? C'est alors seulement que les auteurs du Traité de paix constateront l'erreur commise en détruisant le bloc aussi utile que peu dangereux constitué par l'ancienne Autriche.

Prétendre
refaire avec une feuille de papier l'édifice européen lentement édifié par mille ans d'histoire, quelle vanité!

M. Morgenthau, ambassadeur d'Amérique, a fait récemment des petits États fabriqués par les décisions du Congrès la description suivante :

« Quel tableau que celui de l'Europe centrale aujourd'hui ! Ici,
une poussière de petites républiques sans force physique réelle, sans industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant surtout à s'étendre territorialement sans savoir si elles auront la force de tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État compact de 70 millions d'hommes qui savent la valeur de la discipline, qui savent qu'il s'en est fallu de quelques pouces qu'ils asseyent leur domination sur le monde entier, qui n'ont rien oublié de leurs espoirs, et qui n'oublieront rien de leurs rancunes. »


*
* *


L'Angleterre respecta les utopies du président Wilson, de solides réalités lui étant accordées en échange de cette tolérance. Gagnant d'immenses territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de la guerre, elle n'avait aucun intérêt à s'opposer aux parties du traité ne la concernant pas.

Restée seule,
la France dut subir toutes les exigences de l'idéologie wilsonienne, exigences d'autant plus intransigeantes qu'elles prétendaient dériver de la pure raison.

La manifeste erreur du président Wilson et de son équipe d'universitaires fut ju
stement de croire à cette puissance souveraine de la raison sur la destinée des peuples. L'Histoire tout entière aurait dû leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les passions sont les vrais guides des collectivités humaines et que les influences rationnelles ont, sur elles, une bien minime action.

La politique, c'est-à-dire
l'art de conduire les hommes, demande des méthodes fort différentes de celles qu'utilisent les professeurs. Elles doivent toujours avoir pour base cette notion fondamentale que les sentiments s'influencent, je le répète encore, avec des sentiments et non avec des arguments rationnels.


*
* *


La
constitution de la Société des Nations, bien que distincte du traité de paix, lui reste intimement liée. Son but était, en effet, de maintenir cette paix.

Elle débuta par un éclatant échec :
refus du Sénat américain de s'associer à la création du président Wilson.

Idéalistes, parfois les dirigeants de l'Amérique conservent cependant
une claire vision des réalités, et les discours des professeurs ne les influencent guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les motifs de leur refus dans les termes suivants :

« Le seul covenant que nous acceptons est
le covenant de notre conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de notre liberté d'action et aliène nos droits entre les mains d'une alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir en guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais leur être demandé que pour l'Amérique et pour la défense de son honneur. Il y a là une sainteté de droit que nous ne déléguerons jamais à personne. »

Nous aurons à parler plus loin de
la Société des Nations. Construite sur des données contraires à tous les principes de la psychologie elle n'a fait que justifier les opinions de l'Amérique en montrant son inutilité et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse d'illusions pour s'imaginer qu'un grand pays comme les États-Unis consentirait à se soumettre aux ordres d'une petite collectivité étrangère sans prestige et sans force. C'eût été admettre l'existence en Europe d'une sorte de super gouvernement dont les décisions eussent régi le monde.

Troisième partie

Posté par Adriana Evangelizt



 

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7 avril 2007 6 07 /04 /avril /2007 01:03

Gustave Le Bon a écrit Le déséquilibre du monde en 1924 mais quand on le lit, on a l'impression qu'il est d'époque. Impressionnant. Il parle là de la guerre 14-18 pour analyser le manque d'anticipation des élites par leur ignorance de la connaissance de l'âme des Peuples.  

Le déséquilibre du monde 1

par Gustave Le Bon

1924

Introduction

La physionomie actuelle du monde


Les civilisations modernes se présentent sous deux faces, tellement dissemblables, tellement contradictoires, que vues d'une planète lointaine, elles sembleraient appartenir à deux mondes entièrement différents.

Un de ces mondes est celui de la science et de ses applications. Des édifices qui le composent rayonnent les éblouissantes clartés de l'harmonie et de la vérité pure.

L'autre monde est le ténébreux domaine de la vie politique et sociale. Ses chancelantes constructions restent enveloppées d'illusions, d'erreurs et de haines. Des luttes furieuses le ravagent fréquemment.

Cet éclatant contraste entre les divers domaines des grandes civilisations tient à ce que chacun d'eux est formé
d'éléments n'obéissant pas aux mêmes lois et n'ayant pas de commune mesure.

La vie sociale est régie par
des besoins, des sentiments, des instincts légués par l'hérédité et qui pendant des entassements d'âges, représentèrent les seuls guides de la conduite.

Dans cette région, l'évolution progressive demeure très faible. Les sentiments qui animaient nos premiers aïeux :
l'ambition, la jalousie, la férocité et la haine, restent inchangés.

Durant des périodes, dont la science révèle l'accablante longueur,
l'homme se différencia peu du monde animal qu'il devait tant dépasser intellectuellement un jour.

Restés les égaux des animaux dans le domaine de la vie organique, nous les dépassons à peine dans la sphère des sentiments. C'est seulement dans le cycle de l'intelligence que notre supériorité est devenue immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés, la pensée transmise d'un hémisphère à l'autre avec la vitesse de la lumière.

Mais
l'intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise tant de découvertes n'a exercé jusqu'ici qu'un bien faible rôle dans la vie sociale. Elle reste dominée par des impulsions que la raison ne gouverne pas. Les sentiments et les fureurs des premiers Âges ont conservé leur empire sur l’âme des peuples et déterminent leurs actions.


*
* *


La compréhension des événements n'est possible
qu'en tenant compte des différences profondes séparant les impulsions affectives et mystiques des influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus d'une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les époques, les plus enfantines croyances : l'adoration du serpent ou celle de Moloch, par exemple. Des millions d'hommes sont dominés encore par les rêveries d'illustres hallucinés fondateurs de croyances religieuses ou politiques. De nos jours, les chimères communistes ont eu la force de ruiner un gigantesque empire et de menacer plusieurs pays.

C'est également parce que
le cycle de l'intelligence a peu d'action sur celui des sentiments qu'on vit, dans la dernière guerre, des hommes de haute culture incendier des cathédrales, massacrer des vieillards et ravager des provinces, pour l'unique satisfaction de détruire.



*
* *


Nous ignorons le rôle que la raison exercera un jour sur la marche de l'histoire.
Si l'intelligence n'en conserve d'autre que de fournir aux impulsions sentimentales et mystiques qui continuent à mener le monde des procédés de dévastation plus meurtriers chaque jour, nos grandes civilisations sont vouées au sort des grands empires asiatiques, que leur puissance ne sauva pas de la destruction et dont le sable recouvre aujourd'hui les derniers vestiges.

Les futurs historiens, méditant alors sur les causes de ruine des sociétés modernes, diront sans doute qu'elles périrent parce que
les sentiments de leurs défenseurs n'avaient pas évolué aussi vite que leur intelligence.  


*
* *


La complication des problèmes sociaux qui agitent aujourd'hui la vie des peuples tient en partie à la difficulté de concilier des intérêts contradictoires.

Pendant la paix les divergences entre peuples et entre classes d'un même peuple existent également, mais les nécessités de la vie finissent par équilibrer les intérêts contraires. L'accord ou tout au moins un demi-accord s'établit.

Cette entente
toujours précaire ne survit pas aux profonds bouleversements comme ceux de la grande guerre. Le déséquilibre remplace alors l'équilibre. Libérés des anciennes contraintes, les sentiments, les croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent avec violence.

Et c'est ainsi que depuis les débuts de la guerre le monde est entré dans une phase de déséquilibre dont il ne réussit pas à sortir.

Il en sort d'autant moins que
les peuples et leurs maîtres prétendent résoudre des problèmes entièrement nouveaux avec des méthodes anciennes qui ne leur sont plus applicables aujourd'hui.

Les
illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent la guerre dominent encore pendant la paix. Elles ont créé les ténèbres dans lesquelles l’Europe est plongée et qu'aucun phare directeur n'illumine encore.



*
* *


Pour que les menaces dont l'avenir paraît enveloppé soient évitées, il faut étudier sans passions et sans illusions les problèmes qui se dressent de toutes parts et les répercussions dont ils sont chargés. Tel est le but du présent ouvrage.

Cet avenir, d'ailleurs, est surtout
en nous-mêmes et tissé par nous-mêmes. N'étant pas fixé comme le passé, il peut se transformer sous l'action de nos efforts. Le réparable du présent devient bientôt l'irréparable de l'avenir. L'action du hasard, c’est-à-dire des causes ignorées, reste considérable dans la marche du monde, mais il n'empêcha jamais les peuples de créer leur destinée.




Gustave Le Bon, Le déséquilibre du monde (1923)


Livre I

Le déséquilibre politique



L’évolution de l’idéal





J'ai, souvent, étudié au cours de mes livres le rôle prépondérant
de l'idéal dans la vie des peuples. Il me faut cependant y revenir encore, car l'heure présente s'affirme de plus en plus comme une lutte d'idéals contraires. Devant les anciens idéals religieux et politiques dont la puissance a pâli se dressent, en effet, des idéals nouveaux qui prétendent les remplacer.

L'histoire montre facilement
qu'un peuple, tant qu'il ne possède pas des sentiments communs, des intérêts identiques, des croyances semblables, ne constitue qu'une poussière d'individus, sans cohésion, sans durée et sans force.

L'unification qui fait
passer une race de la barbarie à la civilisation s'accomplit par l'acceptation d'un même idéal. Les hasards des conquêtes ne le remplacent pas.

Les
idéals susceptibles d'unifier l’âme d'un peuple sont de nature diverse : culte de Rome, adoration d'Allah, espoir d'un paradis, etc. Comme moyen d'action leur efficacité est la même dès qu'ils ont conquis les cœurs.

Avec
un idéal capable d'agir sur les âmes un peuple prospère. Sa décadence commence quand cet idéal s'affaiblit. Le déclin de Rome date de l'époque où les Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et leurs dieux.


*
* *


L'idéal de chaque peuple contient des éléments très stables, l'amour de la patrie, par exemple, et d'autres qui varient d'âge en âge, avec les besoins matériels, les intérêts, les habitudes mentales de chaque époque.

À ne considérer que
la France, et depuis une dizaine de siècles seulement, il est visible que les éléments constitutifs de son idéal ont souvent varié. Ils continuent à varier encore.

Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent, mais la féodalité, la chevalerie, les croisades, leur donnent une physionomie spéciale. L'idéal reste cependant dans le ciel, et orienté par lui.

Avec
la Renaissance, les conceptions se transforment. Le monde antique sort de l'oubli et change l'horizon des pensées. L'astronome l'élargit en prouvant que la terre, centre supposé de l'univers, n'est qu'un astre infime perdu dans l'immensité du firmament. L'idéal divin persiste, sans doute, mais il cesse d'être unique. Beaucoup de préoccupations terrestres s'y mêlent. L'art et la science dépassent parfois en importance la théologie.

Le temps s'écoule et
l'idéal évolue encore. Les rois, dont papes et seigneurs limitaient jadis la puissance, finissent par devenir absolus. Le XVIIe siècle rayonne de l'éclat d'une monarchie qu'aucun pouvoir ne conteste plus. L'unité, l'ordre, la discipline, règnent dans tous les domaines. Les efforts autrefois dépensés en luttes politiques se tournent vers la littérature et les arts qui atteignent un haut degré de splendeur.

Le déroulement des années continue et
l'idéal subit une nouvelle évolution. À l'absolutisme du XVIIe siècle succède l'esprit critique du XVIIIe. Tout est remis en question. Le principe d'autorité pâlit et les anciens maîtres du monde perdent le prestige d'où dérivait leur force. Aux anciennes classes dirigeantes : royauté, noblesse et clergé, en succède une autre qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu'elle proclame, l'égalité surtout, font le tour de l'Europe et transforment cette dernière en champ de bataille pendant vingt ans.

Mais comme
le passé ne meurt que lentement dans les âmes les idées anciennes renaissent bientôt. Idéals du passé et idéals nouveaux entrent en lutte. Restaurations et révolutions se succèdent pendant près d'un siècle.

Ce qui restait
des anciens idéals s'effaçait cependant de plus en plus. La catastrophe dont le monde a été récemment bouleversé fit pâlir encore leur faible prestige. Les dieux, visiblement impuissants à orienter la vie des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées.

S'étant également montrées impuissantes, les plus antiques monarchies se virent
renversées par les fureurs populaires. Une fois encore l'idéal collectif se trouva transformé.

Les peuples déçus cherchent maintenant à se protéger eux-mêmes. À la dictature des dieux et des rois, ils prétendent substituer celle du prolétariat.

Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour lui, à une époque où,
transformé par les progrès de la science, le monde ne peut plus progresser que sous l'influence des élites. Il importait peu jadis à la Russie de ne pas posséder les capacités intellectuelles d'une élite. Aujourd'hui, le seul fait de les avoir perdues l'a plongée dans un abîme d'impuissance.

Une des difficultés de l'âge actuel résulte de ce qu'il n'a
pas encore trouvé un idéal capable de rallier la majorité des esprits.

Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes
le cherchent mais ne le découvrent pas. Aucun de ceux proposés n'a pu réunir assez d'adeptes pour s'imposer.

Dans l'universel désarroi,
l'idéal socialiste essaye d'accaparer la direction des peuples mais étranger aux lois fondamentales de la psychologie et de la politique, il se heurte à des barrières que les volontés ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les anciens idéals.


*
* *


Dans une des cavernes rocheuses dominant la route de Thèbes, en Béotie, vivait jadis, suivant la légend
e, un être mystérieux proposant des énigmes à la sagacité des hommes, et condamnant à périr ceux qui ne les devinaient pas.

Ce conte symbolique traduit clairement le fatal dilemme :
deviner ou périr, qui a tant de fois surgi aux phases critiques de l'histoire des nations. Jamais peut-être, les grands problèmes dont la destinée des peuples dépend, ne furent plus difficiles qu'aujourd'hui.

Bien que
l'heure d'édifier un idéal nouveau n'ait pas sonné il est déjà possible cependant de déterminer les éléments devant entrer dans sa structure, et ceux qu'il faudra nécessairement rejeter. Plusieurs pages de notre livre seront consacrées à cette détermination.






Livre I : Le déséquilibre politique


Chapitre II

Conséquences politiques des erreurs de psychologie





Le défaut de prévision d'événements prochains et l'inexacte observation d'événements présents furent fréquents pendant la guerre et depuis la paix.

L'imprévision s'est révélée à toutes les périodes du conflit. L'Allemagne n'envisagea ni l'entrée en guerre de l'Angleterre, ni celle de l'Italie, ni surtout celle de l'Amérique.
La France ne prévit pas davantage les défections de la Bulgarie et de la Russie, ni d'autres événements encore.

L'Angleterre ne montra pas une perspicacité plus grande. J'ai rappelé ailleurs que, trois semaines avant l'armistice, son ministre des affaires étrangères,
ne soupçonnant nullement la démoralisation de l'armée allemande, assurait dans un discours que la guerre serait encore très longue.

La
difficulté de prévoir des événements même rapprochés se conçoit ; mais celle qu'éprouvent les gouvernants à savoir ce qui se passe dans des pays où ils entretiennent à grands frais des agents chargés de les renseigner est difficilement compréhensible.

La
cécité mentale des agents d'information vient sans doute de leur impuissance à discerner le général dans les cas particuliers qu'ils peuvent observer.

En dehors
des lourdes erreurs de psychologie qui nous coûtèrent la ruine de plusieurs départements mais dont je n'ai pas à m'occuper ici, plusieurs fautes, chargées de redoutables conséquences, ont été commises depuis l'armistice.

La première fut de n'avoir
pas facilité la dissociation des différents États de l'Empire allemand, dissociation spontanément commencée au lendemain de la défaite.

Une autre erreur fut de
favoriser une désagrégation de l'Autriche, que l'intérêt de la paix européenne aurait dû faire éviter à tout prix.

Une erreur moins importante mais grave encore fut
d'empêcher l'importation en France des stocks accumulés par l'industrie allemande pendant la guerre.


*
* *


Examinons l'engrenage des conséquences issues de ces erreurs.

La première fut capitale. Ainsi que je l'avais dit et répété, bien avant la conclusion du traité de paix, il eût été d'un intérêt majeur pour la sécurité du monde de
favoriser la division de l'Allemagne en États politiquement séparés, comme ils l'étaient avant 1870.

La tâche se trouvait grandement facilitée, puisque l'Allemagne, après sa défaite, se divisa spontanément
en plusieurs républiques indépendantes.

Cette séparation n'eût
pas été du tout artificielle. C'est l'unité, au contraire, qui était artificielle, puisque l'Allemagne se compose de races différentes, ayant droit à une vie autonome, d'après le principe même des nationalités si cher aux Alliés.

Il avait fallu la main puissante de la Prusse et cinquante ans de caserne et d'école pour agréger en un seul bloc des pays séculairement distincts et professant les uns pour les autres
une fort médiocre sympathie.

Seuls, les avantages de cette unité avaient pu la maintenir. Ces avantages disparaissant, elle devait s'écrouler. Ce fut d'ailleurs ce qui en arriva au lendemain de la défaite.

Favoriser une telle division, en attribuant de meilleures conditions de paix à quelques-unes des républiques nouvellement fondées, eût permis de stabiliser la dissociation spontanément effectuée.

Les Alliés ne l'ont pas compris, s'imaginant sans doute qu'ils obtiendraient
plus d'avantages du bloc allemand que d'États séparés.

Maintenant, il est trop tard. Les gouvernants allemands ont
profité des interminables tergiversations de la Conférence de la Paix pour refaire péniblement leur unité.

Elle est, actuellement, complète. Dans la nouvelle constitution allemande, l'Empire semble partagé en une série d'États libres et égaux. Simple apparence. Tout ce qui ressort de la législation appartient à l'Empire. Les États confédérés sont bien moins autonomes, en réalité, qu'ils ne l'étaient avant la guerre. Ne représentant que de simples provinces de l'Empire,
ils restent aussi peu indépendants que le sont les provinces françaises du pouvoir central établi à Paris.

Le seul changement réel opéré dans la nouvelle unité allemande c'est que
l'hégémonie exercée jadis par la Prusse ne lui appartient plus.


*
* *


L'erreur politique consistant à favoriser
la désagrégation de l'Autriche fut encore plus grave. Certes, l'Autriche était un empire vermoulu, mais il possédait des traditions, une organisation ; en un mot, l'armature que les siècles seuls peuvent bâtir.

Avec
quelques illusions en moins et un peu de sagacité en plus, la nécessité de conserver l'Empire d'Autriche fût nettement apparue.

L'Europe entrevoit déjà et verra de plus en plus, ce que lui coûtera la dissolution de l'Autriche en petits États sans ressources, sans avenir et qui à peine formés entrèrent en conflit les uns contre les autres.

C'est surtout en raison des nouvelles conflagrations dont tous ces fragments d'États menacent l'Euro
pe, que le Sénat américain refusa d'accepter une Société des Nations qui pourrait obliger les États-Unis à intervenir dans les rivalités des incivilisables populations balkaniques.

La désagrégation de l'Autriche aura
d'autres conséquences encore plus graves. Une des premières va être, en effet, d'agrandir l'Allemagne du territoire, habité par les neuf à dix millions d'Allemands représentant ce qui reste de l'ancien empire d'Autriche. Sentant leur faiblesse, ils se tournent déjà vers l’Allemagne et demandent à lui être annexés.

Sans doute
, les Alliés s’opposent à cette annexion. Mais comment pourront-ils l'empêcher toujours puisque les Autrichiens de race allemande invoquent, pour réclamer leur annexion, le principe même des nationalités, c'est-à-dire le droit pour les peuples de disposer d'eux-mêmes, droit hautement proclamé par les Alliés ?

Et ici apparaît, une fois encore, comme il apparut si fréquemment dans l'histoire,
le danger des idées fausses. Le principe des nationalités, qui prétend remplacer celui de l'équilibre, semble fort juste au point de vue rationnel, mais il devient très erroné quand on considère que les hommes sont conduits par des sentiments, des passions, des croyances et fort peu par des raisons.

Quelle application peut-on faire de cet illusoire principe dans des pays où, de province en province, de village en village, et souvent dans le même village, subsistent
des populations de races, de langues, de religions différentes, séparées par des haines séculaires et n'ayant d'autre idéal que de se massacrer ?

Deuxième partie


Posté par Adriana Evangelizt

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31 octobre 2006 2 31 /10 /octobre /2006 01:19

De l'apparition à la disparition

par Jean-Luc PARANT


Nous voyons et nous touchons mais tout ce que nous voyons et tout ce que nous touchons n'est jamais vu ni touché à sa propre taille, car dans la lumière nous sommes toujours trop loin de tout et dans l'obscurité toujours trop près.


Nous voyons et nous touchons le monde plus petit ou plus grand qu'il n'est réellement car le monde bouge, nous bougeons. Le monde est en mouvement, le monde est vivant, nous sommes vivants. Tout change sans cesse de dimensions pour pouvoir entrer dans tout, sortir de tout et se reproduire pour se multiplier et trouver place dans l'infini en expansion.


Nous voyons pour que le minuscule puisse surpasser l'énorme, pour que la main puisse cacher le soleil. La vue peut faire entrer l'infini dans l'infime et l'infime dans l'infini et les faire contenir entièrement l'un dans l'autre. La vue peut faire entrer le soleil par les fenêtres et les yeux dans le ciel de la nuit. Quand nous faisons un pas nous en faisons mille sur ce que nous voyons. Tout est visible de pouvoir se grouper sur d'infimes espaces.


Seulement dans l'immobilité totale le monde est à sa taille réelle, le monde est infime et infini et rien ne peut plus entrer ni sortir, rien ne peut plus s'accoupler, apparaître et disparaître.


Le monde bouge et nous bougeons pour que l'infime soit plus grand et l'infini plus petit, pour que nous puissions vivre ici dans un monde à notre taille. Si nous ne bougions pas, si le monde ne bougeait pas, si rien ne bougeait nous serions à la fois très petits et très grands infimes et infinis.


Nous bougeons mais nous n'avons pas de dimensions car nous ne sommes jamais là en mouvement où il faudrait que nous soyons pour être à notre taille, nous ne sommes jamais là vivant où nous ne bougeons plus.


Nous n'avons pas de taille. Nous ne voyons pas le sommet de notre corps; nous ne le voyons pas parce que nous pensons avec lui. Sous nos pieds la terre nous continue, sous nos pieds la terre est notre corps comme le soleil est notre tête au-dessus de notre front.


Nous ne pouvons pas représenter ce qui nous entoure à sa propre taille car la taille réelle du monde n'existe pas dans un monde vivant. Le mouvement diminue et augmente tout ce qui nous entoure. Le sexe qui donne la vie n'est jamais à sa taille. Il grossit ou s'ouvre, rapetisse ou se referme.
Une infime poussière devient énorme quand elle tombe dans notre oeil comme si elle arrivait si vite et de si loin qu'elle provoquait un cataclysme dans notre vision comme si nos yeux ne vivaient pas ici sur la terre mais très loin dans l'espace.


L'homme a mis le monde à une autre dimension pour pouvoir y vivre. Car à sa propre dimension le monde est impossible à vivre : la terre est trop grosse et son mouvement sous nos pieds et dans l'espace nous projetteraient infiniment loin dans le vide. Le soleil est trop gros et nous brûlerait, il brûlerait tout.


Si nous ne sentons pas le mouvement de la terre sous nos pieds c'est parce que nous n'avons pas conscience de la dimension de la terre dans l'espace. Si nous arrivons à cacher le soleil avec la main c'est parce que le soleil n'est plus une boule de feu suspendue au-dessus de notre tête, le soleil est devenu de la lumière qui nous fait briller les yeux. Nous ne vivons plus dans l'effroi d'un monde en feu et brûlant, mais dans la joie d'un monde éclairé et lumineux.


Nous ne pourrions pas vivre dans un monde où tout serait à sa taille réelle. Le soleil n'est jamais à sa propre dimension, même s'il était à quelques mètres au-dessus de notre tête. Il faudrait entrer tout entier dans le soleil, brûler en lui pour que nous puissions prendre conscience de sa taille et de son feu.
Nous ne pourrions pas vivre dans un monde où tout serait à sa taille réelle car c'est que nous serions dans tout, non pas au-dehors, devant ou derrière, dessus ou dessous, non pas loin ou près, très loin ou très près, mais au-dedans du monde, profondément à l'intérieur de tout. Et c'est que rien ne serait apparu à la surface de la terre.


Quand la terre n'est ni vue et ni touchée elle est à sa dimension. Quand il n'y a plus d'yeux, plus de mains, plus d'oreilles, plus de bouches, plus de nez, plus de sexe quand il n'y a plus de corps, quand le monde est un désert, quand tout est vide, quand il n'y a plus seulement que le néant le monde est à sa taille réelle.

Nous ne pouvons pas dire que nous voyons.
Vous ouvrez les yeux mais vous ne voyez pas. Le seul mouvement de vos paupières ne vous suffit pas pour voir, car tout ce que vous voyez a une infinité de mouvements de par l'espace qui vous entoure.
Tout ce que tu vois a une infinité de faces.


J'ouvre les yeux mais ce n'est pas voir, c'est deviner ce qui est devant l'homme, c'est imaginer ce que la femme ne peut pas toucher, c'est supposer voir ce qui est devant les yeux des enfants.
Tu ouvres les yeux mais si en plus je ne bouge pas alors nous ne voyons rien. Si tu n'avances pas nous sommes aveugles, si l'homme ne marche pas autour de ce que nous croyons voir tu es sans yeux devant le monde.


Nous ne voyons pas si nous ne faisons pas un nombre incalculable de mouvements dans la lumière.
Tu ouvres les yeux mais tout est dans le brouillard, le monde est flou, tout est voilé. Tu ne peux pas voir simplement en ouvrant les yeux. C'est seulement si tu marches des heures et des jours tout autour de ce qui nous entoure, puis que tu continues pendant des années, des siècles et des millénaires que nous nous envolerons au-dessus du monde, que nous ramperons au-dessous, que nous entrerons dans le monde jusqu'à nous immerger tout entier en lui comme un oeil démesuré dont la paupière serait toute la peau du corps de l'homme.
Seulement dépouillé, tu verras. La chair à vif nous serons voyants.


C'est quand vous aurez parcouru d'immenses distances et que votre corps se sera frotté et poli contre le monde jusqu'à devenir brillant et lisse comme un oeil que tout sera devenu visible autour de nous.
Avec les yeux, toutes les routes bifurquent vers le ciel, toutes les routes continuent vers le haut. Plus de chemins de terre mais des chemins de ciel qui montent vers le soleil.



Les yeux ne se voient pas. Ni le droit voit le gauche, ni le gauche voit le droit. Ils ne se voient pas parce qu'ils sont si près l'un de l'autre qu'il fait nuit entre eux. Ils ne se voient pas parce qu'ils voient et que voyants il fait jour devant eux. Si les yeux se voyaient il ferait jour entre eux et nuit devant l'homme et la femme.
Nos yeux sont inséparables : ouverts ils voient, fermés ils se touchent, ouverts ils s'unissent pour que tu puisses voir devant toi, fermés ils s'unissent pour que mes mains puissent les remplacer et toucher le monde devant moi.

Le monde n'est pas le même à pied qu'en vélo, en vélo qu'en voiture, en voiture qu'en avion, en avion qu'à quatre pattes. Le monde est toujours différent suivant l'endroit d'où nous le voyons, suivant la position dans laquelle les hommes se trouvent, suivant le moyen de locomotion avec lequel les femmes le parcourent, suivant l'heure qu'il est, suivant qu'il fait jour ou nuit, suivant que nous sommes au printemps, en été, en automne ou en hiver.


Vous avez devant vous une infinité de mondes dans un seul monde, car le monde change sans cesse : il suit le mouvement des hommes et des femmes mais aussi le mouvement de la terre. Il se déplace sans cesse parce qu'il suit le déplacement des corps sur la terre et le déplacement de la terre dans le ciel. Le monde que vous voyez devant vous est irreprésentable.

Quand il y a la nuit le jour, elle est plus forte que la nuit. Quand il y a le jour la nuit, il est plus fort que le jour.

Le monde peut se contenir une infinité de fois. Je peux voir dix ou vingt fenêtres à travers ma fenêtre, et plus elles seront loin de ma fenêtre plus ma fenêtre en contiendra.


Mes yeux sont des fenêtres ouvertes sur le ciel. Mes yeux peuvent contenir tous les yeux mais tous les yeux seraient si loin de tes yeux que mes yeux ne les verraient plus.


Tout ce que voient mes yeux est très loin de tes yeux, comme la fenêtre contient un morceau de ciel qui est si loin de la fenêtre que la fenêtre peut le contenir.


Une seule fenêtre peut contenir des milliers de fenêtres de la même grandeur qu'elle. Une fenêtre peut se contenir une infinité de fois comme tes yeux peuvent contenir des milliers d'yeux. Comme mes yeux peuvent se contenir une infinité de fois.


Dans le ciel, une infinité d'étoiles le contient. dans mes yeux, une infinité d'yeux les contient. Tes yeux contiennent l'univers, un univers infiniment éloigné d'eux.


Le contenu du monde c'est son infinité. le monde est fait de son infinité. Le contenu du monde c'est sa répétition infinie à l'infiniment loin. Je vois d'être loin. Plus tu es loin, plus tes yeux contiennent de monde.

Dans ma fenêtre qui mesure environ un mètre sur deux il y a un champ immense, puis une dizaine de maisons et de chemins, puis une centaine d'arbres. Dans ma fenêtre qui mesure toujours un mètre sur deux il y a aussi un morceau de ciel dans lequel brille le jour un énorme soleil plus gros que la terre. Il y a un morceau de ciel qui contient une infinité d'étoiles la nuit.


Il me semble inimaginable d'ouvrir les yeux et de voir dans la fenêtre qui est ouverte devant moi qu'un monde peut y prendre place. Il me semble inimaginable qu'en ouvrant seulement les yeux je peux faire entrer le monde dans ma maison.


Dans vos yeux qui sont beaucoup plus petits que la fenêtre, vous pouvez faire entrer le monde parce que vouss pouvez faire entrer sa lumière.


Dans mes yeux il y a cette fenêtre parce qu'il y a le soleil, il y a tout ce que tu vois parce qu'il fait jour. Dans tes yeux il y a tous les soleils de l'univers.


Mon corps est ma maison. Mes yeux sont mes fenêtres que j'ouvre partout où tu vas dans le jour.
Il me semble inimaginable de voir qu'un simple trou de serrure peut contenir un espace immense, qu'à travers quelques centimètres de fenêtre peut tenir place un morceau de ciel qui contient une infinité d'étoiles.


Il me semble avoir quelque chose d'inimaginable sur le visage, si inimaginable qu'il me fait tenir la lune entre deux doigts.


Tes yeux sont cette fenêtre dont je ne peux toucher que le cadre, tout comme je ne peux toucher de mes yeux que leur tour. Ce qu'il y a dans la fenêtre et ce qu'il y a dans tes yeux est intouchable parce que bien trop loin de moi.


Ce qu'il y a dans la fenêtre c'est ce qu'il y a dans tes yeux. La matière polie et colorée de mes yeux est la matière du ciel bleu. Mes yeux sont mes fenêtres que j'ouvre devant toi pour faire entrer le monde en moi.

Tout ce que nous voyons change si nous changeons de place. Tout ce que nous voyons devient véritablement visible si nous nous déplaçons car tout ce que nous voyons n'existe que par son continuel changement que produit sur lui l'heure de la journée ou le jour de l'année.


Tout paysage bouge pour que l'homme bouge avec lui. Tout paysage change lui-même sans cesse, et voir c'est encore le faire changer par soi-même, c'est bouger comme il bouge, c'est sans cesse changer de place comme sans cesse il change de lumière. Tout bouge, et voir c'est bouger avec tout.
Voir ce n'est pas seulement bouger les yeux, c'est bouger tout son corps. C'est se mettre debout, se retourner, se baisser, se hausser. Voir c'est tourner, se coucher, s'asseoir, s'allonger sur le dos puis sur le ventre. Voir ce n'est pas seulement ouvrir les yeux, c'est ouvrir tout son corps , c'est se mettre dans une infinité de positions, c'est faire une infinité de déplacement tout autour de ce que nous voyons. Voir c'est s'éloigner, s'approcher, reculer, avancer, c'est recouvrir et découvrir de ses mains, c'est monter et descendre, c'est faire apparaître et disparaître, c'est faire la lumière et l'obscurité, c'est se déplacer à pied, c'est monter sur un vélo, puis dans une voiture. Voir c'est changer de vitesse dans un train puis c'est monter dans un avion, c'est utiliser tous les moyens de locomotion, toutes les inventions et toutes les constructions de l'homme, c'est utiliser toutes les possibilités que nous donne notre mouvement, c'est monter et descendre tous les escaliers, monter et descendre tous les étages, monter et descendre à tous les niveaux, grimper sur tous les arbres et sur toutes les montagnes.


Pour voir il faut nous servir de tous les moyens qui nous permettent de bouger et de nous déplacer, car les yeux voient seulement par notre mouvement. Ils vont si vite que leur vitesse reste un mystère. La vitesse des yeux est une vitesse cosmique. Les yeux cillent et rien ne va plus vite. Un seul cillement et ils ont déjà atteint le soleil ou les étoiles dans le ciel.


Si voir c'est monter dans un avion, c'est aussi ramper sur le sol. Si c'est monter dans une voiture, c'est aussi monter dans un arbre ou sur un toit. Si c'est monter sur un cheval c'est aussi monter sur un tabouret ou descendre un étage. Voir c'est bouger comme ses yeux. Voir c'est rouler dans l'espace, c'est se projeter dans la lumière.


L'immobilité nous rend aveugles même les yeux ouverts, comme nos yeux immobiles, et même ouverts, nous sommes morts.



Le champ que tu vois de ma fenêtre, je ne le vois que du premier, du deuxième et du troisième étage, tu ne le vois que de la porte du rez-de-chaussée, de la première, de la deuxième et de la troisième marche de l'entrée, à travers les grilles de la cave, et encore seulement dans les intervalles de deux ou trois barreaux. Tu sais qu'il y a encore un champ, qu'il y a encore deux champs, trois champs, une infinité de ce champ, dans ce champ je voudrais monter sur le toit, voir de chaque angle du toit. Voir encore des champs de ce champ. Voir mille champs par ce champ.


Vous savez qu'il se cache un champ quelque part pas loin de ce champ. Nous savons qu'il se cache un champ de ce champ, peut-être à quelques centaines de mètres derrière nous, peut-être un autre encore à quelques centaines de mètres au-dessus de vous.


Le champ que tu vois de ma fenêtre, il est devant otoi mais il est aussi quelque part derrière moi. Il se cache en cent, en mille, il est partout tout autour de lui, dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, prenant peu de place, tenant dans le trou d'un mur de pierres, dans les carreaux de fenêtres d'une maison que tu ne vois même pas de ma fenêtre.


Le champ que je vois de ta fenêtre, il est là plaqué de côté contre le mur droit et gauche de ma maison, à l'angle de la ferme et du château, au détour d'un chemin. Il est là devant toi ou plutôt une partie de lui, une de ses infimes parties parce qu'il est aussi au-dessus de moi, de l'autre côté devant nous, à chaque pas de ces deux chemins qui y mènent. À chaque pas que vous faites derrière ma fenêtre. Un pas et nous voyons une partie du champ que je ne voyais pas, un autre pas et vous ne voyez plus une autre partie de lui que tu voyais.


Le champ est non seulement là où nous le voyons mais aussi tout autour de lui qui se guette chaque partie de lui. Le champ est entouré par ses champs comme mon image est entourée par ses images. Tu le vois mais nous le voyons seulement d'où vous êtes, et d'où je suis tu n'en distingues jamais qu'une infime partie. C'est seulement à force de me déplacer autour de lui, dans tous les sens et à toutes les distances que tu le vois, que nous le verrons d'où nous ne sommes pas, d'où vous ne serez plus. Seuls les oiseaux sont comme des yeux qui verraient tout. Les oiseaux sont des yeux voyants.
Voir c'est voler, c'est rayonner, c'est envahir. Les yeux envahissent le monde.



Les jambes sont la rallonge de tes mains et de tes yeux. Tu marches pour toucher et voir un peu plus du monde. Nous marchons pour toucher et voir infiniment le monde. Vos jambes vont si loin que vos mains sont infiniment grandes et que vos yeux s'ouvrent partout dans l'espace sans fin.
Tout est si près avec les yeux et si loin avec les jambes.


Si nos jambes sont la rallonge de mes mains et de tes yeux pour la terre, si vous aviez des ailes, elles seraient leur rallonge pour le ciel. Sans tes jambes je n'ai ni mains et ni yeux pour la terre comme sans ailes tu n'as ni mains et ni yeux pour le ciel.


Si nous avions des ailes vous auriez des yeux et des mains pour le ciel comme tu as des jambes et j'ai des mains et des yeux pour la terre.


Mes yeux m'ont fait découvrir le jour mais pas la nuit. Tes yeux t'ont fait dcouvrir le ciel mais pas la terre.
Nous avons en nous la nuit, sans nos yeux. J'ai la terre sous mes pieds et sous mes mains, sans mes yeux.


Les hommes peuvent aller de l'autre côté de la terre, les femmes ne voient rien de plus du ciel dans le ciel comme si les enfants n'avaient pas bougé, comme si l'homme et la femme ne voyaient rien de plus de la terre sur la terre.


Si de l'autre côté de la terre les hommes voient bien autre chose de la terre sur la terre, les femmes n'en voient pas plus qu'elles ne voient du ciel dans le ciel et que j'en vois de ce côté de la terre. Les enfants ont beau marcher nous voyons toujours plus de la terre mais pas plus que nous voyons du ciel.
Le soleil vous lie tous parce que nous le voyons tous de partout sur la terre. L'homme ne voit jamais plus du ciel en marchant que la femme en voit sans bouger. Les enfants ont beau marcher, se déplacer, aller de l'autre côté de la terre, il nous semble toujours être resté sans bouger devant le ciel.
Si de l'autre côté de la terre les hommes ont d'autres paysages terrestres devant les yeux, les femmes n'ont pas d'autres paysages célestes. Les paysages célestes sont les mêmes de ce côté que de l'autre côté de la terre : un soleil ou des étoiles, des étoiles ou un soleil suivant qu'il fait jour ou nuit ou nuit ou jour.


Les hommes ont tous une image différente de la terre devant les yeux. Parce qu'elle est touchable ils ne voient pas seulement avec leurs yeux mais aussi avec leurs mains et avec leurs pieds. Les femmes voient des bosses et des creux, des vallées et des montagnes, des océans et des forêts. Mais les enfants ne volent pas dans le ciel comme ils marchent sur la terre sinon nous verrions des bosses d'air et des creux d'espace, des vallées d'étoiles et des montagnes de soleils, des océans de lumière et des forêts d'obscurité. Du ciel vous avez tous la même image devant les yeux. Parce que le ciel est intouchable l'homme le voit seulement avec ses yeux. La femme voit un soleil et des étoiles.
Comme si vous étiez tous liés par le ciel au-dessus de vous et non par la terre au-dessous, comme si nous étions tous liés par cette même image : le soleil le jour, les étoiles la nuit. Les hommes n'ont qu'à lever les yeux et les femmes auront l'image que les enfants voient de partout sur la terre. Comme si en regardant le ciel les hommes étaient à la fois et en même temps transportés partout sur la terre. Partout où le soleil brille : de ce côté de la terre dans le jour qui se lève et de l'autre côté quand de ce côté de la terre la nuit tombe.


Tu lèves les yeux vers le ciel et tu es au-dessus de l'Asie, au-dessus de l'Amérique, au-dessus de l'Europe. Nous sommes au-dessus de tous les pays, vous êtes partout avec le soleil au-dessus de la terre entière. Comme l'homme ferme les yeux et avec l'obscurité la femme est partout sur la terre. Comme si la vision du ciel ou de la nuit, comme si la vision de l'infini liaient les hommes les femmes et les enfants tous ensemble.

Nous ne pouvons pas dire que nous voyons.
Si vous voyez les yeux des autres hommes que les autres hommes ne voient pas eux-mêmes, si vous ne voyez pas vous-même vos yeux que les autres femmes voient, c'est que chacun vous voyez du monde ce que les autres hommes et femmes ne voient pas, c'est que chacun vous ne voyez pas du monde ce que les enfants voient.
Si tu pouvais voir le monde que les autres femmes, hommes et enfants voient, le monde serait figé comme tes yeux, dans un miroir, le son devant tes yeux qui se voient.
Chacun vous voyez une partie du monde invisible pour les hommes comme chacun vous ne voyez pas une partie du monde visible pour les autres femmes. Comme si tes yeux avec lesquels tu vois le monde seprojetaient hors du monde que je vois.



Si tu vois de l'autre homme ce que l'autre homme ne voit pas, si l'autre femme voit ce que vous ne voyez pas, c'est que chacun voyez ce que l'autre homme ou femme ne voit pas, c'est que l'autre femme ou homme voit ce que chacun ne voyez pas, c'est que tu vois du monde ce que les hommes et les femmes ne voient pas, c'est que les femmes et les hommes voient du monde ce que vous ne voyez pas. Chacun vous voyez ce que les hommes et les femmes qui vous entourent ne voient pas et chacun vous ne voyez pas ce que je vois.



Il faudrait que tu sois à la place des autres hommes ou femmes pour voir ce qu'ils voient, pour voir ce que vous ne voyez pas et pour ne plus voir ce que vous voyez. Si vous voyez chacun ce que les autres hommes ou femmes ne verront jamais c'est parce que les autres hommes ou femmes ne pourront jamais être à votre place. Tu ne verras jamais ce que tous les hommes voient parce que tu ne pourras jamais te mettre à leur place, c'est ainsi que toutes les places où je ne suis pas me permettent de voir le monde. Je vois le monde parce que les hommes voient à ma place ce que je n'en vois pas. Comme si la lumuère de mes propres yeux était la lumière avec laquelle les autres hommes ou femmes voient ce que je ne vois pas. Comme si la lumière de leurs yeux était la lumière avec laquelle je voyais ce qu'ils ne voient pas. Comme si j'étais né pour que les autres hommes et femmes voient, avec la lumière de mes yeux, ce qu'ils n'avaient jamais vu. Comme si les autres femmes et hommes étaient nés pour que tu puisses voir, avec la lumière de leurs yeux, ce que tu n'avais jamais vu.



Quand un homme naît sur la terre d'autres yeux s'ouvrent sur le monde pour que la femme puisse voir avec eux ce qu'elle ne voit pas. Si l'homme ne voit que par un seul endroit sur son corps, si sa vue n'est pas comme son toucher répandue sur tout son corps c'est parce que la femme voit aussi avec tous les autres yeux qui s'ouvrent sur le monde, comme s'ils étaient la continuité de son corps visible, comme si leur lumière délimitait la surface de son corps voyant comme toute la peau qui recouvre le propre corps de l'homme délimite la surface de son corps touchable et aveugle.



Je ne vois que par un seul endroit sur mon corps comme le soleil n'est qu'à un seul endroit dans le ciel, mais sa lumière éclaire le monde.
Tu ne vois que par un seul endroit sur ton corps comme si tu ne pouvais toucher que par tes mains et que la nuit était seulement au bout de tes doigts, comme le jour est au bout de tes yeux.



Si nous pouvons toucher par tout notre corps c'est parce que nous ne pouvons pas toucher avec les autres mains comme nous voyons avec les autres yeux. Nous pouvons tous voir à la fois le soleil au même endroit mais nous ne pourrions pas toucher à la fois la terre au même endroit.
Les mains de votre corps touchable ne sont pas toutes les autres mains mais toute la peau qui recouvre votre propre corps. Comme les yeux de mon corps visible ne sont pas que mes yeux qui s'ouvrent sous mon front mais tous les autres yeux qui s'ouvrent et se sont ouverts sur le monde.
Si tu ne voyais pas avec les autres yeux tu verrais par tout ton corps; tous les yeux fendraient ton corps entièrement.



Les hommes sont dans le noir et ils voient le soleil par deux petits trous sous leur front. Si leur corps tout entier touche, leur corps tout entier ne voit pas.
Les femmes ne voient pas comme elles touchent, elles voient seulement par leurs yeux, par le feu dans le ciel. Les femmes touchent avec leur corps tout entier, avec la terre toute entière.
Si vous pouvez toucher par tout votre corps et que vous voyez seulement par un seul endroit de votre corps c'est parce que vous êtes tout entier dans la nuit avec seulement deux petits jours qui brillent dans cette nuit. Si vous pouviez seulement toucher par un seul endroit de votre corps et voir par tout votre corps vous ne verriez pas car c'est que vous seriez tout entier dans le jour avec seulement deux petites nuits au milieu de ce jour.
Nous voyons par deux petites fentes sous notre front parce que nous sommes tout entier dans la nuit, enfouis dans le noir le plus total. Si nous pouvions seulement toucher par nos mains et voir par tout notre corps, le ciel empli de milliers de soleils aurait ébloui notre nuit dans nos mains pour nous brûler tout entier.
La lumière ne surgit que de l'obscurité. Une infime étincelle dans une nuit infinie suffit à lever le jour. Dans la lumière la lumière n'éclaire pas. Dans la nuit seulement le soleil brille, le feu n'est plus du feu, il est de la lumière.



Quand un homme meurt il vous laisse ce qu'il voit du monde. Tous les hommes qui sont morts vous ont laissé ce qu'ils voyaient du monde. Quand vous arrivez sur terre vos yeux sont pleins de tout ce que tous les hommes et toutes les femmes ont vu depuis l'arrivée de l'homme et de la femme.
Si vous ne connaissez pas les hommes et les femmes et les enfants qui vous entourent sur la terre c'est parce que vous ne voyez pas ce qu'ils voient. Si vous voyiez ce qu'ils voient, si chacun voyait ce que l'autre voit, si tous vous voyiez ce que tous voient vous vous connaîtriez tous sans jamais vous être vus. Vous ne connaissez pas les autres parce qu'ils voient ce que vous ne voyez pas, parce que vous voyez ce qu'ils ne voient pas. Vous ne vous connaissez pas parce que vous ne vous voyez pas vous-mêmes tout entier, vous ne voyez pas vous-mêmes vos propres yeux.
Connaître les autres c'est voir comme eux, c'est apprendre à voir ce qu'ils voient, c'est apprendre à voir ses propres yeux. C'est apprendre à se voir soi-même tout entier.



Si nous connaissons encore moins les animaux que les hommes c'est parce que nous ne pourrons jamais voir ce qu'ils voient, car ce n'est pas que les animaux ne voient pas ce que nous voyons d'eux-mêmes ou qu'eux-mêmes voient ce que nous ne voyons pas de nous-mêmes mais bien plutôt que nous voyons un visible intouchable pour les animaux et que les animaux voient un touchable invisible pour nous-mêmes.
Les animaux ne voient pas la lumière du soleil, ils sentent seulement son feu les chauffer. Si les animaux ne voient pas ce que nous voyons, si nous avons inventé un visible qu'ils ne pourront jamais saisir et qui nous sépare à jamais, les hommes et les femmes qui voient ce que nous ne voyons pas et qui ne voient pas ce que nous voyons ne font pas de nous un animal parmi les autres hommes et femmes ni eux-mêmes des animaux pour nous-mêmes mais un homme parmi les hommes, une femme parmi les femmes, des hommes pour la femme, des femmes pour l'homme, car si notre visible nous sépare des animaux il ne nous sépare pas des hommes; notre visible c'est une partie du monde que les femmes ne voient pas, leur visible c'est une partie du monde que nous ne voyons pas et que nous voyons pour elles et qu'elles voient pour nous. Notre visible c'est ce qui nous rapproche les uns des autres.



Si vous ne connaissez pas les hommes qui vous entourent sur la terre c'est parce que vous ne voyez pas ce qu'ils voient et qu'ils ne voient pas ce que vous voyez. Mais s'il suffit de les voir pour les reconnaître c'est que vous voyez ce qu'ils voient dans leurs yeux.
Si les autres hommes voyaient ce que vous voyez et si vous voyiez ce qu'ils voient vous les reconnaîtriez instantanément comme si vous les aviez déjà vus et que vous aviez déjà vu ce qu'ils voient.
Si tous les hommes voyaient ce que chaque femme voit, tous les hommes auraient vu toutes les femmes qu'ils n'ont jamais rencontrées.
Si nous sommes tous reconnaissables à la vue de nos yeux c'est parce que nos yeux reflètent à travers eux le monde qu'ils voient et que chacun nous voyons du monde ce que l'autre ne voit pas.
Si je porte mon identité dans mes yeux c'est parce que je porte en eux le monde qu'ils voient, et que le monde qu'ils voient n'a jamais été vu par d'autres yeux.



Vous voyez chacun ce que les autres ne voient pas, c'est ainsi que vos yeux sont ce qui vous montre aux autres et vous rend reconnaissable à leurs yeux. Avec vos yeux vous n'êtes plus inconnus des autres, car vos yeux voient un monde que les autres n'ont jamais vu et qui fait l différence avec eux. Vos yeux s'ouvrent pour vous dévoiler à leurs yeux.
Nous n'avons pas de patrie. Nous sommes du monde que nous voyons et que personne n'a jamais vu. Nous voyons chacun une partie différente du monde qui, à nous tous, rend le monde tout entier visible. Nous n'avons pas de patrie, nous sommes du pays que nous voyons car les vraies frontières sont délimitées par ce que nos yeux voient. Nous sommes d'un pays inconnu des autres que les autres reconnaissent seulement à la vue de nos yeux. Comme si nos yeux émettaient une lumière si différente de voir ce qu'ils voient que nous ne pouvions pas rester inconnu une fois nos yeux vus.



Je qui vous différencie les uns des autres ce n'est pas la couleur de votre peau comme chez les animaux, c'est la couleur du monde que vous voyez et qui colore vos yeux d'un regard différent pour chacun de vous.
Si tu n'es reconnaissable que par un seul endroit de ton corps c'est parce que tu ne vois que par cet endroit sur ton corps.
L'homme ou la femme que tu ne peux pas toucher est beaucoup plus reconnaissable visuellement que l'homme ou la femme qui est proche de toi et que tu peux atteindre. Si tu es reconnaissable par tout ton corps aux hommes et aux femmes qui te sont proches c'est parce que tu touches par tout ton corps les hommes ou les femmes qui te sont proches. Si vous vous aimiez entre vous, vous pourriez vous reconnaître à n'importe quelle partie de votre corps.
Si les hommes sont plus reconnaissables à leurs yeux qu'à leurs mains c'est parce qu'ils sont plus vus que touchés, plus visibles que touchables.
Si les femmes étaient plus touchables que visibles elles seraient plus reconnaissables à leurs mains ou à leurs pieds ou à toutes autres parties de leur corps qu'à leurs yeux; comme si leurs yeux par où nous les reconnaissons portaient en eux un corps qui, quand il rencontrait d'autres yeux, s'enlaçait avec l'autre corps qui s'échappait de ces autres yeux. Comme si les yeux ne se voyaient pas mais se touchaient pour se reconnaître. Comme si les yeux s'accouplaient pour se rendre reconnaissables entre eux et faire naître la vue.
Si vous étiez du monde que vous touchez des mains et des pieds vous seriez aveugles et vous seriez tous du même monde. Vous seriez chacun avec la même nuit sous vos mains et sous vos pieds car il n'y a pas une infinité de nuits comme il y a une infinité de jours. Il y a une nuit infinie qui vous recouvre tous et qui vous fait touchables par tout votre corps. Une nuit infinie qui vous recouvre tous sans vous séparer les uns des autres et qui ne vous fait plus chacun vous-mêmes mais qui vous rassemble tous en une seule et même masse de vie aveugle.



Je ne peux pas être de ce monde là devant moi et au-dessous de moi, je ne suis pas né à cet endroit où mon corps s'est allongé et où mes pieds se sont posés et ont touché le sol pour la première fois. Je suis né là où mon corps s'est levé dans le jour pour voir le soleil, le soleil que je vois de partout sur la terre.
Si les animaux existent là où ils sont nés c'est parce qu'ils n'existent pas visibles. Ils n'existent que touchables parce qu'ils n'ont pas pour eux le soleil et sa lumière mais la terre, l'eau et l'air.
Nommer le lieu de ta naissance c'est nommer l'animal que tu es encore et non l'humain que tu serais dejà. Tu n'es pas né là où tu le dis, là où on te l'a dit, tu es né là où la lumière t'a éclairé pour la première fois; peut-être à tout autre endroit de ta naissance, peut-être il n'y a que quelques heures dans les yeux que tu viens de croiser devant toi.
La naissance des hommes n'a pas de lieu sur la terre ni de date dans le temps. Elle peut avoir lieu dans l'espace à des années-lumière du soleil qui éclaire le monde.



Si l'on nous reconnaît à la vue de nos yeux c'est parce que nos yeux se sont habillés d'une couleur différente pour chacun de nous, et inconnu jusqu'alors, pour pouvoir nous rendre visibles.
Mes yeux se sont colorés d'une couleur unique pour que je puisse moi-même exister.
Il suffit que l'on te regarde une fois dans les yeux pour que l'on te reconnaisse ensuite instantanément comme si quand on avait vu tes yeux on reconnaissait ton corps, et que la vision de tes yeux avait une fois pour toutes éclairé ton corps d'une lumière si différente que tu ne pouvais plus être confondu avec aucun autre être vivant sur la terre.

Nous sommes tous d'une planète inconnue.

Sources :
La Parole Vaine

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans TEXTES A LIRE
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11 août 2006 5 11 /08 /août /2006 07:23

Encore un texte magnifique de Khalil Gibran, exilé un jour de son Liban et qui n'y retourna que dans son cercueil. Nous avons du nous même nous exiler il y a plusieurs années et nous savons toute la souffrance ressentie lorsque l'on vit loin du pays que l'on aime...

 

Vous avez votre Liban, j'ai le mien

par Khalil Gibran

Vous avez votre Liban avec son dilemme. J'ai mon Liban avec sa beauté.

Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui y sévissent. J'ai mon Liban avec les rêves qui y vivent.

Vous avez votre Liban, acceptez-le. J'ai mon Liban et je n'accepte rien d'autre que l'abstrait absolu.

Votre Liban est un noeud politique que les années tentent de défaire. Mon Liban est fait de collines qui s'élèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azuré.

Votre Liban est un problème international tiraillé par les ombres de la nuit. Mon Liban est fait de vallées silencieuses et mystérieuses dont les versants recueillent le son des carillons et le frisson des ruisseaux.

Votre Liban est un champ clos où se débattent des hommes venus de l'Ouest et d'autres du Sud. Mon Liban est une prière ailée qui volette le matin, lorsque les bergers mènent leurs troupeaux au pâturage, et qui: s'envole le soir, quand les paysans reviennent de leurs champs et de leurs vignes.

Votre Liban est un gouvernement-pieuvre à nombreux tentacules. Mon Liban est un mont quiet et révéré, assis entre mers et plaines, tel un poète à mi-chemin entre Création et Eternité.

Votre Liban est une ruse qu'ourdit le renard lorsqu'il rencontre l'hyène et que celle-ci trame contre le loup. Mon Liban est fait de souvenirs qui me renvoient les fredons des nymphettes dans les nuits de pleine lune, et les chansons des fillettes entre l'aire de battage et le pressoir à vin.

Votre Liban est un homme qui paie tribut et un autre qui le perçoit. Mon Liban est un seul homme, la tête appuyée sur le bras, se prélassant à l'ombre du Cèdre, oublieux de tout, hormis de Dieu et de la lumière du soleil.

Votre Liban est un échiquier entre un chef religieux et un chef militaire. Mon Liban est un temple que je visite dans mon esprit, lorsque mon regard se lasse du visage de cette civilisation qui marche sur des roues.

Votre Liban vit de navires et de commerce. Mon Liban est une pensée lointaine, un désir ardent et une noble parole que susurre la terre à l'oreille de l'univers.

Votre Liban est fait de commis, d'ouvriers et de directeurs. Mon Liban est la vaillance de la jeunesse, la force de l'âge et la sagesse du vieillard.

Votre Liban est fait de délégations et de comités. Mon Liban est fait de veillées d'hiver choyées par le feu de l'âtre, drapées par la majesté des tempêtes et brodées par la pureté des neiges.

Votre Liban est un pays de communautés et de partis. Mon Liban est fait de garçons qui gravissent les rochers et courent avec les ruisseaux.

Votre Liban est un pays de discours et de disputes. Mon Liban est gazouillement de merles, frissonnement de chênes et de peupliers. Il est écho de flûtes dans les grottes et les cavernes.

Votre Liban n'est qu'une fourberie qui se masque d'érudition empruntée, une tartuferie qui se farde de maniérisme et de simagrées. Mon Liban est une vérité simple et nue; comme elle se mire dans le bassin d'une fontaine, elle ne voit que son visage serein et épanoui.

Votre Liban est fait de lois et de clauses sur du papier, de traités et de pactes dans des registres. Mon Liban est un savoir inné, mais inconscient, une science infuse dans les mystères de la vie, et un désir éveillé qui effleure les pans de l'invisible, tout en croyant rêver.

Votre Liban est un vieillard qui, se tenant la barbe et fronçant les sourcils, ne pense qu'à lui-même. Mon Liban est un jeune homme qui se dresse telle une forteresse, sourit à l'instar d'une aurore et ressent autrui comme son être intime.

Votre Liban se détache tantôt de la Syrie, tantôt s'y rattache; il ruse des deux côtés pour aboutir dans l'entredeux. Mon Liban ne se détache ni ne se rattache, et ne connaît ni conquête ni défaite.

Vous avez votre Liban, j'ai le mien.

A vous votre Liban et ses enfants, à moi mon Liban et ses enfants. Et qui sont les enfants de votre Liban ?

Dessillez donc vos yeux pour que je vous montre la réalité de ces enfants.

Ce sont ceux qui ont vu leur âme naître dans des hôpitaux occidentaux. Ce sont ceux qui ont vu leur esprit se réveiller dans les bras d'un cupide qui feint la munificence.

Ce sont ces verges moelleuses qui fléchissent çà et là sans le vouloir, et qui tressaillent matin et soir sans le savoir. Ils sont ce navire qui, sans voile ni gouvernail, tente d'affronter une mer en furie alors que son capitaine est l'indécision et son havre n'est autre qu'une caverne d'ogres.

Et toute capitale européenne n'aurait-elle pas été une caverne d'ogres ? Ils sont forts et éloquents, entre eux. Mais ils sont impuissants et muets face aux Européens. Ils sont libéraux, réformateurs et fougueux, dans leurs chaires et leurs journaux. Mais ils sont dociles et arriérés devant les Occidentaux.

Ce sont eux qui coassent comme des grenouilles en se vantant de s'être esquivés de leur antique et tyrannique ennemi alors que celui-ci demeure enfoui dans leur chair.

Ce sont ceux qui marchent dans un cortège funèbre en chantant et en dansant, et s'ils croisent une procession nuptiale, leur chant deviendra lamentation et leur danse, coulpe. Ce sont ceux qui ignorent la famine sauf si elle ronge leurs poches. Et s'ils rencontrent celui dont l'esprit est affamé, ils le railleront et l'éviteront en le traitant d'une ombre errante dans le monde des ombres. Ils sont ces esclaves dont les chaînes rouillées sont devenues brillantes avec le temps et ils croient qu'ils ont été réellement affranchis. Voilà ce que sont les enfants de votre Liban ! Qui d'entre eux représenterait la force des rocs du Liban, la noblesse de ses hauteurs, le cristal de ses eaux ou la fragrance de son air ? Lequel d'entre eux pourrait dire : " Quand je mourrai, j'aurai laissé ma patrie légèrement mieux que ce queue était à ma naissance ?" Est-il un seul parmi eux qui oserait dire : " Certes, ma vie était une goutte de sang dans les veines du Liban, une larme dans ses prunelles, ou un sourire sur ses lèvres ?"

Voilà ce que sont les enfants de votre Liban !

Combien grands sont-ils à vos yeux, et infimes sous mes yeux. Arrêtez-vous un instant et ouvrez grands les yeux pour que je vous dévoile la réalité des enfants de mon Liban.

Ils sont ces laboureurs qui transforment les terres arides en jardins et vergers.

Ils sont ces bergers qui mènent leurs troupeaux d'une vallée à l'autre afin qu'ils s'engraissent et se multiplient en chair et en laine pour garnir votre couvert et couvrir votre corps.

Ils sont ces vignerons qui pressent le raisin pour en faire le vin et en tirer le raisiné. Ils sont ces pères qui veillent sur les mûriers et ces mères qui filent la soie.

Ils sont ces hommes qui récoltent le blé, et dont les épouses en ramassent les brassées. Ils sont ces potiers et ces tisserands, ces maçons et ces fondeurs de cloches.

Ils sont ces poètes qui versent leur âme dans de nouvelles coupes, ces poètes innés qui chantent des complaintes et des romances levantines. Ce sont eux qui quittent le Liban démunis, ils n'ont que de la fougue dans le coeur et de la force dans les bras. Et quand ils y reviennent, leurs mains sont inondées des richesses de la terre et leur front ceint de lauriers. Ils sont vainqueurs où qu'ils s'installent, et charmeurs où qu'ils se trouvent.

Ce sont ceux qui naissent dans des chaumières et qui meurent dans les palais du savoir. Voilà les enfants de mon Liban. Ils sont ces flambeaux qui défient le vent et ce sel qui désarme le temps.

Ce sont ceux qui avancent d'un pas ferme vers la vérité, la beauté et la plénitude. Que pourra-t-il bien rester de votre Liban et de ses enfants à la fin de ce siècle ? Dites-moi, que léguerez-vous à cet avenir sinon des belliqueux, des fabulants et des ratés ? Espérez-vous que le temps garde en mémoire les traces de vos louvoiements sournois, de vos duperies et de vos supercheries ?

Croyez-vous que l'éther engrange les ombres de la mort et les haleines fétides des tombes ?Caressez-vous toujours cette illusion qui prétend que la vie couvre son corps nu de haillons ? Je vous le dis, et la vérité m'est témoin. Le moindre semis d'olivier que plante le villageois au pied du Mont-Liban survivra à tous vos actes et vos exploits. Et le soc de la charrue tiré par les boeufs sur les versants du Liban est plus noble et plus digne que vos rêves et vos ambitions réunis. Je vous le dis, et la conscience de l'univers m'écoute. La chanson de la fillette, qui cueille des fleurs dans les vallées du Liban, vivra plus longtemps que les propos du plus puissant et du plus éminent verbeux parmi vous. Je vous le dis, vous ne valez rien. Et si vous le saviez, mon dégoût pour vous se transformerait en pitié et tendresse. Mais vous n'en savez rien. Vous avez votre Liban, j'ai le mien.

Vous avez votre Liban et ses enfants, alors contentez-vous-en. Ah, si vous parvenez à vous convaincre de cet amas de bulles vides... Quant à moi, je suis convaincu de mon Liban et de ses enfants, et dans ma conviction règnent fraîcheur, silence et quiétude.

Posté par Adriana Evangelizt

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11 août 2006 5 11 /08 /août /2006 06:54

A l'heure où le Liban est massacré par la horde barbare pour les exigences géo-politiques de l'impérialisme et du sionisme nous posons un premier texte de Khalil Gibran qui fut un jour banni de son Liban natal par les instances religieuses de tous poils qui régnaient sur le pays. Son premier livre "Les Esprits rebelles" fut brûlé sur la place publique par les autorités turques et il fut condamné pour hérésie par l'évêque maronite. C'est connu et reconnu "Nul n'est prophète en son pays" comme le disait Ieschoua -qui savait de quoi Il parlait- et tous les gens Eclairés ou Illuminés par leur Voie intérieure sont un jour crucifiés aux intérêts de la Nation. Khalil Gibran n'avait fait que "décoder", en quelque sorte, les paroles du Galiléen. Quand on lit "Le Prophète", "Les ailes brisées" ou "La mort du prophète", on comprend bien toute la symbolique de son message. Pour appliquer la Loi à la lettre, il ne suffit pas d'y avoir le nez plongé dedans à longueur de journée, encore faut-il L'appliquer... "Aime ton prochain comme toi-même" étant la première maxime... mais par ces temps obscurs, les serviteurs de l'Ombre n'ont de cesse que de semer la discorde entre les divers courants religieux et leurs émules. Nous avions déjà posé divers texte de Khalil ICI...

Que la Paix et la Lumière s'abattent sur le Liban pour y déverser la Vie qui Elève comme les bombes sionistes y pleuvent sèmant la destruction et la Mort.

 

LA  NATION

par Khalil Gibran

 

Malheur à la nation qui brandit mille et une croyances, mais qui ignore la foi.

Malheur à la nation qui se vêt d'une toge point tissée de ses mains, qui se nourrit d'un pain point pétri de ces mêmes mains, et qui se grise d'un vin point tiré de ses raisins.

Malheur à la nation qui acclame son tyran comme un héros, et qui estime bienfaisant son conquérant de pacotille.

Malheur à la nation qui méprise les rêves de ses ambitions, et qui se soumet à leur éveil. Malheur à la nation qui n'élève la voix que dans ses funérailles, qui ne se glorifie que parmi ses ruines, et qui ne se révolte qu'entre le glaive et le billot.

Malheur à la nation dont le politicien est mi-renard et mi-pie, le philosophe un jongleur de mots, et l'artiste un maître en rafistolage et en contrefaçon.

Malheur à la nation qui accueille son nouveau souverain en fanfare pour le renvoyer plus tard sous les huées et en acclamer un autre aux mêmes sons de trompettes.

Malheur à la nation où les sages sont rendus muets par l'âge tandis que les hommes vigoureux sont encore au berceau. Malheur à la nation divisée dont chaque parcelle revendique le nom de nation.

 

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8 août 2006 2 08 /08 /août /2006 20:17

Un vision philosophique de la situation planétaire et de la régression humaine par rapport à deux Ordres... comprendront les plus "Eclairés"...

La horde sauvage qui surgit de la nuit des temps !!!

par Candide Voltaire

 Comment nos ancêtres de la nuit des temps s'y étaient-il pris pour déserter de l'enceinte close du Zoo primordial au sein duquel l'espèce humaine avait vu le jour ? Comment cette désertion avait-elle été introduite ?! Les différents groupements constitutifs du genre humain se trouvent -ils aujourd'hui à la même « distance » de ce point de départ qui est le Zoo primordial ?!Et a quelle aune cette distance se mesure- t-elle ?! Ce que l'on peut affirmer sans risque d'erreur, c'est que cette désertion du Zoo primordial est le fait du pouvoir cérébral humain et, donc, de la puissance de son esprit. Mais étant donné le pitoyable bilan du siècle dernier et les prémices : sanguinaires par lesquelles le nouveau siècle s'annonce, s'interroger sur la valeur du comportement humain, caractéristique de la physiologie cérébrale de cette espèce, s'impose.
   
Comment en effet peut-on expliquer le fait que la perversion du comportement humain puisse l'emporter sur sa rectitude par une « longueur géologique » ?

!N'assistons-nous pas à cette aube du 21éme siècle aux activités sauvages de la barbarie d'un autre temps ?!! A quelle distance se trouve donc cette barbarie sauvage du Zoo natal ?!

Il est donc clair que la « distance » qui sépare du Zoo primitif se mesure à l'aune des « révolutions mentales successives »qui marquent le degré de « ruptures » épistémologiques avec le comportement animal prévalant au sein du Zoo. 

 Or il est aujourd'hui acquis que depuis 1905 un mouvement régressif est universellement décrété par deux idéologies véhiculaires : le relativisme et le pragmatisme par lesquelles une alliance se trouve indissociablement convenue entre deux terrifiant ordres : L'Ordre sioniste et l'Ordre capitaliste conservateur réunis par les même intérêts.  


 Ces deux Ordres sont tous les deux animés par le besoin irréversible de déposséder l'autre de ses biens bien matériels et intellectuels. Il  se trouve que pour y parvenir il faut non seulement s'armer démesurément, mais il faut aussi désarmer totalement l'autre. Il faut non seulement se former et s'informer, mais il faut aussi déformer et désinformer l'autre. Il faut non seulement se concentrer et se ramasser, mais il faut aussi disperser l'autre et l'empêcher de se concentrer.


Une chasse aux sorcières contre l'idée même de vérité avait été déclanchée par ces deux ordres. Depuis un siècle ces deux Ordres se sont employés à faire écrouler les certitudes rationnellement acquises. On s'est inlassablement employé à l'occultation des théories scientifiques productives en leur substituant des pseudo-théories irrationnelles et tout-a-fait contre productives (Psychanalyse, Relativité, Science de la complexité, Chaos constructif, Science totale (Supercordes), Télépathie, Mémoire de l'eau …)
 Ceci a bien entendu nécessite la mobilisation d'une Armada d'imposteurs, de media- menteurs, de confusionnistes et de désinformateurs.
 Résultats : ces deux ordres avaient cru détenir dans le secret la vérité ultime. Mais après avoir retiré de tous les marchés et de toutes les académies , tous les concepts productifs et pertinents que la raison humaine avait forgé avec patience depuis plusieurs milliers d'années en leur substituant des concepts bidons prêt-à-porter et prêt-à-penser , le terrible verdict  tombe : Ce que l'Ordre sioniste et l'Ordre conservateur tiennent dans le secret  pour ultime vérité est en réalité une utopie qui ne fait que les remettre proprement dans leur milieu naturel : Le Zoo primitif natal !!! 
  

Sources : Café philo

Posté par Adriana Evangelizt

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13 mai 2006 6 13 /05 /mai /2006 17:26

Je ne suis pas d'accord avec certains points de vue de Jean Lechaczinsky mais un texte à lire pour la "soumission" et la "repentance"... et pour la Rebelle insoumise que je suis, ces mots n'ont jamais fait partie ni de mon vocabulaire ni de ma vie. Ce qui me valut, bien sûr, de nombreux avatars dans une sociéré balisée par des codes moraux astreignants, des lois parfois stupides ou même iniques et des commandements édictés par ceux-là même qui nous élèvent et pensent posséder la science infuse. Le Rebelle finalement n'obéit qu'à son Âme et à sa conscience...

LE JOUG DE LA REPENTANCE


par Jean LECHACZINSKY

 

 

Ce texte, " coup de gueule ", extrait d’une réflexion approfondie de Jean Lechaczinsky  correspond à une facette souvent négligée des comportements internationaux.

Mea culpa, mea maxima culpa … C'est ma faute, c'est ma très grande faute… Respectable et purificatrice contrition ou acte d'allégeance, de soumission à l'autorité à laquelle cette culpabilité est déclarée ?

Coupable, on l’est toujours par rapport à un système de valeur dont quelqu'un est le dépositaire. Le procédé est vieux comme le monde, le fautif, le coupable qui avoue ses fautes, ses turpitudes, devient presque automatiquement un soumis, un dominé. Les états, les églises, les institutions ont compris cela depuis longtemps et en on fait un remarquable outil de management, de subordination, d'obéissance à l'autorité.

La culpabilité individuelle ressortit à l'artisanat alors que dans la culpabilité collective d'une communauté, on peut industrialiser le processus et nous voilà arrivé au concept de la repentance. Des millions de coupables à la fois, voilà de la productivité.

La systématisation, la mode diront certains de l'exigence de repentance qui fait florès depuis quelque temps n'est pas innocente.
La systématisation, la mode diront certains de qui fait florès depuis quelque temps

Et si, ce qui apparaît comme un désir de moralisation, n'était en fait qu'une manipulation ?

Dans notre monde où les idéologies se sont effondrées il faut bien revenir aux fondamentaux pour forger de nouveaux outils de domination, de pouvoir. Si tant est que l'exercice du pouvoir et la domination soit le propre de l'homme ce grand prédateur qui n'a de cesse dans ses actes quotidiens que de dominer, la nature comme ses semblables.
Repentance et communautarisme voilà les deux procédés par lesquels en l'absence d'idéologie crédible,
tous les révolutionnaires espèrent à l'heure actuelle battre en brèche le réformisme trop lent et timoré à leur goût : le communautarisme pour briser le consensus sociétal comme l'a analysé Gabriel Macé-Scaron dans son essai "La tentation communautaire", et la repentance, pour dominer les communautés provenant de l'éclatement de la société.

Dans les démocraties, la repentance se substitue à la force comme, outil de domination, de conquête du pouvoir.



SOUMISSION A L'AUTORITE :
Le ressort caché de la repentance



Comme toutes les espèces animales, l'espèce humaine a des caractéristiques spécifiques. Notre cerveau reptilien induit chez nous des comportements spontanés, inscrits dans nos gènes, diront certains.
Il est commun d'étudier ces comportements chez les animaux comme l'instinct de meute, celui de la dominance chez les chiens ou les loups.
Plus rare sont les études, les observations concernant l'homme et ses comportements sociaux naturels ou "inscrits dans les gènes".
Une équipe de chercheurs de l'université de Yale s'était posé la question de la soumission ou de l'obéissance à une autorité. Dirigée par Stanley Milgram, elle a procédé à une recherche très importante sur le sujet, au cours d'une période allant de 1950 à 1963.
La question qui se posait à l'époque était celle du phénomène du nazisme.
Nous sortions de la seconde guerre mondiale, et les milieux de chercheurs en psychologie sociale s’interrogeaient sur la participation du peuple germanique à une œuvre de destruction totalitaire commandité par un parti ou un dictateur.

L'édifice social a comme élément fondamental, comme ciment, l'obéissance.Un individu dans une société ne peut réagir aux exigences d'autrui que par la soumission ou la révolte.
Toute une série de protocoles ont été déroulés pour étudier l'obéissance en faisant donner des ordres à un sujet étudié, par un autre sujet appelé moniteur. Par une série d’injonctions, le moniteur infligeait sur ordre, des souffrances à un élève sans défense. Les scientifiques notaient le moment ou il y aurait soumission ou révolte du moniteur. Le recrutement s'était fait en prétextant une étude sur la mémoire. Les participants étaient recrutés par annonce moyennant une rétribution de 4 $ pour une heure de travail.
L'échantillon choisi représentait les 300 000 habitants de la ville de New Haven dont l'âge était compris entre 20 et 50 ans. L'expérimentateur et l'élève faisaient partie du personnel de l'université. Le sujet naïf étudié ou moniteur était censé étudier ou tout au moins c'est ce que l'on lui avait proposé : l'influence de la punition sur les facultés d'apprentissage.
Pour cela il disposait d’un appareil infligeant des décharges électriques dont l'amplitude  variait de 15 volts à 450 volts à un élève pour chaque erreur que celui-ci commettait dans des exercices d'association de mots.
Un tirage au sort truqué affectait le rôle de moniteur au sujet naïf ;  l'élève était un comédien ne recevant aucun choc, avec des réactions définies par avance, jusqu'à la simulation de l'évanouissement. Différents protocoles de l'expérimentation faisaient varier les paramètres de la situation étudiée : comme la proximité de l'élève par rapport au moniteur, l'état de santé de l'élève, les conditions extérieures de l'expérimentation et surtout  le niveau des décharges à appliquer à l'élève.
Résultat remarquable et tout à fait étonnant : le  pourcentage d'obéissance fut de 67% pour une décharge de 250 volts. Si elle en a reçu l’ordre d’une autorité reconnue, 67% de la population, serait capable d’infliger sans sourciller une décharge de 250 volts à un sujet défaillant.
L'équipe de Stanley Milgram a tiré des conclusions de cette expérimentation et essayé de répondre à la question fondamentale que pose ces expériences : Pourquoi l'homme est-il si obéissant ? Les réponses proposées sont diverses.
Une première explication présente la hiérarchie comme facteur de survie. Dans la meute préhominienne, dans le clan préhistorique, les hommes qui ont survécu sont ceux qui ont été capables d'obéir à un chef qui a permis de rendre plus efficace la chasse qui devait se faire en groupe pour être productive. La sélection naturelle a donné des individus ayant une potentialité d'obéissance.
D'un autre côté, des êtres autonomes ne fonctionnent dans une organisation complexe que si un facteur inhibiteur les empêche d'exprimer leurs pulsions agressives ou destructrices.
Pour agir en groupe, non indépendamment, il faut laisser le contrôle à un agent coordonnateur, l'individu est modifié.
Enfin une autre explication considère qu'un individu entrant dans un système d'autorité ne se voit plus comme l'auteur de ses actes, mais plutôt, comme l'agent exécutif des volontés d'autrui. C'est le fameux coupable, responsable, responsable mais pas coupable.
Plus près de nous un film d'Henri Verneuil avec Yves Montand, "I comme Icare" a repris une grande partie du livre que Stanley Milgram a écrit sur ses expériences et qui a été publié sous le titre  "Soumission à l'autorité".

L'homme se soumet, obéit, s’il est en présence d’ une autorité incontestée.
Cette autorité naturelle ou fabriquée peut être celle de la blouse blanche de l'expert ;  mais l'autorité  peut être aussi celle du détenteur du système de valeur, du dépositaire des tables de la loi.
Cela va du Président de la République en passant par le juge, jusqu'à l'organisateur d'une réunion. La culpabilité se référant toujours à un système de loi ou de valeur, il suffit dans la majorité des cas, d'en être le détenteur ou le dépositaire pour que le coupable se soumette.  La repentance généralisant le phénomène de la culpabilité est un outil de massification de la culpabilité donc de soumission  à l'autorité.
De là à généraliser le phénomène de repentance pour mieux exercer le phénomène d'autorité, il n'y a qu'un pas franchi par beaucoup.


REPENTANCE, RELIGION ET MANAGEMENT


L'église a depuis très longtemps utilisé le principe de la culpabilité et de la repentance pour soumettre, diriger les fidèles. Le pêché originel. l'humanité responsable de la faute du premier homme. le paradis perdu, les malheurs du monde, sont imputés à l’humanité, à cause d'Adam et Eve. La confession est une " invention géniale". On s’accuse et Dieu pardonne. Le pécheur n’a plus qu’à se soumettre à Dieu et à son représentant.
L’invention est renouvelable au gré de la piété des fidèles. Le processus est continu car la notion de péché, de fautes, donc de culpabilité repose sur des tendances naturelles  de l'espèce humaine :  agressivité, colère, envie, sexe, etc..
Le monde de l'entreprise a su récupérer le procédé, l'appliquer à sa propre finalité. C'est le principe même de l'évaluation professionnelle.
Une fois par an ou plus, si besoin, une réunion formelle rassemble dans un entretien d'évaluation le manager et son subordonné. Au cours de ce face à face,  le but  apparent du jeu est de faire admettre au subordonné les imperfections, les défauts, les fautes qu'il a commises dans l'exécution des tâches qui lui on été confiées. Une appréciation, une note est attribuée quant aux performances de l'intéressé qui doit donner son accord sur ce jugement. C’est tout  le système hiérarchique qui est ainsi renforcé.

L’Histoire demeure porteuse de mémoire sujette à servir d’instrument de repentance comme le fut la collaboration de l’Etat Français avec les nazis et la vague d’anti sémitisme qui s’en est suivi et  dont la responsabilité est retombée sur les républiques qui en ont assumé l’héritage. Il en va de même pour la colonisation, la guerre d’Algérie et les problèmes d’éthique collective que peuvent poser des méthodes comme la torture à des institutions nationales comme l’armée. Pourquoi vouloir faire de tout le peuple français des repentis, et les soumettre coupables, à une domination, une autorité, par définition lavée de toutes fautes car dénonciatrice.
Il faut continuer de dénoncer la barbarie, la veulerie, la collaboration,  mais  arrêter  de se  servir des avatars de l’histoire   pour manipuler  une  population qui n'en peut mais !


REPENTANCE ET ECOLOGIE

Les mouvements écologistes ont très bien utilisé le processus qui est toujours le même. Tout d'abord on induit une culpabilité, puis on regroupe les coupables dans une communauté de pensée, dans laquelle on induit une repentance.
Car il faut bien que cette culpabilité soit pérennisée et globalisée.
Le mouvement écologiste se présente à la base comme un mouvement de défenseurs de la nature, de rousseauistes, c'est en fait un mouvement de conservateurs comme le décrit très bien Luc Ferry dans un essai, "le nouvel ordre économique", un mouvement de ralentisseur des partisans du progrès à toute vitesse.
L'homme serait coupable au fond d'essayer de maîtriser la nature, coupable de perturber l'équilibre naturel dans sa dérive actuelle. Le mouvement écologiste en arrive même à lutter contre des périls qui n'existent pas encore, avec le célèbre principe de précaution, principe qui, si il était appliqué, inhiberait tout progrès, toute évolution.
C'est ainsi que les anti-mondialisation s'en prennent aux instances, aux organes qui essayent de réguler la mondialisation pour éviter les excès et la domination sans partage du plus fort sur le plus faible dans un monde qui ne serait soumis à aucune règle. L'exemple le plus caractéristique est celui des OGM, comme l'a décrit Guy Sorman dans un récent livre, "les ennemis du progrès". Car enfin rien n'a encore démontré la nocivité réelle des OGM,  maïs ou tomate mis sur le marché après de nombreux tests.
Le seul contre-exemple toujours cité est celui de papillons américains migrateurs qui seraient sensibles aux OGM et en mourraient. C'est l'exemple même d'une désinformation ; il s'agit d'une expérience en laboratoire dont l'auteur lui-même ne reconnaît pas les conclusions qui en ont été tirées.
Et quand bien même il y eût un danger. Le problème à résoudre pour l'agriculture de notre siècle n’est-il pas celui de devenir suffisamment productive pour nourrir les habitants de la planète ?

Nous sommes arrivés aux limites extrêmes de la Révolution Verte caractérisée par les hybrides, les pesticides et les engrais.
La course aux pesticides pour contrecarrer les  générations résistantes de prédateurs  induit une pollution insupportable et dangereuse pour la planète. Jusqu'à preuve du contraire, les OGM permettent d'arrêter cette course funeste vers la destruction de la nature. Ils permettent aussi de continuer à nourrir les affamés dans le monde.
Par principe la lutte contre  les OGM est une préoccupation de pays riches. Placés devant le problème de la faim et du développement,  l’ Inde, comme la Chine et les pays africains n'ont pas les réticences de nos élites intellectuelles ou politiques. On se sert des OGM pour lutter contre les multi nationales, le capitalisme, les grands coupables à éradiquer plutôt que la faim et la misère.
Et qu'on ne parle pas de manipulation de la nature !  Depuis qu'il existe, l'  homme a toujours manipulé la nature. Il n'y a plus rien de commun entre le blé que nous produisons actuellement et l'herbe sauvage qui a donné naissance aux différents hybrides que l'homme a domestiqués depuis des millénaires. Rien à voir non plus pour le maïs avec la plante originelle. Quant aux animaux, la vache, le mouton, le cheval, le chien, ils ne ressemblent en rien aux animaux sauvages qui sont à l'origine de ces espèces. Maîtriser la nature c'est le propre je crois de l'homme ; comment pourrait-il en être coupable ?

REPENTANCE ET NUCLEAIRE

Je suis, vous êtes responsable, coupable des morts d'Hiroshima, de Nagasaki et de Tchernobyl. Vous devez vous repentir de cela et décider l'éradication du nucléaire, de cette terre. Pour le remplacer par quoi ? On ne sait pas… Le soleil, le vent ! Les solutions proposées ne sont pas disponibles et hors de proportion avec les besoins, qu'à cela ne tienne…
Peu importe les études, les statistiques,  l'opinion du monde scientifique, comme le souligne Georges Charpak dans "Feux follets et champignons nucléaires". Le principe de précaution  et le respect des générations futures, obligent l'humanité à devenir anti-nucléaire.
Ce même respect des générations futures n'empêche pas d'être partisan de l'utilisation des énergies fossiles ; il faut bien fournir  les quantités d'énergie réclamées. Cela n'est pas un problème ; les réserves de charbon quasiment épuisées, on exploite celles de gaz et de pétrole sans que le sort des générations futures ne mobilise les bonnes consciences nucléaires. Quant à la dangerosité !
L'auteur a vécu toute sa jeunesse dans un coron minier où se sont étouffés des milliers de mineurs qui décédaient vers 45 ans de silicose: maladie professionnelle provoquée par les poussières de silices inhalées en extrayant le charbon. Vers la fin des années 50, début des années 60, le "palmarès" des décès en France de silicose était annuellement de 2000 à 2500.  En 1945, après la seconde guerre mondiale, les thuriféraires de la bataille de charbon, les mêmes qui prônent l'anti-nucléaire, ne se sont pas embarrassés de préjugés, ni de principes de précaution. Si, la seule précaution prise était de faire plutôt descendre dans les mines des immigrants que des autochtones.

En dehors des accidents de Tchernobyl, qui est plus un accident du régime soviétique que celui de l'industrie nucléaire, il est certain qu'on ne peut comparer le nombre de morts du nucléaire à celui de l'extraction du charbon. La position a priori antinucléaire ne peut s'expliquer rationnellement, sans cet arrière pensée de domination, par la création d’une culpabilité repentance.


REPENTANCE COMME SUBSTITUT D'IDEOLOGIE

Les idéologies qui s'étaient bipolarisées en Collectivisme et Libéralisme pour faire court, se sont effondrées avec le mur de Berlin et l'implosion du système politique des pays de l'Est.
Le vide créé par cette implosion fut tellement sidéral que le philosophe américain Fukuyama osa parler de la "fin de l'histoire". Dans la sphère idéologique, la confrontation collectivisme  libéralisme disparaissait comme l’affrontement planification contre loi du marché dans la sphère économique.  
Pour retrouver des schémas rationnels de domination, de pouvoir, il a fallu rechercher des substituts : Désormais on possède  le pouvoir, non pas parce que  on est le dépositaire d'une orthodoxie idéologique, mais parce qu’on s’est érigé en censeur d'une faute, si possible collective, de la communauté que l’on veut dominer.
Pour ce qui est de la France d’avant 1789, le problème était simple : l'essence du pouvoir du roi était de nature divine. La légitimité du pouvoir s'est posé avec la république. Le pouvoir au nom du peuple certes mais pour quoi faire ? La primauté du collectif, de la régénération d'un homme nouveau conforme à l'idéal que s'en faisait certains penseurs contre une vue plus libérale, plus pragmatique, tel a été le débat de plus d'un siècle. Des avatars divers et variés ont conduit le pays des dérives totalitaires de la Terreur, à l'Empire, au retour à la Monarchie en passant par divers épisodes républicains.


Le monde entier a été agité par la recherche d'une idéologie de gouvernance politique des sociétés. De 1917 à 1989,  le 20ème siècle a vu le paysage idéologique se "simplifier" et se "stabiliser" en une alternative :

Le régime communiste avec la primauté du collectif pour faire un homme nouveau avec comme objectif une société idéale d'égalité sans domination économique de classe. Une économie planifiée pour fournir " à chacun selon ses besoins". Le pouvoir était alors détenu par les gardiens du " dogme" , ceux qui avaient défini la société idéale.  Ceux qui étaient chargés de prévenir toutes les dérives, car il n'y avait qu'une vérité, celle du parti : tous ceux qui s'y opposaient, qui critiquaient, devenaient des ennemis, des parasites à éliminer ou à rééduquer.

D'un autre côté une vue que l'on  qualifiera de libérale, pragmatique de la société et des hommes.
Une politique de "laisser faire" et de régulation des pouvoirs par des contre-pouvoirs. La société idéale n'existe pas. Les hommes sont ce qu'ils sont. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent à condition que leur liberté s'arrête où commence celle des autres. Une économie libérale où le marché régule les flux sans planification. Ce système libéral, par essence sans idéologie,  ne peut donc dans ce cadre là, se référer à la conformité à une idéologie comme source de pouvoir. Le système communiste a implosé du fait de ses contradictions, de ses dérives totalitaires, de sa faillite économique.
Par nature, le système libéral, laisse démunis  les quémandeurs d’une source de pouvoir. En démocratie, il faut trouver autre chose que l'idéologie pour légitimer l'exercice du pouvoir.
La repentance est une des pistes explorées pour cette légitimation.


La Tentation Nihiliste


A partir d'un ensemble, par essence, divers, fabriquer des sous ensembles en mettant l'accent sur les différences des composantes de ces diverses sous catégories.
Combattre
la diversité et sublimer la différence. Fabriquer par ces sous ensembles des communautés historiques, ethniques, sociales, linguistiques au choix …
Faire en sorte
que ces différences tout en soudant les communautés, les opposent entre elles.
Brandir
un slogan fédérateur indiscutable, tel que liberté, droit des peuples à disposer d'eux même, a bas les riches, vive les pauvres etc… Dans les diverses communautés, créer un désir d'exclusion des autres par la sublimation des caractères propres à cette communauté.

Dans un deuxième temps, ou en même temps,
pour dominer ces diverses communautés qui n'ont plus rien en commun entre elles (c'est le vieux précepte de diviser pour régner)  créer un sentiment de culpabilité par rapport à des valeurs dont on se prétend implicitement le dépositaire.
Enfin créer une psychose, un désir profond de se purifier par rapport à des fautes passées ou présentes, des manquements culturels et historiques.


La repentance ainsi institutionnalisée, la frappe de coulpe généralisée, l’initiateur du mouvement devient le chef des coupables repentis. Le processus doit être continu, il y a toujours dans le passé des actes qui ne sont pas conforme aux réalités, aux valeurs du présent.  Puisque l'idéologie, la lutte des classes ne marche plus, en avant pour une repentance collective, institutionnelle. Ce mouvement ne repose pas comme le marxisme sur une idéologie, une théorie a priori  de la société à laquelle on va s'efforcer de faire coller les réalités des sociétés humaines. Non c'est plus tôt le fait d' esprits révolutionnaires à qui la société actuelle ne convient pas, par rapport à des valeurs abstraites, utopiques, absolues, mais assez vagues. Ils ne savent pas exactement ce qu'ils veulent ; en revanche, à la manière des maoïstes, gauchistes ou anarchistes, ils ont pour objectif de saper l'existant, de le faire exploser en comptant sur leur action pour reconstruire une société idéale à partir du chaos.

C'est ce que André Glucksman dans son essai "Dostoievski à Manhattan". qualifie de tentation nihiliste.

Jean Lechaczinsky

. Outre une formation scientifique dans une école d'ingénieurs, Jean Lechaczinsky, industriel, membre de notre conseil éditorial,  a acquis une formation en sciences humaines. Il est titulaire d’ un Diplôme d'Etudes Approfondies (DEA)  de "Dynamique des organisations".
 
Sources : GEOPOLITIS
 
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13 mai 2006 6 13 /05 /mai /2006 15:52

Un  texte qui pousse à la réflexion et incite à une autre vision... très intéressant...

 

La Quête de l'Humanité: Entre Juridique et Mystique

Réflexion sur la Cité Terrestre

par René-Jean Dupuy

 

Perçue comme un argument dans une lutte pour un développement inaccessible, comme un enjeu du conflit mondial, comme un malentendu générateur du babélisme, la Cité terrestre atteint le seuil du désespoir.

Pour la première fois, la suite de ses échecs conduit l'humanité à s'interroger sur ses chances de survie. Comment échappera-t-elle à l'épreuve fatale vers laquelle elle semble courir ? Par sa science et la technologie qu'elle n'a pas su jusqu'ici, vouer à la justice et à la paix ? Le chaos restera-t-il le dernier mot de l'enclos ? Ou la lucidité fera-t-elle surgir des profondeurs où elle gît, une générosité qui parfois émerge dans l'histoire et transfigure alors un décor affligeant ?


L'imagination créatrice


L'ampleur des changements intervenus en un siècle qui a suscité autant de créations que de ruines, ne facilite pas la prospective. Cependant, sans gambader allègrement sur les crêtes du devenir, on peut, compte tenu des mutations déjà entamées, tenter certaines anticipations. Il semble que le déclin de l'État se poursuivra. Les avantages que les multinationales tirent d'une structure autrement fluide inspireront d'autres formules dans des domaines divers. Les internationales du terrorisme ont mis fin au monopole de la violence du pouvoir d'Etat. Des entités nouvelles regrouperont plus qu'aujourd'hui les hommes de nationalités diverses pour des finalités multiples. Les associations internationales de chercheurs, de savants, de créateurs, d'artistes, de femmes et d'hommes engagés dans des actions humanitaires, iront se multipliant.


Exerçant des pressions sur les gouvernements, encore que le droit international ne leur reconnaisse aucun pouvoir, elles puisent dans l'opinion publique leur autorité.


Elles devraient se développer d'autant mieux que l'âge informatique va multiplier des moyens de communication de plus en plus faciles. Les lourds appareils étatiques, installés sur le modèle des vastes entreprises concentrées et rigides de l'ère industrielle, pourront-ils contrôler ou rompre tous les réseaux que tissera l'intelligence, naturelle ou artificielle ?


On a abusé du mythe de l'apprenti sorcier.


L'homme n'est pas nécessairement ensorcelé par ce qu'il invente. Son génie est aussi au service de son rêve de dépassement. Mais il se concrétise trop souvent dans des prodiges technologiques, réalisés au rythme d'une recherche quotidienne, sans poursuivre un projet d'organisation du monde. Savoir et pouvoir ne travaillent pas toujours de conserve. Pour nombre de savants, les percées à attendre dans quelques domaines clés devraient renouveler les conditions de la vie des hommes.


Dans cette perspective sera assurée la maîtrise complète de l'énergie grâce à la fusion thermonucléaire. L'avènement de cette énergie sûre, peu polluante et bon marché, mettrait à la disposition de l'humanité, nous dit-on, l'équivalent d'un milliard d'années de pétrole. Ces ressources énergétiques quasi  illimitées devraient ouvrir des possibilités, jusqu'ici insoupçonnables, de transformation de la terre pour la rendre mieux habitable et par la dessalinisation y déverser l'eau douce. L'investissement de l'espace cosmique, où l'homme s'installera en permanence, avant la fin de ce siècle, assurera une connaissance plus complète de la Terre, permettra des progrès nouveaux dans les télécommunications, la mèdee et, Plus tard, dispensera des matières premières à volonté.


La célébration de l'ordinateur, premier outil destiné à accroître non la force physique, mais les facultés cérébrales de l'homme, sa mémoire et la mise en oeuvre des informations, commence à faire face à l'émerveillement attendu de l'intelligence informatique. Alors, l'ordinateur ne manipule plus des nombres, mais des symboles. Il engendrera des  " systèmes experts " permettant l'accès à la simulation de la rationalité.


Enfin, l'angoisse alimentaire de Malthus sera versée au musée terreurs mythiques.


La découverte de la structure de l'ADN et du code génétique, permet le développement des technologies. Désormais capable de modifier le patrimoine du vivant, de créer des espèces nouvelles, l'homme peut escompter des avancées prodigieuses dans les domaines agro-alimentaires et pastoraux, médicaux, cependant que l'exploitation du milieu naturel relèvera de méthodes plus conformes aux grands équilibres écologiques.
N'y a -t' il plus qu'à attendre l'arrivée et la consolidation de ce nouvel âge d'une humanité sauvée par la magie technologique ? Les dangers qui peuvent résulter de ces innovations, spécialement des actions sur le cycle du vivant, feront aux sociétés le devoir de s'assujettir à des normes culturelles et éthiques, si l'on veut notamment éviter de rejoindre le meilleur des mondes, par la sélection individus absolument identiques, à partir du partage d'un embryon.


La prétention faustienne de changer la nature se nourrit du rêve de l'abondance


Ce rêve  fait de la qualité un sous-produit de la quantité. Capitalisme et marxisme ont chacun prétendu lui donner :ses meilleures chances d'incarnation. Il n'y a plus besoin aujourd'hui du soutien d'une idéologie. Les promesses technologiques annoncent une humanité nouvelle. On avance parfois qu'une énergie, des matières premières et des aliments à volonté, pourraient libérer de la guerre. Pour ceux qui se réfèrent à l'hypothèse des trois cerveaux, le reptilien, pulseur des forces vitales, de l'animalité, de l'agressivité, serait maîtrisé par le cerveau analytique animé du génie créateur. Ces perspectives optimistes n'apaisent pas ceux qui s'interrogent sur l'avenir du cerveau inspiré, censé embrasser la création par la poésie, l'art, la spiritualité.


La réponse sera-t-elle dans un sursaut religieux, comme le prophétisait Malraux pour le Ille millénaire ?


En tout état de cause, à supposer que, dans l'ordre temporel, les nouveaux temps apportent plus d'abondance, celle-ci ne pourra, à elle seule, établir la justice, toujours conditionnée par l'aménagement de la répartition. L'extraction des ressources minérales de l'Antarctique, des fonds océaniques ou de la Lune, une fois acquise leur rentabilité, ne réduira-t-elle pas à la ruine les pays de l'actuel Tiers Monde dans lesquels leurs équivalents terrestres sont concentrés ? Les affres de la pénurie écartées, de quelle distorsion sociale devra-t-on payer l'avènement de la quantité?  Pour l'heure, rien ne permet de penser que le retard sur les sciences physiques, des sciences politique et économique appliquées, aura alors été comblé. Il est imputable à la perspective des décideurs à s'immobiliser sur le court terme pour privilégier l'intérêt national.
Ainsi s'expliquent les entraves opposées à l'organisation du monde. Et cependant le seul fait qu'on l'ait tentée est bien la preuve que l'humanité est en quête d'elle-même.


L'humanité en recherche de soi


Alors qu'au siècle passé, la Nation croyait pouvoir atteindre sa plénitude dans l'Etat, à l'approche du Ille millénaire et de ses défis, l'humanité ressent confusément le besoin de s'accomplir dans des ceuvres à sa mesure. Le buissonnement d'institutions internationales, universelles ou régionales, à vocation générale ou spécialisée, témoigne d'efforts systématiques pour établir un certain ordre politique, économique, social et pour organiser le colloque permanent des cultures.
Même si le passage de la communauté fruste à la société rationnelle se trouve contrarié par la contradiction des exigences de la coopération et les traditions de l'individualisme étatique, on passe de la juxtaposition à la coexistence, et maintenant à la cohabitation. Du monde des cités à la Cité du monde. La maturation de cette Cité en élaboration continue permettra- t-elle aux peuples et aux gouvernants de prendre une plus complète conscience, du moins sur les points vitaux pour elle, de l'intérêt général de l'humanité ?
Question majeure qui conditionne toute réflexion sur les chances du développement de la paix et des droits de l'homme, envisagés, cette fois, à partir de leur situation présente.


L'enclos fait aux pauvres une condition carcellaire.


Sur cinq hommes, quatre sont  affamés ou mal nourris. Considérée dans son ensemble, l'économie du monde en développement ne paraît pas aux experts condamnée à péricliter indéfiniment. Elle est, certes, extrêmement sensible aux mouvements de l'économie mondiale, et tout examen isolé du Tiers Monde serait déformant. Son endettement, apparu chez des pays désireux d'accélérer leur rythme de croissance, a été démultiplié par la baisse du volume et des prix de leurs exportations. On estime cependant qu'il se réglera d'ici une dizaine d'années. Encore faut-il prendre en compte un fait essentiel : la fragmentation du Tiers Monde en zones différenciées de développement. L'Asie, l'Amérique latine et l'Afrique ne peuvent être envisagées sur le même Plan.
Les perspectives africaines sont les plus inquiétantes, tant du fait d'une explosion démographique non suivie d'une production agricole suffisante, que de la stagnation de son industrialisation. Il est encore plus préoccupant de réaliser que ces diagnostics ne suscitent pas, dans les pays industriels, un projet pour l'Afrique des temps qui viennent, continent abandonné aux initiatives charitables comme un pauvre irrécupérable. Y a-t-il une conscience universelle pour le développement ?


L'humanité porte en elle un projet de paix


L'humanité porte en elle un projet de paix qui éveille la convoitise des Machiavel. Ils évaluent le profit à tirer de l'accaparement du mythe : la paix rêvée devient une arme réelle. L'Initiative de Défense stratégique en est une illustration. Proposée à l'opinion comme l'amorce du rêve de guerre impossible, elle prend le relais des utopies antérieures, de la paix par le droit, par l'économie, par le désarmement. Mais à supposer qu'un jour les deux Grands parviennent à s'abriter chacun derrière un bouclier invisible, les conflits armés persisteraient ailleurs dans le monde. L'humanité n'est pas vouée à s'affronter, jusqu'à la fin des temps, sur le marxisme et le capitalisme. Sans attendre les mythes nouveaux qui viendront la tourmenter, elle voit d'ores et déjà les sociocultures prêtes à entrer en ébullition. Les deux Grands parviendront-ils à les contenir encore longtemps ? Question d'autant plus justifiée que les Etats leaders du Tiers Monde se dotent d'arsenaux substantiels. Les critères traditionnels de la puissance militaire, l'importance de la population, l'étendue du territoire, la position géographique, le développement industriel, ont été balayés par l'arme atomique. Des Etats de moyenne dimension ont pu compenser leurs désavantages naturels dès lors qu'ils étaient capables de s'en doter.


Telle est la fonction égalisatrice du nucléaire. Dans certaines limites, il accorde à des Etats comme l'Angleterre et la France une promotion stratégique que la nature leur refuse dans l'hypothèse d'une guerre classique de théâtre. On saisit la signification que revêtaient à leurs yeux les déclarations arnéricano-soviétiques qui envisagaient une élimination des armements nucléaires. Une telle décision aurait permis aux deux superpuissances, et spécialement à l'URSS, de récupérer les atouts qu'elles tiennent de la démographie et des dimensions de leur territoire respectif, tout en imputant la persistance de l'arme nucléaire aux Etats auxquels l'atome avait apporté une promotion contre nature. Sans doute ne s'agissait-il, à Washington et à Moscou, que d'action psychologique, destinée à montrer tout à la fois la latitude que l'on gardait à l'égard du nucléaire et la position dominante qu'en tout état de cause l'on conserverait même une fois l'atome évacué.


L'Interrogation


Pour l'heure, on s'interroge : la dissémination des armes nucléaires va-t-elle s'étendre ? Elle existe déjà. L'effet égalisateur de l'atome va-t-il ériger, à côté des habitués de la puissance, des parvenus inexpérimentés, démunis de culture stratégique ? La technologie n'est pas entièrement subordonnée au développement : les déserts se hérissent de fusées rutilantes. Sans doute, la détention de l'atome n'ouvre pas, à elle seule, l'accès à la plénitude de la dissuasion. Faute de sous-marins porteurs d'engins prêts à la seconde salve, l' Etat lanceur ne peut, sauf à imposer à son peuple le rôle de kamikaze collectif, affronter les puissances plénières du nucléaire. En revanche, l'atome lui vaudra la prééminence dans  sa région si ses voisins en sont démunis. Rien ne garantit qu'il ne cédera pas à la tentation de les détruire. Les forces morales qui ont retenu la démocratie américaine d'utiliser son privilège contre l'Union soviétique lorsque celle-ci en était privée, ne se retrouvent pas dans les systèmes clos centrés sur une idole toujours avide de sacrifices humains. Au surplus, en dépit d'une sophistication de plus en plus poussée, sont qualifiées de classiques, pour les distinguer du nucléaire, des armes que leur perfectionnement et leurs performances écartent radicalement de la panoplie traditionnelle et tendent à rapprocher des armes atomiques tactiques.


Dès maintenant, les grandes puissances ne sont plus les seules pourvoyeuses du Tiers Monde en armement de ce type. En son sein, les "Nouveaux pays industriels"  en font commerce avec les premiers comme avec les Etats relevant du second. On peut donc s'attendre à des guerres de pauvres. Elles marqueront les crises régionales qui, inévitablement, affecteront la sécurité de l'Occident. Comme l'avait annoncé Arnold Toynbee, au lendemain de la seconde guerre, accusé d'avoir été le grand agresseur, l' Occident est aujourd'hui le grand agressé. Certains de ses ennemis, dépassant le ressentiment politico-économique et brûlant d'intolérance, réintroduisent dans les relations internationales une haine qui, depuis Hitler, n'y paraissait plus. L'antagonisme soviétoaméricain relève de l'Histoire, non de l'exécration. En fait, les Grands se battent par haines interposées. Ceux qu'elles possèdent se veulent la seule incarnation valable d'une humanité dont doit être exclu l'ennemi.
En fin de compte, le débat porte sur la définition de l'homme. Proclamés historiquement à la face du roi, puis à celle de Dieu, à qui les droits de l'homme sont-ils aujourd'hui opposés ? A l'homme lui-même : tyran, terroriste, criminel de droit commun. A la société dont la pression écrase sa personnalité, finit par le dissoudre dans l'uniformité. Comment instituer sa transcendance en pleine immanence ? Au nom de quelle vérité ? On sait celle de Pascal : " L'homme passe infiniment l'homme. " Certes, la formule repose sur une foi : l'homme est habité par l'Esprit. Pour l'humanisme athée, la majuscule cède la place à la minuscule, mais l'individu, comme tel, puise dans l'esprit et sa dignité et sa liberté. Seul être, dans la création, à se voir vivre, il est le seul à s'interroger sur lui-même et sur l'humanité. Or, le respect des droits de l'homme lui prescrit de ne donner qu'une réponse provisoire. Une affirmation définitive disqualifierait toutes les autres, serait réductrice, sinon oppressive. Comme la vérité scientifique, constamment corrigée, jalonne de ses formulations successives l'histoire du savoir, la réponse sur l'homme se cherche tout au long de sa propre histoire. Cette question de chaque conscience fonde l'égalité de tous. La reconnaissance de la pluralité des cultures conduit au respect de l'autre réponse. Ce schéma idéal est, dans la réalité, compromis par les entraves dressées par les systèmes clos dont la raison d'être est d'imposer une réponse définitive.


Conditionné par l'évolution, l'homme est toujours à découvrir. Au coeur de cette recherche, fermente le désir de fonder l'homme nouveau. L'expression s'est étendue du langage spirituel au vocabulaire politique : nombreux ont été, dans les années 60, les leaders de la pensée tiers-mondiste à annoncer son avènement par la décolonisation et le développement, oubliant parfois la place à faire à la liberté.
La question sur l'homme et sur l'humanité apparaît d'autant plus ouverte que l'on connait, aujourd'hui, la vanité des déterminismes, scientistes ou historicistes, qui s'efforçaient de rassurer le XiXe Siècle sur l'avenir de l'espèce. Sans doute cet affranchissement se produit-il en Occident. Attaqué pour ses conquêtes anciennes, il le sera désormais pour sa libération des esprits. Il existe d'ailleurs dans le monde des signes de cette délivrance de l'intelligence. L'avenir est dans ce combat entre clôture et ouverture, fin et recommencement.


L'utopie des fins


Sans doute la vie génétique s'enroule-t-elle selon une fonction cyclique qui boucle toujours le même cercle, selon un processus précis. Mais il est aussi chez l'homme une fonction de renouvellement et de diversification. La volonté des systèmes totalitaires d'imposer une culture uniformisante impliquant des alignements de robots, ignore les exigences de la vie, qui va en se complexifiant, en se diversifiant. Car, étant inachevé, l'homme est promesse.  Telle est la raison de sa sacralisation par la philosophie des droits de l'homme; tous s'ordonnent autour de son droit à la vie, valeur sacrée transmise de génération en génération, en dépit des entraves et des régressions. Etrange ténacité qui soutient l'humanité tout au long de son cheminement. Certes, le ressort biologique est puissant. Mais cette vigueur, toujours retrouvée, ne vient pas que de lui. Elle procède aussi de la pulsion utopique. Il est un bon usage de l'utopie. L'humanité le pratique à son insu. Cette réserve de songes engrange depuis toujours des images. La paix y fleurit sans entrave : " l'enfant jouera avec le cobra, la chèvre dormira dans les bras du lion ". La paix est un état de grâce. A l'opposé, c'est l'état de nature. S'évader dans l' utopie, est-ce opter pour la grâce en ignorant la nature ? Choisir le réalisme, est-ce n'accepter que la nature en méprisant la grâce ? N'existe-t-il pas une utopie qui, refusant la fuite, se voudrait active dans l'histoire, pour ouvrir à la grâce son chemin dans la nature ?



Telle est l'utopie des fins.


Sa chance est d'espérer contre tout espoir. Voulant évacuer la violence du monde, elle se grise de l'audace du défi. Elle participe du mythe mobilisateur sublimé par Georges Sorel. Faisceau d'images motrices, il anime des ferveurs, au service d'une volonté créatrice. En rupture avec un monde qu'elle rejette, mais en travail pour le transformer. Destiné à alerter l'opinion, il semble plus riche d'inquiétudes salutaires que de solutions précises. Mais il y a une ambivalence dans l'utopie. A celle qui désigne des objectifs jusqu'ici considérés comme inaccessibles, s'oppose l'utopie des moyens. Besogneux agenceur de structures complexes, celui qu'elle captive construit des modèles dont la perfection le ravit : son utopie est mécaniste. Elle se veut recette de paix universelle, de bonheur éternel. Ces deux démarches paraissent parfois guider les mêmes hommes. Elles sont pourtant antinomiques.



L'utopie des fins risque de se dégrader en utopie des moyens, lorsqu'elle se fixe sur un modèle préfabriqué et définitif, censé détenir la formule magique. Son erreur est une rationalisation excessive qui enferme l'homme dans l'utopie alors que sa fonction est l'ouverture. La force de l'utopie des fins vient du désir de garder son élan et, refusant de se laisser clôturer dans un schéma définitif, d'en réinventer toujours un. Elle ne peut dès lors se limiter à la paix conçue comme une non-guerre; elle sait que la paix est une stratégie globale imposant de multiples combats : contre le sous développement, contre le désordre démographique, contre le mépris pour l'homme. Aussi éloignée du songe, puisqu'elle affronte le réel, que du procédé, puisqu'elle restera toujours à approfondir, cette utopie veut ouvrir une lucarne dans le huis clos. Elle est au départ de toutes les avancées du monde. De la découverte de l'Amérique comme de la démocratie. De Pasteur dans son laboratoire comme d'Amstrong pointant sur la Lune.


L'Humanité a vocation à créer


Cette fonction utopique entretient l'humanité dans sa vocation à créer, dans son ardeur à vouloir atteindre une transcendance. Cet acharnement à rêver d'elle-même, au delà de sa condition présente, exprime sa conviction d'un droit à la survie. L'enjeu de la Cité terrestre est clair : va-t-elle dépasser le quadrillage étatique et s'assumer comme une communauté de peuples rassemblés en un être collectif ? La prise en compte des menaces qui pèsent sur l'humanité supposerait, de la part des gouvernements, qu'ils se voient non plus entre eux, mais en elle. Ce passage d'une attitude commune, à la recherche d'une convergence, impliquerait qu'ils renoncent à amplifier leurs contradictions pour adopter une même visée des objectifs majeurs qui conditionnent leur survie. Cette mutation des mentalités participe de l'utopie de la Cité harmonieuse. Elle a déjà pénétré ce monde. Elle anime les efforts pour la protection de l'environnement; elle a conçu le patrimoine commun de l'humanité. Il lui faudrait aussi commander l'examen et le traitement des risques accumulés par la démographie, la sous-alimentation, le surarmement.


Etre membre des Nations Unies est une qualité juridique; se sentir membre de l'humanité procède d'une mystique suscitée par la conscience de périls sans précédents.


L'analyse de Bergson s'applique ici : passer de l'homme aux groupes, familial, régional, national, international résulte d'une progression quantitative; accéder à l'humanité suppose un saut qualitatif. Dès lors qu'il est franchi, elle doit, elle-même, jouir de droits, faute de quoi les hommes perdraient les leurs. Certes, elle n'est pas une simple somme des vivants puisque, lourde encore de tous ceux qui l'ont faite, elle est déjà porteuse de ceux qui viendront. Voilà pourquoi elle constitue une entité propre. Mais il ne peut y avoir de contradictions entre ses droits et ceux des individus puisque, en les niant, ils se nieraient eux?mêmes. Ceux de l'humanité convergent dans sa vocation à survivre. A elle se rattachent des droits indissociables à l'unité et à la diversité. Le vieux mythe de l'unité du genre humain qui, en Occident, s'est perpétué à travers la Révolution française et les Romantiques se retrouve dans la charte des Nations Unies. Les périls universels l'ont régénéré. Il se pense maintenant en termes de fatalité plutôt que par référence au mythe du premier homme, ancêtre commun. La stratégie nucléaire, tenant les peuples en otage sous la menace unifiante d'une disparition collective, leur interdit la prière d'Erik Maria Rilke : "Seigneur, donne à chacun sa propre mort ".


La croissance de l'humanité s'est accomplie dans une diversité qui justifie son droit à la pluralité ethnique et culturelle.


La Cité ne souffre aucune amputation, ni ne tolère la discrimination qui frapperait l'une des communautés composantes; elle ne peut vivre au détriment d'une partie d'elle-même. Aussi est-elle tout entière concernée par les catastrophes et calamités, naturelles ou accidentelles, qui accablent une population, comme pour toute offense portée à un homme. Car une seule injustice entache toute la Cité. La tendance actuelle à situer les droits de l'homme dans le patrimoine commun de l'humanité s'inspire de cette utopie finaliste. Le droit de l'humanité à sa mémoire s'y rattache. Sa vie antérieure révèle les généalogies dont elle est issue, mais aussi ouvre des perspectives sur le milieu humain : "Je cherche l'homme et non des pierres", affirmait Leroy Gouran. On comprend la consécration des biens culturels par leur affectation au patrimoine commun. Ce faisant, les Nations Unies entendent souligner l'égale vocation des peuples à poursuivre ensemble l'enrichissement de la culture.

L'histoire "promesse"  prend le relais de l'histoire "héritage".

Sans doute ces droits de l'humanité ne sont pas formulés, mais, du fond des subconscients, ils nourrissent son espoir, sinon son espérance.  Tout se passe comme si le genre humain était convaincu qu'un jour la misère, la guerre et les oppressions seront évacuées. Le dynamisme de l'espèce dépasse le scepticisme des individus. Les hommes savent qu'ils ne sortiront de l'enclos que par la mort. Cette fatalité avive leurs rivalités. Mais ils perçoivent aussi, à l'horizon de la Cité terrestre, l'humanité qui vient.

Dans un univers où se cache l'enchevêtrement des antagonismes, l'homme la découvre, à travers les oeuvres de son génie créateur. C'est du jour où il a pu atteindre l'inaccessible, l'espace cosmique et les fonds marins, qu'il a compris la nécessité d'en donner la maîtrise au genre humain. La découverte de sa vulnérabilité nouvelle a poussé à en écarter la guerre. Le patrimoine commun est, pour l'humanité, un défi à sa mortalité. Un défi théorique, certes, mais un signe. Le signe d'une ténacité qui refuse de considérer le pouvoir de l'homme sur la nature comme fatalement funeste à l'espèce.

Cependant, multiples sont les comportements incohérents qui viennent compenser ces réactions rationnelles. Ordre et désordre ne sont pas une alternative. Leur tension mutuelle dynamise l'évolution de l'humanité, poussée par sa volonté de puissance dans des directions incoordonnées où s'engendrent des faits de domination et de résistance, sans direction déterminée. Mais ce désordre ne va pas inexorablement au néant. Il est aussi créateur. Dans le chaos se cherche une organisation nouvelle, insaisissable dans son schéma idéal, mais projet fascinant. Au moins pour un temps. D'où la fréquente réclamation d'un « nouvel ordre » par le Tiers Monde.

La justice ne régnera jamais sans partage dans la Cité terrestre,

Pour survivre, les hommes ont besoin de mimer la construction de son Royaume. A travers ces gestes pathétiques, des pans imposants s'échafaudent parfois. Et lors même qu'ils se lézardent ou s'écroulent, on rebâtit l'édifice précaire. Au-delà des échos et des ombres laissés par les échecs accumulés, cette persévérance entretient un espoir angoissé qui fraye un chemin à cette Cité d'épreuves.

On évoquerait Sisyphe si cette référence n'était, à elle seule, imparfaite.

Le mythe qu'il incarne reste répétitif : on revient à la même pierre pour la pousser vers le même sommet. Or, oubliant ses revers, l'humanité repart toujours vers des projets nouveaux, ajoute chaque fois à son ambition. Prométhée vient au secours de Sisyphe. Par le feu arraché aux dieux, il continue la création. L'énergie des hommes se recharge à cette dialectique de la répétition et de l'invention. Ce n'est pas l'éternel retour. C'est l'éternelle relance.


Pr. René-Jean Dupuy


Courtoisie du Professeur Charles ZORGBIBE, directeur du Centre de Politique Internationale de Paris I  Sorbonne


NDLR. René-Jean-Dupuy professeur au Collège de France, membre de l'Institut nous a quittés avant l'irruption du 21ème siècle. Sa réflexion si éclairante des évènements que nous venons de vivre, nous incite à aller au delà des apparences et à faire un retour sur nous même pour nous remettre en question.

Sources : GEOPOLITIS

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans TEXTES A LIRE
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