Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : LE PORTEUR DE LUMIERE
  • LE PORTEUR DE LUMIERE
  • : Qu'est-ce que l'Hermétisme ? L'Occultisme ? Le Spiritisme ? Savez-vous qu'à la base il n'y avait qu'un seul Enseignement et que ce sont les hommes qui ont inventé les religions ?
  • Contact

Texte Libre

Il y a  

  personne(s) sur ce blog

Recherche

Texte libre

Archives

4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 23:47

Tempête dans les bénitiers

Par Baudouin Eschapasse



Il n'a pas fini de faire des vagues, ce concile Vatican II qui, en 1965, a voulu moderniser l'Eglise. Les traditionalistes en ont perdu leur latin. Benoît XVI semble prêt à le leur rendre.



C'est une église un peu spéciale. Et pas seulement parce que sa nef, contrairement aux usages, n'est pas tournée vers l'est. Implantée au coeur du Quartier latin à Paris, Saint-Nicolas-du-Chardonnet est en effet le bastion de l'un des courants les plus conservateurs du catholicisme français. Les visiteurs qui franchissent son portail néobaroque - l'édifice a été construit entre 1656 et 1763 mais sa façade ne date que de 1937 - éprouvent l'irrésistible impression d'effectuer un voyage dans le temps. Les cinq messes quotidiennes y sont dites en latin. Les prêtres de garde, qui y attendent les fidèles en quête de confession, sont en soutane noire. Et les missels utilisés à chacun des offices portent tous un imprimatur antérieur à 1962.

L'abbé Xavier Beauvais, qui préside aux destinées de cette communauté, a beau récuser l'adjectif de fondamentaliste et se présenter, avant tout, comme traditionaliste, son église est aujourd'hui la vitrine de l'intégrisme catholique français. Il suffit pour s'en convaincre de consulter la prose publiée, tous les mois, dans le petit bulletin d'information.

Le curé de cette église y promeut, inlassablement, ce qu'il appelle une « foi intègre ». Il y encourage ses paroissiens à la « refondation » d'un culte chrétien « authentique ». Ce qui passe, à l'en croire, par le rejet des orientations prises par le Saint-Siège depuis les années 1970 et ses « folles doctrines syncrétistes, gnostiques, marxistes [et] démocrates ». Antirépublicain convaincu, il appelle de ses voeux la « destruction [des institutions nées] de la révolution antichrétienne ». Résolument hostile aux institutions laïques qui, à l'entendre, vouent l'ensemble de la société à l'enfer, il espère l'avènement d'un ordre nouveau ; ordre dans lequel les lois seraient directement inspirées par Dieu, seul valant alors un « droit naturel » qui exclut le divorce, la contraception et, bien entendu, l'avortement.

La rhétorique de cet homme d'Eglise est sans équivoque. C'est à une « restauration » des valeurs chrétiennes au plus haut niveau de l'Etat et donc à une abrogation de la loi de 1905 que ce traditionaliste fervent appelle dans ses sermons. Un discours qui n'est pas sans rappeler celui des islamistes. Surtout lorsqu'il évoque la tentation du martyre que peuvent éprouver certains de ses fidèles : « Quelques-uns rêvent parfois de martyre, et c'est très bien », écrivait-il ainsi dans une lettre interne datée de septembre dernier. Ou lorsqu'il récuse une société qui promeut outrageusement la raison et oublie la providence divine.

Si la mouvance intégriste catholique ne saurait se réduire à cette seule paroisse parisienne, l'église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet en est cependant la vitrine la plus voyante. Les mouvements catholiques intégristes rassembleraient aujourd'hui, si l'on en croit certaines sources du ministère de l'Intérieur (en charge des cultes), près de 50 000 personnes à travers le pays. Leurs chapelles se divisent parfois sur des controverses théologiques ou des questions politiques, mais ces catholiques traditionalistes ont en commun de rejeter en bloc les décisions prises par le Saint-Siège depuis la tenue du concile Vatican II.

Le plus radical et le plus connu d'entre eux est sans conteste le mouvement fondé par l'archevêque Marcel Lefebvre. Né à Tourcoing, le 29 novembre 1905, et mort à Martigny le 24 mars 1991, ce curé issu d'une famille nombreuse (huit enfants) et très pieuse (cinq d'entre eux sont entrés dans les ordres) est ordonné prêtre en 1929. D'abord missionnaire au Gabon, il est sacré évêque de Dakar en 1947. L'année suivante, Pie XII le nomme délégué apostolique pour l'Afrique noire francophone, l'équivalent d'un nonce apostolique ayant rang d'archevêque. A son retour en France en 1962, il reçoit le diocèse de Tulle, en Corrèze. C'est à ce titre qu'il participe au concile Vatican II au sein du groupe Coetus Internationalis Patrum, présidé par le cardinal Browne. Mgr Lefebvre s'y montre immédiatement hostile à ceux qui souhaitent moderniser l'institution catholique. Il s'oppose fermement aux conclusions du concile, n'hésitant pas à manifester une forme de réaction à l'encontre des décisions pontificales.

Fondateur, en novembre 1970, de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, il installe dès 1974 un séminaire à Ecône, dans le diocèse de Fribourg, en Suisse. C'est de ce séminaire qu'il appelle l'ensemble des catholiques à un « sursaut » dans un manifeste demeuré célèbre. Ce n'est pas seulement au maintien du rite tridentin qui fait du latin la langue centrale des messes qu'il exhorte alors ses coreligionnaires mais surtout au rejet de l'oecuménisme et de la laïcité, toutes choses qui dévoient, à ses yeux, la foi chrétienne. « Nous adhérons de tout notre coeur, de toute notre âme, à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité. Nous refusons, par contre, et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néomoderniste et néoprotestante qui s'est manifestée dans le concile Vatican II », écrit-il dans cette fameuse déclaration du 21 novembre 1974.

Cette critique, en creux, à l'encontre du pape va motiver la venue d'une délégation apostolique du Vatican, quelques mois plus tard. La curie vaticane souhaite en effet savoir ce qu'il signifie lorsqu'il évoque son refus d'appliquer la modification de la liturgie au motif qu'« à messe nouvelle correspond catéchisme nouveau, sacerdoce nouveau, séminaires nouveaux, universités nouvelles, Eglise charismatique, pentecôtiste, toutes choses opposées à l'orthodoxie et au magistère de toujours », ainsi que sa condamnation de cette « réforme [...] issue du libéralisme, du modernisme, [...] tout entière empoisonnée [qui] sort de l'hérésie et aboutit à l'hérésie ».

Les trois émissaires du pape vont l'auditionner plusieurs heures pour savoir jusqu'où il pousse la désobéissance au souverain pontife. Leurs conclusions sont sans appel. Considérant que ses prises de positions sont incompatibles avec la ligne politique édictée par le Vatican, Paul VI déclare Marcel Lefebvre suspens divinis le 22 juillet 1976. Ce qui lui interdit, en théorie, de dire la messe et d'ordonner des prêtres.

Cette sanction suscite de nombreuses réactions chez les partisans de Mgr Lefebvre. Le 8 août suivant, huit personnalités parmi lesquelles Michel Ciry, Michel Droit, Jean Dutourd et Michel de Saint-Pierre adressent ainsi une supplique au pape pour qu'il revienne sur sa décision. Devant son intransigeance, une centaine de fidèles de l'archevêque « prennent » le 27 février 1977 l'église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et expulsent l'abbé Pierre Bellego qui veillait jusque-là sur cette petite paroisse. Dénoncée par la hiérarchie catholique, cette occupation sera jugée illégale par les tribunaux français. Mais aucune procédure d'expulsion n'a jamais été envisagée par la mairie de Paris, propriétaire des lieux.

Le divorce entre le Vatican et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X est consommé. La radicalisation de plus en plus poussée de l'évêque d'Ecône aboutira, le 1er juillet 1988, à son excommunication pour conduite schismatique, l'archevêque ayant sacré, la veille, quatre évêques sans autorisation du Vatican.

Depuis son élection, le 19 avril 2005, Benoît XVI semble vouloir renouer avec la congrégation de Mgr Lefebvre. Une commission vaticane, la commission Ecclesia Dei, présidée par l'évêque de Bordeaux Mgr Ricard, vise aujourd'hui à réintégrer les 460 prêtres et 178 séminaristes (formés dans six séminaires) ainsi que les 150 000 fidèles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X répartis dans 50 pays. De nombreux points de désaccord demeurent cependant entre ces traditionalistes et le Saint-Siège. Parmi ceux-ci, figure la reconnaissance officielle de la liberté religieuse par Vatican II. Cette reconnaissance d'une liberté de choix heurte les fidèles de Mgr Lefebvre pour qui la doctrine de la « royauté sociale du Christ » ne saurait autoriser aucun culte concurrent. La collégialité promue par Paul VI leur pose aussi problème en ce qu'elle dilue à leurs yeux l'autorité pontificale en accordant trop de pouvoir aux conférences épiscopales. Pire ! L'oecuménisme adopté par le Vatican en 1965 et son corollaire, l'abandon du prosélytisme, leur paraissent une erreur fondamentale.

Ces points d'achoppements théologiques empêcheront-ils le rapprochement des deux bords ? Fort de la réintégration en 2002 de la Fraternité Saint-Jean-Marie-Vianney de Campos au Brésil, qui partageait jusque-là les idées de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, le Vatican affiche aujourd'hui sa détermination d'engager le dialogue avec les traditionalistes français. Le 8 septembre dernier, plusieurs anciens abbés proches de Mgr Lefebvre, parmi lesquels Philippe Laguérie, Guillaume de Tanouärn et Paul Aulagnier ont rejoint « la pleine communion avec l'Eglise catholique romaine au sein de l'Institut du Bon Pasteur », selon les propres termes de la nonciature pontificale à Paris. Benoît XVI, dans un signe de conciliation, leur a confié une congrégation nouvellement créée à Bordeaux, l'Institut du Bon Pasteur. Preuve de sa bonne volonté : le pape leur a, en outre, concédé de pouvoir y célébrer la messe exclusivement selon la liturgie traditionnelle de Pie V, donc en latin. Il les a, dans le même temps, invités à une « critique constructive » de Vatican II. La hache de guerre serait-elle en passe d'être enterrée ?


A l'origine de la discorde

Le second concile oecuménique du Vatican, plus couramment appelé Vatican II, a été ouvert par le pape Jean XXIII le 11 octobre 1962 et clos sous le pontificat de Paul VI le 8 décembre 1965. Portant tout à la fois sur l'organisation des célébrations liturgiques, le lien que devait entretenir l'Eglise catholique avec les autres confessions religieuses, et les problèmes théologiques, comme la liberté religieuse et la révélation, ses conclusions ont donné lieu à diverses publications : Dei Verbum (sur la révélation), Gaudium et Spes (sur les rapports de l'Eglise avec le monde moderne), et Lumen Gentium (sur la mission de l'Eglise). L'Eglise catholique y exprime son rejet de toute persécution au nom de la charité chrétienne. Elle affirme solennellement que les juifs ne sauraient être considérés comme responsables de la mort du Christ et affiche son désir de renouer le dialogue avec les protestants et l'Eglise d'Orient. Le Vatican y affirme enfin son intention d'associer plus activement les laïcs aux cérémonies religieuses.



Comprendre

Tridentin
Rite adopté au concile de Trente. Les bréviaires et missels utilisés pour les offices sont en latin.


Pie V
Pape de 1566 à 1572. Défenseur de la réforme tridentine, il impose l'usage du missel romain à toute l'Eglise. D'où l'expression "messe selon saint Pie V".


Pie X
Pape de 1903 à 1914. C'est sous son pontificat que la France adopte la loi dite de séparation des Eglises et de l'Etat, en 1905.


Œcuménisme
Du grec oikoumenikos, "universel". Il préconise l'union de tous les chrétiens en une seule Eglise et encourage le dialogue interreligieux.

Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 23:42

Les chrétiens se vouent au martyre

Par Anne Logeay




Pourquoi les Romains, qui comptent parmi les peuples les plus tolérants en matière religieuse, en sont-ils arrivés à persécuter cette religion nouvelle, qui présentait un message de paix ?



On ne saurait compter le nombre des saints dont nous voyons les restes dans la ville de Romulus... ces tombes silencieuses sont couvertes de marbres muets », écrit le poète (chrétien) Prudence, au IVe siècle de notre ère. Jeux du cirque, croix, supplices ou plus « simplement » mises à mort de chrétiens... Comment les Romains en sont-ils arrivés là ?

Au début, les chrétiens, confondus avec les juifs, jouissent du statut d'exception. Mais ils font vite figure de groupe à part, et s'attirent des critiques : en 49, l'empereur Claude chasse les juifs de Rome, parce qu'ils provoquent des troubles « sous l'impulsion de Chrestos ». S'agit-il d'une référence au Christ ? ou aux premiers chrétiens ? Dès cette époque aussi, des auteurs comme Tacite, Suétone ou Pline le Jeune, condamnent cette religion d'un nouveau genre, accusant ses fidèles de crimes et surtout de « haine pour le genre humain ». Toutefois, ces écrivains reflètent une hostilité populaire face au monothéisme intransigeant affiché par les chrétiens, plutôt qu'une politique consciente et organisée contre eux. Même si leur différence les désigne à la vindicte générale, comme après l'incendie qui ravage Rome en 64. Néron détourne les soupçons qui pèsent sur lui en accusant les chrétiens d'en être les auteurs et les livre aux jeux du cirque ou aux supplices. « Ils furent reconnus coupables, écrit Tacite, moins du crime d'incendie qu'en raison de leur haine pour le genre humain. A leur exécution, on ajouta des dérisions, en les couvrant de peaux de bêtes pour qu'ils périssent sous la morsure des chiens ou en les attachant à des croix, pour que, après la chute du jour, utilisés comme des torches nocturnes, ils fussent consumés. Néron avait offert ses jardins pour ce spectacle. » Les apôtres Pierre et Paul font partie des victimes : Pierre est crucifié au pied de la colline du Vatican, et Paul, emprisonné dans l'attente de son second procès depuis 62, est décapité hors des murs de Rome.

Sans doute faut-il voir derrière ces actes de répression une simple action de police : pour être à même d'agir contre les chrétiens, il suffit aux magistrats d'exercer leur pouvoir de coercition à l'encontre du délit constitué par l'existence d'une religion illicite. A ce délit principal s'ajoute au cours des ans la supposition de tous les crimes attribués aux chrétiens : lèse-majesté, refus du culte impérial... Il semble que l'Empire ait tenté de réprimer et de contenir une religion non reconnue, qui troublait l'ordre public.

Eusèbe de Césarée (vers 265-340) et ses successeurs placent sous Domitien la deuxième persécution, peut-être motivée par le refus des chrétiens de payer l'impôt spécifique réglé par les juifs depuis la chute du temple de Jérusalem, le fiscus iudaicus. Dès lors, ils perdent le statut de religion tolérée, concédée au judaïsme. Sous prétexte d'« athéisme et de moeurs juives » (donc chrétiennes), l'empereur fait exécuter plusieurs membres de sa famille et des sénateurs. Les allusions de Jean de Patmos, l'auteur de l'Apocalypse, aux souffrances des chrétiens de son temps, la mention des difficultés rencontrées alors par ceux de Rome montrent que sur tout le territoire méditerranéen, ces derniers vivent désormais dans un climat d'hostilité. Mais, extérieurement, cela ne se traduit que par des mesures ponctuelles. Pas plus que leurs prédécesseurs, les Antonins ne légifèrent contre le christianisme.

La question chrétienne, auparavant limitée à un petit nombre d'individus considérés comme des agitateurs, commence à changer de dimensions : l'expansion de la secte va bientôt requérir des outils plus adaptés. C'est que les chrétiens, vivant à l'intérieur de l'Empire, apparaissent comme des éléments inassimilables en refusant de participer aux cultes publics, et principalement à celui de l'empereur, considéré comme un élément essentiel de la vie civique, et en refusant de prêter serment. Celui qui prête serment jure par tous les dieux du panthéon romain, ainsi que sur l'empereur, grand pontife de la religion d'Etat. Par sa nature même, le serment est incompatible avec le culte, la latrie, que le chrétien doit à Dieu seul. Prêter serment et devenir renégat, et séparé de l'Eglise, ou se mettre en marge de la communauté romaine : tel est le dilemme auquel vont devoir dès lors faire face les chrétiens. Or la prédication chrétienne connaît un succès constant, et gagne progressivement l'ensemble du monde méditerranéen.

Il semble que l'empereur Hadrien ait insisté sur les garanties dont les chrétiens traduits en justice doivent pouvoir jouir, et ordonné de ne les punir que pour des délits précis et dûment prouvés. Mais son successeur, Antonin, sincèrement attaché aux traditions païennes, se montre plus sévère, sans que l'on puisse encore parler de persécution. Sous Marc Aurèle, on signale un certain nombre de cas de martyres. Ainsi Justin, le plus grand apologète chrétien de son temps, meurt-il martyrisé vers 165, et en 177, la communauté de Lyon est-elle durement frappée, épreuve dans laquelle périssent Blandine et ses compagnons, esclaves, artisans et commerçants. Sous Commode, en dépit de nouveaux cas de persécutions, le sort des chrétiens s'améliore, notamment en Afrique : la favorite de l'empereur, Marcia, obtient la grâce des confesseurs envoyés aux mines en Sardaigne. Il ne s'agit pourtant que de concessions ponctuelles.

La guerre juive de 55-70 et la destruction du temple de Jérusalem ont consacré le déplacement du centre de gravité du christianisme à Rome, qui devient « la Mère et la tête de toutes les Eglises », et la prédication chrétienne gagne les couches sociales les plus aisées. Désormais, les Eglises se structurent et mettent en place un clergé. Au même moment, l'Empire romain connaît une crise sans précédent : politique, économique, sociale et extérieure, avec la pression des barbares aux frontières. Or certains chrétiens comme Tertullien (récemment converti avant d'être en délicatesse avec l'Eglise) multiplient les déclarations provocantes : « Rien ne nous est plus étranger que l'intérêt public. Nous ne reconnaissons qu'une république commune à tous : le monde. La seule chose qui importe aux chrétiens, c'est de le quitter au plus vite. » Ou encore : « Il nous faut lutter contre les institutions des ancêtres, l'autorité des traditions, les lois des maîtres du monde, les argumentations des jurisconsultes, contre le temps, la coutume, la nécessité, contre les exemples, les prodiges, les miracles qui ont fortifié cette foi bâtarde. »

Ce langage trouve un écho parmi les adeptes de Montan, partisans de la continence absolue et du refus des services militaire et civil, que Tertullien rejoint par la suite. Dans ces conditions, le développement de l'Eglise apparaît de plus en plus comme un ferment de désagrégation et une menace pour la stabilité intérieure. A cela s'ajoute le mépris envers une religion répandue parmi les peuples des confins, de la Bretagne à la frontière rhéno-danubienne, en Afrique, en Gaule, et jusque vers l'Euphrate. Les empereurs veulent croire que le salut réside dans le retour aux anciennes traditions de Rome qui, dans le passé, avaient garanti sa force et sa stabilité. L'empereur Septime Sévère (193-211) promulgue en 202 un édit interdisant le prosélytisme tant juif que chrétien. Or l'Eglise tire sa force de sa capacité à recruter. D'où la désorganisation de l'école d'Alexandrie dirigée par Clément, le martyre de catéchumènes en Egypte, en Afrique et en Gaule. La persécution s'apaise à la mort de l'empereur : les cas de violence observés en Afrique sous Caracalla (211-217) et à Rome en 222 ne relèvent que d'incidents locaux et non d'une volonté politique.

En revanche, l'empereur Maximin (235-238) voue une haine tenace à tous ceux qu'il soupçonne de refuser de défendre l'Empire : l'Eglise va-t-elle à ce titre faire l'objet de nouvelles mesures de répression ? Maximin cherche à l'affaiblir en s'en prenant à sa hiérarchie. Selon Eusèbe, « ayant ordonné une persécution, il ordonne de mettre à mort les seuls chefs des Eglises, comme responsables de la prédication selon l'Evangile ». A Rome, l'évêque Pontien et son rival Hippolyte sont exilés ; en Palestine, Ambroise et Protoctète, amis d'Origène, connaissent des difficultés ; une persécution éclate en Cappadoce, résultat de violences populaires approuvées par un gouverneur hostile aux chrétiens. Toutefois, l'Eglise connaît ensuite paix et tranquillité au point qu'on soupçonne l'empereur Philippe l'Arabe (244-249) d'être chrétien, mais ses convictions, s'il en a, restent fort discrètes. Et en 249, des incidents à Alexandrie montrent que l'hostilité publique à l'encontre des chrétiens est loin d'être éteinte.

En 250, Dèce (249-251) promulgue un édit enjoignant à tous les citoyens de l'Empire de sacrifier aux dieux. Ce sont les chrétiens qui sont visés : leur demander cela revient à les forcer à abjurer leur foi en un dieu unique et à leur faire rejoindre le peuple des païens. Tous les moyens sont bons : intimidations, emprisonnements, tortures, exils, tentations de toutes sortes. En Asie, en Egypte, sans doute en Gaule, nombre de chrétiens refusent de se soumettre, et vont à la mort : une bonne part du clergé romain disparaît ainsi. Dès 251 cependant, les confesseurs sortent de prison et les évêques reprennent le gouvernement de leurs églises. La répression qui sévit à nouveau brièvement sous Gallus - les chrétiens sont tenus pour responsables de la peste qui ravage l'Empire - ne masque pas l'échec de cette politique : l'Eglise résiste, et garde son pouvoir d'attraction. Même si, le calme revenu, surgit l'épineuse question des lapsi (« ceux qui sont tombés », c'est-à-dire ceux qui ont renié leur foi chrétienne) voulant retrouver une place dans la communauté : une longue pénitence leur est imposée avant qu'ils soient admis de nouveau à communier.

Sous l'influence de son ministre des Finances Macrin, l'empereur Valérien renouvelle une politique de persécution (257-258), assortie de confiscations. Deux édits, en 257 et 258, ordonnent aux évêques, prêtres et diacres, de sacrifier aux dieux de l'Empire sous peine d'exil. Ils interdisent aussi aux chrétiens de pratiquer publiquement leur culte et de se réunir dans les cimetières, sous peine de mort, déclenchant une persécution assez sanglante : martyre des papes Fabien (250), Etienne (257), Sixte II (258), mort en exil du pape Corneille (253), exil de son successeur, Lucius ; en Egypte, Cyprien et Denys d'Alexandrie sont exilés ; en Afrique, l'évêque Cyprien de Carthage subit le martyre ; en Espagne, c'est le cas de l'évêque Fructueux de Tarragone et de deux diacres. Sans doute y a-t-il aussi des victimes en Gaule. La mort de Valérien, fait prisonnier par les Perses en 259, met fin à la persécution et, vers 260, Gallien promulgue un édit de tolérance ordonnant la restitution aux chrétiens des lieux de culte et des cimetières.

L'Eglise connaît dès lors, jusqu'au début du IVe siècle, une période de tranquillité : c'est la « petite paix de l'Eglise » qui se marque par une expansion considérable du nombre de fidèles dans tout l'Empire, la construction de nombreuses églises et la pénétration du christianisme dans les hautes couches de la société.

Mais le 24 février 303, cette période prend brutalement fin. Un édit prescrit la destruction des églises, la confiscation des livres et des vases sacrés, et stipule enfin que les chrétiens occupant des charges publiques seront déchus de leurs fonctions. Un deuxième édit ordonne l'emprisonnement de tout le clergé, un troisième décide du sort des prisonniers ; un quatrième et dernier, en 304, enjoint à tous les habitants de l'Empire de sacrifier aux dieux, sous peine de supplices, de mort ou de déportation aux mines. En Occident, la persécution touche surtout l'Italie, Rome, et l'Espagne ; elle existe aussi en Afrique ; elle est particulièrement grave en Orient : c'est la dernière persécution générale, la plus longue et la plus sanglante, déclenchée par Dioclétien (284-305). Il s'agit toujours de revivifier l'attachement aux traditions religieuses du passé, qui ont fait la grandeur de l'Empire. Cependant, l'opinion publique ne soutient pas la politique impériale : on constate une mauvaise volonté générale à appliquer les ordres venus de Rome et, en 305, avec l'abdication de Dioclétien, la situation commence à s'apaiser jusqu'à l'édit de tolérance de Galère le 30 avril 311, en faveur du christianisme. Cet édit est appliqué dans tout l'Empire. Les fidèles peuvent désormais se réunir afin de célébrer leur culte.

Si, en Occident, l'édit ne fait que consacrer la situation antérieure, en Orient il représente une transformation radicale. En 312, Constantin, qui vient de vaincre Maxence et d'entrer à Rome, et qui se reconnaît publiquement comme chrétien, intervient auprès de Maximin et lui demande de faire définitivement cesser la persécution. Le 13 juin 313, à Nicomédie, Licinius fait afficher, sur les lieux mêmes où dix ans auparavant avait commencé la persécution, une lettre accordant la liberté de culte aux chrétiens et la restitution de leurs biens. Dès 315, les premiers symboles chrétiens apparaissent sur les monnaies et les dernières figurations païennes disparaissent en 323. Devenu seul empereur d'Occident et d'Orient en 324, Constantin engage l'Empire sur la voie de la christianisation. L



--------------------------------------------------------------------------------
Spécialiste de l'Antiquité, Anne Logeay est maître de conférences en littérature et civilisation latine à l'université de Rouen. Auteur de Les Enfants perdus. La France et les prisonniers d'Indochine 1946-2003 (Perrin).
--------------------------------------------------------------------------------

Comprendre

Statut d'exception
Les juifs ont obtenu des autorités romaines un statut privilégié et bénéficient d'une protection impériale qui les met à l'abri des avanies que les autorités locales pourraient vouloir leur faire subir. Tant que les chrétiens sont restés membres des synagogues, ils ont profité du statut des juifs.


Latrie
Pour les chrétiens, forme la plus élevée d'adoration, qui ne doit être accordée qu'à Dieu seul.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 23:33

Les réseaux de l'Internationale islamiste

Par Olivier Weber, grand reporter au Point



Récupération par les mollahs radicaux, non-règlement de la question palestinienne, poursuite de la guerre en Irak, instrumentalisation par des Etats, tels la Syrie ou l'Iran : les raisons sont nombreuses pour expliquer la montée du fondamentalisme au sein de la oumma, la communauté des musulmans. Mais bien plus qu'à un choc des civilisations, le monde assiste à la remise en question des pouvoirs politiques des pays musulmans par des groupes se revendiquant de la pureté du message religieux. Cette montée du radicalisme compose d'étonnantes lignes de fracture au sein de l'islam. Et empêche bien souvent, en bannissant l'exégèse, l'adaptation des règles religieuses à la modernité. Voici un tour du monde - non exhaustif - des mouvements fondamentalistes.


Les Gardiens de la révolution en Iran

L'Iran, sous la coupe du président Mahmoud Ahmadinejad, veut imposer une nouvelle vision de l'islam. Dépassant le cadre de la révolution islamique de l'ayatollah Khomeiny, le discours du nouveau pouvoir iranien vise, d'une part, à doter le monde musulman de la puissance nucléaire et, d'autre part, à transcender les clivages entre chiites et sunnites. Piliers du régime, les pasdarans (Gardiens de la révolution) sont chargés notamment de faire appliquer la doctrine. Fers de lance du dogme khomeyniste, les pasdarans, créés le 5 mai 1979 par un décret du Guide suprême, forment un Etat dans l'Etat. Le régime iranien a recours à cette force, à la fois armée, service de renseignement et entreprise doctrinaire, pour deux objectifs : rappeler à l'ordre les Iraniens qui s'opposeraient aux rectitudes du pouvoir (notamment en matière de moeurs) et participer à l'exportation de la révolution islamique. Même si ce dernier objectif a évolué, Téhéran a toujours recours à la déstabilisation. Au Liban, par exemple, les pasdarans disposent de bureaux qui financent des actions politiques et militaires, aident le Hezbollah et dédommagent les victimes du conflit israélo-libanais de juillet 2006.

Mais les pasdarans ne sont pas le seul instrument de Téhéran. Plusieurs fondations, dont celle des mostazaffin (les « déshérités »), contribuent aussi à la montée en puissance de l'Iran dans le monde musulman. Et à sa volonté de légitimité pour « guider » la oumma. Adepte du double discours, Téhéran garde plusieurs fers au feu et a entrepris de financer des oeuvres en Afghanistan afin de mieux s'y implanter.

Les talibans en Afghanistan

Après les opérations américaines contre les camps d'Al-Qaïda, les talibans font un retour en force sur la scène afghane. Ou plutôt les néotalibans, mélange d'anciens disciples du mollah Omar, le chef spirituel des étudiants-miliciens aux turbans noirs, de frustrés de la politique du président Hamid Karzaï et de trafiquants de drogue. Un tiers des provinces du pays est ainsi en proie à l'insurrection. Fait nouveau depuis juillet dernier, les fondamentalistes afghans sont remarquablement armés et bien entraînés. « Ils n'hésitent pas à attaquer les forces de l'OTAN dans des combats de front », confie un officier supérieur des forces étrangères stationnées à Kaboul (30 000 soldats de l'ISAF, Force internationale d'assistance à la sécurité, sont présents en Afghanistan, dont plus 8 000 Américains).

En fait, le mouvement islamiste en Afghanistan est bien plus moderne que le ramassis de supplétifs et de religieux au temps du règne de mollah Omar de 1996 à 2001. Les nouveaux talibans s'appuient notamment sur un rejet de l'Occident et sur un discours islamo-nationaliste. Les services secrets pakistanais (ISI), il est vrai, continuent de leur fournir une assistance matérielle. D'autant que les candidats au nouveau djihad sont nombreux de l'autre côté de la frontière, dans les madrasa, les écoles coraniques, du Pakistan, pays qui compte des millions de Pachtouns, cousins frontaliers séparés par la ligne Durand tracée en 1893.

Avec le retour des talibans, renforcé par le conflit en Irak, on assiste à l'émergence du narco-islamisme, fondamentalisme, malgré les interdits de certains chefs religieux. Le pays est devenu le premier producteur d'opium et d'héroïne (92 % du marché mondial). Plus de la moitié du PNB afghan provient du narco-trafic. Le mouvement des talibans va donc continuer à recruter auprès de populations frustrées par la corruption et le manque de développement économique, créant ainsi un mouvement hybride à base tribale et centré sur une fuite en avant vers le fondamentalisme.

Le Hizb Ul Mujahiddin et le Harkat Ul Mujahiddin au Cachemire

Pour le Cachemire, le Pakistan et l'Inde se sont livrés trois guerres depuis la partition de l'Empire britannique des Indes en 1947. Entre les deux pays, détenteurs de l'arme nucléaire, cette contrée himalayenne sécrète toutes les tensions. Alors que l'Inde souhaite que ce conflit de basse intensité demeure dans une dimension bilatérale, le Pakistan veut internationaliser son règlement. Islamabad considère en effet que cette région à majorité musulmane doit lui revenir, arguant notamment du principe de continuité territoriale imposé à l'époque par Londres. Et tous les moyens sont bons. L'ISI, les très efficaces services de renseignement d'Islamabad, instrumentalise différents groupes fondamentalistes pour relancer la guerre dans cette région montagneuse peuplée de 9 millions d'âmes. Le Hizb Ul Mujahiddin, le Harkat Ul Mujahiddin, le Lashkar I Taïba et le Jaish Muhammed mènent la guérilla côté indien. Même si le président pakistanais Pervez Musharraf a interdit leur existence, ces groupes s'infiltrent par la LOC, la ligne de contrôle qui correspond à la ligne de cessez-le-feu. Un extrémisme encouragé par les nombreuses exactions commises par les troupes indiennes dans la vallée du Cachemire. Les militants cachemiris, appelés combattants de la liberté au Pakistan, disposent de points de repli dans les grandes villes indiennes, notamment Delhi et Bombay. Bien entraînés, financés par de grands commerçants et de généreux mécènes, ces mouvements ont vocation à s'internationaliser. Le tremblement de terre d'octobre 2005, qui a détruit une partie des infrastructures côté pakistanais et frappé les familles des militants, a cependant limité leurs capacités.

Le Lashkar I Jihad et la Jemaa Islamiya en Indonésie

Plus grand pays musulman du monde, l'Indonésie vit une expérience démocratique depuis la chute du dictateur Suharto en 1998. Sur le plan religieux, deux courants apparemment opposés travaillent la population des fidèles de l'islam (90 % des 210 millions d'habitants). D'abord les confréries musulmanes, comme la Muhammadiyah (50 millions d'adhérents !) et la Nadlatul Ulema (35 millions). A la fois organisation réformiste, caritative et éducative, prônant un islam tolérant, celles-ci ont un rôle stabilisateur. Tous les courants de la société y sont représentés. Leurs dirigeants ont réussi à mailler les différents secteurs de la population indonésienne, des étudiants aux militaires, des scouts aux collectionneurs de timbres.

L'autre courant est l'islam radical, encouragé notamment par de jeunes mollahs formés à l'étranger. Le groupe paramilitaire Lashkar I Jihad (la Milice de la guerre sainte) a fomenté de nombreux troubles dans les îles Moluques contre les populations chrétiennes. Ce conflit, qui a duré trois ans, a fait plus de 5 000 morts et un demi-million de déplacés.

Ailleurs dans l'archipel, composé de plus de 13 000 îles, la Jemaa Islamiya (la Société islamique) a commis de nombreux attentats antioccidentaux, notamment à Jakarta, la capitale, et sur l'île touristique de Bali. Un adversaire farouche de la Constitution indonésienne (qui revendique un Etat religieux mais non confessionnel) guide les militants fondamentalistes : Abou Bakar Bachir, impliqué dans différents attentats mais libéré.

Pourtant, à l'origine, l'islam indonésien est un islam « marchand » et non conquérant, qui s'est implanté, au XIIIe siècle, avec l'arrivée des négociants arabes. Il demeure ainsi une religion syncrétique, avec des réminiscences hindouistes et bouddhistes, au grand dam des nouveaux mollahs qui veulent le « purifier ».

Les tribunaux islamiques en Somalie

En juillet 2006, l'Union des tribunaux islamiques a brusquement surgi sur la scène internationale en prenant le pouvoir à Mogadiscio. En fait, ces milices fondamentalistes régnaient dans plusieurs provinces depuis une dizaine d'années. Leur credo : chasser les seigneurs de guerre, qui ont détruit le pays pendant et après la guerre de 1991. Sous la houlette du cheikh Hassan Dahir Aweys et d'un Conseil suprême islamique de Somalie, ces tribunaux se sont imposés dans un pays en proie à l'anarchie et à la famine. Peu à peu ces « talibans d'Afrique » ont imposé la charia. Le pays se replie sur lui-même. Les humanitaires fuient la capitale et les villes où ils oeuvraient, surtout depuis la guerre de 1991. Certes le mouvement s'est d'abord fédéré en réaction au chaos et à la corruption. Mais l'Union des tribunaux islamiques pourrait laisser s'installer en Somalie des plates-formes internationalistes du djihad, de la même manière que les talibans en Afghanistan ont été submergés par les réseaux d'Al-Qaïda et les combattants de Ben Laden.

Un bémol cependant : la milice somalienne, à la recherche d'une reconnaissance internationale, pourrait tempérer ses élans rigoristes. En témoigne l'abordage début novembre d'un cargo des Emirats arabes unis par des miliciens des tribunaux islamiques afin de neutraliser les flibustiers qui exigeaient une rançon d'un million de dollars. Cette opération, autant destinée aux Somaliens qu'à la communauté internationale, permettait de démontrer que tribunaux islamiques riment avec ordre public. La Somalie n'est pas pour autant épargnée par la reprise d'un conflit, les partisans de l'ancien gouvernement menaçant de reconquérir Mogadiscio.

Le Hezbollah au Liban

Le Hezbollah (le Parti de Dieu) a fait son retour au grand jour en juillet dernier avec la guerre du Liban. Déclenchée par Israël, l'opération visait à empêcher les bombardements par la milice chiite, fortement implantée au Sud-Liban. Cette milice dispose de plusieurs milliers de missiles fournis par Téhéran (4 000 roquettes tirées sur le nord d'Israël en juillet et août), de 10 000 soldats et d'un trésor de guerre alimenté par l'Iran. Fondé par le cheikh Sobhi al-Toufayli, le Parti de Dieu est dirigé depuis 1992 par le cheikh Hassan Nasrallah (déclaré ennemi public n° 1 d'Israël) et opère sous la double tutelle de l'Iran et de la Syrie.

Même si le récent conflit a sérieusement amoindri ses capacités militaires, le Hezbollah, qui compte une dizaine de députés au parlement, demeure un parti politico-militaire très structuré. Vilipendé par une partie de la population libanaise, qui le rend responsable de la guerre de l'été, le Parti de Dieu incarne cependant pour nombre d'habitants de la région la résistance du monde musulman face à Israël. Le mouvement peut resurgir militairement à tout instant au Liban, tant Damas et Téhéran ont intérêt à l'instrumentaliser soit pour attaquer Israël soit pour détourner l'attention de la communauté internationale de la montée en puissance du nucléaire iranien.

Pour l'heure, le Hezbollah se restructure et finance les victimes de la guerre de l'été 2006 : 12 000 dollars en espèces pour un propriétaire d'appartement endommagé, 8 000 pour un locataire. Avec ses moyens financiers colossaux, issus non seulement de ses mentors syriens et iraniens mais aussi du trafic de drogue, le Hezbollah, qui dispose de sa propre chaîne de télévision (Al-Manâr TV), se propose de fédérer l'aide aux Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie. Même si la force des Nations unies s'est renforcée - 15 000 hommes à terme - pour neutraliser le Sud-Liban, le Hezbollah garde toute sa puissance politique et militaire.

Le Hamas en Palestine

Créé en 1988 après la première intifada (guerre des pierres) dans les territoires palestiniens, le Hamas, à la fois nationaliste, religieux et antisioniste, recrute parmi les jeunes de Gaza et de Cisjordanie. Très structuré, longtemps dans la clandestinité, ce mouvement radical a remporté les élections parlementaires dans les territoires en 2006. Proche des Frères musulmans égyptiens, ses dirigeants sont souvent des Palestiniens éduqués (ingénieurs, médecins, anciens cadres de l'administration). Quand l'Organisation de libération de la Palestine de Yasser Arafat, décide d'entamer des négociations avec Israël en 1991, le Hamas s'engage dans des opérations militaires contre Tsahal, l'armée d'Israël. Ses militants, notamment ceux des brigades Ezzedine al-Qassam, bombardent le sud d'Israël avec des roquettes artisanales. Travaillé en sous-main par les mollahs les plus radicaux, le Hamas, qui dispose d'une base arrière à Damas, veut représenter un courant populaire en Palestine, grâce notamment à un impressionnant réseau d'assistance. Ses dirigeants souhaitent clairement créer un Etat religieux. Placé sur la liste des organisations terroristes par l'Union européenne en 2003, le Hamas peut compter sur un renouvellement constant de ses cadres (chaque dirigeant a un double). Israël envoie régulièrement des commandos pour éliminer les chefs du Hamas et lance des opérations aériennes grâce à des agents travaillant pour Tsahal dans les territoires.

L'ASSRI et l'Armée du Mehdi en Irak

La guerre déclenchée par les Etats-Unis en mars 2003 a paradoxalement renforcé les réseaux islamistes d'Irak. Ils sont complexes, transcendés par deux axes : sunnites-chiites et religieux-anciens partisans de Saddam Hussein. Les mouvements chiites, dont l'ASSRI d'Abdulaziz al-Haqim et l'Armée du Mehdi de Moqtada al-Sadr, disposent du soutien plus ou mois important de l'Iran, même si la communauté chiite d'Irak (60 % des 24 millions d'habitants) entend garder son autonomie. L'autre axe est plus complexe, alliant les réseaux d'Al-Qaïda - composés d'Irakiens et de volontaires étrangers - aux anciens du Baas, le parti de Saddam Hussein. La volonté de Paul Bremer, ancien représentant de Washington en Irak, d'évincer tous les cadres de l'ancien régime a en effet jeté ces derniers dans les rangs des mouvements islamistes.

Ces mouvements comptent non seulement des hiérarchies religieuses et militaires mais aussi de nombreux supplétifs. Au total, plusieurs dizaines de milliers de combattants. Son cloisonnement et son caractère tribal font que cette nébuleuse est difficilement perméable. Comme le déclare à Historia Hoshyar Zebari, ministre irakien des Affaires étrangères : « Ce qui nous manque pour gagner cette guerre, c'est l'information et la pénétration des milices, en bref de vrais services secrets. »

L'efficacité de cette guérilla, nullement entamée par la mort en juin 2006 du chef d'Al-Qaïda en Irak Abou Moussab al-Zarqaoui, a une double conséquence : l'instabilité de l'Irak sur le long terme et un mimétisme à l'extérieur, notamment en Afghanistan. Le président kurde d'Irak, Jalal Talabani, s'efforce cependant d'intégrer les milices dans le processus politique, à la condition qu'elles désarment. Sans résultat pour le moment. Il est vrai qu'elles se financent en grande partie par l'« industrie » du kidnapping (plusieurs milliers d'Irakiens enlevés). Armes, munitions, paiement des combattants, la guérilla irakienne nécessite plusieurs dizaines de millions de dollars par an. L'alliance entre salafistes et anciens du Baas pourrait amener le pouvoir à collaborer avec une partie de cette tendance en gage de stabilité.

La Jamaat al-islamiya en Egypte

L'Egypte est périodiquement la cible d'attentats islamistes, que ce soit dans les stations balnéaires du Sinaï ou au Caire, la capitale. C'est que le pouvoir d'Hosni Moubarak, malgré une forte répression, n'est jamais parvenu à éradiquer la Jamaat al-Islamiya. Ce mouvement est une sorte d'hydre, qui apparaît et réapparaît au gré des circonstances. Il est implanté au Caire, à Assiout, ville à 40 % copte chrétienne mais aussi berceau des islamistes égyptiens, et dans le désert du Sinaï, sillonné par un réseau de Bédouins acquis à la cause fondamentaliste. Créée dans les années 1970, la Jamaat al-Islamiya a pris la relève d'Al Jihad, organisation décimée par les services de sécurité à la suite du spectaculaire assassinat du président Anouar al-Sadate en 1981. La Jamaat, qui s'est affiliée à Al-Qaïda, possède une structure suffisamment souple pour « héberger » d'autres groupes islamistes et terroristes. Ses dirigeants clandestins cherchent avant tout à impliquer l'Etat dans un conflit religieux, quitte à encourager l'assassinat de coptes. Ils appellent à l'avènement d'un Etat islamique en Egypte. La pauvreté d'une grande partie de la population (80 millions d'habitants) et la corruption de l'administration égyptienne lui donnent des arguments. L'efficacité des attaques-suicides de la Jamaat résulte aussi de complicités au sein de l'appareil d'Etat.

Afin de résister aux campagnes de répression, le mouvement s'est davantage cloisonné. Avec, pour conséquence, des dérives tel l'assassinat d'une cinquantaine de touristes occidentaux en 1997 à Louksor. La crainte du pouvoir est que le mouvement s'attaque aux touristes : chaque attentat prive en effet le pays de sources importantes de revenus.

La Jamaat demeure cependant plus active à l'étranger qu'en Egypte. L'un de ses guides spirituels est Ayman al-Zawahiri, médecin égyptien devenu bras droit de Ben Laden, qui se terre dans les zones tribales entre l'Afghanistan et le Pakistan.

Le GIA en Algérie

Il conviendrait de parler davantage « des » GIA que « du » GIA (Groupe islamique armé), tant le mouvement algérien est émietté. Apparue en 1991, cette nébuleuse est particulièrement violente, hostile à toute implication avec le pouvoir politique, contrairement au FIS (Front islamique du Salut). Attentats, assassinats aveugles ou ciblés, trafics de drogue, extorsion de fonds : les militants sont prêts à tout pour imposer la charia. Plusieurs milliers de ses combattants sont passés par les camps d'entraînement en Afghanistan, où le discours s'est davantage radicalisé, notamment avec l'acceptation de l'assassinat de musulmans.

Ces groupuscules s'agrègent pour des opérations spectaculaires, tels les attentats sur la route de Blida ou dans la plaine de la Mitidja. Deux courants principaux animent le coeur du GIA, fort d'un millier de combattants : un courant salafiste, pour le retour à la tradition comme au temps du prophète Mahomet, et un courant djazaariste, basé sur un nationalisme exacerbé. L'espérance de vie des émirs (les chefs de bandes) est limitée (estimée au plus fort de la guérilla à trois semaines en ville, deux mois à la campagne). Leurs remplaçants sont souvent plus jeunes, illettrés et ne connaissant guère le Coran. Il en résulte une sorte de mouvement hybride, fait d'éléments religieux et de jeunes délinquants. L'intégration des groupuscules, la montée au maquis sont souvent motivés par l'envie de revanche contre le pouvoir, rendu responsable de toutes les frustrations, et les éventuelles facilités matérielles. Ce qui explique les dérives du GIA, avec les massacres de civils, destinés à marquer un territoire politico-militaire, à rivaliser avec les autres groupuscules et à s'approvisionner en matériels ou en vivres.

Reste que l'intensité des opérations a décliné ces dernières années, en raison justement de cette violence aveugle qui a coupé le GIA d'une partie de sa base populaire et de la répression menée par les militaires algériens. A noter que les services secrets ont manipulé à plusieurs reprises le GIA, en particulier grâce à des repentis et des agents infiltrés. Des soupçons pèsent sur l'armée, accusée par des politiques et intellectuels d'avoir organisé des attentats afin de discréditer le mouvement islamiste et de justifier la poursuite de la contre-guérilla, qui sert les intérêts économiques de cercles du pouvoir politique et militaire.

Enfin, le jusqu'au-boutisme du GIA a conduit à des scissions, notamment à celle du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat), créé en 1998 par Hassan Hattab, alias Abou Hamza, et composé de 300 à 600 moudjahidin (combattants). Aywan al-Zawahiri, le n° 2 d'Al-Qaïda, a affirmé que le GSPC avait fait allégeance en 2006 au groupe fondé par Ben Laden.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt


Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 23:26

Etats-Unis : quand la Bible fait loi

Par Sébastien Fath



Les fondamentalistes protestants exercent outre-Atlantique une influence constante sur la vie politique et sociale. Pour autant, les Américains sont-ils prêts à lâcher The Desperate Housewives pour retourner à La Petite Maison dans la prairie ?



La Bible seule ! La Bible dit ! C'est en écho au Sola Scriptura des réformateurs que les protestants les plus radicaux scandent aujourd'hui leurs mantras militants. La science peut plaider pour Darwin, la génétique percer le secret de l'ADN, mais seule la Bible, Parole de Dieu, doit pour eux avoir le dernier mot. Cette insistance obsessionnelle sur les fondements de l'autorité biblique nous rappelle que la radicalité religieuse, chez les protestants, s'exprime moins par l'intégrisme que par le fondamentalisme.

Le fondamentalisme, c'est la manière protestante d'être radical, de pousser à l'extrême un engagement chrétien voulu comme total et sans concessions. Au contraire de l'intégrisme catholique, qui se rattache à une tradition, le fondamentalisme se rattache avant tout à un texte, la Bible, reçue comme inerrante, c'est-à-dire sans erreurs dans ses manuscrits originaux. D'où vient ce mouvement ? Quelle est son histoire ? Quelles stratégies en réseaux a-t-il développées pour peser aujourd'hui sur les affaires du monde ?

Le mot « fondamentalisme » est né au début du XXe siècle en terrain protestant nord-américain. Le terme commence à se répandre aux lendemains de la Première Guerre mondiale, mais le mouvement qu'il désigne préexiste. Il est apparu aux Etats-Unis en opposition aux développements du modernisme théologique. Entre 1910 et 1915, douze fascicules, tirés à trois millions d'exemplaires, sont publiés sous le titre suivant : The Fundamentals : A Testimony to the Truth. Ils comprennent une centaine d'articles théologiques, écrits par les protestants évangéliques les plus en vue de l'époque. Parmi eux, de nombreuses dénominations protestantes sont représentées : on y rencontre le théologien écossais James Orr, le professeur presbytérien à Princeton Warfield, l'évangéliste Torrey, le théologien baptiste du Sud Mullin, ou l'évêque anglican Moule.

Convaincus que les progrès de l'exégèse moderne et du libéralisme menacent de saper les contenus traditionnels de la foi chrétienne, ces auteurs entendent défendre les points fondamentaux de la foi. Parmi ceux-ci, la divinité et l'incarnation de Jésus, Fils de Dieu, la naissance virginale du Sauveur, sa mort expiatoire sur la Croix pour le salut des humains, la résurrection corporelle, la réalité du péché, qui sépare de Dieu et rend l'expiation nécessaire, le salut par la Grâce (et non par les efforts humains), et l'autorité de la Bible, « Parole inspirée de Dieu ». L'unité de ces fascicules n'est pas complète, loin s'en faut. En réalité, les auteurs divergent sur bien des points secondaires, mais ils se retrouvent autour de la nécessité d'une plate-forme commune pour stopper ce qu'ils pensent être un processus de démolition des vérités chrétiennes traditionnelles. Leur positionnement est alors essentiellement théologique, sans grande ambition sociétale et politique.

C'est en référence à ces fascicules et à ce large cercle d'auteurs que s'est structuré le premier fondamentalisme protestant américain, aux ramifications internationales. Porté par plusieurs millions d'Américains soucieux de défendre les enseignements chrétiens traditionnels, ce protofondamentalisme est multiple : maîtres d'oeuvre du Fundamentalist Project, référence en la matière, Martin Marty et Scott Appleby préfèrent même parler de « fondamentalismes protestants ».

Le courant est diffus, disparate, sans unité confessionnelle, comme trans-frontière. Dans la logique protestante, qui relativise l'institution ecclésiale au profit de la relation directe de l'individu avec Dieu, ce fondamentalisme n'a rien d'une armée disciplinée au service d'une sainte cause. Par ailleurs, il n'a pas défendu, à l'origine, de ligne séparatiste, contre-culturelle. Les premiers fondamentalistes entendent au contraire convaincre l'ensemble des chrétiens, l'emporter à l'intérieur des grandes Eglises et dénominations protestantes existantes et terrasser partout le libéralisme théologique comme saint Georges tue le dragon.

C'est dans ce but de conquête qu'est créée la World's Christian Fundamentals Association, en 1919, un an avant que le terme de fondamentalisme entre en usage à la suite de Curtis Lee Laws, éditeur du Watchman Examiner (périodique baptiste). Mais plus dure est la chute. Le rêve de planter le drapeau victorieux de la pureté biblique sur tous les clochers et campus chrétiens s'est fracassé contre le réel, et le courant fondamentaliste, aux Etats-Unis, son principal bastion, comme dans le reste du monde, a graduellement connu une radicalisation qui l'a conduit à renoncer au projet initial. Abandonnant l'espoir de régénérer le protestantisme dans son ensemble, les fondamentalistes ont choisi une option de plus en plus isolationniste, hostile au « monde ».

Quel fut le détonateur de la crise ? Comment cette réaction orthodoxe, aux accents proches du rôle alors joué par le magistère romain dans la crise moderniste catholique, s'est-elle muée en un fondamentalisme vindicatif et dénonciateur dont les médias se repaissent aujourd'hui ? C'est au milieu des années 1920 que s'est amorcé ce basculement, à l'occasion du fameux « procès du singe ». Hostiles à la théorie de l'évolution des espèces de Darwin, les fondamentalistes ont alors voulu faire de la condamnation d'un enseignant évolutionniste, prononcée à Dayton (Tennessee) un symbole de leur influence. Ils gagnent certes leur procès, sous l'impulsion de l'ancien vice-président des Etats-Unis, le démocrate William Jennings Bryan (1860-1925). Mais ils perdent la bataille médiatique. Plus grave encore que les foudres de l'opinion, ils s'attirent le ridicule. Stigmatisés dans la presse, ils passent désormais pour d'obscurantistes bigots hostiles au progrès scientifique.

Dès lors, la cause est entendue pour les premiers fondamentalistes. Après un tel échec dans la conquête de l'opinion, nulle illusion à entretenir sur la conversion de la société tout entière. Finie l'offensive générale au grand jour, place aux tranchées, aux sous-cultures de résistance, réfugiées dans un séparatisme résolu qui relègue le « monde » et ses « péchés » à bonne distance. Poursuivie dans les années 1930, la radicalisation du mouvement fondamentaliste a entraîné des fractures internes. Tirant les conséquences du procès du singe, certains leaders du courant choisissent une stratégie séparatiste. La presse séculière est mauvaise ? Qu'à cela ne tienne, on crée des quotidiens et des périodiques fondamentalistes. L'école publique n'est plus ce qu'elle était ? On la quitte et on fonde ses établissements, du jardin d'enfant à l'université. La radio, puis la télévision menacent les bonnes moeurs ? On crée à leur place les médias audiovisuels demandés par les publics fondamentalistes.

Echouant à transformer l'ensemble de la culture, les fondamentalistes ont choisi l'option de consolider la leur, en nourrissant leurs réseaux locaux de structures alternatives. Mais cette optique contre-culturelle, adossée à une rhétorique dénonciatrice, ne plaît pas à tout le monde. Bien des protestants, compagnons de route du premier fondamentalisme, n'apprécient pas ce nouveau séparatisme, jugé trop belliqueux. Ils souhaitent défendre une doctrine orthodoxe, mais sans politique de séparation et de confrontation agressive avec la culture ambiante.

C'est au sein de ce public critique que se sont affirmées, à partir de 1943 (avec la création de la National Association of Evangelicals), les organisations évangéliques - et non pas « évangélistes », terme impropre. Ces évangéliques sont très puissants aujourd'hui aux Etats-Unis, où ils représentent plus de 70 millions d'Américains, mais aussi dans le monde : au moins 200 millions d'individus sans compter les pentecôtistes, qui feraient au moins doubler la statistique. Mais ils ne peuvent pas être tous assimilés à des fondamentalistes ou des intégristes. Parmi les présidents américains qui se réclament de cette orientation, on compte aussi bien George W. Bush que Bill Clinton ou Jimmy Carter. Si tous les fondamentalistes protestants sont évangéliques, dont ils constituent l'aile radicale, tous les évangéliques ne sont pas fondamentalistes. Cette différenciation s'est faite dans les années 1930-1940 ; et, depuis la Seconde Guerre mondiale, la fracture entre les deux a tendance à s'accroître.

Tandis que les protestants évangéliques s'engagent de plus en plus fermement sur les sentiers oecuméniques, aboutissant à la signature d'un premier document théologique majeur au printemps 1994 avec les représentants du catholicisme américain (Evangelicals and Catholics Together), les fondamentalistes, au contraire, accentuent leur séparatisme avec les autres chrétiens, en durcissant trois éléments qui deviennent leurs signes de ralliement et les piliers de leur mouvement.

Le premier trait consiste en une eschatologie particulière. Elle est à caractère prémillénariste et largement marquée par une vision dispensationaliste de l'Histoire. Pour les fondamentalistes, celle-ci va de mal en pis : seul le retour de Christ, instaurant le Millenium (règne de 1 000 ans), pourvoira à l'attente des élus. D'où une vision pessimiste du monde, qui nourrit les réflexes contre-culturels. A cette conception prémillénariste s'ajoute l'impact du dispensationalisme, doctrine qui découpe l'histoire en sept « dispensations » durant lesquelles Dieu agit à chaque fois de manière spécifique. Selon cette doctrine, qui s'appuie sur la traduction Scofield de la Bible (1909), nous vivons aujourd'hui l'avant-dernière « dispensation », marquée par le « rétablissement d'Israël », prélude immédiat au retour du Christ en gloire. D'où le soutien appuyé des fondamentalistes américains à Israël, envisagé comme conforme au plan de Dieu.

Le deuxième trait qui caractérise le fondamentalisme du dernier demi-siècle est l'inerrance de la Bible. Déjà affirmé précédemment, ce critère postule la Bible « sans erreurs ». Il devient alors obsessionnel. Contrairement à une idée reçue, ce principe d'inerrance ne signifie pas que les versions actuelles de la Bible soient considérées sans erreurs. L'interprétation n'est pas non plus complètement « littérale », car l'exégèse des textes (et leur hiérarchisation sélective) est tout autant pratiquée dans les rangs fondamentalistes qu'ailleurs. Cependant, la valorisation extrême de ce principe d'inerrance entraîne une méfiance croissante pour tout recours aux sciences humaines dans l'interprétation des textes bibliques, stérilisant le débat intellectuel et éthique (notamment sur la question évolutionniste) au nom d'arguments d'autorité. Si « la Bible dit », il faut s'exécuter, sous peine de dévier de la vérité et de s'exposer au courroux divin.

Enfin, la dernière caractéristique de l'évolution fondamentaliste depuis 1945 est l'essor d'une idéologie séparatiste, appuyée sur le verset biblique de la Seconde Epître aux Corinthiens (6, 17) : « Sortez donc d'entre ces gens-là, et mettez-vous à l'écart, dit le Seigneur ; ne touchez à rien d'impur. Et moi, je vous accueillerai. » Elle postule le principe suivant : « Aucune collaboration avec ceux qui collaborent avec les libéraux. » Ils s'opposent frontalement sur ce terrain aux protestants évangéliques, dénonçant par exemple l'apostasie du prédicateur évangélique Billy Graham, qui associe des catholiques dans ses croisades depuis la fin des années 1950. Ces ouvertures oecuméniques passent, aux yeux des fondamentalistes, pour une grave compromission, voire une trahison. Les fondamentalistes post-1945 ont renoncé de fait à toute tentative de transformer les dénominations existantes de l'intérieur, préférant faire bande à part et multiplier leurs propres structures de défense et de formation, portées en particulier par les strictes universités sudistes Bob Jones, Liberty University ou Regent University.

On observe cependant une inflexion au cours des années 1970. Les fondamentalistes sortent alors de leur isolement, non pas pour réinvestir les grandes dénominations, dont ils sont plus que jamais séparés, mais pour influer sur la politique. Depuis 1979, des figures comme les télévangélistes Jerry Falwell (fondateur de la Moral Majority), Pat Robertson (fondateur de la Christian Coalition) ou Ralph Reed (qui incarne la relève de la Nouvelle Droite chrétienne) ont défrayé la chronique par leurs efforts répétés pour faire progresser à Washington leur agenda conservateur. Mais l'hypothétique « majorité morale » qu'ils invoquent s'est réduite à un poids direct d'environ deux millions d'électeurs : suffisant pour peser sur les élections, mais bien trop faible pour infléchir la législation fédérale ou faire triompher un candidat maison. Parmi les fruits de la sécularisation et de la libéralisation de la société états-unienne depuis les années 1960, ni l'avortement, ni la banalisation de l'homosexualité, ni la multiplication des divorces, ni l'abandon de la prière à l'école n'ont subi de remise en cause frontale, que la majorité des Américains n'accepterait pas.

Si les fondamentalistes sont tellement bruyants aujourd'hui, ce n'est pas parce qu'ils sont plus puissants, c'est au contraire parce que le mouvement dominant de la société leur échappe de plus en plus. Quand l'Amérique de La Petite Maison dans la prairie reflétait davantage leurs valeurs, on les entendait moins. C'est parce qu'ils perdent du terrain qu'ils protestent, et non l'inverse. Dans l'Amérique de Desperate Housewives, le fondamentalisme reste bien vivant et exerce une influence partielle, au-delà de son périmètre, sur 70 millions d'Américains. Mais face à la libéralisation de la société, il n'en a pas moins échoué dans sa tentative de renverser la vapeur.



--------------------------------------------------------------------------------
Sébastien Fath. Chercheur au CNRS, chargé de conférences à l'Ecole pratique des hautes études, il a publié Dieu bénisse l'Amérique. La religion de la Maison Blanche (Seuil, 2004), Militants de la Bible aux Etats-Unis. Evangéliques et fondamentalistes du Sud (Autrement, 2004), et Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France, 1800-2005 (Labor et Fides, 2005).
--------------------------------------------------------------------------------

Comprendre

Eschatologie
Théorie des fins dernières de l'homme et du monde.


Inerrance
Infaillibilité de la Bible. Si le Saint-Esprit est bien l'auteur premier de l'Ecriture, celle-ci ne saurait nous induire en erreur en quoi que ce soit : l'infaillibilité de la Bible est celle de Dieu lui-même.



Dispensationalisme

Ce néologisme, répandu plutôt dans le monde anglophone, provient de l'idée que l'histoire du monde est divisée en sept âges, ou dispensations. Nous sommes censés vivre actuellement la fin du sixième âge, attendant simplement le retour de Jésus qui inaugurera l'âge final, le glorieux règne millénariste, une période de mille ans. Ce retour sera précédé de l'enlèvement au ciel des vrais croyants (le ravissement), de sept années de grandes épreuves (la tribulation) et d'une guerre au Moyen-Orient qui culminera dans la grande bataille d'Harmagedôn (Ap, 16,16), juste avant le retour de Jésus. Ce schéma très élaboré est censé provenir de la Bible. En fait, il a été imaginé au siècle dernier en Angleterre par John Nelson Darby (1800-1882), un des fondateurs des Frères de Plymouth. C.D.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt



Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 19:11

La croisade, premier choc des civilisations

Par Xavier Hélary



La motivation des chrétiens est la libération des Lieux saints, et non la destruction de l'islam. S'il arrive que le fanatisme conduise les Occidentaux à commettre le pire, ces expéditions sont aussi l'occasion d'échanges fructueux entre les deux communautés.



De la fin du XIe à la fin du XIIIe siècle, des centaines de milliers d'Européens franchissent, par mer ou par terre, des distances considérables pour atteindre la Terre sainte. C'est souvent au péril de leur vie que ces hommes et ces femmes accomplissent ce voyage. Arrivés sur place, beaucoup prennent part aux combats contre les musulmans. Mais pas tous : certains sont de simples pèlerins dont le seul désir est de se recueillir sur le tombeau du Christ.

Tout commence en novembre 1095. Le pape Urbain II préside un concile, à Clermont en Auvergne. Il y rappelle les principes de la réforme lancée, quelques années plus tôt, par son prédécesseur, Grégoire VII (1073-1085), qui lui a donné son nom : la réforme grégorienne. Le pape profite de la réunion d'un grand nombre de prélats et de quelques nobles laïcs pour lancer un appel en faveur des Lieux saints. Tout au long du XIe siècle, les mauvaises nouvelles se sont accumulées. En 1006, le calife Al-Hakim a ordonné la destruction du Saint-Sépulcre. Plus grave : venus du fin fond de l'Asie, les Turcs se sont emparés de Jérusalem dans les années 1070. Or, nombreux sont ceux qui, depuis des siècles, se rendent sur les lieux où le Christ a vécu. Non sans leur infliger parfois quelques vexations, les Egyptiens se montrent plutôt tolérants à l'égard des pèlerins occidentaux. Les Turcs qui leur succèdent sont beaucoup plus durs. Par ailleurs, ces derniers constituent pour l'Empire byzantin une terrible menace : en 1071, à Manzikert, en Asie Mineure, ils ont écrasé l'armée impériale.

Les relations entre Occidentaux et Byzantins, entre Latins et Grecs, ne sont pas très bonnes. En 1054, le pape et le patriarche, qui veulent chacun la prééminence sur l'autre, se sont mutuellement excommuniés. Pour autant, des deux côtés, en dépit des désaccords et des préjugés, on a le sentiment d'appartenir à la même religion, surtout face aux Turcs. Le sort des Lieux saints et leur accessibilité importent aux uns autant qu'aux autres. Au printemps 1095, une ambassade envoyée par l'empereur Alexis Comnène a imploré l'aide des Occidentaux.

Les historiens se sont longuement interrogés sur les objectifs que poursuivait Urbain II en lançant un appel qui devait changer le cours de l'Histoire. Il est difficile de répondre de façon tranchée. Le but principal est certainement de rendre de nouveau accessibles les Lieux saints aux pèlerins venus d'Europe. Débarrasser la chrétienté des chevaliers pillards des biens d'Eglise, affirmer la suprématie du pontife de Rome sur les pouvoirs temporels, rois et princes d'Europe, dans la lignée de la réforme grégorienne, ou encore encourager l'expansion de la chrétienté ne fait sans doute pas partie des desseins d'Urbain II, même si, de fait, la croisade y contribue. Quant à la guerre contre l'islam, elle n'est pas à l'ordre du jour : il ne s'agit pas pour les croisés d'éliminer l'islam ni de convertir ou d'exterminer les musulmans ; il faut simplement libérer la terre où le Christ s'est incarné.

Relayé par l'envoi de lettres et une campagne de prédication efficace, l'appel du pape connaît un grand succès. Dans le royaume de France et dans toute l'Europe, des milliers de personnes prennent la croix.

Les Etats francs qui se sont constitués après les succès de la première croisade (1096-1099) vont se trouver au contact des Etats musulmans qui les entourent. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les territoires tenus par les chrétiens s'amenuisent inexorablement. Le dernier port important, Acre, tombe en mai 1291 aux mains des musulmans. L'événement marque les contemporains, sans pour autant susciter un mouvement comparable à la première croisade, deux siècles plus tôt.

La croisade est, de nature, un phénomène religieux. Le monde musulman n'est rien d'autre, pour la plupart des Européens, qu'une vaste « païennerie » : ce n'est donc pas la lutte contre l'islam, méconnu en Occident, qui mobilise les foules. C'est le rappel permanent des dangers que courent les Lieux saints puis, après la perte de Jérusalem, l'insistance sur leur nécessaire reconquête. Le salut de la Terre sainte prend une tournure obsessionnelle.

En un sens, en effet, la croisade est partout en Occident. La préparation de nouvelles expéditions mobilise la diplomatie pontificale et occupe une part non négligeable de l'activité diplomatique entre les cours européennes. De la haute noblesse aux simples fidèles, à tous les niveaux de la société, nombreux sont ceux qui prennent la croix. Cela se voit : ils portent sur leur vêtement une croix d'étoffe. Ils sont dotés d'un statut particulier qui les protège dans une large mesure des poursuites judiciaires, les exempte d'impôts et les dispense même de payer leurs dettes. Leurs privilèges ont une contrepartie : les croisés se sont engagés par un voeu solennel à partir pour la Terre sainte. Seuls le pape et ses légats sont habilités à les relever de ce voeu impératif, moyennant une compensation financière appropriée : les croisés, de ce fait, ne sont plus de simples laïcs.

La dimension religieuse de la croisade conduit les autorités de l'Eglise à accepter, non sans hésitation au départ, la création des ordres militaires. Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital, à la fois religieux et combattants, constituent une aberration presque monstrueuse au regard du principe fondamental qui interdit à tout clerc de verser le sang. Présents en Occident, dans leurs fameuses commanderies, Templiers et Hospitaliers illustrent aux yeux de tous le dévouement suprême : la perte de la Terre sainte entraînera la chute des Templiers.

Aux XIIe et XIIIe siècles, la société occidentale est donc largement tendue vers la croisade. Le clergé paie, parfois de mauvaise grâce, des impôts pour le salut de la Terre sainte (les décimes). Les laïcs sont aussi sollicités : il leur faut prendre la croix et, quand ils l'ont prise, partir combattre. Régulièrement, les prédicateurs insistent sur les malheurs qui frappent les chrétiens sur les lieux mêmes où a vécu le Christ, sur le scandale que représente la perte de la Terre sainte. Chroniques et chansons de geste rappellent les prouesses des croisés, en même temps qu'elles font de Saladin un héros aussi preux que Godefroi de Bouillon ou Richard Coeur de Lion.

Cette imprégnation de la société occidentale par l'idéologie de la croisade explique que les manifestations de fanatisme ne manquent pas. Les grandes cérémonies de prise de croix sont particulièrement propices au développement de comportements extrêmes, surtout dans les premiers temps, au début du XIe siècle. Les sermons destinés à exciter le zèle de l'auditoire en faveur de la croisade encouragent ou révèlent le fanatisme présent de façon latente dans toute réunion de masse.

A Clermont, en 1095, d'après les témoignages des chroniqueurs qui en ont rapporté la substance, à défaut des termes exacts, le pape soulève l'enthousiasme de la foule. Un demi-siècle plus tard, Bernard de Clairvaux, prêchant la seconde croisade, parvient lui aussi à électriser son auditoire, au point d'épuiser très rapidement les croix de tissu qu'il a fait préparer et de devoir, dit-on, découper son vêtement pour en procurer de nouvelles. Tant Urbain II que saint Bernard sont des hommes pondérés ; tous les prédicateurs ne sont pas aussi avisés. Galvanisés par les sermons prononcés par des fanatiques souvent en marge de l'Eglise officielle, certains croisés n'attendent pas d'être au contact avec les musulmans : ils s'en prennent aux juifs. Au XIIe siècle, chaque nouvelle croisade est précédée de pogroms contre lesquels l'Eglise s'élève mais qu'elle ne parvient pas toujours à éviter. Les prédicateurs, généralement, ne s'élèvent pas contre les juifs, mais l'excitation qu'ils suscitent dans la population se retourne souvent contre ces derniers.

Au XIIIe siècle, les choses changent quelque peu. Il devient nécessaire de stimuler le zèle défaillant des croisés potentiels. Avant son premier départ en croisade, Saint Louis recourt à un subterfuge pour contraindre les seigneurs de son entourage à prendre la croix avec lui. Chaque année, lors des principales fêtes, le roi récompense ses proches par des manteaux ; cette année-là, Saint Louis fait distribuer des manteaux pliés de telle façon que c'est seulement quand on les met qu'on aperçoit la croix qui les orne : ceux qui les portent ont donc pris la croix sans le savoir...

En 1267, quand Saint Louis annonce sa seconde prise de croix, il n'est guère suivi dans un premier temps : il a pourtant exhibé lors de la cérémonie les reliques les plus précieuses de la chrétienté, celles de la Passion du Christ, particulièrement la couronne d'épines. Mais, dans le courant du XIIIe siècle, la croisade ne suscite plus un enthousiasme aussi massif qu'au siècle précédent. Des critiques se font même jour, parfois teintées d'anticléricalisme : la papauté, qui met en place une fiscalité de plus en plus lourde sur le clergé, est accusée d'utiliser l'argent récolté pour ses propres desseins. D'autre part, à partir du début du XIIIe siècle, les papes donnent à ceux qui combattent pour elle, en Italie et ailleurs, les mêmes avantages qu'aux croisés de Terre sainte : le prestige de la croisade en prend un coup.

Livrées pour libérer, défendre ou reconquérir les Lieux saints, les batailles des croisés sont forcément légitimes. La promotion de la croisade par l'Eglise pousse par conséquent à l'apparition d'une nouvelle conception de la mort comme martyre glorieux. Morts au combat ou sur la route, les croisés sont promis au paradis. Un chroniqueur anonyme écrit à propos du siège d'Antioche auquel il prit part (1097-1098) : « Beaucoup des nôtres y reçurent le martyre et, dans la joie et l'allégresse, rendirent à Dieu leurs âmes bienheureuses. Parmi les pauvres, beaucoup moururent de faim et pour le nom du Christ. Montés triomphalement au ciel, ils revêtirent la robe du martyre en disant d'une seule voix "Venge, Seigneur, notre sang répandu pour toi, qui es béni et digne de louanges dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !"»

Mourir en martyr apparaît naturel et même souhaitable à certains croisés. En 1269, un grand seigneur français, Robert de Résèques, se trouve pris dans une situation difficile : à la tête d'une centaine de chevaliers, il est entouré de combattants musulmans en bien plus grand nombre. A un de ses lieutenants qui le presse de battre en retraite, il répond qu'il est venu en Terre sainte afin de mourir pour le Christ. Il est exaucé. Tous ses compagnons trouvent la mort avec lui. Si cet exemple n'est évidemment pas généralisable, il n'en est pas moins révélateur d'un certain type de comportement, encouragé par l'idéologie de la croisade, alors que celle-ci, à la fin du XIIIe siècle, commence à s'essouffler.

Dans d'autres circonstances, du reste, ce mépris de la mort de la part des croisés permet d'emporter la décision : ainsi, lors de la première croisade, quand quelques milliers de combattants, qui ont parcouru des milliers de kilomètres et défait à plusieurs reprises, en plein territoire ennemi, les armées musulmanes, s'emparent de Jérusalem. Cette attitude face à la mort a des conséquences aussi pour l'ennemi. En 1099, la prise de Jérusalem est suivie par le massacre d'une partie de la population. Il faut cependant se méfier des récits des chroniqueurs : si étrange et invraisemblable que cela puisse nous paraître, ceux-ci trouvent valorisant de signaler que les croisés, ce jour-là, avaient du sang jusqu'aux genoux !

De même, en 1250, racontant les premiers succès de la campagne qu'il a entreprise en Egypte, au coeur du pouvoir musulman, Saint Louis insiste sur le grand massacre des ennemis accompli par l'armée croisée. Il faut faire la part des choses : dans les mentalités du temps, il est nécessaire d'infliger les pertes maximales à l'ennemi, au prix, le cas échéant, d'arrangements avec la vérité. Il est certain que les carnages vantés ou rêvés par les croisés sont loin d'approcher ceux, bien réels et infiniment plus meurtriers, du XXe siècle.

Au demeurant, les guerres entre chrétiens et musulmans ne sont pas toujours si sanglantes. Le plus souvent, même, les ennemis faits prisonniers des deux côtés sont échangés ou libérés contre rançon. Bien loin d'être inexpiable, la guerre telle qu'on la pratique en Terre sainte est, la plupart du temps, codifiée par des règles implicites que ni un camp ni l'autre ne violent. Seuls les Templiers et les Hospitaliers, particulièrement redoutés, sont systématiquement exécutés par les musulmans. En revanche, les seigneurs chrétiens laïques, quand ils sont capturés, peuvent recouvrer la liberté en versant une rançon : c'est le cas de Saint Louis en 1250, ou des Poulains.

Les périodes de guerre sont d'ailleurs séparées par de longs intervalles pacifiques propices au développement de relations commerciales contrôlées par les grandes puissances maritimes que sont les cités italiennes - Venise, Gênes, Pise, Amalfi.

Les relations sont parfois difficiles, du coup, avec les croisés fraîchement débarqués d'Europe. Ceux-ci ne comprennent ni les marchands ni les Poulains ; ils jugent sévèrement leur comportement qu'ils assimilent à de la trahison. En 1291, la chute d'Acre est provoquée indirectement par l'arrivée de centaines de croisés italiens. A peine débarqués de leurs navires, ceux-ci, désireux d'en découdre avec les musulmans, bravent les avertissements des Poulains et attaquent en pleine paix une caravane musulmane qui passait à proximité. Le sultan saisit le prétexte pour suspendre la trêve et lancer l'offensive finale sur Acre, emportée quelques mois plus tard.

En Europe, on prend conscience du risque représenté par l'inconscience de certains croisés. Dans les années qui précèdent la fin de la présence chrétienne en Terre sainte, les « projets de croisade » se multiplient : ils développent, souvent de façon irréaliste ou utopique, les plans les plus élaborés pour reprendre pied en Syrie et reconquérir Jérusalem. Beaucoup s'accordent sur la nécessité de constituer en Terre sainte une armée permanente qui remplacera avantageusement l'arrivée ponctuelle et temporaire de croisés fanatiques, ignorants et parfois pressés de repartir en Occident.

La valorisation du massacre de l'ennemi, musulman et, à l'occasion, juif, la glorification de la mort des croisés assimilée au martyre, l'omniprésence de l'idéologie de la croisade en Occident pourraient accréditer l'idée que ces expéditions et ces guerres sans cesse recommencées sont le fruit d'un véritable intégrisme religieux. Est-ce si évident ?

Les croisades accompagnent la première expansion européenne ; les croisés élargissent leur horizon, expérimentent leur courage et leur esprit de sacrifice, s'y construisent une véritable mythologie. Entre 1099 et 1291 les périodes de paix entre les deux communautés ne sont d'ailleurs pas rares ; les échanges commerciaux sont alors fructueux de part et d'autre ; une société multiculturelle voit le jour en Terre sainte, où se brassent les influences venues de toutes les rives de la Méditerranée. La réflexion et le contact avec l'autre ne sont nullement absents de la société occidentale, structurée par la croisade. Si la bêtise, l'ignorance et le fanatisme caractérisent souvent le comportement des chrétiens, comme celui des musulmans, il serait injuste de ne voir les croisades que sous cet angle exclusivement négatif. Elle fut aussi une épopée fondatrice pour l'Occident.



--------------------------------------------------------------------------------
Maître de conférences en histoire médiévale à l'université de Paris-Sorbonne Paris-IV, Xavier Hélary est spécialiste d'histoire militaire du Moyen Age.
--------------------------------------------------------------------------------



Comprendre

Poulains
Occidentaux installés en Syrie. Ils se sont souvent acclimatés : parlant arabe et connaissant l'islam, ils sont plus portés à la cohabitation et à l'entente qu'au conflit ouvert.



Repères

1095
Le pape Urbain II prêche la croisade à Clermont.
1099
Les croisés s'emparent de Jérusalem.
1144
Chute d'Edesse.
1147-1149
IIe croisade : Louis VII.
1187
Défaite des chrétiens à Hattin et perte de Jérusalem.
1189-1192
IIIe croisade : Frédéric Barberousse, Philippe Auguste, Richard Coeur de Lion.
1204
Prise de Constantinople par l'armée de la IVe croisade.
1229
Frédéric II obtient la restitution de Jérusalem.
1248-1254
VIIe croisade : Saint Louis en Terre sainte.
1270
VIIIe croisade : Saint-Louis meurt en Tunisie.
1291
Chute d'Acre.


Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 18:58

Sous la Loi musulmane

Par Christophe Picard




La nouvelle religion cherche à s'affirmer tant au point de vue cultuel que culturel, politique et territorial. Et après s'être imprégné des autres cultures, se passe des services des juifs, des chrétiens zoroastriens, voire des bouddhistes qui étaient jusqu'alors placés sous sa protection.



Le XIe siècle est souvent considéré comme une période de transition et de changements durables pour l'Islam médiéval. Vue d'Occident, la vision assez catégorique d'un renversement de tendance, repose d'abord sur la situation internationale qui tourne en défaveur de l'Islam, en Méditerranée à partir de la fin du XIe siècle, puis au XIIIe siècle, avec les Mongols qui s'emparent de Bagdad en 1258. Les mutations internes paraissent tout aussi déterminantes : depuis le Xe siècle, la multiplication d'Etats autonomes fragmente de plus en plus l'espace impérial, lui-même divisé en trois califats rivaux : les Abbassides de Bagdad (750-1258), les Omeyyades sunnites de Cordoue (929-1031) et les Fatimides chiites d'Ifrîqiya (Tunisie) et du Caire (910-1171). A Bagdad, les Abbassides perdent la réalité du pouvoir en faveur d'émirs iraniens, les Bouyyides (945-1055). L'environnement économique se dégrade également : recul de l'irrigation, appauvrissement paysan, prise de contrôle maritime et commercial de la Méditerranée par les Latins... Cette conjoncture expliquerait une attitude moins tolérante des autorités - hommes de pouvoir et fuqaha - à l'égard de la minorité chrétienne et donne le sentiment d'une rupture entre un « âge d'or » classique (VIIIe-Xe siècle), marqué par un large esprit d'ouverture, et la période qui débute au XIe siècle, qui se caractériserait par un reflux intellectuel et une montée d'opinions intégristes, surtout à partir du XIIIe siècle. En réalité, c'est une vision aujourd'hui totalement remise en cause par les historiens : l'évolution de l'Islam médiéval s'explique principalement par des mouvements de continuité et de discontinuité à long terme, plutôt que par des ruptures irrémédiables de tendance. L'idée même d'un « déclin » est le résultat entre autres d'un tropisme occidental sur la Méditerranée musulmane, alors que le centre de l'Islam est en Asie, là où les Turcs ghaznavides partent à la conquête de l'Inde du Nord et fondent Delhi en 1052 ; de même, la victoire des Mamelouks du Caire (1250-1517), à 'Ayn Jalût en 1260 sur les Mongols, est ressentie comme le signe d'un renouveau de l'Islam dont Le Caire devient le centre. En d'autres termes, les ressorts de l'évolution de l'attitude des autorités et de la population musulmane à l'égard des minorités religieuses ne peuvent pas être exclusivement reliés à ce qui serait un mouvement de bascule conjoncturel. C'est pourtant encore une opinion répandue.

L'examen de l'évolution de la communauté chrétienne en pays d'Islam est un bon exemple de la façon dont on peut interroger le passé de l'islam, au moment où l'on se pose des questions sur ses positions à l'égard des autres religions.

La parole divine récitée par le Prophète et rassemblée dans le Coran ainsi que les hadîth, paroles prononcées par Mahomet pour l'organisation de la communauté des croyants (oumma islamiyya) à Médine entre 622 et 632, sont à la base de l'élaboration d'un statut des chrétiens et des juifs, d'abord ceux de Médine et d'Arabie, qui passent sous domination musulmane, rejoints par les zoroastriens au moment de la conquête de l'Iran. Par la suite, la conquête arabe (632-750) et les traités de soumission signés par les vaincus, dans les empires byzantin et sassanide, étendent l'application de ce statut à l'ensemble du domaine islamique. La primauté de la Loi divine sur laquelle est fondé ce principe, rend la loi sur les « protégés » (dhimmî) immuable et définitive.

Le principe paraît clair : les non-musulmans peuvent continuer à vivre en Islam s'ils acceptent la primauté de sa loi. Celle-ci leur reconnaît des droits : ils conservent leur culte et leur clergé, leur propre organisation judiciaire, leurs biens, leurs activités... mais elle établit clairement une différence statutaire entre les musulmans et les non-musulmans : ceux-ci, ne pouvant faire la guerre dévolue aux seuls croyants, sont protégés par ces derniers ; cette situation les assimile à un statut d'infériorité dans la société musulmane. Cette protection a un coût, défini par un régime fiscal plus lourd : chaque homme en âge de combattre paye un impôt, la jizya ; le montant de la taxe sur la terre (kharâj) est plus élevé que celui versé par les musulmans (zakât). La pratique de leur culte ne doit pas nuire à celle de l'islam, et entraîne un certain nombre de contraintes : interdiction des manifestations publiques voyantes et bruyantes qui pourraient perturber le culte musulman, le port de vêtements aux couleurs particulières, ou encore l'interdiction de toute forme de prosélytisme, empêchant en particulier de relever d'anciens édifices cultuels ou d'en construire de nouveaux. Les dhimmî, faisant partie du dâr al-Islâm, domaine où l'on est soumis à la loi de l'islam, ne doivent pas aider les chrétiens ennemis de l'islam. La distinction entre chrétiens protégés, obéissant à cette loi, et chrétiens infidèles, vivant hors du domaine musulman, est essentielle, car elle permet justement d'accepter la coexistence entre religions visant l'universalité, en se basant non sur la confession mais sur l'obéissance à la Loi ; c'est à ce titre que ce statut apparaît comme une innovation remarquable.

Deux problèmes se posent. D'abord il s'agit là d'une norme, de principes ; c'est donc un cadre qui ne permet pas de préjuger de la réalité des relations entre musulmans et protégés. De plus, la période des deux premiers siècles de l'islam, pendant laquelle ces normes sont mises en pratique, nous est accessible presque uniquement par des sources arabes, écrites à partir de la seconde moitié du IXe siècle, sous le califat abbasside de Bagdad, à une période où les mentalités avaient largement évolué et où l'islam était dans une position de force inconnue jusque-là. De ce fait, la réalité des relations intercommunautaires est pratiquement impossible à évaluer avant le Xe siècle.

Nous ne pouvons estimer l'évolution, au cours des siècles, de la proportion des musulmans et des chrétiens, d'autant plus qu'entre villes et campagnes, ou d'une région à l'autre, les conditions de cette évolution sont différentes. Le gouvernement des premiers califes, promoteurs de cette pratique entre 632 et 750, s'inspire des modèles impériaux antiques : la dynastie impose une « idéologie » reconnue par tous. Ainsi, le dogme de l'Islam est largement mis en avant : les inscriptions du Dôme du Rocher édifié sur l'esplanade du Temple de Jérusalem à partir de 692, proclament l'unicité divine, comme sur les monnaies, rejetant implicitement la trinité chrétienne.

En même temps, l'organisation musulmane modifie peu le cadre de vie des chrétiens et des juifs : des lettres sur papyrus du premier siècle musulman en Egypte, attestent d'une fiscalité inchangée depuis l'époque byzantine, toujours dirigée par des Grecs, mais les textes arabes utilisent la terminologie canonique pour la nommer : zakât, kharâj, jizya. D'autres lettres montrent que les « protégés » sont enrôlés de force comme rameurs sur les navires : ils combattent donc. On mesure ainsi la distance entre la norme, et le pragmatisme des autorités. La plupart des fonctionnaires sont d'ailleurs juifs, chrétiens ou zoroastriens et bouddhistes, parce qu'ils sont les plus compétents. Toutefois, au VIIIe siècle, des révoltes coptes sont signalées, probablement provoquées par une pression fiscale excessive ou par des enrôlements forcés. La loi fixe les principes mais la pratique du pouvoir s'adapte au contexte !

Par la suite, à partir du Xe siècle, les musulmans deviennent majoritaires sur l'ensemble du territoire. Est-ce le résultat d'une « intolérance » progressive ou de changements d'attitude des populations et des autorités musulmanes ? Les informations restent peu nombreuses, trop dispersées, résultant la plupart du temps d'événements fortuits comme les mesures coercitives prises par le calife fatimide du Caire, Al-Hakim (996-1021), en vue de convertir les chrétiens à l'islam pour les préparer à l'imminente apocalypse. Cet événement exceptionnel s'insère dans un temps long, lisible en pointillés, pour lequel les informations donnent une vision très contrastée de la situation des chrétiens en Egypte à l'époque fatimide (969-1171) : d'un côté, les chroniqueurs égyptiens bien informés donnent plutôt le sentiment d'une période favorable aux chrétiens, avec la présence de nombre d'entre eux dans l'entourage du calife. De l'autre, les localités du Sinaï connaissent une nette régression des communautés chrétiennes à la même époque. Ainsi, le cas de l'Egypte, plutôt mieux documenté, est exemplaire de situations très diverses concernant les premiers siècles de l'Islam. Toutefois tous les chercheurs s'accordent sur le fait qu'au Xe siècle, les chrétiens sont devenus minoritaires partout, alors que le zoroastrisme a reculé plus vite encore ; mais les raisons de cette évolution demeurent mal expliquées.

Il y a bien eu des actions brutales du pouvoir, en général lorsqu'il avait besoin de ressources, ou celles des foules confrontées aux malheurs du temps et tentées, sinon poussées, d'en rejeter la faute sur des minorités. Toutefois ces raisons paraissent peu crédibles pour expliquer une tendance générale. La plupart des causes brusques de recul du christianisme enregistrées ne diffèrent pas de celles qui touchent les musulmans : guerres, famines, etc.

Mais avec l'éclatement progressif de beaucoup de ces communautés et leur poids démographique moindre, les effets peuvent être plus dramatiques ; de plus, la reconstruction est plus lourde à supporter par des groupes peu nombreux, et parfois la population musulmane s'y oppose quand il s'agit d'églises. Selon les régions également, le bilan diffère : le nombre des mozarabes, en raison peut-être d'une fuite plus massive des élites chrétiennes au nord, diminue plus rapidement, surtout au Maghreb à partir du Xe siècle ; c'est désormais dans les Etats chrétiens du nord de la péninsule Ibérique que l'on trouve les traces d'un mozarabisme entreprenant. L'attitude protectrice des autorités ne se modifie pas jusqu'au règne du premier calife almohade 'Abd al-Mu'mîn (1130-1163) qui accuse les mozarabes d'Ifrîqiya d'avoir renié le pacte de la dhimmâ en soutenant les Normands qui s'étaient emparés de la plupart des villes côtières dans les années 1140 ; du coup, il proclame la fin de la protection accordée aux non-musulmans.

Les églises orientales, en particulier les coptes en Egypte et les nestoriens en Irak, conservent un nombre important d'adeptes ; leur hiérarchie reste très influente auprès du souverain, et un nombre élevé de couvents couvre la vallée du Nil et la plaine irakienne : encore au XIIIe siècle, 181 monastères demeurent actifs en Egypte. Les membres du clergé et l'élite chrétienne sont arabisés depuis longtemps, beaucoup plus tôt et profondément que les mozarabes, et la production littéraire est abondante et de qualité.

Malgré tout, le Proche et Moyen-Orient connaissent aussi une érosion de la présence chrétienne depuis la fin du Xe siècle ; puis les croisades portent un coup sérieux, accentuant la marginalisation du christianisme : si Saladin, après la prise de Jérusalem, rappelle aux musulmans qu'ils doivent distinguer les Francs infidèles des dhimmî, une certaine défiance isole un peu plus les communautés chrétiennes ; en 1176, il ne reste que quatre églises à Damas. En Irak, Takrit majoritairement chrétienne au Xe siècle, a perdu tous ses chrétiens à la fin du XIIe siècle, selon le voyageur andalou Ibn Jubayr.

Les raisons du recul des communautés chrétiennes sont-elles liées à un changement d'attitude des autorités et à la montée des extrémistes ? En réalité, les réactions contre les chrétiens, rapportées par les sources arabes, sont celles que l'on connaît pour les époques précédentes, peut-être en plus grand nombre après les offensives latine et mongole. Par exemple, par réaction au siège de Louis VII en 1148, les Damascains veulent occuper l'église principale. De même sous les Mamelouks, plusieurs émeutes sont signalées au Caire dont celle de 1321 qui aurait, dans toute l'Egypte, occasionné la destruction de 60 églises. Toutefois, la nature des sources ne permet pas de savoir les raisons profondes de ces mouvements ni leur portée réelle. Lors de la présence mongole, il semble que la collaboration des chrétiens ait provoqué plusieurs réactions de colère, comme à Damas où une procession chrétienne se traduisit par des destructions de biens et d'églises, quelques jours après le départ des Mongols en 1260.

L'autre raison invoquée d'un durcissement des conditions de vie des chrétiens, est reliée aux appels de plus en plus fréquents de fuqaha pour une application plus stricte du statut des chrétiens. Toutefois, ce sont essentiellement des oulémas réfugiés, originaires du littoral syrien ou d'Al-Andalus, qui sont à l'origine de ces réactions. En particulier, l'Andalou Al-Turtûshî, installé au Caire, qui fut le premier à exhiber la fameuse « convention de Omar » comprenant toutes les obligations imposées aux dhimmî, et attribuée au deuxième calife qui régna de 634 à 644. C'est une réussite puisque le texte devient la référence qu'utilisent les juristes très célèbres que sont le mystique andalou Ibn 'Arabî et le théologien de Damas Ibn Taymiyya pour dénoncer à leur tour la conduite des chrétiens et celle des musulmans qui participaient à leurs fêtes. La position des sultans n'est pas non plus « révolutionnaire » : alors qu'ils chassent les derniers croisés (1191), les Mamelouks s'en prennent aux communautés de dhimmî, accusées d'avoir « collaboré avec l'ennemi ». Globalement ces crispations liées à un contexte particulier, ne représentent pas non plus une explication suffisante d'une modification profonde de la situation des chrétiens.

Sur le long terme, la diminution et l'isolement de beaucoup des communautés ont certainement joué un rôle majeur, d'autant plus lorsque la pression sociale se fait plus forte.

Un autre facteur essentiel a également pu jouer. Selon les régions, entre le XIe et le XIIIe siècle, les chrétiens sont moins présents dans les entourages princiers, les communautés perdant ainsi leurs protecteurs. Plus largement, la mémoire du christianisme s'efface peu à peu des paysages urbains et de beaucoup de régions ; les pratiques, cérémonies, fêtes, sont de plus en plus discrètes, coupées de l'espace public et les musulmans cessent de les fréquenter.

N'est-ce pas, plutôt que le résultat d'un raidissement global de l'islam, la marque de la fin d'un cycle ? L'Islam, jeune civilisation, s'était largement inspiré des modèles antiques, s'appropriant les vertus des cultures des régions conquises, se présentant comme l'héritière d'une culture universelle ; il s'appuyait sur les compétences des « minorités ». L'islamisation et l'arabisation finirent de donner aux musulmans les moyens de trouver au sein d'un espace islamisé et doté d'une pensée proprement islamique, nourrie par des générations de penseurs, les repères religieux et culturels affranchis des inspirations antiques, devenues largement étrangères, bien que toujours étudiées dans un cercle réduit de savants ; désormais, arrivé à maturité, l'Islam se nourrit de l'islam et marginalise, sans les rejeter, les cultures non islamiques.



Christophe Picard est l'auteur du Monde musulman du XIe au XVe siècle (Campus Histoire, Armand Colin, 2002) et coauteur, avec A.-M. Eddé et F. Micheau, de Communautés chrétiennes en pays d'Islam du début du VIIe siècle au milieu du XIe siècle (Sedes, 1997).
--------------------------------------------------------------

Comprendre

Fuqaha
Spécialistes du droit musulman, dont les plus éminents jouent depuis le VIIIe siècle un rôle essentiel dans l'élaboration de la jurisprudence musulmane et garantissent la Loi (charia). Le terme d'ouléma (savant) recouvre une catégorie plus large de lettrés.


Ghaznavides
Dynastie d'origine turque (977-1186) qui fit de Ghazni, aujourd'hui en Afghanistan, la capitale d'un Etat reconnu pour son rayonnement.


Sunna
L'ensemble des six recueils rassemblés par les compagnons du Prophète et rédigés au IXe siècle (les hadîth) forment la sunna ou tradition permettant d'éclairer les propos du Coran et d'établir une jurisprudence à partir de la charia, la Loi divine constituée des versets coraniques.


Zoroastriens
Ils défendent un islam inscrit dans la continuité des prophéties biblique et chrétienne. La "révélation" coranique est, selon eux, la dernière chance offerte aux hommes de se convertir pour sauver leur âme au moment du Jugement dernier.


Ibn Taymiya
La pensée d'Ibn Taymiya (1263-1328), souvent présentée comme la source du wahhabisme saoudien et de mouvements extrémistes actuels, trouve dans Aristote une part importante de ses arguments sur la théorie du pouvoir en Islam.



Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt


Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 18:51

Les hassidim, des exaltés pacifiques

Par Jeanne Chaillet




Tenants de l'ultra-orthodoxie, ils vivent dans la prière et dans l'attente du Messie. Obéissant à la lettre à la Loi de Moïse, parfois avec excès, ils se marginalisent du reste de la communauté.



Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Pologne-Lituanie, apparaît, à côté d'individus isolés, le hassidisme en tant que mouvement religieux. La situation politique est chaotique, des bandes organisées multiplient massacres et pillages dont les juifs sont les premières victimes, souvent avec la bénédiction des moines chrétiens. Et l'enseignement de rabbi Leib : « C'est dans la cendre que vous trouverez le feu », va se révéler exact ; les persécutions réveillent la spiritualité juive et la poussent hors des limites du culte traditionnel. Le hassidisme essaime rapidement dans toute l'Europe de l'Est, puis en terre d'Israël et aux Etats-Unis, en gardant immuablement ses traditions jusque dans la vie quotidienne (langue, vêtement, éducation, etc.). Etant donné la diversité des guides spirituels des communautés, on en relèvera ici les traits communs, sans prétendre à l'exhaustivité.

Alors que le judaïsme classique est centré sur l'étude de la Torah, le hassidisme recherche l'union mystique avec Dieu. La Kabbale (lecture mystique juive), source d'inspiration du mouvement, enseigne qu'après la Création Dieu s'est retiré du monde en Lui-même pour laisser la place à Ses créatures. A l'homme de libérer les parcelles saintes dont il est dépositaire en les élevant sans cesse vers son créateur ; il invite ainsi le maître du monde à Se redéployer dans l'Univers où un rayon de l'essence divine est perceptible partout et à tout moment. Selon Martin Buber, penseur mystique contemporain et chef de file du néo-hassidisme, le cosmos a un potentiel de sainteté qu'il nous appartient de mener à son accomplissement. Si l'enseignement hassidique est essentiellement fondé sur la sagesse et la méditation, la prière s'exprime avec passion : élan d'amour vers Dieu, éblouissement devant la splendeur divine, explosion de joie... l'allégresse, qui libère l'esprit de tout souci, étant le facteur essentiel de l'adoration. C'est pourquoi les chants et les danses, qui favorisent par ailleurs la cohésion de la communauté, sont les indispensables compagnons de la louange divine. Ici encore, l'élan est essentiel, et le texte (lorsqu'il existe) s'efface devant la musique. Ces mélodies joyeuses sont issues d'airs populaires, témoins d'un folklore multiséculaire : des milliers de notes en grande partie disparues avec leurs interprètes dans les camps de la mort.

Les réunions hassidiques sont présidées par le tsaddiq - que l'on peut entendre comme un superlatif du hassid -, rabbin qui, par ses vertus exceptionnelles, s'attire une vénération si grande qu'elle se prolonge souvent de génération en génération à travers ses descendants ou ses disciples. Prêcheur, enseignant, confesseur, guide moral et conseiller pratique, c'est un visionnaire, à qui l'on attribue parfois des pouvoirs miraculeux. Conduisant Dieu vers les fidèles, et les fidèles vers Dieu, semblable aux anges qui, dans le songe de Jacob (Gn. 28,12), arpentent une échelle dressée entre le ciel et la terre, le tsaddiq est à la fois illuminé par l'Esprit divin et rayonnant d'amour pour son prochain. La piété ne va pas sans la charité : le riche doit donner au pauvre, le savant instruire l'ignorant, le bien portant veiller sur le malade... La Loi de Moïse, que les hassidim observent avec une rigueur absolue, régit l'être tout entier, corps et âme. La quête de l'Esprit ne peut donc entraîner le mépris du corps ; si on veut se libérer de la matière, il faut collaborer avec elle, la sublimer et faire de l'accomplissement des besoins du corps une expérience spirituelle. Cette participation du corps à la gloire divine sauve l'homme d'une retraite du monde.

Si le hassid connaît toutes les faiblesses humaines, il met sans cesse en lumière ce qui est bon à l'intérieur et à l'extérieur de lui-même, pour honorer le Créateur. Parlant du premier meurtre de l'Histoire, rabbi Ouri enseigne que ce qui est substantiellement bon en Caïn est aussi capital aux yeux de Dieu que la bonté d'Abel. On comprend alors cette surprenante déclaration d'Elie Wiesel, invité d'une émission télévisée sur les camps de la mort, dont il a vu et vécu toutes les horreurs : « J'ai la conviction qu'il y a plus de bien que de mal dans le monde. »

Si certains tsaddiqim forcent l'admiration générale, le hassidisme ne manque pas de provoquer quelques réactions dans le judaïsme traditionnel. Au XVIIIe siècle déjà, l'illustre Gaon de Vilna déplore l'extase, les visions, l'exaltation collective et la vénération « idolâtre » vouée au tsaddiq. Aujourd'hui, on dénonce aussi le conservatisme étroit, le refus de la modernité, les réunions en communauté au détriment de la vie familiale, les prières tapageuses, et enfin la célébration perpétuelle qui éclipse la repentance.

Au XIXe siècle, les querelles deviennent politiques. Le sionisme est très controversé : selon la tradition, seul le Messie est habilité à rendre aux juifs la terre de leurs ancêtres, mais on pense parfois que le retour en Terre sainte peut hâter sa venue... et Martin Buber rêve d'une seule patrie où juifs et Arabes de Palestine cohabiteront fraternellement. L'Holocauste bouleverse les consciences et entraîne la création de l'Etat d'Israël. Si le projet est soutenu, encore que tardivement, par certains hassidim, il est farouchement combattu par d'autres. Mais tous ces ultra-orthodoxes ont une préoccupation commune : que la terre d'Israël devienne une Terre sainte exclusivement peuplée de justes, conformément à la vision des prophètes de la Bible.



Diplômée de langues orientales anciennes, Jeanne Chaillet travaille sur la pensée juive dans les Evangiles et sur les sources cananéennes de la Bible.
--------------------------------------------------------------------------------




Mea Shearim, un quartier saint

Parmi les religieux siégeant à la Knesset, il n'y a qu'un seul hassid, qui intervient exclusivement pour rappeler les besoins religieux de la population ; et si n'importe qui peut se proclamer hassid, la pensée hassidique est suffisamment connue pour qu'on ne puisse pas soupçonner ses adeptes de commanditer des meurtres, tel celui du Premier ministre Itzhak Rabin, le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv. Il existe aussi, dans le quartier de Mea Shearim, à Jérusalem, des ultra-orthodoxes qui vivent en Israël en refusant la carte d'identité israélienne : selon eux, l'Etat d'Israël bafoue Moïse et les prophètes en déclarant dans ses statuts qu'il n'acceptera aucune contrainte religieuse. Ces hassidim consacrent leur temps à l'étude et à la prière, parlent yiddish, parce que l'hébreu moderne défigure la langue de la Bible, et détestent les touristes qui ignorent que ce lieu est voué à Dieu aussi sûrement qu'un monastère. Mais hors de cette enceinte, l'habit ne fait pas le moine : le grand chapeau et la longue redingote noire peuvent revêtir à la fois des religieux ultra-sionistes et des hommes dont la cause est purement spirituelle et morale.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt


Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 18:27

Le peuple du Livre ne diffuse pas sa foi

Par Véronique Dumas



Dans le judaïsme, la conversion est rare et difficile. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : la diaspora compte 14 millions d'individus, un chiffre stable depuis bientôt vingt ans.



Selon la Bible (l'Ancien Testament pour les chrétiens), l'histoire du peuple juif commence il y a environ quatre mille ans avec Abram, un berger de la région d'Ur en Mésopotamie. Abram, devenu Abraham (qui signifie en hébreu « père d'une multitude de nations »), obéit à Dieu qui lui ordonne de tout quitter pour se rendre, avec sa famille sur l'autre rive de l'Euphrate. Le patriarche et les siens reçoivent alors le nom d'Hébreux et la protection divine. En échange, Abraham et sa descendance s'engagent à servir ce Dieu unique avec une confiance absolue. Le nom de Dieu est sacré et les Hébreux ne peuvent pas le prononcer. Plusieurs termes le désignent de manière indirecte, comme Yahvé, « Il » en hébreu. Pour la première fois de l'histoire de l'humanité, une alliance se noue entre le Créateur du ciel et de la terre et les hommes.

Elu et distinct en cela de ses voisins, le peuple hébreu doit non pas en tirer de l'orgueil et un sentiment de supériorité, mais un devoir de responsabilité envers l'autre, son égal. Moïse est considéré comme le véritable fondateur de la religion juive. Au début de l'Exode, après avoir fait sortir d'Egypte les Hébreux réduits en esclavage, Moïse, dit la Bible, reste avec Adonaï, le « Maître », quarante jours et quarante nuits sur le mont Sinaï. L'Eternel lui donne les Tables de la loi sur lesquelles sont gravés les Dix commandements (le Décalogue) qui renouvellent l'alliance avec le peuple hébreu. Selon la tradition juive, ces deux tables de pierre seront déposées dans une arche qui accompagnera les Hébreux jusqu'à la Terre promise. Cette arche sera ensuite placée dans le Saint des Saints du premier Temple de Jérusalem, édifié par Salomon, jusqu'à sa destruction en 586 av. J.-C. lors de la prise de la ville par Nabuchodonosor. La loi écrite, composée de vingt-quatre livres, est divisée en trois parties : la Torah, à la fois loi et enseignement, appelée « Pentateuque » parce qu'elle réunit les cinq premiers livres de la Bible ; les livres des prophètes ou Neviim ; les hagiographes ou Ketoubim (écrits saints), un ensemble de récits sans lien entre eux qui illustre la relation étroite entre Dieu et le peuple d'Israël.

Son complément indispensable, le Talmud, représente le code du droit judaïque, canonique et civil dont il existe deux versions, celle de Jérusalem datant du IVe siècle, et celle de Babylone, la plus diffusée, rédigée entre les IVe et VIe siècles. Il est composé de deux recueils : la Michna qui étudie les principes religieux, et la Gemara qui les commente en vue de leur application pratique. Ouvrage essentiel dans l'enseignement du judaïsme, il se réfère constamment à la Torah dans un esprit d'ouverture et de réflexion, et rassemble toutes les interprétations du texte divin faites par les rabbins au cours des siècles. En tous lieux et en tous temps, celui qui se nourrit de ce savoir traditionnel, peut se fonder sur les jugements du passé pour s'adapter aux contingences du présent, toujours dans le respect des bases de la doctrine.

La lecture, l'étude et l'observation de la Torah constituent le socle même du judaïsme. Elle dispense un modèle de conduite, un mode de vie, des valeurs que l'on doit s'efforcer de mettre en pratique au quotidien. De l'harmonie qui règne entre les hommes dépend la qualité du lien tissé avec Dieu. Une telle sagesse n'implique pas une stratégie d'expansion ou de conquête.

Les juifs se répartissent en trois principaux courants religieux : traditionaliste, libéral et orthodoxe. Les traditionalistes acceptent d'adapter certaines pratiques religieuses sans cesser de se référer aux principes de la loi juive. Les libéraux souhaitent des réformes et sont représentés en France par le MJLF (Mouvement juif libéral de France). Enfin, les juifs orthodoxes, très attachés à l'interprétation la plus stricte de la Torah, observent les règles religieuses ancestrales avec une extrême rigueur et vivent en autarcie.

Convertir n'a jamais été une préoccupation pour le judaïsme et tout candidat à la conversion doit suivre un parcours spirituel de plusieurs années, semé d'épreuves diverses destinées à tester sa motivation et le sérieux de son engagement. Il existe deux sortes de procédures. La conversion consistoriale, la plus exigeante, prônée par les autorités rabbiniques, et la conversion libérale telle que définie par le MJLF. La différence essentielle entre les deux approches concerne l'intention du candidat. Pour le judaïsme orthodoxe, celui-ci doit être totalement désintéressé. La conversion en vue d'un mariage ne constitue pas un motif acceptable. En revanche, les libéraux considèrent qu'une demande motivée par la perspective d'un mariage ou la volonté d'être inhumé aux côtés d'un conjoint, est parfaitement fondée. Quelle que soit la procédure choisie, le futur converti doit se plonger dans un programme d'étude très chargé.

Cette absence de volonté prosélyte s'explique en partie par l'histoire mouvementée et douloureuse du peuple juif. Marqué par la diaspora - la dispersion -, contraint à une ségrégation imposée, et préoccupé par sa propre survie en territoire souvent hostile, il n'a guère eu la possibilité de prêcher le prosélytisme. Cette lutte perpétuelle pour survivre est en grande partie responsable du repli sur soi des communautés, garantes de cohésion et ferment d'une identité juive construite autour de la religion. Le judaïsme puise en effet sa force dans cette identité, héritière d'une histoire plurimillénaire. Les pratiques religieuses en sont le fondement essentiel. Parmi celles-ci, figurent l'observance des 613 commandements, les mitzvoth, qui se trouvent dans la Torah, et le suivi des règles de la vie quotidienne dictées par la halakah, comprenant la loi juive, son interprétation et son application, modulable selon les conditions de vie. Les rites de passage (circoncision, bar-mitsvah pour les garçons, bat-mitsvah pour les filles, mariage, enterrement) et les fêtes religieuses, moment de réjouissances familiales et collectives où le travail, comme pour le shabbat (dernier jour de la semaine célébrant la création du monde) est interdit, ponctuent le calendrier juif et marquent le temps de la mémoire collective. Des pratiques et célébrations qui sont l'occasion de se ressourcer physiquement, moralement et spirituellement et sont toujours respectueuses du pacte républicain selon le principe talmudique « la loi du pays est la loi ».


Comprendre

Hébreux
Certains associent ce terme au verbe avar qui signifie "passer à côté", "traverser" ; d'autres interprètent ce même verbe par "séjourner", désignant ceux qui sont de passage. Enfin, une troisième hypothèse fait dériver ce mot du nom "Eber", l'arrière-petit-fils de Sem et ancêtre d'Abraham.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt





Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 18:22

Les dérapages du nationalisme juif

Par Rémi Kauffer




Le sionisme politique est une idée laïque, mais qui met à l'ordre du jour, à partir de la fin du XIXe siècle, la création d'un Etat juif. Cette aspiration naît dans les pays de l'Europe de l'Est, notamment en Russie et en Pologne, où les pogroms sont fréquents. Son théoricien emblématique, Theodor Herzl, journaliste autrichien, forge ses convictions au moment de l'affaire Dreyfus, où il considère que, même dans un pays comme la France, la politique d'assimilation pratiquée depuis la Révolution a échoué. Depuis l'origine, deux courants coexistent. L'un politique, qui veut la création d'un Etat juif, mais pas forcément en Palestine, l'autre, réalisateur, qui prône l'installation immédiate dans la Palestine « historique », notion à déterminer. Retour aux sources.



Le 9 avril 1948, cent trente combattants nationalistes juifs lancent l'assaut contre le village arabe palestinien de Deir Yassine. Ces jeunes appartiennent soit à l'Irgoun Zvai Leumi (IZL, « Organisation militaire nationale »), soit aux Lohamei Herout Israel (Lehi, « Combattants pour la liberté d'Israël »), deux groupes armés issus du courant sioniste « révisionniste », le plus intransigeant en matière de revendication territoriale.

Au coeur d'un conflit israélo-arabe en passe de se généraliser, la prise de Deir Yassine, site stratégique situé en surplomb de la route entre Tel-Aviv et Jérusalem, a été décidée en plein accord avec la Haganah, l'armée juive officielle dans laquelle l'IZL et le Lehi sont précisément en cours d'intégration (l'Etat hébreu sera proclamé un mois plus tard, le 14 mai, et les Forces de défense d'Israël, Tsahal, aussitôt après).

L'assaut tourne à l'hécatombe : près de deux cents habitants, hommes, femmes et enfants, sont assassinés à l'arme automatique et même au poignard. Le massacre a-t-il été prémédité ? En partie au moins, l'IZL et le Lehi n'ayant jamais caché leur intention de faire un exemple. D'autres facteurs ont également pu jouer : le caractère implacable des combats entre juifs et Arabes ; la résistance inattendue des défenseurs de Deir Yassine, qui ont tué cinq des assaillants et en ont blessé trente autres ; le manque de discipline militaire de membres de l'IZL ou du Lehi formés au terrorisme urbain, non à la guerre proprement dite ; l'accident du véhicule haut-parleur de l'Irgoun chargé d'exhorter les habitants à quitter leur village avant qu'il ne soit trop tard et dont les appels sont restés inaudibles...

Quoi qu'il en soit, Deir Yassine marque un tournant. Le crime éclabousse la cause israélienne en même temps qu'il pousse nombre de villageois arabes à quitter leurs maisons. La vengeance ne tarde d'ailleurs pas à se manifester : le 13 avril, 70 scientifiques, médecins, infirmières et hommes d'escorte juifs périssent dans leurs véhicules incendiés...

L'exécutif sioniste et la Haganah condamnent le massacre de Deir Yassine, dont ils font porter la responsabilité sur les seuls IZL et Lehi. Déclarations pas vraiment surprenantes pour qui connaît l'hostilité opposant de longue date le sionisme révisionniste, politiquement à droite (son héritier actuel est le parti israélien Likoud), au sionisme socialiste majoritaire (ses héritiers sont les travaillistes israéliens).

L'antagonisme remonte à l'entre-deux-guerres, quand Vladimir Zeev Jabotinsky rompait avec l'Organisation sioniste mondiale, coupable selon lui d'abandonner le projet d'Eretz Israel par faiblesse vis-à-vis de l'Angleterre (celle-ci exerçait un mandat de la Société des nations, ancêtre de l'ONU, en Palestine depuis la fin de la Grande Guerre). Face au courant sioniste socialiste, émerge ainsi dès 1925 le sionisme révisionniste. Nombreux - plusieurs dizaines de milliers dans les pays d'Europe de l'Est -, les militants de son organisation de jeunesse, le Betar, défilent alors en uniforme brun et rouge, montent des camps d'été où règne une discipline sévère et s'attirent les pires critiques des sionistes socialistes qui les présentent comme des « fascistes ». En juin 1933, l'assassinat à Tel-Aviv d'un dirigeant sioniste socialiste, Haïm Arlosoroff - crime non élucidé mais attribué aux révisionnistes par leurs adversaires - ne fait qu'aggraver cette situation de tension.

Depuis les années 1920, les sionistes socialistes - en l'occurrence le puissant syndicat juif Histadrouth - se sont dotés de la Haganah. Ce bras armé mène une guerre souterraine implacable contre les groupes arabes décidés à stopper la progression des colonies agricoles juives. Or, en avril 1931, Avraham Tehomi, le chef de la Haganah de Jérusalem, fait scission, créant la Haganah Bet, aussi appelée Irgoun B. Celle-ci se rapproche des révisionnistes. En 1937, l'Irgoun B éclate, Tehomi réintégrant la Haganah tandis que de jeunes dirigeants résolus, Moshe Rosenberg, Hanoskh Kalaï, David Raziel ou Avraham Stern, créent l'IZL. Bientôt dirigée par un ancien officier anglais, Robert Bitcker, cette nouvelle organisation se lance dans des hold-up très mal perçus par la population juive. Désavoué par Jabotinsky, Bitcker est remplacé par son adjoint, Moshe Rosenberg, puis par David Raziel.

Tandis que les affrontements entre Arabes et juifs se multiplient, l'Irgoun bascule dans le terrorisme urbain : bombes dans des souks ; attentats contre des autobus transportant des ouvriers arabes, contre des cinémas ; incendie de la gare de Tel-Aviv. Simultanément, les membres de l'organisation commencent à s'en prendre à des policiers britanniques du contre-espionnage. Changement de donne à l'été 1939, avec l'invasion de la Pologne par Hitler. Approuvé par Jabotinsky, David Raziel propose de suspendre ses opérations anti-anglaises pendant toute la durée de la guerre. A l'été 1940, cet arrêt des hostilités conduit à une nouvelle scission entre l'IZL et l'Etzel Be Israel (Organisation militaire nationale en Israël) d'Avraham Stern, un exalté qui ne connaît pas les demi-mesures. Baptisée « groupe Stern » par les Anglais, l'Etzel Be Israel refuse tout accommodement avec la puissance mandataire et cherche même - en vain - à négocier avec les autorités allemandes à la fin 1940, Stern s'étant persuadé que Hitler voulait expulser les juifs d'Europe mais pas les détruire ! Attaques de banques, meurtre par erreur de deux policiers juifs : de quoi asseoir un peu plus la réputation de jusqu'au-boutistes irresponsables des hommes de l'Etzel Be Israel. Pour parachever le tout, Avraham Stern lui-même, repéré par les Anglais, est froidement abattu le 12 février 1942.

L'Etzel Be Israel très mal en point et dirigée par un triumvirat où se distingue Yitzhak Yzernitsky (bientôt Yitzhak Shamir), la parole est à l'Irgoun. Un nouveau venu, Menahem Begin, en a pris le commandement. Il restructure l'organisation, la dote d'un programme politique. Ulcéré par l'attitude des Britanniques qui, malgré les nouvelles dramatiques d'Europe, refusent d'ouvrir la porte de la Palestine aux immigrants juifs, Begin lance l'Irgoun dans une campagne d'attentats anti-anglais limités aux objectifs non militaires, guerre contre le nazisme oblige. Le 12 février 1944, trois explosions simultanées détruisent les bureaux du service d'immigration de Jérusalem, Haïfa et Tel-Aviv. Le début d'une longue série...

De son côté, le groupe Stern n'a pas désarmé sous son nouveau nom de Lehi. D'abord, il tente d'abattre Harold McMichaels, le haut-commissaire britannique en Palestine. Puis, le 9 novembre 1944 au Caire, deux de ses membres assassinent lord Moyne, haut-commissaire britannique pour le Moyen-Orient. Dirigé par David Ben Gourion, l'exécutif sioniste profite de la vague de désapprobation qui s'ensuit pour frapper sous la ceinture son principal rival, l'Irgoun, beaucoup plus dangereux que le groupusculaire Lehi. C'est l'opération « Saison », qui voit les amis de Menahem Begin dénoncés aux autorités britanniques et traqués par la Haganah...

Nouveau revirement à l'automne 1945 quand, sur consigne de Ben Gourion installé à Paris, la Haganah passe à son tour à l'action armée anti-anglaise. Nonobstant les terribles querelles du passé, un front commun à l'enseigne du Mouvement de la révolte hébraïque (MRH) se constitue entre Haganah, Irgoun et Lehi qui, sous l'influence de son maître à penser Nathan Yelin-Mor, adopte une idéologie pour le moins originale, mixture d'intégrisme nationaliste et de gauchisme anti-impérialiste. Ponctués de représailles britanniques, les attentats reprennent de plus belle : sabotages (ponts, stations radar, voies de chemin de fer), incendies de terrains d'aviation, raids, mitraillages...

Sans compter l'hôtel King David. Depuis les débuts du MRH, l'Irgoun préconise de s'en prendre à cet établissement de Jérusalem dont l'aile sud abrite le quartier général de l'administration britannique en Palestine. Mais la Haganah refuse avec constance jusqu'au jour où, des documents compromettants de l'exécutif sioniste ayant été saisis par les Anglais, elle fait brutalement volte-face. D'accord, dit son représentant Yitzhak Sadeh. Pour être bien sûr de la destruction des documents, il aurait même proposé que l'appel téléphonique anonyme invitant les Anglais à évacuer l'établissement intervienne 15 minutes avant l'explosion, et non 45 comme prévu par l'Irgoun. On transige à 30 minutes mais le 22 juillet 1946 à 12 h 37, l'explosion provoque un carnage : plus de 100 morts. Aussitôt, l'exécutif sioniste désavoue l'attentat ! Ecoeurement de Begin qui, partagé entre sa certitude messianique que la cause lui confère le droit de tuer et son refus moraliste de verser inutilement le sang, n'a sans doute jamais voulu un massacre sur une si grande échelle.

Début 1947, l'Irgoun à son apogée compte entre 600 et 1 000 opérationnels, plus 5 000 militants dans les réseaux de logistique et de soutien. Elle poursuit ses attentats et répond coup pour coup aux autorités britanniques. Ses militants sont fouettés ? Des officiers de Sa Majesté kidnappés subiront le même sort. Pendus ? Deux sergents du contre-espionnage anglais connaîtront à leur tour l'horreur de la potence. L'organisation ne sera dissoute qu'à la fin juin 1948, après le massacre de Deir Yassine. Mais juste avant, le 21 juin, elle perd encore une vingtaine de militants tués par la Haganah lors de l'affaire de l'Altalena (l'Irgoun, maître d'oeuvre de l'opération, réclame un quart des armes transportées par ce cargo en provenance de France pour ses combattants, le reste allant à la Haganah). Cette proposition est rapidement rejetée par Ben Gourion qui, au nom de l'unité nationale, prend la décision de faire couler le navire.

Reste le Lehi. L'une de ses spécialités : les colis piégés. Le groupe en expédie un en Angleterre, à l'adresse personnelle du major britannique Roy Farran, membre d'un groupe contre-terroriste, l'Escadron Q. Le 3 mai 1948, son frère Rex l'ouvre. C'est lui qui meurt : le colis était marqué « R. Farran ».

Quatre mois plus tard, le même Lehi hausse à nouveau le ton en assassinant, le 17 septembre, Folke Bernadotte, médiateur de l'ONU jugé trop favorable aux Arabes, et l'un de ses collaborateurs français, le colonel Paul Sérot. Véritablement décidé à en finir, Ben Gourion qualifie alors le groupe d'« organisation terroriste », de « milice de la bourgeoisie juive » et d'« organisation anti-ouvrière à aspects fascistes ». Ce qui n'empêche pas le Lehi, passé dans la clandestinité, de réapparaître début 1949 sur le terrain politique en créant son propre parti. Une page sanglante se tourne...



Membre du comité éditorial d'Historia, Rémi Kauffer, auteur d'un roman sur la Résistance, Le Réseau Bucéphale (Le Seuil, 2006) vient de collaborer à l'ouvrage collectif L'Histoire secrète de la Ve République (La Découverte).
--------------------------------------------------------------------------------

Comprendre

Sionisme révisionniste
En 1925, Vladimir Zeev Jabotinsky (1880-1940) crée le Parti révisionniste, organe central de la droite nationaliste sioniste. Ce mouvement revendique l'existence d'un Etat juif sur les deux rives du Jourdain et la Transjordanie. Ses partisans s'opposent au sionisme de gauche, dont les héritiers sont les travaillistes de la Knesset.



Menahem Begin, patron de l'Irgoun

Né en 1913 à Brest-Litovsk, étudiant en droit, commissaire de la branche polonaise du Betar, le mouvement de jeunesse de l'organisation sioniste « révisionniste » de son maître à penser, Vladimir Jabotinsky. En 1939, échappant aux nazis, il parvient à passer dans la partie de la Pologne occupée par les Soviétiques. Expédié au goulag pour son engagement sioniste, il est libéré en juin 1941 et s'engage dans l'armée nationale polonaise que lève le général Wladislaw Anders. Son unité transférée en Palestine, il est démobilisé en 1943 et adhère sur-le-champ à l'Irgoun, dont il prendra la direction. En février 1944, Begin annonce la reprise de la lutte armée contre la présence britannique. Cette décision lui vaut les foudres de l'exécutif sioniste officiel dirigé par celui qui va devenir sa bête noire - et réciproquement -, David Ben Gourion, jugé trop complaisant envers la puissance coloniale britannique. Entre novembre 1944 et septembre 1945, la Haganah lance l'opération "Saison" : des militants de l'Irgoun sont dénoncés à la police, d'autres séquestrés voire torturés, des dépôts d'armes saisis. Mais, en refusant toute action de représailles, Begin sauve la paix civile à l'intérieur de la communauté juive, attitude modérée qui lui attire de nombreuses sympathies. Le chef de l'Irgoun ne sort de la clandestinité qu'en mai 1948, au moment de la proclamation de l'Etat hébreu. Fin juin 1948, il accepte la dissolution de son organisation mais, dès août, il crée un parti politique se réclamant du sionisme révisionniste, le Hérout (« Liberté », ancêtre de l'actuel Likoud). En mai 1977, l'ancien dissident sioniste propulse la droite israélienne au pouvoir et devient Premier ministre jusqu'à sa démission en septembre 1983.



Les zélotes, miliciens de la foi

Les écrits de l'historien juif romanisé Flavius Josèphe (37 apr. JC-100) constituent la source quasi unique d'information sur ces précurseurs du terrorisme organisé. Intégristes juifs influents proches du courant pharisien, les zélotes militent contre la domination romaine. Vers l'an 6 après J. C., ils passent à la lutte armée sous la houlette de leur chef, Juda de Galilée. Leur revendication : l'indépendance aussi bien politique que religieuse. Leur obsession : la pureté individuelle, qui seule confère la légitimité de tuer au service de la cause. Leurs victimes : les « collabos », mais aussi les juifs à la pratique religieuse relâchée. Leur méthode : l'égorgement au poignard dans les lieux publics, qui frappe les esprits - « guerre psychologique » - en même temps que les corps, d'où leur nom romain de « sicaires » (de sicarius, celui qui tue au poignard). Mais ils s'emploient également à brûler les documents d'archives, titres de propriété, relevés fiscaux et reconnaissances de dettes, forme d'action originale qui leur assure une forte popularité. Il semble en effet que les zélotes se soient appuyés sur les classes défavorisées quitte à mécontenter les plus riches. Après un demi-siècle de mise en sommeil, l'organisation, dirigée semble-t-il par des descendants de Juda de Galilée, réapparaît vers 60 pour mener une lutte acharnée jusqu'à la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains. Dernier épisode de ce combat sans merci, le long siège de la forteresse de Massada au cours duquel les 960 défenseurs zélotes conduits par Eleazar ben Yaïr vont préférer le suicide collectif à la capitulation.



Yitzhak Shamir, chef du Lehi

Né Yitzhak Yzernitsky en 1915 en Pologne tsariste. Etudiant à Varsovie en 1933, il adhère au Betar et y rencontre Menahem Begin. En 1935, il obtient l'autorisation d'émigrer en Palestine. En 1937 ou 1938, Shamir rejoint l'Irgoun de Tel-Aviv - interviewé en 1984, il admettra avoir participé dans ce cadre à de nombreuses opérations de représailles contre les Arabes - sur lesquelles il ne s'étend pas dans ses mémoires, Ma vie pour Israël, publiés en 1994. En 1940, il hésite beaucoup avant de se rallier à l'Etzel Be Israel, première mouture du Lehi. Arrêté en décembre 1941, Shamir apprend la mort d'Avraham Stern, abattu sans jugement par les Anglais. En août, il s'évade et prend avec Eliahou Giladi la direction de l'organisation - une cinquantaine de jeunes gens en tout et pour tout. Mais, obsédé par le terrorisme nihiliste de pure provocation, Giladi est devenu trop dangereux pour tout le monde. Shamir ordonne son exécution sommaire. Début 1943, l'Etzel Be Israel change de nom pour devenir le Lehi. Fasciné par Michael Collins, inventeur dans les années 1918-1920 de la guérilla urbaine comme chef militaire de l'Irish Republican Army (IRA), Shamir adopte le pseudonyme de « Michael » pour prendre en main sa branche opérations. Arrêté une seconde fois en 1946, déporté en Erythrée, il s'évade à nouveau en 1947. Assigné à résidence par les Français à Djibouti, il regagne Tel-Aviv le 20 mai 1948, un mois et demi après Deir Yassine, quatre avant l'assassinat du comte Bernadotte... Le Lehi plonge dans la clandestinité au sein de l'Etat d'Israël avant même de se dissoudre et de réapparaître au plan politique début 1949 sous le nom de Parti des combattants. De l'aveu de « Michael », le groupe n'aura mobilisé en tout et pour tout que 1 000 militants, réseaux logistiques inclus. Après dix ans au sein du Mossad, Yitzhak Shamir entre en politique en 1966. Membre du Likoud, président de la Knesset en 1977, il succède à Menahem Begin en 1983 et restera Premier ministre (exception faite de la période de « présidence tournante » du travailliste Shimon Peres en 1984-1986) jusqu'en juin 1992.

Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article
4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 18:15

Les catacombes romaines


Paul Poupard

Président du Conseil pontifical de la culture




Certes, le temps n'est plus où l'on allait jusqu'à identifier la Rome chrétienne des origines avec les catacombes. L'émotion était pathétique qui voyait les premières communautés chrétiennes, longtemps comprimées dans ces étroits boyaux souterrains, se dresser soudain dans la liberté recouvrée et peupler d'un blanc manteau d'églises la cité impériale. Rome, ainsi, se retrouvait toute étourdie avec ses anciens dieux détrônés et sous la domination triomphante de la croix de Jésus-Christ, dont l'étendard puissant était apparu au pont Milvius pour apporter la victoire sur Maxence. La poésie est belle comme l'histoire écoutée aux portes de la légende. Mais la réalité n'en est pas moins importante à découvrir pour celui qui visite Rome. Son Éminence le Cardinal Paul Poupard auteur de Rome Pèlerinage (Bayard-L'Emmanuel, 1997) nous invite à le suivre dans cette Rome souterraine qui est loin d'avoir livré tous ses secrets, qui constituent la préhistoire de nos églises romaines.

Ad catacumbas

Le nom de « catacombes » évoque aujourd'hui indistinctement l'ensemble des cimetières chrétiens souterrains antiques établis dans la proche banlieue de Rome. Originellement, c'était le nom propre de l'un d'entre eux, situé au lieu dit ad catacumbas, littéralement « près de la combe ou dépression de terrain », sur la voie appienne, à deux kilomètres de l'enceinte qui protégeait alors la ville de Rome ; aujourd'hui, c'est le cimetière de Saint-Sébastien. Leur origine remonte à la moitié du IIe siècle. On cessa de pratiquer les sépultures en profondeur dans la première moitié du Ve siècle. Jusqu'au VIIIe siècle, les catacombes étaient un pèlerinage très fréquenté, avec des églises construites au-dessus, des abris pour les pèlerins aux alentours et aussi des aménagements intérieurs. Éclairées par des lucernaires, les cryptes furent reliées à la surface par des escaliers. Les pillages des Lombards vidèrent les faubourgs de la ville. Les papes n'eurent plus la possibilité matérielle d'entretenir les édifices. À l'exemple de l'Orient, ils transportèrent les corps des martyrs dans les églises de Rome. Ce fut la décadence des catacombes. Les églises qui les recouvraient tombèrent en ruine, et les entrées conduisant aux souterrains disparurent sous les éboulements. On en viendra jusqu'à ignorer leur existence. Seul Saint-Sébastien demeura ouvert et donna son nom propre comme nom générique à tout ce qui fut redécouvert par la suite et qui devint nos catacombes.

Recherches archéologiques

Le principal mérite des recherches revient à Antonio Bosio (1575-1629) qui, véritable « Christophe Colomb » de la Rome souterraine, découvrit une trentaine de catacombes. Plus tard, Pie IX créa la commission pontificale pour l'archéologie sacrée. Un homme en fut l'animateur incomparable : Jean-Baptiste de Rossi (1822-1894). Il s'appliqua à une recherche systématique, et ses études imposèrent une méthode et suscitèrent de nombreux travaux. Ces recherches archéologiques, qui ont reconstitué la réalité historique, n'ont rien enlevé, bien au contraire, à l'attrait qu'exercent sur les pèlerins ces lieux pleins de souvenirs, où les premières générations chrétiennes ont exprimé leur foi par des fresques et des épigraphes évocatrices du christianisme primitif.

Conformément à la loi romaine, depuis le Ve siècle av. J.-C., toutes les sépultures sont situées en dehors de l'aire habitée de la Rome antique. Elles se trouvent généralement en bordure des voies consulaires qui rayonnent à partir du centre de la capitale. Dans un rayon de trois kilomètres autour des murailles d'Aurélien, on a ainsi découvert plus de quarante lieux d'ensevelissement, dont certains d'une grande étendue. À elle seule, cette organisation funéraire montre combien la communauté chrétienne était solidement structurée en circonscriptions, ou titres, qui sont en quelque sorte l'équivalent des paroisses modernes. Regroupées en sept régions ecclésiastiques, elles disposaient chacune d'une région funéraire déterminée, avec plusieurs cimetières. Cette organisation remonte, pour l'essentiel, au long pontificat de Fabien (236-250), qui ne fut troublé par aucune persécution. Nous le savons par le précieux catalogue libérien de 354 : « Fabien répartit les régions entre les diacres et fit faire beaucoup de constructions dans les cimetières. » Nous avons maintenant la certitude qu'à la fin du IIe siècle, les chrétiens disposaient de cimetières collectifs adaptés à la célébration des rites funéraires.

Auparavant, comme ce fut le cas pour les apôtres Pierre et Paul, les chrétiens ensevelissaient leurs morts dans les nécropoles communes. Selon J.-B. de Rossi, ce sont de riches propriétaires convertis qui mirent leurs terrains à la disposition des frères, poursuivant ainsi par-delà la mort, dans l'attente de la résurrection, le partage fraternel de foi et d'espérance. Ainsi s'expliquent les noms propres parvenus jusqu'à nous pour identifier ces lieux : Domitille, Prétextat, Priscille, Maxime, Trason, Commodille, Octaville…

Cependant, bien des questions demeurent encore sans réponse. Pour l'essentiel, on peut dire que les catacombes romaines étaient constituées d'un cimetière en surface relié à une partie souterraine s'étendant sur plusieurs niveaux. Le temps a détruit la plus grande partie des cimetières supérieurs. Seuls les monuments souterrains ont été conservés par l'oubli. Même abîmés par les siècles, ils demeurent des témoignages émouvants d'une vie de foi propre à raviver la nôtre.

Un long développement séculaire

Pourquoi les chrétiens ont-ils développé ces cimetières souterrains ? Crainte des persécutions, souci de sécurité, ésotérisme, ces motivations ont été souvent avancées. On s'accorde à penser aujourd'hui qu'il s'agit d'un lent processus de développement séculaire à partir de petits noyaux originels. Peu à peu, le besoin d'espace aurait conduit à prolonger les galeries et à les creuser en profondeur. Les nécropoles immenses que nous découvrons avec étonnement n'auraient été constituées qu'au IVe siècle.

Le tuf du Latium, facile à travailler et cependant résistant et solide, permettait aisément ces travaux souterrains et ceux-ci semblent avoir été édifiés depuis de très longues périodes : ainsi aux environs d'Anzio, a-t-on retrouvé un petit cimetière souterrain avec tout son mobilier, ce qui a permis de le dater du IIIe siècle avant J.-C. Les Étrusques, eux aussi, pratiquaient cet usage funéraire. On a découvert, par ailleurs, des cimetières souterrains de communautés hébraïques très semblables aux nôtres, sous la via Torlonia, la via Nomentana et la via Appia. La nature du terrain facilitait une pratique inspirée peut-être de l'ensevelissement du corps du Sauveur et rendue nécessaire pour la sépulture communautaire des chrétiens. Ceux-ci, en effet, avaient choisi partout l'inhumation. L'incinération présentait des avantages de commodité, mais n'était pas en harmonie avec une sensibilité accordée à la foi en la résurrection.

Galeries et loculi

Les fossoyeurs chrétiens étaient très habiles. Les galeries qu'ils creusaient étaient assez larges, un mètre environ, pour permettre le passage, et hautes de deux à trois mètres. De la galerie principale partaient les galeries secondaires, d'ordinaire à angle droit, abritant des tombes par milliers. La loi permettant de creuser le terrain, on choisissait non pas la couche superficielle, mais celle qui présentait le meilleur tuf. Des puits verticaux, appelés lucernaires, éclairaient plusieurs étages.

Des cavités rectangulaires étaient ouvertes l'une au-dessus de l'autre dans les parois des galeries, à la mesure des corps à accueillir. Ceux-ci étaient déposés dans ces loculi, enveloppés d'un linceul, avec parfois un peu de chaux. Des tuiles ou une plaque de marbre scellées à la chaux les refermaient, portant le nom du défunt sculpté ou peint au minium ou au charbon, ou simplement écrit dans la chaux. Des symboles expressifs de la foi s'y ajoutèrent avec des inscriptions qui sont des acclamations de foi : in pace, vivas in Deo, refrigeret tibi Dominus. L'ancre que l'on y découvre est le symbole de la ferme éternité. La colombe au rameau d'olivier exprime la paix après l'épreuve. Le vase à l'eau vive est le symbole du rafraîchissement, la palme ou la couronne représentent la récompense au terme de l'épreuve de la vie. Un fragment de plat, une pièce de monnaie, une figurine d'ivoire, un morceau de poterie étaient autant de signes de reconnaissance. Les tombes plus importantes, comme les chapelles de famille de nos cimetières, sont constituées de petites chambres, ou cubicula, de diverses formes, aux voûtes en berceau, en plein cintre ou en voûte d'arête.

Les cubicula

Dans ces cubicula les fresques expriment la foi des chrétiens dans le salut, à travers des scènes bibliques familières : le bon pasteur sauve ses brebis, Daniel échappe à la gueule des lions, les trois enfants de Babylone sortent vivants de la fournaise, Noé survit au déluge, Jonas échappe à la baleine, Suzanne à l'infâme accusation des vieillards luxurieux. Des paysages idylliques et pastoraux, des scènes de vendanges expriment la sérénité du repos éternel. Lazare sortant du tombeau évoque la résurrection. L'aveugle, le paralytique, les lépreux guéris manifestent les miracles du Christ. La Vierge, les apôtres et les martyrs attestent l'intercession de la communion des saints. Les sacrements de l'initiation chrétienne, baptême et eucharistie, sont aussi souvent représentés. Les défunts sont évoqués dans l'attitude des orants, les bras levés au ciel, dans un décor paradisiaque empreint de sérénité et de paix.

C'est sous le pape Damase (366-384) que se développa le culte des martyrs et que les catacombes, agrandies et embellies, devinrent de véritables sanctuaires. Des galeries furent élargies en forme d'abside et des salles souterraines créées, cependant que s'élevaient au-dessus du sol des basiliques.

La destruction de ces édifices et l'oubli qui s'ensuivit firent plus tard penser que l'existence des catacombes était secrète. Or, il n'en était rien : les mesures des terrains funéraires étaient déposées au cadastre. Confisqués et interdits pendant les persécutions, les cimetières ne furent ni violés ni détruits.

Ils furent ensuite restitués. Pendant la persécution de Valérien en 258, Sixte II, qui avait réuni les fidèles au cimetière de Callixte, fut exécuté sur place pour avoir bravé l'édit impérial. Mais le fait se passa vraisemblablement au-dessus de la crypte, étant donné l'exiguïté des lieux qui ne permettait guère de grande assemblée liturgique. Les catacombes n'ont donc été ni des lieux d'habitation pour les chrétiens, ni des lieux habituels de réunion pour le culte, ni des cachettes, sauf exception en temps de persécution. Tout simplement, le développement du culte des martyrs augmenta l'importance religieuse des catacombes, dont la raison d'être était au début charitable et sociale : assurer un tombeau aux fidèles pauvres et exprimer l'unité de la communauté chrétienne par la réunion de ses défunts en un même lieu.

Comme les églises, les catacombes romaines sont nombreuses. Leurs galeries, mises bout à bout, cou­vriraient plus de huit cents kilomètres, soit plus de quatre fois la longueur du réseau du métro parisien. La plupart ne sont pas ouvertes au public.

Les plus accessibles et les plus importantes sont situées aux deux extrémités de Rome : Saint-Callixte, Saint-Sébastien et Domitille du côté de la via Appia, et Sainte-Agnès et Priscille du côté de la Nomentana et de la Salaria.

Saint-Callixte

Ayant franchi les remparts par la porte de Saint-Sébastien, le pèlerin met ses pas dans ceux de saint Paul et parcourt la via Appia Antica, jusqu'au n° 102. C'est le plus ancien cimetière officiel de la communauté romaine. Dans une chapelle édifiée à la surface du sol se trouve une importante collection de fragments sculptés appartenant aux sarcophages de l'ancien cimetière à ciel ouvert. Un grand escalier conduit à la crypte des papes, où l'histoire a laissé la trace la plus évidente de la continuité de la foi dans le sol de Rome. Neuf papes, presque tous martyrs, y ont reposé : Pontien (235), Antère (236), Fabien (250), Lucius (254), Etienne (257), Sixte II (258), Denys (268), Félix (274), Eutychien (283). Cinq épitaphes originales peuvent se lire en grec avec le titre d'épiscopos, deux autres ajoutant la mention de martyr. Un passage donne accès à la crypte voisine de Sainte-Cécile, où la sainte est représentée dans une fresque du IXe siècle, richement vêtue, avec le nimbe de gloire. Une copie de la statue de Maderno y est déposée.

On ne manquera pas d'aller se recueillir, un peu plus loin, dans la crypte des Sacrements, série de cubicules du début du IIIe siècle dont les peintures symboliques se rattachent au baptême et à l'eucharistie. On y voit Jonas sauvé du monstre marin, le miracle de la source dans le désert, le pêcheur de l'Évangile, le repas des sept disciples près du lac de Tibériade, la guérison du paralytique, le baptême de Jésus, le sacrifice d'Abraham, la multiplication des pains et des poissons.

Saint-Sébastien

Les catacombes de Saint-Sébastien se trouvent sur la même via Appia Antica, au n° 134. Leur nom est devenu le nom générique des catacombes. Les anciens documents l'appelaient Mémoires des apôtres Pierre et Paul : leur culte a laissé des traces indubitables remontant à la seconde moitié du IIIe siècle, ce qui explique la présence successive de tant d'importants monuments, mis au jour par les fouilles entreprises depuis 1915. Au plus profond, on a trouvé les traces de trois hypogées païens de la moitié du IIe siècle, avec façades à tympan, revêtements soignés de briques teintes en rouge et base des portes en travertin. Les défunts appartenaient à une association appelée des Innocentiores et portaient les noms des empereurs de 238 : Gordien, Pupienus et Balbinus. Un graffiti gravé sur la chaux fraîche dans la chambre inférieure est composé avec les lettres grecques du mot Ichtus, qui signifie poisson, mais forme en même temps l'acrostiche bien connu : Iesous Chritîos Theou Uios Soter, c'est-à-dire « Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur ». Une croix en forme de T, symbole de la Rédemption, est intercalée entre les deux premières lettres. Ce document chrétien est d'une exceptionnelle importance, car l'on trouve justement un poisson gravé sur plusieurs tombes modestes de l'arénaire voisin qui remonte au IIe siècle.

Vers la moitié du IIIe siècle, la nécropole fut enterrée et un portique fut édifié au-dessus, donnant sur une vaste cour pavée. Le mur du portique est couvert de graffitis en l'honneur des apôtres Pierre et Paul. De nombreux sarcophages conservés au musée portent leur effigie. Une grandiose basilique entourée d'une couronne de mausolées fut construite en leur honneur au temps de Constantin, au-dessus du lieu où se tenaient les triclia, les banquets funéraires. Les spécialistes expliquent l'apparition soudaine de ce culte sur la via Appia par la translation de leurs reliques des cimetières respectifs du Vatican et de la voie d'Ostie. Selon Umberto Fasola, la translation s'explique peut-être par la crainte de profanations durant la persécution de Valérien ou, plus probablement, par le désir de célébrer le culte dans une ambiance moins hostile que celle des cimetières païens aux tombes très proches. Plus tard, un nouveau transfert se fit dans les basiliques respectives.

La catacombe s'est développée au IVe siècle autour de la crypte du martyr Sébastien, victime de la persécution de Dioclétien. La popularité de son culte grandit après la peste de 680, où beaucoup de Romains qui l'avaient invoqué furent sauvés. L'actuelle basilique a été pratiquement reconstruite au XVIIIe siècle par le cardinal Scipion Caffarelli Borghese. Malgré les incertitudes qui demeurent, la vieille tradition selon laquelle les dépouilles mortelles de Pierre et Paul avaient trouvé là un asile temporaire s'est trouvée confirmée de façon éclatante par les fouilles et les graffitis qu'elles ont exhumés. Le pèlerin songe avec émotion à l'arrivée à Rome de Pierre et Paul par cette via Appia. Les cohortes de légionnaires qu'ils croisèrent avaient la force du glaive. Et pourtant, quatre siècles plus tard, il n'y avait plus guère d'empire. Ainsi les chrétiens d'aujourd'hui constituent à travers le temps un nouveau chaînon de cette communauté de foi fondée par les saints apôtres : mystère de l'Église à travers les siècles.

Domitille

La grande catacombe de Domitille, qui est voisine, est située sur la via delle Sette Chiese, au n° 282. Elle porte le nom d'une martyre du Ier siècle, Flavia Domitilla, épouse de Flavius Clemens, consul en 95, et nièce de l'empereur Domitien. Devenus chrétiens, les Flaviens donnèrent le terrain à la communauté chrétienne, qui en fit un cimetière. On y trouve quatre noyaux souterrains très anciens, reliés entre eux par un réseau de galeries, et comprenant une salle pour les repas funéraires.

Le pèlerin y découvrira une grande basilique à trois nefs, construite par le pape Sirice (384-399) en l'honneur de deux soldats martyrs. Nérée et Achille étaient geôliers lorsqu'ils se convertirent au Dieu des prisonniers dont ils avaient la garde, ce qui leur coûta la vie. Le pape Damase les honora d'une belle inscription qu'on peut lire à l'entrée. Derrière l'abside, une fresque représente une autre martyre de la catacombe, sainte Pétronille, introduisant une défunte en Paradis. Ainsi s'exprime le sentiment religieux qui, au IVe siècle, inspirait la sépulture auprès des martyrs.

On y voit aussi le Christ remettant les clés à saint Pierre, ainsi que saint Paul avec les rouleaux de la Sainte Écriture dans le cubicule du fossoyeur Diogène, et le Christ entouré des douze apôtres.

Priscille

Au nord de Rome, sur la via Salaria, au n° 430, la catacombe de Priscille est l'une des plus anciennes et des plus vastes de la ville. Son nom lui vient d'une inscription où on lit : Priscilla clarissima, parce qu'elle appartenait à la famille sénatoriale des Acili. Mais l'originalité de cette catacombe romaine est d'avoir été, au départ, une carrière de pouzzolane qu'on extrayait pour faire du ciment. Cette particularité explique la présence de larges salles sans plan préétabli, aux parois irrégulières. Celles-ci furent utilisées par les chrétiens pour leurs sépultures au commencement du IIIe siècle. Par crainte des éboulements, on construisit des murs en brique qui recouvrirent les pauvres tombes, en les préservant ainsi des pillards.

L'iconographie conservée est très riche, comme l'épigraphie, toutes deux émouvantes dans leur simplicité : le nom du défunt, un souhait de paix, une ancre ou une colombe avec le rameau d'olivier. Une niche du cimetière contient l'une des représentations les plus antiques de la Madone, assise avec l'enfant dans ses bras. Devant elle, le prophète Balaam, un rouleau dans la main gauche, indique de sa droite l'étoile de la prophétie. Le bon pasteur est figuré dans le jardin paradisiaque destiné aux élus. Une orante voilée est représentée avec deux scènes de sa vie conjugale : la cérémonie où elle reçoit du prêtre célébrant le voile nuptial couleur de feu et sa première maternité. Un groupe de vignerons transportent des tonneaux. Marie est assise sur un trône, un ange devant elle : c'est l'Annonciation.

Le pèlerin découvrira aussi avec émotion ce qu'on appelle la chapelle grecque, en raison de quelques inscriptions grecques peintes sur les murs d'une salle à trois absides du IIe siècle, aménagée pour les repas funéraires et décorée avec de nombreux épisodes bibliques. Sur l'arc, face à l'entrée, le convive placé au poste le plus honorifique fait le geste de rompre le pain devant un calice. D'où le nom de fractio panis qui lui est donné, évocation du mystère eucharistique. Dans l'angle de cette petite chapelle, on a récemment découvert une représentation du phénix dans le brasier, l'oiseau mystique qui renaît dans les flammes et symbolise l'immortalité. On y trouve aussi l'adoration des Mages, Suzanne, les Hébreux dans la fournaise, Moïse, Lazare, Noé. Une basilique fut élevée au IVe siècle par le pape Sylvestre non loin des tombes du martyr Crescention et du pape Marcellin, sur celles des martyrs Félix et Philippe. Avec le pape Marcellin (304), y furent également ensevelis les pontifes Marcel (309), Sylvestre (335), Libère (366), Sirice (399), Célestin (432) et Vigile (555). C'est dire l'importance de cette catacombe dans la vie de l'Église romaine.

Les catacombes de Sainte-Agnès

Je signale enfin la petite catacombe voisine de Sainte-Agnès, via Nomentana n° 349, terminant ainsi l'évocation des catacombes là où nous avons commencé notre pèlerinage aux églises romaines. Elle se développe autour de la basilique érigée sur le tombeau de l'enfant martyr, qui fut l'objet d'une intense vénération au IVe siècle. La basilique actuelle, œuvre du pape Honorius Ier (625-638), est profondément enfoncée dans la colline, où tout le cimetière adjacent a été détruit pour faire place à l'édifice. Il reste seulement une partie du cimetière primitif, à gauche de la basilique. On y admire des épigraphes de marbre aux belles lettres et aux formules très simples, avec beaucoup de symboles, mais sans aucune peinture.

Autres catacombes

En dehors de ces deux grands ensembles de catacombes ouvertes au public, j'en signale d'autres qui peuvent être visitées : Saint-Laurent-hors-les-Murs, auprès de la basilique déjà décrite, et Saint-Pancrace, auprès de la porte du même nom. C'est l'ancien cimetière d'Octavius, du nom de la propriétaire du terrain. Tout près, au début de la via Aurelia Antica, se trouve le cimetière de Calépode, via di Vigna Armellini, qui est le plus ancien de la chrétienté romaine du Transtévère, avec la tombe la plus antique d'un pontife romain après saint Pierre, saint Callixte (222) dont nous avons déjà parlé. Sa tombe a été retrouvée en 1960, dans un sanctuaire souterrain orné de peintures votives représentant des scènes de son martyre. Au-dessus était enterré le pape Jules Ier.

Près de la via Portuense, qui conduisait autrefois au port de Rome, proche de l'actuel aérodrome de Fiumicino, le cimetière de Pontien, via Alessandro Poerio, n° 57, conserve un baptistère rural orné d'une fresque du baptême du Christ.

Dans les cryptes furent déposés les martyrs Abdon et Sennen, Pollion, Pumenius, Milix, Candide et les papes Anastase Ier (401) et Innocent Ier (417). Plus loin, au voisinage de la même via Portuense, à plus de trois kilomètres de la muraille d'Aurélien, le cimetière de Generosa, via della Magliana, contient une importante fresque du VIIe siècle représentant le Sauveur entre des martyrs.

Le long de la voie d'Ostie, outre le tombeau de l'apôtre Paul dans la basilique majeure du même nom, se trouve, via delle Sette Chiese, le cimetière de Commodille avec une petite basilique souterraine et des représentations du Christ et de la Vierge parmi des saints, datant du VIe siècle. Sur la voie Ardéatine, outre la catacombe de Domitille, le cimetière de Basile, encore appelé des saints Marcellin et Pierre, est abondamment décoré d'épisodes bibliques. L'arcosolium avec un loculus creusé postérieurement dans la lunette, est décoré avec une scène de banquet funéraire, où l'on découvre le Bon Pasteur, des orants, trois paons symboliques, des oiseaux et des fleurs. On y voit un fossoyeur travaillant dans une galerie à la lumière d'une lampe à huile, le péché originel, le miracle de la source, la guérison du paralytique, Daniel sauvé des lions. L'ancienne via Appia, regina viarum, est la plus riche en cimetières chrétiens. Outre Saint-Callixte et Saint-Sébastien décrits plus haut, l'hypogée de Vibia est un cimetière mixte dans lequel les tombes chrétiennes côtoient les tombes païennes ; via Appia Pignatelli se trouvent le cimetière de la Sainte-Croix et celui de Prétextat. Près de la via Salaria, outre la catacombe de Priscille déjà décrite, un hypogée anonyme, via Anapo, contient de nombreuses peintures effectuées dans des niches caractéristiques, et en particulier la multiplication des pains, le sacrifice d'Abraham et le Christ entouré des douze apôtres.

Un pèlerinage de foi

La Rome souterraine des premiers siècles de l'Église constitue un ensemble de trésors inestimables, sans doute loin d'être tous découverts et dont seulement les plus importants sont accessibles. Le pèlerin y découvre un enracinement profond des mystères de notre foi, exprimés de façon naïve et touchante au voisinage de la sépulture des chrétiens, tout spécialement des martyrs. Leur culte appelait l'affirmation claire et joyeuse de la résurrection, du salut, de la vie de foi et des sacrement de la foi, annoncés par la Sainte Écriture, institués par le Christ et reçus dans l'Église.

Lorsque nous découvrons avec émerveillement ces trésors d'art et de foi des premières générations chrétiennes, nos convictions se renforcent au contact de leur foi paisible en la résurrection des morts. Nous sommes loin des orgueilleuses et vaines affirmations grandiloquentes des cimetières modernes, où l'ostentation le dispute souvent à la vanité. Les chrétiens romains appelaient leurs nécropoles dormitoria, dortoirs, par analogie avec le terme grec « cimetières », c'est-à-dire lieux de repos temporaire dans l'attente de la vie nouvelle et éternelle. À travers les persécutions et les épreuves s'affirmait la certitude de la résurrection. Représentés dans une attitude de prière ou déjà en possession du bonheur éternel, les orants paisibles nous aident à retrouver le sens chrétien de la mort et de la vie, en cet émouvant pèlerinage de la Rome souterraine de nos pères dans la foi.

Sources
Clio

Posté par Adriana Evangelizt

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
commenter cet article