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6 février 2007 2 06 /02 /février /2007 11:57

Le Mazdéisme et Zoroastre dont on retrouve certaine ressemblance avec Ieschoua... mais il se murmure que ce fut une de Ses incarnations... en tout cas, les Mages venus de Perse pour adorer le Nouveau-né étaient mazdéistes. Il n'y a pas de coïncidence.

Le mazdéisme, la religion des mages


par Jean-Paul Roux

Directeur de recherche honoraire au CNRS
Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre

Dans l'Iran ancien était vénéré le dieu Ahura Mazda, le Seigneur sage, omniscient ; d'où le nom mazdéisme donné à cette religion traditionnelle, la plus ancienne à s'être pérennisée – parfois sous la dénomination de zoroastrisme, par référence au prophète Zarathoustra/Zoroastre. Il y a quelque 2 000 ans, le mazdéisme croisa sur sa route le christianisme, et il compte encore des adeptes en Iran et en Inde… Pour mieux comprendre sa nature et son histoire, nous nous sommes adressés à Jean-Paul Roux, spécialiste de l'histoire comparée des religions.

Guèbres et Parsis

En Iran, c'est dans la région de Yazd que l'on peut le plus aisément rencontrer des mazdéens, les Guèbres, comme ils sont appelés dans le pays. Ils ne sont plus très nombreux – 30 000 ou 50 000 peut-être – et habitent soit Yazd, soit Kirman, soit encore de petits villages nichés dans la montagne qui leur ont servi de refuge. Ils sont loin d'avoir la prospérité de leurs coreligionnaires des Indes que l'on nomme Parsis – les Persans – car ils descendent d'hommes qui, au temps des invasions arabes, ont fui leur pays pour mieux garder leur foi. À Bombay, leur principal centre dans le sous-continent indien, où ils sont aujourd'hui une centaine de mille peut-être, ils ont su s'imposer, surtout sous la domination anglaise, en construisant de vrais empires industriels et financiers. Déjà, au temps des Grands Moghols, ils impressionnaient fortement le plus glorieux prince de la dynastie, Akbar (1542-1605). Ils vivent dans l'élégant quartier de Malabar Hill : là, dans un parc, sont érigées les grandes tours à ciel ouvert – que nous nommons les « Tours du silence » – où ils déposent leurs morts. Peut-on voir dans la prospérité des Parsis une tardive revanche de leur exil ? Sans doute, mais cette revanche pourrait leur être fatale. En effet, leur richesse tend à les détourner de leurs croyances, de leurs traditions et ne les incite guère à croître et à se multiplier. Certains observateurs prétendent que leur nombre ne cesse de diminuer.

Les Tours du silence face à leur destin

À Yazd, les Tours du silence, ou dakhma, se trouvent en banlieue, sur des tertres. Le site garde quelque chose d'âpre et de désolé, bien que la ville ne cesse de s'en rapprocher. Jadis, on ne pouvait pas entrer dans ces tours ; les prêtres seuls y avaient accès, qui déposaient les morts sur des pierres. Quand les vautours avaient, en quelques heures seulement, dévoré les chairs, ils ramassaient les os qu'ils jetaient dans une grande fosse au centre de la tour. Tout a changé maintenant. Dès 1970, elles n'étaient plus guère utilisées et, à partir de 1978, l'exposition des cadavres fut interdite sous prétexte d'hygiène publique et de risque d'épidémie. Ce fut, pour les mazdéens, un cruel déchirement que d'être contraints de renoncer à une coutume millénaire. Cela posait surtout un problème difficile à résoudre. En effet, ils considèrent les morts comme impurs et susceptibles de souiller ces éléments sacrés que sont le feu, la terre et l'eau. Par suite, ni incinération, ni enterrement, ni immersion ne sont envisageables. La solution qu'ils ont trouvée consiste à couler la dépouille mortelle dans une sorte de chape de ciment. De loin, cela ressemble assez à une pierre tombale, mais à une pierre tombale bien laide.

Si on ne pouvait pas entrer dans les Tours du silence, on avait le droit de venir auprès d'elles pour y rêver. Que de fois l'ai-je fait dans ma jeunesse ! Dans ce paysage désert, fait de solitude et de silence, je regardais les grands charognards au cou immonde tournoyer dans l'air, se reposer un instant sur les murailles grises et disparaître soudain derrière elles pour accomplir leur funeste besogne.

J'ai voulu y retourner après une longue absence. On peut désormais y pénétrer. On voit des plaies béantes dans les murs qui les feront peut-être s'écrouler quelque jour prochain. Elles servent à des motards qui viennent escalader les monticules. Là où gisaient des chairs en décomposition, ils effectuent des tours de piste comme dans un cirque. Alors que je proteste devant cette profanation, on me répond qu'il n'y a rien à profaner puisqu'on n'y met plus les morts. Certes, mais ne peut-on pas profaner la mémoire d'un peuple ?

C'est ce à quoi je songe dans l'une de ces grandes maisons, posées çà et là, aux alentours des tertres, dans l'herbe et la rocaille. Je suis venu m'y réfugier. Elles sont belles, à l'écart du vacarme de nos jeunes sportifs. Nul n'y habite, semble-t-il. Je sais bien que la plupart d'entre elles servaient aux cérémonies funèbres, mais je me souviens aussi d'avoir été reçu dans l'une d'elles par une famille qui n'était pas sacerdotale. La beauté de ces maisons accroît quelque peu mon angoisse. J'ai le sentiment d'assister aux derniers instants de ce qui fut si grand, de ce qui est si vieux.

La plus ancienne religion du monde encore vivante

Je suis allé tout à l'heure au sanctuaire de la ville, au temple du feu ou ateshgah. C'est un bâtiment moderne, sans aucun intérêt architectural où, pourtant, on ne peut entrer sans une réelle émotion, pour peu que l'on ait quelque sens du sacré, ou même simplement celui de l'histoire. Le feu y est entretenu dans une grande vasque en bronze, au cœur d'une petite pièce isolée par des vitres. Elle n'est accessible qu'aux prêtres gantés et voilés pour que même leur haleine ne puisse souiller la flamme. Quel respect du sacré ! Depuis quand brûle ce feu sans jamais s'éteindre ? On ne sait pas exactement, depuis trois ou quatre millénaires certainement. En effet, le mazdéisme est la plus ancienne religion du monde encore vivante, héritage des vieilles religions indo-européennes de la préhistoire. Certes, au cours des temps, il n'a pas manqué d'évoluer de lui-même, ou sous l'impulsion de quelque réformateur.

Zarathoustra

Pour certains historiens, Zarathoustra – ou Zoroastre – fut l'un, le plus important, de ces réformateurs. Pour d'autres, ce personnage en aurait été le fondateur, ce qui n'est guère vraisemblable. Pour d'autres enfin, moins crédibles encore, il n'aurait jamais existé et relèverait du mythe. Certes, on peut admettre que bien des traits de son caractère, bien des faits merveilleux par lui accomplis sont en fait des embellissements dus à ses fidèles, une « mythologisation ». Mais comment pourrait-on douter de sa réalité historique quand on lit les Gathas qui lui sont attribués ? On y sent un frémissement de l'être de chair et de sang, une foi profonde, des élans, des inquiétudes, des interrogations passionnées de la divinité. La science, nonobstant les sceptiques, admettait naguère qu'il était né en 628 avant J.-C. quelque part en Asie centrale, sans doute dans le delta de l'Oxus (Amou-Daria), au Kharezm. C'est dans cette région qu'il avait vécu, qu'il avait accepté « de souffrir parmi les hommes » pour aider au salut universel, et qu'il était mort en 651. Depuis peu, on estime que ces dates sont fausses et qu'il faut situer son existence entre 1200 et 800 av. J.-C. On le nommait le Bouvier, non le sacrificateur ceux-ci représentant les hommes, le troupeau humain qu'il avait charge de guider. La terre était encore sous le signe zodiacal du taureau non sous celui du bélier qui allait lui succéder. Il se disait le Sauveur (Saoshyant), non le seul sauveur, mais celui qui annonçait ceux qui viendraient après lui et parachèveraient son œuvre. Il était hostile à tout excès, non seulement les immolations, comme nous l'avons signalé, mais aussi l'ivresse sacrée que procurait le haoma, la boisson rituelle d'immortalité, et les dérives polythéistes qui tendaient à considérer Mithra et Anahita, deux hypostases de la triade divine, comme des divinités à part entière. La religion qu'il prêchait était difficile, presque inaccessible. Deux aspects la caractérisent : l'expérience mystique de la lumière, et la lutte contre les démons. Cette religion se révèle, en dernière analyse, joyeuse, optimiste, toute de pureté, d'élans vers la vie, de soucis de perfectionnement moral. Il est navrant que le principal texte qui nous la fait connaître, l'Avesta, tardif dans la version remaniée qui nous est parvenue (IIIe-IVe siècle), soit sec, monotone, peu apte à communiquer la richesse de son enseignement.

On a dit le mazdéisme dualiste parce qu'il repose sur la lutte incessante que se livrent les deux forces antagonistes du Bien et du Mal : Ahura (Ormuzd), le Bien, toujours qualifié de Mazda – « sage, omniscient » – s'oppose à Ahriman, le Mal, l'esprit destructeur. Mais ce conflit, qui préserve la liberté humaine – chacun demeurant libre de choisir son destin – se résoudra à la fin des temps par le triomphe inéluctable et définitif d'Ahura Mazda et le salut universel. Dans l'attente de ce jour, les justes jouiront du paradis dans la Maison du chant, et les pécheurs expieront en enfer. Pour atteindre le premier, l'âme, après être demeurée trois jours auprès du corps, devra traverser le pont de Cinvat. Un vent parfumé se lèvera au sud vers la fin de la troisième nuit et la daena du mort, « son propre soi », lui apparaîtra sous la forme d'une belle jeune fille, laquelle lui révélera qui il est : la somme de ses bonnes actions, ses bonnes pensées et ses bonnes paroles. Elle le conduira alors, telle la Béatrice de Dante ou la Marguerite de Faust, sur le chemin du ciel.

La destinée du mazdéisme

Le mazdéisme, ou sa forme réformée, le zoroastrisme, se répandit d'abord en Sogdiane, en Bactriane. Puis il poursuivit sa route vers l'est, dans le bassin du Tarim – l'actuel Xinjiang – et la Chine, où il pénétra au VIIe siècle, voire au VIe siècle selon Paul Pelliot. Vers l'ouest, il connut quelques vicissitudes avec les Parthes, qui, en tant que nomades, n'acceptaient pas cette religion de sédentaires, et avec l'hellénisme, d'esprit si différent. Il finit cependant par s'imposer sur le plateau iranien, à l'époque des Sassanides, et devint religion d'État. On a prétendu que les Achéménides (environ 700 – 330) n'avaient pas été touchés par la « réforme » zoroastrienne, voire qu'ils n'avaient pas été mazdéens, parce qu'ils auraient inhumé leurs morts. Mais, en vérité, ils ne les enterraient pas, ils les déposaient dans la montagne, dans ces grottes artificielles murées par d'imposantes façades que nous font connaître les tombeaux d'un Xérès, d'un Artaxerxès, d'un Cyrus. Comment ne pas voir en eux des mazdéens quand Darius, à Persépolis, proclame : « Voici ce qu'Ahura Mazda m'a accordé, Lui qui est le plus grand des dieux. Qu'Ahura Mazda me protège et protège ma maison ! »

Au-dessus de la porte d'entrée du temple du feu à Yazd est placée une image en faïence bleue et jaune, représentant un grand disque ailé d'où émerge un buste d'homme tenant une couronne. C'est la figure d'Ahura Mazda que nous rencontrons souvent en Iran. L'Antiquité nous a laissé maints vestiges du culte mazdéen. C'est plus que probablement un sanctuaire du feu admirablement conservé que la tour de Naqsh-i Rostem, haute de onze mètres, large de sept, ou celle en ruine de Pasagardes. Quant aux kiosques que l'on admire à Naqsh-i Rostem, ou dont on voit les restes en tant d'endroits (ainsi à Tang-é Tchak-Tchak), ce sont des pyrées – des autels en plein air – dont les quatre piles sont réunies en quatre arcs voûtés et couronnés en coupoles ou tchahartak. Enfin l'image d'Ahura Mazda planant dans l'azur apparaît omniprésente. On la voit aussi bien dans les grandes tombes, comme celle d'Artaxersès, que sur les reliefs commémoratifs de Bisutun et de Persépolis – escaliers sud de l'apadan, porte est du nipylon, salle des cent colonnes.

Voici vingt siècles, c'était l'époque des Mages, des mobad, issus d'une tribu sacerdotale d'origine mède, qui deviendraient de grands prêtres du mazdéisme, des savants, des « rois ». Parmi eux, il en fut trois qui vinrent rendre hommage au Christ nouveau-né, parce qu'il était « le Sauveur », « la Lumière du monde » et qu'ils croyaient, eux, au salut. Ils marchaient dans la lumière divine, fondement du mazdéisme, en l'occurrence matérialisée par l'étoile mystérieuse qui les guidait. Ils allèrent à Bethléem. Ils allèrent en bien d'autres lieux encore. Ils firent rayonner le mazdéisme jusqu'aux extrémités de l'univers. Cette religion d'Iran serait à la source du manichéisme, un vrai dualisme cette fois, et de ses avatars, le bogomilisme et le catharisme. Elle influencerait pratiquement toutes les civilisations et toutes les croyances, y compris celles d'Israël, celles de la Grèce et, au-delà, celles de Rome.

Comment ne pas être ému aux pieds de l'ateshgah de Yazd, aux pieds des Tours du silence ?

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt



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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:31

Médias, politique et religions

Par René Rémond




Un professeur de philosophie et un romancier menacés de mort, des caricatures de Mahomet ou des propos pontificaux qui suscitent des tollés dans le monde musulman : comment réagissent les médias ? Réponses et analyse d'un spécialiste d'histoire politique, intellectuelle et religieuse.



Historia - Le 12 septembre dernier, le discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI a été violemment rejeté par une partie de la communauté musulmane. Le débat médiatique qui a suivi a-t-il été équitable ?

René Rémond - Je ne sais pas si le débat a été médiatiquement équitable, mais j'ai été heureusement surpris par l'attitude des journalistes français. Un certain nombre d'entre eux a pris ses distances avec l'interprétation la plus simpliste et la plus réductrice des propos de Benoît XVI à Ratisbonne, laquelle a déclenché un incroyable déchaînement de violence dans le monde islamiste. Comme par exemple en Irak, où l'armée des moudjahidin menace de « fracasser les croix de la maison du chien de Rome », mais aussi dans d'autres pays, en Somalie notamment, où des leaders religieux invitent les fidèles à « traquer le pape et le tuer immédiatement ».Les journalistes français, dans leur ensemble, ont bien perçu que le pape, dans son discours, n'avait nullement jeté l'anathème contre l'islam. En fait, dans ce texte sur « la foi et la raison », thème qui le préoccupe particulièrement, Benoît XVI, soucieux de dissocier le fait religieux et la violence, s'est interrogé sur leurs rapports. D'où sa citation de l'empereur byzantin Manuel II, qui, lors du siège de Constantinople, à propos du djihad, interpelle son interlocuteur en lui tenant les propos suivants : « Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d'inhumain, par exemple le fait qu'il a prescrit que la foi qu'il prêchait, il fallait la répandre par le glaive. » Mais faire une citation n'implique nullement qu'on la reprenne à son compte et qu'on l'approuve, d'autant que le pape Benoît XVI a qualifié cette interpellation de Manuel II d'« étonnamment abrupte ».

Dans leur ensemble, les journalistes ont aussi fort bien compris que Benoît XVI n'avait pas mesuré qu'en reprenant cette citation condamnant Mahomet, il apparaîtrait à bien des chefs musulmans comme l'auteur d'une agression odieuse, quand bien même la suite de son texte démontre qu'il ne l'approuve nullement. Ils ont compris aussi que lors de ce discours donné à l'université de Ratisbonne, le pape avait voulu prononcer une leçon magistrale sur un problème philosophique. Et il l'a fait. Il faut conclure de cette affaire que Benoît XVI est un universitaire et un grand théologien, sans que cela implique forcément qu'il soit un chef politique. Il me semble que la pondération des médias français relève aussi d'une réaction contre la manipulation politique, à laquelle les extrémistes musulmans se sont livrés peu de temps auparavant à propos des caricatures de Mahomet. Même les plus anticléricaux en viennent à penser que l'islam est pire que le christianisme.

H. - Considérez-vous que les valeurs du christianisme sont mal prises en compte dans les médias ? Et si c'est le cas, comment l'expliquez-vous ?

R. R. - Il est hélas ! certain que les médias répandent une vision réductrice du christianisme, le bornant à une morale traditionnelle dépassée qu'ils rejettent catégoriquement et occultant ainsi ses valeurs essentielles. On ne veut voir dans le christianisme que des principes moraux, des interdits concernant la sexualité, inconciliables avec l'hédonisme, la recherche du plaisir immédiat, qui est aujourd'hui la règle. On lui reproche ainsi de nous « pourrir la vie ». En revanche, les médias ne font guère écho à d'autres implications du christianisme et à ce qui en constitue les fondements. Beaucoup ont oublié que Jean-Paul II a rappelé, lors de son premier voyage en France, que liberté, égalité, fraternité étaient des valeurs chrétiennes, qu'il a pris position contre la guerre, qu'il a toujours invité à préférer les pauvres aux riches et qu'il a condamné les méfaits d'un capitalisme sauvage. Au nom de l'émancipation des moeurs, le christianisme est assimilé à une sorte de morale inacceptable qui occulte les bases de la religion. Cette vision limitée du christianisme s'explique, je crois, par l'animosité profonde, ancrée dans notre inconscient collectif, par le souvenir de la tutelle pesante exercée autrefois par l'Eglise sur la société et sur les vies individuelles. Bien qu'elle ait aujourd'hui totalement disparu, ses conséquences pèsent encore sur l'image - en fait archaïque et fausse - que nombre de nos contemporains se font du christianisme.

H. - D'un côté, la publication de caricatures jugées infamantes pour Mahomet déclenche une émotion mondiale, de l'autre, le détournement publicitaire de la Cène ne suscite que de très rares commentaires. Comment l'expliquez-vous ?

R. R. - Très aisément. Aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, nous avons appris à distinguer politique et religion. Et nous sommes conscients que les mises en cause des valeurs religieuses, leur utilisation à des fins publicitaires, les blasphèmes mêmes ne peuvent guère être interdits, puisque chacun est libre d'exprimer son opinion. La situation est en revanche toute autre dans le monde musulman où politique et religion se confondent. Rappelez-vous de la fatwa lancée le 14 février 1989 contre l'écrivain musulman britannique Salman Rushdie pour son interprétation « incorrecte » dans Les Versets sataniques. Mettre en cause la religion constitue un crime. Abjurer l'islam pour une autre religion vous condamne à mort.

H. - Parce qu'elle mentionnait l'usage de la violence par Mahomet, la tribune dans Le Figaro du professeur de philosophie Robert Redeker a valu à son auteur des menaces de mort. Parce que dans le roman intitulé O Maria, un écrivain maghrébin, Anouar Benmalek, a mentionné les atrocités commises de part et d'autre en Espagne à la fin du XVe siècle, y compris par les musulmans, une partie de la presse algérienne s'est déchaînée contre lui. A tel point que la DST a jugé nécessaire de lui assurer en France une protection qu'il n'avait lui-même pas demandée. Dans de telles conditions, est-il possible aujourd'hui de donner de la religion musulmane une version différente des thèses soutenues par ses adeptes les plus radicaux ?

R. R. - Nous vivons dans un temps historique qui s'est ouvert en 1979 avec la révolution islamique en Iran et l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny, qui s'est fixé comme objectif d'imposer au monde une vision stricte, intransigeante, fondamentaliste de l'islam. Il a lancé ainsi un mouvement de fond, qui repose aussi sur le refus de la modernité. Toute son action se fonde sur une conviction binaire, un monde partagé en deux camps : celui du bien, l'islam, qui détient la vérité absolue, et celui du mal - les autres -, qu'il convient de réduire. Cette interprétation la plus radicale qui soit donne de l'islam une vision terroriste qui ne correspond pas à la réalité, réduisant au silence toute expression ouverte et libérale de l'islam. Il est vrai qu'il a fallu plusieurs siècles aux chrétiens pour faire l'apprentissage de la cohabitation et accepter une société plurielle, où plusieurs religions coexistent. Ce n'est pas encore le cas du monde musulman. Au fil des siècles, christianisme et islamisme ont eu deux histoires très différentes, qui ont connu une sorte de permutation. Au départ, le christianisme se développe, dans les persécutions, par la parole. La violence, exceptée celle qu'ils subissent, n'est jamais le fait des pères de l'Eglise. Cinq siècles plus tard au contraire, l'islam se diffuse par une stratégie guerrière. Puis quelques siècles après, le christianisme prend à son tour un visage guerrier, voulant imposer sa foi par la force si besoin est. C'est le temps de l'Inquisition et des croisades. A la même époque, au contraire, l'islam, devenu pacifique et tolérant, connaît son « âge d'or ». Aujourd'hui, hélas ! l'islam militant se veut fidèle à l'héritage conquérant de ses débuts, alors que le christianisme a trouvé la voie de la tolérance. Cela lui a demandé plusieurs siècles, c'est vrai ! Faudra-t-il donc attendre encore cinq cents ans pour que l'islam accepte de s'insérer dans une société de dialogue qui ne condamne aucune expression de la foi ? Ne soyons pas pessimistes ! N'oublions pas que, depuis quelques siècles, les rythmes s'accélèrent, l'Histoire double le pas. L



Propos recueillis par Georgette Elgey



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Agrégé d'histoire, docteur ès lettres, René Rémond fut le premier en France à occuper la chaire d'histoire du XXe siècle à la faculté des lettres de Nanterre en 1964. Président du Conseil supérieur des archives depuis 1988, il a été élu à l'Académie française le 18 juin 1998, au fauteuil de François Furet. Vient de paraître Religion et politique (Pleins feux) dans lequel figure sa conférence prononcée lors des rendez-vous de Blois 2005.
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Fatwa sur la liberté d'expression ?

Les caricatures de Mahomet publiées dans France-Soir valent à son directeur d'être limogé. Une tribune du Figaro signée Robert Redeker dénonçant "l'islamisation des esprits en France" oblige l'auteur à vivre caché. Benoît XVI, vilipendé après son discours de Ratisbonne. Critiquer l'islam est-il aujourd'hui encore possible ?


Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:28

L'école est punie

Par Hubert Tison, historien





Périlleuse mission que d'enseigner l'Histoire. De plus en plus d'élèves réinterprètent les événements passés et présents en fonction de leur appartenance communautaire. Quelle parade pour les professeurs ?


Depuis quelques années des professeurs sont confrontés à des incidents plus ou moins graves qui tendent à remettre en question le contenu de leur enseignement au nom de la mémoire, de la religion ou de l'idéologie. Ces incidents ne touchent pas que les cours d'histoire, mais aussi ceux de SVT (sciences de la vie et de la terre), de philosophie, de français, de langues, parfois d'arts plastiques. Combien d'incidents ? Une enquête de l'Association des professeurs d'histoire et de géographie a tenté d'en mesurer l'ampleur : elle a porté, en 2003, sur plus de 700 établissements (environ 1 100 classes de 3e et plus de 2 200 classes de terminale). Le nombre d'établissements touchés avoisine 16 % et concerne surtout les zones sensibles des banlieues ou des grandes villes ; les incidents sont certes limités mais préoccupants par leur atteinte aux valeurs laïques et républicaines véhiculées par l'école. Les faits religieux, la Seconde Guerre mondiale - en particulier la Shoah -, le Proche-Orient, mais aussi la guerre d'Algérie et les Etats-Unis sont les thèmes qui prêtent le plus à controverse. A cela s'ajoutent, lors de sorties, les refus de visites d'édifices religieux, comme lorsque ces élèves de confession chrétienne ne veulent pas entrer dans une mosquée sous prétexte de danger terroriste !

Dans un grand lycée de la banlieue ouest de Paris, lors d'un cours sur la naissance du christianisme, des élèves juifs de seconde nient l'existence de la Palestine. Les actes antisémites, eux, se traduisent surtout par les remises en question de l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, le boycott de films tels Nuit et Brouillard par des élèves d'origine maghrébine ou des insinuations du type « si le programme de terminale parle de la Shoah, c'est en raison du lobby juif ». Les conflits du Proche et du Moyen-Orient sont également matière à incidents. Certains élèves d'origine maghrébine s'identifient aux morts palestiniens ou irakiens et les assimilent aux victimes de la Shoah. Même genre de réaction chez les jeunes juifs qui se reconnaissent dans les victimes des attentats suicides frappant des Israéliens. La guerre d'Algérie donne lieu à des accrochages entre élèves, notamment à propos des harkis traités par l'un d'entre eux de « collabos ». D'autres récusent le cours de leur professeur comme cette élève de Caen favorable à l'Algérie française. La question de la politique extérieure des Etats-Unis fait elle aussi débat. Leur intervention en Afghanistan et en Irak suscite des réactions hostiles. Ainsi, des élèves d'un collège de Seine-Saint-Denis refusent de participer en 2001 à la minute de silence en hommage aux victimes du World Trade Center et crient : « Vive Ben Laden. » Certains élèves font même parfois l'apologie du terrorisme.

Pourquoi de tels incidents ? Les causes sont multiples, liées entre autres à l'environnement social, familial, à la pression des intégristes et des fondamentalistes, aux préjugés racistes et sexistes, à la quête identitaire des adolescents. Quelles solutions ? D'abord : « Ne pas se laisser dicter par des autorités religieuses ou par quelques groupes de pression que ce soit, ce que les professeurs doivent dire ou enseigner », comme l'a souligné l'APHG ; sanctionner les faits de racisme et d'antisémitisme et ne pas céder à la frilosité ; lutter contre l'ignorance et le racisme. Le professeur d'histoire n'a pas à enseigner la mémoire, mais l'Histoire, pour lutter contre les revendications communautaristes. Des professeurs d'histoire du collège Max-Dormoy, en plein coeur du quartier sensible de la Goutte-d'Or à Paris, affirment que : « Plus le sujet est maîtrisé, moins le risque de contestation ou de refus existe. Pour les cours supposés à risques, nous nous appuyons sur des connaissances renouvelées, solides, et nous les intégrons dans la démarche historique sans laisser de place aux réactions non argumentées. » En 6e et 5e, le professeur d'histoire doit étudier la religion dans l'Histoire. Il ne s'agit pas d'enseigner la croyance, mais le fait religieux replacé dans son contexte. Il faut aussi apprendre aux élèves à prendre une distance critique vis-à-vis de l'image et à définir les mots. La venue de témoins s'exprimant sur la Seconde Guerre mondiale, la Résistance, la Déportation, ou sur des sujets comme les guerres coloniales, les génocides arménien, rwandais ou cambodgien, apporte aux élèves de l'émotion, mais aussi des connaissances et un enrichissement sur l'autre.

Sources Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:18

Laïcité : un héritage en péril

Par Daniel Lefeuvre et Michel Renard



Au pays de Voltaire, il est désormais interdit de ne pas croire. Tel est le credo des religieux fondamentalistes qui veulent imposer leurs propres règles à une République aux valeurs mises à mal.



Cela a commencé aux lendemains de la marche des Beurs, partie d'une cité de la banlieue lyonnaise, après de terribles tensions avec les forces de police. Le leader de l'association SOS-Minguettes à Vénissieux, et initiateur de la marche, Toumi Djaidja reçu par le président Mitterrand en décembre 1983, condamné puis gracié l'année suivante pour un vol avec violence qu'il niait avoir commis, semble désillusionné par une politique de gauche qui ne parvient pas à créer un véritable lien social et qui relègue les élites issues de l'immigration aux derniers rangs des appareils politiques et électifs. Toumi Djaidja transforme le local de SOS-Minguettes en lieu de prière et s'inscrit dans ce mouvement de création d'associations islamiques et de « mosquées » qui connaît une croissance exponentielle depuis la « révolution iranienne » de Khomeiny en 1979 et la libéralisation de la loi 1901 par le gouvernement de gauche en 1981. Une centaine de lieux de culte musulmans en 1977, plus de 900 en 1985. Aller prier ? Rien de répréhensible bien sûr. Mais le maillage du militantisme musulman qui se met en place pose deux problèmes : ces nouveaux militants religieux font le plus souvent allégeance aux conceptions d'un islam politique et hostile aux valeurs des sociétés occidentales, à commencer par la laïcité ; et il prolifère sur les carences d'un encadrement institutionnel qui socialisait les jeunes depuis les années d'après-guerre.

Elus sincères et sociologues lucides multiplient les alarmes : l'école n'intègre plus comme avant ; l'armée, après la suppression du service militaire obligatoire en mars 1997, n'est plus ce vecteur de patriotisme et de civilité qu'elle était ; la déshérence syndicale livre les travailleurs à eux-mêmes quand le chômage ne les abandonne pas à une assistance mentalement délétère. A cela s'ajoutent de nouveaux fléaux : la dissolution du lien familial, la ghettoïsation progressive des grands ensembles HLM, la montée d'une cohabitation conflictuelle avec les populations immigrées sur les lieux de résidence, les tensions interethniques, la prolifération d'une économie mafieuse souterraine alimentée par le trafic de drogue, la croissance vertigineuse de la délinquance et la banalisation de la violence... La France ne fait plus France. L'antiracisme moralisateur devient la seule grille de lecture des réalités sociales mais aussi politiques. L'attachement national est ridiculisé.

Désormais, l'allure et le vêtement distinguent, jusqu'à l'excès, du milieu ambiant : barbe fournie et qamis (chemise ample et longue) pour les uns, voile ceignant totalement le visage voire mu'tajibat couvrant le corps de la tête aux pieds, pour les autres. Les relais d'un « développement séparé » se mettent en place par les militants d'un islam fondamentaliste et globalisant : commerces d'alimentation halal, librairies « islamiques », associations de soutien scolaire ou d'apprentissage de l'arabe qui camouflent des lieux de mise en conditionnement idéologique et sectaire, « Congrès » annuel du Bourget organisé par l'UOIF (Union des organisations islamiques de France). Comment, dans ces conditions, le contact peut-il s'établir avec ces éléments qui considèrent toute entreprise extérieure à leurs conceptions comme menaçante pour leur intégrité, voire même pour leur salut, car « mécréante » ?

Les opérateurs institutionnels n'ont plus le choix qu'entre trois attitudes : baisser les bras, composer ou résister. Comment ne pas soupçonner que le désengagement de l'Etat, désormais à la recherche de partenaires-relais à moindres frais dans les banlieues, justifiait, sans le dire, l'implication décisive du ministère de l'Intérieur dans la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2002 ? Opération dans laquelle l'Etat laïque apparaissait à contre-emploi puisque générant lui-même une structure cultuelle... ! Opération au bilan négatif puisque dans le premier dossier sur lequel il intervenait, le CFCM se prononçait contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l'école. Un tel pied-de-nez n'était pas une surprise pour ceux qui avaient suivi la genèse du CFCM. A l'automne 1999, en effet, le ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, lançait la « consultation » des associations musulmanes pour organiser le culte musulman sur le territoire français dans le cadre d'une négociation avec l'Etat - même si l'on affirmait le contraire en insistant sur le fait que ce sont les musulmans « eux-mêmes » qui devaient s'organiser. Le ministère soumettait aux protagonistes un texte d'approbation des principes fondamentaux de la République, de la laïcité et des libertés - texte dont rien n'était à négocier et dont la signature constituait le préalable à l'entrée dans le processus de « consultation ». A la demande de l'UOIF, pourtant, la mention du « droit à changer de religion ou de conviction » fut effacée de la « déclaration d'intention » ! On a argumenté officiellement en expliquant que la reconnaissance globale des Droits de l'homme suffisait et qu'il n'était pas nécessaire de mentionner un élément précis de ces droits. Tartufferie ! Car, si le « droit à changer de religion ou de conviction » figurait dans la première version du texte, c'est bien parce qu'on savait qu'il s'agissait d'un point litigieux, nécessitant une reconnaissance explicite. Et si cette formule, sur pression de l'UOIF, a été retirée, c'est qu'on a cédé à une interprétation liberticide du droit musulman qui associe ce droit à une apostasie sanctionnée par la mort ! Alors même que des intellectuels musulmans modernistes réclamaient « que toute ambiguïté soit levée et que le principe du droit à changer de religion ou de conviction soit réaffirmé par une claire adhésion à la suprématie du droit commun sur tout droit communautaire ». (Libération, 26 juin 2000.)

Avec l'expérience, des élus ont modifié leur angélisme de départ. Le député et maire de Vénissieux, André Gérin, déclarait ainsi : « La loi [du 21 mars 2004 contre le port des signes religieux à l'école] sert d'alibi aux islamistes fondamentalistes, radicaux, qui utilisent le "religieux" sur le terrain politique, avec des intentions électorales, y compris par rapport au 21 mars. Ils se servent d'une certaine émotion créée chez les musulmans par une loi qui peut leur donner le sentiment d'être stigmatisés. Mais ils peuvent le faire, parce que, depuis quinze, vingt ans, notre pays a raté l'intégration de ses immigrés, [...] la question de l'islam n'a pas été traitée en correspondance avec les principes de la République, avec les principes de laïcité. [...] On peut donc s'interroger sur la responsabilité de la société, de l'Etat, qui ont abandonné, depuis une trentaine d'années [...] les grandes missions de service public, notamment en matière d'éducation. » (L'Humanité, 20 janvier 2004.)

Une preuve d'un tel abandon est fournie par cet extrait hallucinant des commentaires officiels du programme d'Education civique, juridique et sociale (ECJS) dans les lycées, signé de Jean-Paul de Gaudemar, directeur de l'enseignement secondaire, en 2002 : « Le débat doit reposer sur le respect d'autrui et donc n'autoriser aucune forme de dictature intellectuelle ou de parti pris idéologique. Il est une occasion d'apprendre à écouter et discuter les arguments de l'autre et à le reconnaître dans son identité. » Mais quand son « identité » véhicule des préjugés, faut-il encore le « reconnaître » ? Derrière le louable refus de la « dictature intellectuelle », risque de s'insérer un relativisme coupable. Que faire lorsque, dans un collège de Pantin, en 2004, des élèves garçons cherchent à imposer aux filles une tenue conforme aux normes des fondamentalistes musulmans ; lorsqu'ils agressent une élève qui portait des bagues aux doigts en lui disant qu'elle est « une pécheresse », tandis qu'une professeure s'est également entendue dire qu'elle n'était qu'une « pécheresse » et qu'elle « irait en enfer » ? Faut-il encore les reconnaître dans leur identité ? Que faire lorsqu'à une élève de collège d'origine maghrébine qui questionne son professeur, un élève garçon, lui aussi d'origine maghrébine, lance : « Tu es musulmane ? Alors il ne faut pas parler avec un homme ! » ? Faut-il encore reconnaître dans son identité ce pauvre garçon qui crierait sûrement à la dictature intellectuelle si on lui disait que l'égalité entre filles et garçons est un principe intangible des écoles françaises ? Faut-il, toujours pour reconnaître les différentes identités, revenir sur la loi pénalisant l'excision ou l'infibulation des filles ? Accepter la polygamie ou bien encore les mariages forcés ?

Le 7 octobre 2006, quatre mineurs, élèves du collège Jean-Mermoz à Lyon, sont mis en examen. Selon Le Progrès, une élève de troisième, d'origine maghrébine, a été agressée dans la cour de récréation par quatre garçons, âgés de 12 à 16 ans. Son crime ? avoir mangé un sandwich, en plein ramadan. Pour le principal de l'établissement, les faits relèveraient d'un « phénomène de violence dans un petit collège de ZEP ». Bref, un incident presque banal qui ne justifierait qu'un rappel au règlement et une campagne de sensibilisation pour que « les élèves comprennent que les violences doivent rester aux portes du collège », selon ses propos rapportés à la télévision sur la chaîne LCI.

Violence ordinaire ? Certainement pas. Le geste des quatre garçons incriminés manifeste que, dès lors qu'on est maghrébine, on se doit d'être musulmane et de manifester sa foi en respectant les rites religieux. Incident isolé ? Hélas ! Le rapport sur « Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires », discrètement remis en juin 2004 au ministre de l'Education nationale par Jean-Pierre Obin, Inspecteur général de l'Education nationale - et tardivement rendu public -, n'autorise pas un tel optimisme. Au fil de ces pages, on mesure l'ampleur et la polymorphie des atteintes et des attaques dont la laïcité est la cible. Ici [à la page 14], c'est le responsable local du Culte musulman « d'un important département urbain » qui demande à l'inspecteur d'académie l'ouverture de vestiaires séparés dans les salles de sport car « un circoncis ne peut se déshabiller à côté d'un impur ». Là, c'est le refus, dès l'école primaire voire dès la maternelle, de participer à certaines « activités corporelles et artistiques », comme chanter, dessiner un visage ou jouer de la flûte.

Désemparés, soucieux d'éviter des conflits, ou déjà gagnés aux vertus d'un multiculturalisme dissolutif de la culture française et de la nation, trop de responsables renoncent déjà à faire respecter les règles de la laïcité : « certains » établissements scolaires ferment pendant les fêtes musulmanes et donnent congés à leurs personnels, tandis qu'un proviseur autorise un des employés de son lycée « à faire ses prières sur son lieu de travail ». Au lycée professionnel Lavoisier de Roubaix, sur décision du chef d'établissement, la cantine scolaire ne sert plus que de la viande halal, au nom de cette « République de demain, tolérante et multiculturelle ». Si l'on veut conserver une école formant l'esprit libre, une école assurant la transmission de savoirs rendant compréhensible l'héritage culturel qui est le nôtre ainsi que celui d'autres civilisations, une école délivrant des repères face à la complexité et à la pluralité du monde et permettant un recours critique face aux obscurantismes, il ne faut pas transiger avec la laïcité.

Dans bien d'autres secteurs de la vie collective, la laïcité est remise en question, notamment par le refus de mixité. Dans son rapport « Femmes et sports », remis le 21 avril 2004 au ministre des Sports et à celui de la Parité, Brigitte Deydier relève à la fois le recul des pratiques sportives parmi les jeunes filles « d'origine méditerranéenne » et la quasi-disparité de la mixité, les installations sportives de proximité étant presque exclusivement utilisées par les garçons. Or, un certain nombre de municipalités, loin de combattre ce phénomène, l'ont encouragé.

A Mons-en-Baroeul (Nord), une association musulmane - l'Association pour la culture et l'éducation à Mons - a obtenu, en 1999, que les hommes soient interdits de piscine le samedi soir (décision rapportée en décembre 2003). A la rentrée 2002, la mairie de Lille décidait à son tour de réserver, dans les piscines de Lille-sud, des créneaux horaires aux seules femmes. A Sarcelles, la municipalité a mis la piscine à la disposition d'une association religieuse juive qui organise des sessions spécifiques aux hommes et aux femmes. Selon le rapport remis au ministre de l'Intérieur en août 2005, par Louis Le Gouriérec (IGA), « dans le gymnase de Villiers-le-Bel, des animations prétendument "ouvertes" n'accueillent que des garçons. Cette situation se retrouve dans plusieurs structures socio-éducatives à Deuil-la-Barre, Jouy-le-Moutier, Ermont »...

L'hôpital n'est pas épargné. Le rapport Le Gouriérec présente les résultats d'une étude statistique réalisée dans le secteur hospitalier de la région lyonnaise, en 2004, auprès de 1 378 sages-femmes et gynécologues obstétriciens exerçant dans les maternités de 72 établissements privés de la région, dans le but d'analyser « les obstacles physiques ou verbaux que peut rencontrer, dans le cadre des examens et des accouchements, le personnel soignant des maternités en raison de la religion des patientes ou de leurs conjoints ». Parmi les 404 réponses qui ont été recueillies, « plus de la moitié de ces praticiens déclarent avoir dû adapter leurs pratiques médicales aux convictions religieuses des patientes ». Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), dans un texte pour la défense des « femmes contre l'intégrisme musulman », dénonce les agressions commises contre « deux gynécologues-obstétriciens qui donnaient leurs soins à des femmes musulmanes qui mettaient au monde leurs enfants » par « les maris de ces patientes, au motif qu'en tant que médecins hommes ils ne devaient pas examiner leurs femmes ». Dans sa diversité, le constat est accablant. L'offensive menée par ces militants religieux a pour premier objectif d'empêcher l'intégration des musulmans de France dans cet espace national laïc qu'ils rejettent et qu'ils veulent redéfinir à partir de leurs propres normes.

Une longue « guerre de trente ans » a été nécessaire aux Républicains de la IIIe République pour imposer, à l'Eglise catholique, que les convictions et les pratiques religieuses se cantonnent dans la sphère privée (la loi de séparation des Eglises et de l'Etat a été adoptée le 3 juillet 1905). La même fermeté de l'Etat, légitimé par le suffrage universel, doit aujourd'hui se manifester. La France est placée devant le défi de sauvegarder ou de renoncer à cet héritage. Si l'on souhaite le pérenniser et le faire vivre, alors, comme nous y invite Elie Barnavi dans ses Religions meurtrières (Flammarion, 2006), il faut réaffirmer « quelques règles simples, dont l'application ne doit souffrir aucune discussion, aucune compromission, aucune dérogation [...]. Ici, la conscience est autonome et la religion relève du libre choix de l'individu. Ici, on ne tolère aucune manifestation de sectarisme religieux. [...] La République est bonne fille, elle doit apprendre à sortir ses griffes. Elle ne doit pas seulement interdire qu'on enfreigne ses lois, elle doit exiger qu'on embrasse son éthique. »



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Professeur d'histoire économique et sociale à l'université de Paris VIII-Saint-Denis, Daniel Lefeuvre vient de publier Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion). Historien, Michel Renard a collaboré à l'Histoire de l'islam et des musulmans en France (Albin Michel, 2006).
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Banlieues sous assistance... religieuse

Les forces de l'ordre, débordées par les innombrables provocations, caillassages ou jets de parpaings, ont reçu comme instructions de ne plus faire d'incursions dans certains endroits réputés « chauds ». Une absence qui fait évidemment le jeu des caïds, protagonistes d'une économie souterraine qui pollue les banlieues. Les différents acteurs sociaux censés aider les habitants des quartiers populaires, unique source de revenus et de médiation existants, désertent eux aussi peu à peu leurs postes. Inadaptées à une société en mutation, les aides sociales comme la Caisse d'allocations familiales ou les Centres d'action sociale se contentent d'effectuer un service minimum alors qu'elles ont un véritable rôle à tenir dans les cités. La dégradation des services publics est une réalité quotidienne : files d'attente interminables à la Poste, conditions de transport indignes, pénuries des effectifs enseignants et des personnels éducatifs, situation de plus en plus difficile dans les hôpitaux... Bien sûr, il serait absurde de faire des généralités, car beaucoup d'agents font un travail efficace et mettent en place des projets et des initiatives brillants qui améliorent et animent - plus ou moins - la vie dans les quartiers. Depuis plus de vingt ans, le tissu associatif a toujours été très présent. Mais à partir du moment où certains jettent l'éponge, d'autres sont là pour la ramasser à leur place. Et ces nouveaux intervenants prennent la relève pour le meilleur ou pour le pire... Les jeunes en situation d'échec ou perçus comme tels se retournent vers quelqu'un ou quelque chose qui puisse leur fournir une alternative. La religion en est une. Beaucoup plus liée à une nécessité de trouver un refuge moral et protecteur - où rencontres, entraides et enseignements sont de mise - qu'à une véritable ferveur confessionnelle, la religiosité connaît un véritable regain. Les mosquées de quartier deviennent souvent la seule échappatoire et le seul recours dans les zones marginalisées, en rupture avec le reste de la société. Phénomène certes minoritaire mais incontestable, les prédicateurs zélés du Tabligh, qui invitent les musulmans à se définir en fonction de leur religion et non en tant que citoyen, sillonnent les rues à la recherche de nouveaux adeptes. Les salafistes, aux visées plus politiques et qui, dans leur forme extrême, prêchent le djihad, ne perdent pas non plus leur temps. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la montée de l'islam radical dans les banlieues est un phénomène qui alarme les autorités. Un an après les émeutes qui ont embrasé les cités, les autorités sont toujours aussi démunies. V. B.


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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:15

La part d'ombre des Lumières

Par Anne Bernet




Siècle des esprits éclairés, le XVIIIe revendique le droit de tout passer au crible de la raison et de la critique. Surtout la religion. Sans concessions.



Dans toute l'Europe, mais en France plus encore qu'ailleurs, ce temps est une période de rupture et de renouvellement. La régence de Philippe d'Orléans puis les jeunes années de Louis XV donnent le signal à une incoercible effervescence des idées, soutenue par un soudain et constant progrès des sciences et une ouverture au monde sans précédent. Au vrai, rien de nouveau dans tout cela, car la plupart des concepts discutés datent de plusieurs décennies mais n'ont pas trouvé l'occasion de se répandre. La nouveauté, en fait, sera de les mettre à la mode.

Tout au long du siècle, les anciens systèmes de pensée, politiques, religieux, philosophiques ou moraux, se désagrègent sous les assauts conjoints de la philosophie et du progrès scientifique, qui favorisent scepticisme, incroyance, puis remise en cause directe de la religion. Au Dieu du christianisme tend à se substituer, au moins dans les milieux éclairés, une divinité créatrice et organisatrice, tantôt qualifiée d'Etre suprême, tantôt de Grand Horloger, qui a pour caractéristique d'être parfaitement indifférente aux destinées humaines. Ainsi un vague déisme remplace-t-il - pour une frange de la noblesse d'épée ou de robe, mais aussi de la bourgeoisie - le catholicisme traditionnel, avec pour seuls principes ceux de la religion naturelle ; celle-ci est censée suffire aux « bons sauvages » de la lointaine Océanie, personnages largement mythiques réputés posséder les plus hautes vertus sans avoir jamais connu l'Evangile. Dès les années 1760, ce sentiment religieux vague et inconsistant perd du terrain au profit d'un athéisme qui, pour la première fois, ne craint plus de s'afficher. L'homme se trouve désormais au centre du monde et veut, à ce titre, tout soumettre au pouvoir de sa raison.

Le phénomène prend une ampleur jamais vue, avec la publication et la diffusion, rien qu'en France, pour la période courant de 1715 à 1789, de plus de deux mille ouvrages attaquant, plus ou moins ouvertement, le christianisme, et particulièrement la hiérarchie ecclésiastique. Si la législation protégeant la foi catholique demeure théoriquement en place, et même s'il lui arrive encore d'être ponctuellement appliquée dans toute sa rigueur, le fait est qu'elle n'apparaît plus dissuasive. Les explications sont simples.

Certes, la loi frappe, et lourdement, les responsables de publications non autorisées, l'édit de 1757 prévoyant la peine de mort pour les récidivistes ; certes, il arrive encore que certains auteurs, mineurs, et quelques lecteurs - tel un infortuné préparateur en pharmacie surpris en possession du Christianisme dévoilé jugé blasphématoire - soient expédiés aux galères ; certes, entre 1775 et 1789, la Sorbonne et le Parlement font condamner et saisir près de quatre-vingts livres dont les imprimeurs sont contraints de mettre la clef sous la porte, mais tout cela reste sans effet, car les véritables têtes pensantes des Lumières, très protégées, demeurent intouchables.

Madame de Pompadour, et elle est loin d'être la seule, ne cache pas son engouement pour Voltaire, bien que celui-ci affirme haut et fort sa haine du christianisme et de l'Eglise, dénonçant une religion née de « la lie du peuple » et son tissu d'âneries soutenu par l'imposture du clergé, appelant à « écraser l'Infâme », à savoir le Christ et ses représentants sur la terre, et déclarant : « Je suis las de leur entendre dire que douze hommes ont suffi à établir le christianisme et j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » Le patriarche de Ferney ne risque à peu près rien et peut à loisir attaquer toute croyance, car sa détestation englobe aussi bien le catholicisme que le protestantisme et s'étend, à l'excès, au judaïsme, au point de lui conférer de pénibles relents d'antisémitisme.

Il en va de même pour les autres grands auteurs du temps, à commencer par ceux de l'Encyclopédie, qui entourent leur travail de maintes précautions et, à la différence de Voltaire, préfèrent l'attaque sourde à l'assaut frontal contre la religion. Leur grande habileté est de faire passer dans l'opinion publique le concept de « fanatisme » qui finit par englober et discréditer toute croyance et toute pratique religieuses, vues comme survivances risibles d'un autre âge. Pourquoi ? Sans doute parce que ces personnalités sont sensibles, sinon à un discours antichrétien qui leur est étranger, du moins à des valeurs et des vérités rappelées par les philosophes et qui, pour l'essentiel, ne sont rien d'autres que des principes évangéliques soudain remis au goût du jour dans une version laïcisée.

Quelques grandes affaires ont aidé à ébranler l'opinion, relayées par Voltaire, personnalité médiatique avant la lettre. C'est la tragique erreur judiciaire qui, à Toulouse, en 1762, envoie à la roue le drapier protestant Calas, accusé à tort de l'assassinat d'un de ses fils, en fait suicidé, drame que la famille a tenté de camoufler, laissant place à l'hypothèse d'un crime motivé par la conversion supposée du jeune homme au catholicisme. C'est, en 1766, l'exécution du jeune chevalier de La Barre à Abbeville, accusé de blasphème et d'avoir mutilé un crucifix. Véritables scandales qui commotionnent la France éclairée et aboutissent, cette même année 1766, à l'acquittement d'un autre protestant toulousain, accusé, comme Calas, d'avoir tué sa fille pour l'empêcher de se faire catholique. Reste, et ce n'est pas le moins paradoxal, que ces condamnations ne sont pas le fait de l'Eglise, mais des cours de justice civiles, toujours en lutte plus ou moins ouverte tant avec la monarchie qu'avec l'épiscopat trop attaché à Rome aux yeux de magistrats gallicans. Une partie du haut clergé n'hésite pas à s'insurger contre la condamnation de La Barre, sentence jugée disproportionnée et ne relevant pas de la justice des hommes.

Dans ce climat, et dans un souci autant de tolérance que de charité chrétienne, Louis XVI, en 1787, charge Malesherbes de rendre un statut normal aux protestants, qui en sont privés depuis la révocation de l'édit de Nantes. Seuls les débuts de la Révolution empêcheront le roi de poursuivre dans cette voie et de conférer des droits équivalents aux juifs, mesure en cours qu'il n'aura pas le temps de concrétiser.

Pourtant, contrairement aux attentes de beaucoup, y compris les catholiques, le mouvement révolutionnaire ne conduit pas à cette tolérance, cette fraternité annoncée par les philosophes. Le fanatisme dénoncé par les encyclopédistes s'inscrit bientôt au premier rang des crimes capitaux poursuivis par le nouveau pouvoir. Reste à savoir ce que l'on place sous ce nom. En 1794, une carmélite de Compiègne interroge Fouquier-Tinville qui l'a condamnée à mort avec toute sa communauté. « J'entends par ce terme votre attachement à vos sottes croyances », répond l'accusateur public. Alors, la religieuse s'écrie : « Mes soeurs, quel bonheur ! Nous mourons pour la foi ! » La liberté se sera faite à son tour persécutrice.

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:10

Un roi, une foi : sus aux huguenots !

Par Liliane Crété



Ce qu'on nomme guerres de Religion fut en réalité un conflit de pouvoir entre la haute noblesse et le souverain. En revanche, dès le règne de Louis XIII, la monarchie ne peut plus tolérer une minorité religieuse qui apparaît comme un Etat dans l'Etat.



Nos livres d'histoire nous apprennent que la France a subi huit guerres de Religion entre 1562 et 1598. Huit guerres fratricides entrecoupées d'édits de pacification qui n'ont cessé d'être violés. Puis vient, en 1598, ce que les protestants les plus optimistes prennent pour le dernier édit, celui qui leur accordera pour toujours le droit d'exister et de prier « à la huguenote » dans le royaume de France. Autrement dit, le droit de pratiquer ouvertement et sans crainte, même si ce n'est pas dans tous les lieux, une religion autre que la religion catholique romaine.

Le préambule de l'édit de Nantes souligne que l'intention première d'Henri IV est de parvenir à mettre fin aux « effroyables troubles, confusions et désordres » et qu'il se félicite d'avoir réussi à surmonter la tourmente et à toucher « la porte du salut et repos de cet Etat ». Le roi ne dit pas que l'unité doctrinale du royaume serait assurément préférable, mais il le laisse entendre, et il espère que « nous et ce royaume puissions toujours mériter et conserver le titre glorieux de Très Chrétien, qui a été par tant de mérites et dès si longtemps acquis ». Sur quoi il implore Dieu pour que dans Sa bonté, il fasse la grâce « à nos dits sujets » de comprendre qu'en l'observation de cette ordonnance « consiste le principal fondement de l'union et concorde, tranquillité et repos, et du rétablissement de tout cet Etat en sa première splendeur, opulence et force ».

Par ailleurs, par des « brevets » laissés secrets, Henri IV octroie à ses anciens coreligionnaires quelque cent cinquante lieux de refuge dont soixante-six places fortes (châteaux forts, bourgs ou villes), privilèges d'un autre âge qui représentent l'un des derniers actes d'une royauté médiévale qui se meurt.

La légitimité religieuse est ici incarnée par le roi. Sa signature, au bas du document, fait loi : il accepte que deux religions cohabitent et il en définit les règles. Henri IV devient ainsi le législateur du nouveau type d'Eglise qu'est devenue, dans la seconde moitié du XVIe siècle, la religion réformée. Comme il est évident que les protestants ne sont que tolérés dans le royaume - le terme est alors très péjoratif - on peut sans doute parler de coexistence dans l'intolérance entre deux religions dont l'autorité n'est pas égale. Le fait que dans l'édit, le protestantisme soit qualifié de Religion prétendue réformée (ou RPR), met en évidence son manque de légitimité historique. Ainsi que l'écrit l'historien du christianisme Gottfried Hammann : « Si l'édit concède aux réformés la reconnaissance du fait acquis (par les armes), il leur refuse du même coup un fondement ecclésiologique propre, avant même le droit ; pour l'édit, il n'y a pas de catholiques réformés en France. » Le texte de l'édit rend en effet impossible toute équivalence institutionnelle des deux confessions. Il faut insister sur la singularité de la France en Europe.

En France, les « luthériens », ainsi que l'on nomme les premiers évangéliques, ont trouvé assez vite des appuis puissants dans la noblesse et, au martyr pour la foi, a succédé le résistant. Le protestantisme ne demeure pas moins le fait d'une minorité, même si cette minorité comprend les plus grandes familles du royaume, et on peut s'interroger sur le bien-fondé de l'expression « guerre de Religion » tant il est évident que le conflit a toutes les caractéristiques d'une guerre de clans que la religion exacerbe. Deux clans en effet s'affrontent : les Guises et les Bourbon-Châtillon. François Ier et Henri II ont eu des sujets ; Catherine de Médicis et ses fils trouvent en face d'eux les fidèles de Condé et ceux des ducs de Lorraine, car une des conséquences de l'apparition du protestantisme seigneurial et manorial est la conversion en masse des vassaux.

Après le flux vient le reflux. Avec la conversion d'Henri IV au catholicisme, le protestantisme stagne et même diminue car elle entraîne celle de beaucoup de nobles huguenots qui font passer leur fidélité au roi, ou leurs intérêts, avant leur attachement à la foi réformée. Embrasser la religion du roi n'est sans doute pas à l'ordre du jour chez les bourgeois et les artisans des villes, mais elle l'est pour les nobles qui entourent Henri IV, ceux qui ont guerroyé à ses côtés, souffert à ses côtés, et triomphé avec lui. Les années de paix et la passion monarchique amèneront une bonne partie de la noblesse huguenote à se rallier à la religion catholique durant le siècle qui sépare l'édit de Nantes de sa révocation. Bien qu'il s'effrite, le parti protestant n'en reste pas moins aux yeux de ses adversaires un corps privilégié qui défigure le royaume du roi Très Chrétien. Tendant vers l'absolutisme dès le règne de Louis XIII, la monarchie ne pourra longtemps tolérer une minorité religieuse qui apparaît comme un Etat dans l'Etat.

« Ruiner le parti huguenot et rabaisser l'orgueil des Grands, réduire tous ses Sujets en leur devoir et relever Son Nom dans les Nations Etrangères, au point où il devoit l'être », tel est le programme que Richelieu présente au jeune Louis XIII. A long terme, il veut le retour des protestants dans le giron de l'Eglise catholique pour des motifs religieux, certes, mais plus encore parce qu'il considère l'unité religieuse comme le ciment de l'unité politique. Il s'attaquera donc en premier aux huguenots. Le Grand Siège de La Rochelle (1627-1628), soutenu par une population décidée à défendre jusqu'à la mort ses privilèges autant que sa religion, et les guerres infructueuses de Monsieur de Rohan dans le Midi de la France, mettent à bas le parti huguenot. Privés de leurs places fortes et de leurs assemblées politiques par la paix d'Alès (1629), les protestants ne peuvent plus compter désormais que sur le bon vouloir de la couronne pour faire respecter l'édit de Nantes.

Le glas sonne pour eux dès le début du règne personnel de Louis XIV. Les Mémoires du roi, pour l'année 1661, montrent que celui-ci souffre profondément de la situation exceptionnelle où se trouve le royaume : la cohabitation de deux religions. Pierre Goubert écrit très justement : « Toute la pensée politique, juridique et religieuse du temps allait contre cette division d'un Etat entre deux Eglises. »

La présence des Eglises réformées défigure le royaume, affaiblit la position du roi en Europe, ternit sa gloire. Par la persécution légale, c'est-à-dire par une interprétation juridique de l'édit très défavorable aux réformés, le développement des missions catholiques, les promesses d'argent et de « grâce » aux convertis, Louis XIV a entrepris de réintégrer les protestants au sein de l'Eglise catholique. On lui affirme dans son entourage que ce sera chose aisée. Il n'en est rien. Alors, au fil des ans, un étau de fer se resserre sur la gorge des « opiniâtres » : on s'en prend à leurs temples et à leurs pasteurs ; on s'en prend à leurs écoles, leurs collèges, leurs académies. On leur interdit les dignités municipales et un grand nombre de fonctions et de métiers. On s'efforce de briser les familles en donnant aux jeunes enfants la possibilité de se convertir au catholicisme ; on enlève même les filles pour les mettre au couvent. On les persécute jusque sur leur lit de mort en les obligeant à recevoir un prêtre, et on leur impose de déplacer leurs cimetières : mort, le protestant dégage des germes maléfiques. Afin d'accélérer le processus de l'achat des consciences, on ôte aux Eglises réformées la possibilité de secourir les pauvres et les malades. Affreuse exploitation de la misère au nom de l'unité religieuse.

Mais les huguenots ne cèdent pas. Alors, pour hâter les conversions, l'intendant du Poitou, Louis de Marillac, suggère en 1681 d'avoir recours aux « missionnaires bottés ». Le temps des dragonnades est venu. L'hébergement de troupes a déjà été utilisé à titre de sanction des populations. On a dragonné chez les Bretons en 1675. Même passager, le logement de troupes est une calamité pour les hôtes, mais cette fois-ci, avec l'assentiment de Louvois, Marillac encourage les dragons à se livrer à toutes les exactions possibles pour faire abjurer les protestants.

Les témoignages abondent sur la cruauté des dragons. Bien qu'en principe l'assassinat et le viol soient exclus des délits autorisés, « il est arrivé en quelques lieux, relate un pasteur horrifié, qu'ils ont attaché les pères et les maris aux quenouilles des lits et, à leurs yeux, ils ont voulu forcer leurs femmes et leurs filles ». Le viol reste la forme traditionnelle de l'intégrisme violent et l'instrument favori des soudards : il faut humilier, souiller, terroriser pour dominer par la force brutale. Le résultat ne se fait pas attendre. Marillac annonce la conversion de quelque 30 000 protestants. Plutôt que d'abjurer, certains ont fui vers l'Angleterre et la Hollande où la nouvelle se répand, soulevant l'indignation contre cette persécution religieuse sans précédent. Cela fait mauvais effet et Marillac est désavoué, mais les persécutions continuent sous d'autres formes.

Au printemps de 1685, le protestantisme agonise, mais les protestants sont toujours là, vivant leur foi derrière quatre murs. Alors les dragonnades reprennent. Les dragons sont envoyés au Béarn, puis en Poitou encore, et en Guyenne, dans le Languedoc, les Cévennes, le Dauphiné. L'effet de terreur précède souvent leur arrivée : on se précipite en masse pour signer les registres du clergé. Les bastions cévenols tombent les uns après les autres.

Des listes triomphales, signées par les évêques, les intendants, les gouverneurs, les curés, les juges royaux, les notaires, arrivent à Versailles. Pour faire accepter par les catholiques scrupuleux de l'entourage du roi ces méthodes odieuses, les théologiens se placent sous l'autorité de saint Augustin. Une interprétation littérale de la parabole du festin dans l'Evangile de Luc (Lc 14,23) : « Le maître dit alors au serviteur : "Va-t-en par les routes et les jardins, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie'' », avait poussé Augustin jadis à préconiser l'usage de la force pour faire rentrer dans l'Eglise les donatistes schismatiques. Ce qui était bon pour saint Augustin l'est pour le roi Très Chrétien et, pour convaincre la population, on fait même paraître un petit recueil de textes intitulé La Conformité de la conduite de l'Eglise de France pour ramener les protestants avec celle de l'Eglise d'Afrique pour ramener les donatistes à l'Eglise catholique. Voilà qui ôte les dernières hésitations du roi. Par l'édit de Fontainebleau, signé le 17 octobre 1685, Louis révoque l'édit de Nantes. Dans le préambule, chef-d'oeuvre d'hypocrisie politique, il affirme que « puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite RPR ont embrassé la catholique, nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux pour effacer entièrement la mémoire des troubles, de la confusion et des maux que le progrès de cette fausse religion a causés dans notre royaume que de révoquer entièrement ledit édit de Nantes, et tout ce qui a été fait depuis en faveur de ladite religion ».

Depuis les Provinces-Unies, la voix de Pierre Bayle se fait entendre, stigmatisant la politique de Louis XIV. Mais nul ne lui fait écho : la cour, l'Eglise, la ville, le petit peuple catholique continuent à lancer des vivats d'allégresse. Le royaume de France a retrouvé sa pureté. L



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Spécialiste de l'histoire d'Angleterre et des Etats-Unis, Liliane Crété a publié Les Sorcières de Salem (Julliard, 1995), Le Protestantisme et les Femmes (Labor et Fides, 1999), Les Camisards (Perrin, 1999), La Rochelle au temps du Grand Siège (Perrin, 2001), Le Protestantisme et les Paresseux (Labor & Fides, 2001).
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Comprendre

Donatisme
Schisme qui divisa l'Eglise, en Afrique du Nord, pendant trois siècles, à la fin des persécutions de Dioclétien (305) au cours desquelles des chrétiens, voire des évêques, avaient renié leur foi pour échapper au martyre. Cette hérésie, condamnée par plusieurs conciles, a été combattue par saint Augustin.


L'exception cultuelle française

Il n'existe pas de dualité confessionnelle dans les autres Etats d'Europe. Le tout catholique est de règle en Espagne, dans les Etats italiens et dans les quelques Etats allemands du Sud qui ont rejeté le luthéranisme. Pour les autres Etats et villes libres d'Allemagne, qui représentent une forte majorité, le luthéranisme est devenu religion d'Etat avec la conversion du prince ou du magistrat, voire de l'évêque. Les royaumes scandinaves font de même : l'Etat et l'épiscopat se sont ralliés ensemble à la réforme luthérienne et du jour au lendemain les prêtres sont devenus ministres du culte. L'Angleterre élisabéthaine est officiellement toute protestante ; la reine est même Supreme Governor d'une Eglise qui a certes gardé le système hiérarchique et une partie de la pompe catholiques, mais dont les Trente-Neuf Articles, qui servent aux Anglais de confession de foi, sont fondamentalement protestants. En Ecosse, la juridiction papale est abolie en 1560 et la confession de foi réformée de John Knox adoptée. Aux Pays-Bas, après une tentative de cohabitation souhaitée par Guillaume d'Orange, le protestantisme est imposé dans les provinces du Nord tandis que, dans celles du Sud, seul le catholicisme est toléré, la division définitive des provinces étant accomplie en 1598. A Genève, la réforme politique a précédé la réforme religieuse : dans sa phase initiale, la révolution genevoise est dirigée contre le pouvoir du prince-évêque de Savoie. Le 1er octobre 1535, la population chasse son dernier évêque. Quelques mois plus tard, la Réformation devient la religion officielle de Genève et le magistrat supplante l'évêque. Lorsque Calvin est appelé, la ville est déjà acquise à la Réforme. A Zurich aussi, sous l'impulsion du curé humaniste de la ville, Huldrych Zwingli, la Réforme vient d'en haut ; le pouvoir bourgeois de Zurich impose la réforme au peuple, et malheur aux déviants. En Allemagne, c'est au nom de la liberté chrétienne prêchée par Luther que les prophètes de Zwickau, qui refusent le baptême des enfants et insistent sur la révélation intérieure de l'Esprit, soulèvent les paysans en 1525. Epouvanté par les violences, Luther écrit aux princes pour leur demander de faire cesser les « abominations ». En 1527, il demande même à l'Electeur de Saxe d'organiser des « visites ecclésiastiques » sur son territoire, conscient qu'il est incapable, par la seule prédication évangélique, de faire régner l'ordre dans l'Eglise. Le prince est donc invité à contrôler l'organisation ecclésiastique et à faire cesser les abus.


Sources
Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:07

Pas de pitié pour les hérétiques

Par Anne Brenon



Après la croisade victorieuse contre les cathares, pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Le Saint-Siège tient enfin l'arme absolue pour éradiquer "les forces du mal" : la Sainte Inquisition. Tortures et bûchers se multiplient, avec les dominicains aux commandes.



Le XIe siècle, temps de l'éclatement féodal, est aussi celui où monte une force centralisatrice nouvelle : la papauté. Par la réforme grégorienne, elle s'affranchit de la tutelle impériale, fait éclater l'étroit domaine italien où elle était confinée et bientôt affirme son pouvoir, sorte de monarchie pontificale s'élevant au-dessus des royautés européennes en cours de cristallisation. C'est l'idéal de la théocratie pontificale : dominant les souverains laïques, le pape, « vicaire de Jésus-Christ », pose son autorité de droit divin sur le monde, défini comme la chrétienté. En même temps, cette chrétienté a pour devoir de s'opposer au règne ténébreux des forces du mal qui l'assiègent et peu à peu s'incarnent : infidèles sarrasins, schismatiques grecs et, en son coeur même, hérétiques.

De la dénonciation de l'hérésie vers l'an mil à l'établissement de l'Inquisition dans les années 1230, une même logique est en marche, au nom d'une idéologie du grand combat, et du slogan « Dieu le veut » ; les deux fers de lance successifs de cette théocratie militante sont, au XIIe siècle, l'ordre cistercien, dont l'influence aboutira dans la croisade contre les albigeois puis, au XIIIe, l'ordre dominicain, maître d'oeuvre de l'Inquisition.

Au XIe siècle, lorsque l'Eglise commence à dénoncer les hérétiques, elle les fait comparaître devant ses cours épiscopales mais, hésitant sur la conduite à tenir, les désigne en fait à la fureur populaire : accusés d'actes de débauche et de sorcellerie, voire de manger les petits enfants, les exclus sont souvent lynchés par la foule. Au coeur du XIIe siècle, une évolution déterminante se dessine : à Liège, en 1135, les hérétiques sont encore enlevés par la foule. Mais en 1163, à Cologne, cathares et « archicathares » sont brûlés sur ordre de l'inquisition épiscopale. Les autorités religieuses se dotent d'un véritable arsenal juridique de répression, dont la base est le tribunal ordinaire de chaque évêque en son diocèse. Désormais, les hérétiques sont systématiquement recherchés, poursuivis, condamnés. Conciles et décrétales organisent cette inquisition épiscopale et coordonnent les premières mesures antihérétiques à l'échelle européenne, les pouvoirs séculiers devant épauler la répression religieuse.

En 1199, le nouveau pape, Innocent III, champion de la théocratie pontificale et grand juriste, assimile l'hérésie au crime le plus absolu qui se puisse concevoir : celui de lèse-majesté envers Dieu. Les hérétiques sont donc passibles des peines prévues par le droit romain pour crime de haute trahison. L'hérésie n'est plus seulement une erreur ou un péché, elle est un crime.

En Languedoc, dans les comtés de Toulouse et de Foix ou dans les vicomtés Trencavel d'Albi, Carcassonne et Béziers, l'hérésie est ouvertement protégée par les pouvoirs séculiers, seigneurs vassaux des comtes ; le rapport des forces n'y permet donc pas les vagues de répression qui flambent en France et en Germanie. La croisade contre les albigeois (1209-1229) renverse le rapport des forces. La guerre de Rome et de Cîteaux contre les princes méridionaux coupables de protéger l'hérésie aboutit, en vingt ans, grâce à l'intervention du roi de France Louis VIII, à l'élimination de la dynastie Trencavel et des lignages acquis au catharisme, ainsi qu'à la soumission du comte de Toulouse. Désormais, la papauté a les mains libres pour agir.

Sur le plan de la répression religieuse, malgré les grands bûchers collectifs, la croisade a été un échec. Lorsque, en 1229, le comte de Toulouse capitule, l'Eglise cathare, qui passe dans une clandestinité définitive, est encore nombreuse et structurée. Pour le pape et le roi, il s'agit désormais de réconcilier à la foi catholique les comtés méridionaux militairement pacifiés et rattachés à la couronne, tout en exterminant définitivement l'hérésie. Le concile de Toulouse, dès novembre 1229, est le premier acte d'un organisme répressif doté de grands moyens ; parmi ceux-ci, la fondation à Toulouse même d'une université de combat, confiée à des docteurs dominicains. Leurs méthodes musclées préfigurent celles de l'Inquisition, alors en germe.

L'Inquisition se rode en France et en Germanie, où les sanglantes campagnes de Conrad de Marbourg et de Robert le Bougre soulèvent scandale et horreur. Dès 1233, elle est étendue à l'ensemble de la chrétienté, comme un solide maillage de l'autorité du Saint-Siège, par-dessus les pouvoirs locaux des évêques et des juridictions coutumières. A commencer par l'Occitanie militairement vaincue.

L'Inquisition est désormais l'exclusive instance juridique ayant à connaître du crime d'hérésie. Elle supplante la justice des évêques, trop directement liée aux populations locales. Elle fonctionne comme une juridiction d'exception, sans appel, sur délégation directe du pouvoir pontifical, les inquisiteurs ne relevant que du pape.

Les crises jalonnent l'histoire de cette première bureaucratie moderne d'enquête : l'hostilité des évêques à son égard est récurrente. Durant certaines périodes, comme à Carcassonne en 1250, ils parviennent à récupérer au profit de leur ordinaire la juridiction inquisitoriale. Les révoltes populaires sont plus violentes. En 1235, Toulouse, unie derrière ses capitouls, chasse hors de ses murs tous les dominicains, couvent et évêque. En mai 1242, deux inquisiteurs sont exécutés à Avignonnet, en Lauragais, avec toute leur suite de notaires et de soldats, par un commando venu de Montségur. Les registres des dépositions, lourds de délations et d'angoisse, sont déchirés dans la joie et les villageois peuvent croire un temps que « le pays sera libéré ». Bien entendu, l'embellie ne dure guère. En mars 1244, le bûcher de Montségur consume les derniers espoirs politiques occitans. En 1271, à la mort du dernier comte, Toulouse est rattachée à son tour à la couronne de France. L'emprise de la monarchie française est totale sur le Languedoc. Désormais, l'Inquisition sera toute-puissante.

Bien que constituant indéniablement un progrès juridique - par rapport en particulier aux vieilles justices d'ordalie par l'eau ou le fer rouge - l'Inquisition est en effet haïe et redoutée des populations médiévales, comme l'instrument d'une terreur institutionnalisée, cumulant les pleins pouvoirs d'un confessionnal obligatoire et d'un tribunal policier, se réclamant du droit divin pour juger les vivants et les morts jusque dans l'au-delà et pour l'éternité.

Les juges sont d'abord des religieux chargés d'entendre en confession les populations adultes des villages méridionaux (hommes de plus de 14 ans, femmes de plus de 12 ans), afin de les absoudre de toute hérésie et les réconcilier à la foi du pape et du roi, les réintégrer dans la communauté chrétienne, hors de laquelle il n'est nul salut, nulle espérance. C'est leur rôle pénitentiel.

Mais les inquisiteurs sont aussi des enquêteurs, qui utilisent les confessions comme autant de dépositions en justice et érigent la délation en système : ils ont un rôle policier. Contraint à l'aveu et à la pénitence, le témoin, toujours assimilé lui-même à un suspect, n'a d'autre moyen qu'accepter de dénoncer, parmi ses proches, les hérétiques et les amis des hérétiques, afin de prouver à l'inquisiteur, qui cumule les fonctions de confesseur, enquêteur, juge et procureur, la sincérité de son repentir et obtenir son absolution.

Les confessions-dépositions, lourdes d'aveux et de dénonciations, sont enregistrées par écrit par des notaires d'inquisition, constituant ainsi un véritable fichier de l'hérésie, une bureaucratie de la délation. La police religieuse opère ses enquêtes par recoupement des témoignages. Ce système permet aussi de démasquer immédiatement les relaps. Aujourd'hui, paradoxalement, les registres des dépositions et des sentences conservés de l'Inquisition constituent, pour l'Histoire, les seuls documents susceptibles de rendre vie et parole aux populations hérétiques médiévales.

L'Inquisition, police religieuse, a pour office de « sonder les reins et les coeurs ». Elle pèse les âmes, au nom de Dieu. Ainsi distingue-t-elle toujours soigneusement la population des simples croyants, à ramener au bercail par pénitences appropriées, des hérétiques proprement dits : Bons Hommes et Bonnes Femmes capturés, pleinement coupables quant à eux du crime d'hérésie et le plus souvent irréconciliables, sont destinés au bûcher. Les croyants repentis sont réconciliés au moyen de pénitences sévères : condamnation à des pèlerinages ou au port de croix d'infamie, confiscation des biens, prison (le mur inquisitorial) souvent à perpétuité ; mais les relaps - ces malheureux qui, après une première abjuration de toute hérésie devant un inquisiteur, se trouvent à nouveau dénoncés par quelque voisin - sont immédiatement condamnés au bûcher. Qu'ils soient hérétiques impénitents ou croyants relaps, l'Inquisition proclame ne plus rien pouvoir pour le salut des criminels en hérésie ; en conséquence, « en signe de leur damnation éternelle », ces derniers sont « abandonnés au bras séculier » afin qu'ils soient brûlés, comme sont brûlés les corps des croyants morts « en pestilence hérétique » et les maisons qui ont abrité les « cérémonies impies »...

L'inquisiteur, délégué du pape, lui-même représentant de Dieu sur terre, juge et condamne devant l'éternité, se substituant au juge souverain. Le sens profond du bûcher est ainsi de faire passer les impénitents « du feu de ce monde à celui de l'enfer ». L'apparat terrifiant des sentences et des exécutions, au parvis des cathédrales, devant les représentants des pouvoirs publics et religieux, martèle l'horrifique condamnation de l'hérésie pour l'édification du peuple chrétien rassemblé.

L'emprise morale totalitaire de cette bureaucratie vient de ce qu'elle englobe le sacré, le salut de l'âme, l'éternité. Dieu, juge vengeur, plane omniprésent au-dessus des procédures, son oeil est au fond de toutes les consciences : celle du juge comme celle du prévenu, celle du témoin, celle du notaire. Mais l'efficacité la plus redoutable du système est de fissurer, par l'angoisse de la délation, les solidarités villageoises et familiales, de transformer les religieux cathares clandestins, les parents et les amis compromis dans l'hérésie en maudits par qui le malheur arrive. Elle a aussi pour effet de déstructurer le pénitent par l'abjection de l'aveu - l'autocritique. Honte et angoisse posent leur chape, afin que disparaisse l'hérésie.

Après le coup de semonce d'Avignonnet, le tribunal itinérant de l'Inquisition se fixe dans les villes épiscopales, convoquant à son siège les populations villageoises. A partir de 1252, le pape Innocent IV l'autorise à employer la torture. La fin du XIIIe siècle voit encore flamber de violentes mais vaines révoltes contre l'arbitraire inquisitorial. Ainsi la « rage carcassonnaise » des années 1285-1305, soutenue par le franciscain Bernard Délicieux et même par les agents royaux. Lors de ces troubles, les prisonniers des cachots de l'Inquisition sont libérés par la foule, les archives de l'Inquisition partiellement détruites et le couvent dominicain pillé.

Mais à partir de 1305, toute contestation est muselée ; l'appui du pouvoir royal lui étant à nouveau acquis, l'Inquisition lance contre l'hérésie, avec des moyens décuplés, une guerre impitoyable qui sera définitive. Des noms de grands inquisiteurs se détachent : les dominicains Geoffroy d'Ablis (1303-1316) à Carcassonne et, à Toulouse, Bernard Gui (1307-1323), qui rédige le premier Manuel de l'inquisiteur ; en comté de Foix, l'évêque cistercien de Pamiers, Jacques Fournier, futur pape Benoît XII, qui prend le relais entre 1318 et 1325. Ils utilisent mouchards et agents doubles, échangent entre eux dossiers d'enquête et fichiers, mènent des opérations concertées contre des villages entiers, multiplient les bûchers de relaps et les exhumations - et l'un après l'autre capturent et brûlent les derniers Bons Hommes qui, autour de Pèire Autier, tenaient encore le maquis entre Quercy et Pyrénées.

Ainsi, vers 1330, est éliminée toute trace du catharisme en Occitanie. Le redoutable outil inquisitorial a touché droit au but, malgré l'étonnante et souvent héroïque résistance d'un siècle que lui ont opposée les populations croyantes méridionales. Mais la machine est lancée, ne s'enrayera pas. Après les hérétiques, de nouveaux groupes d'exclus - des sorcières aux réformés et aux juifs marranes - ne cesseront au cours des siècles d'être dévorés ; ainsi, par-delà la révolution des Lumières, le colonialisme occidental et les totalitarismes du XXe siècle témoignent-ils encore sans ambiguïté de ce qu'ils doivent d'héritage au christianisme de combat qui, au Moyen Age, élabora l'idéologie de la croisade et la machine de l'Inquisition.



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Archiviste paléographe et diplômée en sciences religieuses de l'Ecole des hautes études, Anne Brenon est conservateur honoraire du Patrimoine de France. Elle a publié : Les Cathares, pauvres du Christ ou apôtres de Satan (Gallimard coll. Découvertes, 1997), Les Femmes cathares (Perrin, coll. Tempus, 2005), Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans l'Europe médiévale (La Louve éditions, 2006).
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Comprendre

Inquisition


Du latin inquisitio, "enquête". Elle est élaborée par la papauté après la victoire du roi de France contre les seigneurs occitans, ce type de procédure extraordinaire ne pouvant être appliqué que par la force, et sur un pays soumis. Installée à Albi, Carcassonne et Toulouse à partir de 1233-1235, elle représente l'aboutissement d'une idéologie chrétienne de combat qui puise ses racines deux siècles plus tôt, "au temps des moines et des chevaliers", à la source de tous les intégrismes chrétiens.

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:02

L'Eglise s'affranchit du pouvoir des laïcs

Par Jean Chélini




La désagrégation de l'Empire carolingien provoque en l'an mil une décadence morale et religieuse. Une réforme s'impose. Elle est menée à bien sous la férule du pape Grégoire VII, qui interdit le mariage des prêtres et le trafic des investitures.



Le jeune Othon III, couronné en 996, s'installe à Rome en cette fin de millénaire. Enfermé dans son rêve impérial, il choisit comme résidence l'Aventin. Il introduit dans son entourage l'étiquette byzantine, réorganise l'administration de Rome, promue de nouveau au rang de capitale de l'Empire chrétien, et désigne son vieux maître Gerbert d'Aurillac comme pape sous le nom de Sylvestre II. Ni le pape ni l'empereur n'ont le temps ou les moyens de développer de concert leur politique universelle : en l'an mil, un soulèvement des Romains oblige Othon à s'enfermer dans le château Saint-Ange, puis à fuir en emmenant Sylvestre II, en février 1001. Un an après, il meurt, suivi quelques mois plus tard par le pontife. Dans le siècle qui s'ouvre, l'Empire et la papauté, loin de s'accorder harmonieusement, vont s'affronter violemment, tandis que dans l'Europe chrétienne, qui s'étend vers ses marges géographiques, s'affirment de nouveaux pouvoirs et apparaissent de nouvelles manifestations politiques et religieuses.

Jusque vers 1040, toute la période est marquée par de nombreux signes et prodiges. En 1014, une comète allume des incendies sur son passage. En 1033, une longue éclipse épouvante les populations. La nature se dérègle, il naît des monstres. Les épidémies, le mal des ardents et la famine ravagent les populations, comme cette terrible disette qu'observe Raoul Glaber en Bourgogne, vers 1033. Les clercs dénoncent ce déchaînement de Satan : les bûchers s'allument pour les hérétiques à Orléans et pour les sorcières à Angoulême. En Orient aussi le mal triomphe : dans sa folie, le sultan Hakim a fait détruire au pic et à la pioche le Saint-Sépulcre.

Pour arrêter de tels fléaux, les clercs proposent à leurs contemporains de faire pénitence. Les communautés juives, jusqu'alors préservées de toute persécution systématique, sont accusées en Occident de bafouer le Christ et, en Orient, d'avoir été les instigatrices de la destruction du Saint-Sépulcre. Elles subissent les premiers pogroms. L'antisémitisme chrétien prend alors racine dans la volonté de purification de la chrétienté. Avant de mourir, beaucoup de chrétiens demandent à revêtir la robe monastique pour bénéficier du statut spirituel privilégié du moine et des prières de la communauté. Ceux qui en ont les moyens et la volonté prennent la route de Jérusalem, où le Saint-Sépulcre a été rebâti aux frais des empereurs byzantins entre 1027 et 1048.

Il faut établir un lien très fort entre la volonté de pénitence manifestée par tant d'esprits et le mouvement de la Paix de Dieu qui se développe dans le premier tiers du XIe siècle en Occident. La Paix de Dieu touche surtout la classe en voie de constitution des milites, les hommes de guerre professionnels, les chevaliers comme on prend l'habitude de les appeler. Des conciles de paix se tiennent en France dès la veille de l'an mil, mais connaissent une véritable explosion autour de 1033. Ces assises s'achèvent par la prestation d'un serment des chevaliers présents, énumérant les personnes et les cas auxquels s'étend la Paix de Dieu : les clercs et les églises, les pauvres, les veuves, les marchands et les pèlerins. Dans ce cheminement vers la paix s'introduit une nouvelle exigence : l'arrêt de toutes les hostilités pendant les temps liturgiques les plus importants, comme le chroniqueur Raoul Glaber nous le rapporte vers 1035, c'est la trêve de Dieu !

La désagrégation de l'Empire carolingien, la disparition de l'ordre public provoquent une décadence morale, une résurgence des pratiques païennes, qui se manifestent même en Gaule et en Italie, christianisées depuis plus longtemps. La violence, les actes de cruauté, l'ivrognerie, la vengeance coutumière prolifèrent de nouveau dans toutes les classes sociales, favorisés par le morcellement féodal et les guerres privées. La morale sexuelle et conjugale s'effondre, les princes répudient les premiers leurs femmes et se remarient publiquement.

La société ecclésiastique n'échappe pas à cette décadence. A défaut de la protection impériale ou royale, les clercs recherchent l'appui des grands. Les princes laïques et les féodaux s'emparent progressivement à tous les niveaux des biens des églises sur lesquelles ils étendent leur tutelle. Les autorités religieuses prennent l'habitude de vendre les investitures : c'est la simonie. Certains souverains tirent du trafic des charges épiscopales des ressources lucratives, pratiquement les seules dont disposent les quatre premiers rois capétiens en France : Hugues Capet (987-996), Robert le Pieux (996-1031), Henri Ier (1031-1060) et Philippe Ier (1060-1108). Un autre vice se combine avec la simonie : la clérogamie, le mariage des prêtres, appelée communément nicolaïsme. Cette pratique est chose courante en Allemagne et en France. Une réforme générale s'impose.

Aux Xe et XIe siècles, l'idée de renouveau comme sa mise en oeuvre sont inséparables de Cluny. En réformant le monachisme, Cluny fait jaillir l'étincelle dans l'Eglise d'Occident tout entière. L'abbaye fondée en 909 par Guillaume duc d'Aquitaine, est exempte de toute autorité civile et religieuse et ne relève que de Rome, à qui elle doit payer, tous les cinq ans, dix sous d'or pour l'entretien d'un luminaire ! L'abbé de Cluny gouverne à la fois son abbaye - plus de 400 moines sous Hugues - et l'ensemble de la fédération, soit 1 450 maisons, dont 815 en France, 109 en Allemagne, 23 en Espagne, 52 en Italie, 43 en Grande-Bretagne, et sur plus de 10 000 moines, pour la première fois unis sous un père commun. En pratique, outre la diffusion de la réforme proprement monastique, les abbayes clunisiennes sont des centres d'initiative pastorale et civique. Deux abbés seulement se partagent le gouvernement de Cluny au XIe siècle : Odilon (994-1049) et Hugues (1049-1109). Sous leur abbatiat, l'abbaye bourguignonne atteint l'apogée de sa puissance matérielle et de son rayonnement spirituel.

Le 12 février 1049, l'évêque alsacien Brunon, de la famille des comtes d'Eguisheim, désigné par l'empereur Henri III pour la tiare, devient pape sous le nom de Léon IX (1049-1054). Dès son élection, il décide de tenir des assises réformatrices dans les grandes villes de la chrétienté. Malgré les entraves du roi de France Henri Ier, il réunit un premier concile à Reims ; divers prélats simoniaques y sont déposés. Deux canons y affirment l'indépendance du spirituel : « Nul ne peut s'arroger le gouvernement d'une Eglise, s'il n'a été élu par le clergé et le peuple » ; et la primauté du pontife romain : « Le pontife du siège romain est le seul primat apostolique de l'Eglise universelle. » A Mayence, où Henri III, plus habile que le roi de France, participe au concile, simonie et nicolaïsme sont condamnés.

Entre-temps, sous le patriarcat de Michel Cérulaire (1043-1058), les relations entre Constantinople et Rome se sont brusquement tendues. Les couvents et les églises des Latins à Constantinople sont fermés. Une vive controverse se déclenche à propos de l'usage des azymes dans la communion, dont les Latins se servent pour célébrer l'eucharistie, contrairement aux Grecs qui emploient du pain ordinaire. Le dialogue, mal engagé, s'achève encore plus mal lors de la légation romaine à Constantinople. Les légats, les cardinaux Humbert et Frédéric de Lorraine, ainsi que l'archevêque Pierre d'Amalfi excommunient le patriarche et ses partisans le 16 juillet 1054. Cérulaire riposte par une excommunication générale des Latins. Cette rupture définitive entraîne les autres patriarcats orientaux et les peuples d'Europe convertis au christianisme par les Grecs, c'est-à-dire les Serbes, les Bulgares, les Russes et les Roumains.

L'urgence de réglementer la désignation du pape aboutit à l'adoption du décret sur l'élection pontificale par le concile du Latran d'avril 1059, sous le règne de Nicolas II. L'élection du pape est désormais réservée aux seuls cardinaux, sur proposition des cardinaux évêques. Autant que possible, elle doit porter sur un clerc romain et avoir lieu à Rome. Le clergé et le peuple gardent l'approbation par acclamation du nouvel élu. Le pas décisif libérant le siège de Pierre de la tutelle des laïcs est franchi. Le même concile publie des décrets sévères sur la réforme de l'Eglise : interdiction de l'investiture laïque des églises, interdiction d'entendre la messe des clercs mariés, concubinaires ou notoirement incontinents. A la mort du pape Alexandre II, en 1073, les bases de la réforme générale sont jetées.

A l'avènement de Grégoire VII, en 1073, le courant réformateur en Occident a acquis une puissance et une cohésion considérables. Il possède une équipe dirigeante à Rome, mais aussi des collaborateurs partout, et pour l'essentiel, ces hommes sont d'accord sur un programme réformateur. Le grand mot de la réforme devient libertas, la liberté pontificale. Par là, les réformateurs réclament pour l'Eglise le privilège - c'est le sens du mot libertas - de l'indépendance totale, la totale liberté d'action pour l'Eglise, l'absence de tout contrôle temporel ; en un mot, l'émancipation.

Avec Grégoire VII, âgé d'une cinquantaine d'années, le rythme de la réforme change : il devient rapide, voire saccadé ! Les difficultés sérieuses commencent avec les canons du synode romain de 1074. Les décrets conciliaires, qui prononcent la déchéance des simoniaques, appellent les fidèles à déserter leurs offices et à faire pression sur eux pour qu'ils se soumettent. Les légats, expédiés partout pour veiller à l'exécution des décrets, reçoivent un accueil peu chaleureux. En France, le synode de Paris (1074) déclare la loi du célibat contraire à la raison et dépassant les limites de la nature humaine. En Allemagne, les évêques de Bamberg, Brême et de Mayence prennent la tête de la résistance, appuyés sur les clercs mariés. La noblesse laïque, souverain en tête, soutient son clergé qu'elle a bien en main.

Grégoire VII réagit et, au début de l'année 1075, promulgue 27 brèves propositions appelées les Instructions dictées par le pape. Il est précisé, entre autres, que le pape peut déposer l'empereur et délier de leur fidélité les sujets d'un mauvais prince. Dans l'Empire, l'affaire prend une grande ampleur et tourne à la lutte à mort entre le pape et l'empereur Henri IV. En janvier 1076, ce dernier convoque un synode à Worms où 26 évêques déclarent le pape déposé. Il le notifie à Grégoire VII dans une lettre d'une violence inouïe qui se termine par l'apostrophe célèbre : « Laisse ce Siège apostolique. Moi Henri, par la grâce divine, je te dis avec tous nos évêques : descends, descends, toi qui es condamné à tout jamais. »

Appliquant à la lettre les principes énoncés dans les Instructions, Grégoire VII, en février 1076, excommunie l'empereur, le dépose et délie ses sujets de leur serment de fidélité.Henri IV, dans cette situation désespérée, décide de se soumettre. Il rejoint, en plein hiver, le pontife romain à Canossa, dans le nord des Apennins, où il se présente à trois reprises pieds nus dans la neige, devant la porte du château. Grégoire VII se laisse fléchir et, le 28 janvier 1077, lève l'excommunication, sans rendre le pouvoir temporel. La restauration d'Henri sera décidée après débat avec les princes et sentence arbitrale du pape.

Mais l'absolution de Canossa montre l'impossibilité pour le pape d'être prince et prêtre à la fois. L'évangile commandait à Grégoire de pardonner, mais en obéissant à sa conscience de prêtre, le pape compromet sa victoire politique. L'empereur l'a bien compris : aussitôt absous, il reprend la lutte contre Grégoire VII, suscite un antipape sous le nom de Clément III, assiège Rome. Exilé, ayant abandonné Rome à l'antipape, fuyant vers le sud sous la protection des Normands, Grégoire VII meurt brisé de fatigue et de douleur, le 25 mai 1085 à Salerne.

Sur le plan temporel l'échec du pontife est total. Mais si l'on considère les progrès de la réforme ecclésiastique, il apparaît qu'il a remporté des avantages incontestables. L'accord, qui sera conclu le 23 septembre 1122 entre Henri V et le pape Calixte II, connu sous le nom de concordat de Worms ou pacte de Calixte, scinde en deux l'investiture. L'empereur renonce à la cérémonie par la crosse et l'anneau. Il s'engage à laisser librement se dérouler les élections épiscopales et l'installation par le métropolitain. En échange, le pape accorde à l'empereur ou à son mandataire le droit d'être présent à l'élection et de procéder ensuite à l'investiture temporelle de la masse des biens et des fonctions politiques annexées à la charge épiscopale, symbolisée par la remise d'un sceptre. A l'issue de la longue querelle, le pape est enfin le chef indépendant de l'Eglise catholique.

Entre-temps, la chrétienté occidentale s'est fixé d'autres objectifs. La destruction du Saint-Sépulcre, la conquête de la Terre sainte par les Turcs créent un choc dans les consciences. En 1063-1064, le pape Alexandre II accorde l'indulgence plénière à tous ceux qui participeront à la lutte contre les musulmans. A partir de 1070, plusieurs groupes de pèlerins allemands se rendent en Orient, organisés comme de petites armées dirigées par leurs évêques. Les conditions spirituelles et politiques de la croisade sont réunies. En France, le peuple chrétien n'attend plus qu'un mot d'ordre pour se mettre en marche.



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Professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille III, Jean Chélini est l'auteur d'une Histoire religieuse de l'Occident médiéval (Hachette, 2002), Le Calendrier chrétien, notre temps quotidien (Picard, 1999) et L'Aube du Moyen Age, naissance de la chrétienté médiévale (Picard, 1991).
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Comprendre

Mal des ardents
Maladie provoquée par l'ergot de seigle.


Les fausses terreurs de l'an mil

Dans ses Annales ecclésiastiques, le cardinal Baronius, le premier, donne à l'an mil cette coloration terrifiante qu'il a conservée depuis. Les historiens contemporains Marc Bloch, Henri Focillon, Edmond Pognon et plus récemment Georges Duby ont montré l'inanité de la légende. Il faut donc bannir de nos esprits l'image d'une chrétienté terrifiée à l'approche du millénaire de l'Incarnation, dans l'attente de la fin du monde et du Jugement dernier. Dans les textes de l'époque, l'année même de l'anniversaire n'a pratiquement jamais retenu l'attention des annalistes. Mais un état d'esprit eschatologique a bien existé dans les milieux ecclésiastiques et s'est répercuté chez les fidèles. Le chapitre XX de l'Apocalypse de Jean précisait que le démon avait été enchaîné pour mille ans par l'ange, mais qu'au bout du millénaire, il devait être relâché pour un peu de temps afin d'exercer de nouveau son emprise sur les hommes. Or ces textes étaient très commentés en Occident. Othon III, le jour de son sacre, avait revêtu un manteau où étaient brodées des scènes de l'Apocalypse ! Les temps sont donc venus où le diable serait déchaîné.

Sources
Historia

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4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 23:57

Mythique Andalousie



Les relations entre musulmans et les autres gens du Livre (juifs et chrétiens) d'Al-Andalus relèvent davantage d'une cohabitation plus ou moins pacifique que d'un multiconfessionalisme assumé.

Chercher à situer dans l'histoire d'Al-Andalus - l'Andalousie -, partie de la péninsule Ibérique sous domination musulmane, un moment particulier de convivencia, d'esprit ouvert à un « multiconfessionnalisme », relève du mythe. Plus exactement, il révèle ce que l'historien Geary dans La Mémoire et l'oubli à la fin du premier millénaire (Aubier, 1996) appelle une manipulation des « fantômes de la mémoire » créés par des générations d'« historiens » au service d'une cause qui touche leur propre époque. A ce titre, deux postures sont possibles : l'un d'elles peut être résumée par ces propos du grand arabisant Jacques Berque (Andalousies dans Les Arabes, Actes Sud, 1981) : « J'appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance », conduisant à se dire : « Peu importait donc la réalité historique de l'Andalousie, pourvu qu'elle fournît la matière d'un projet d'avenir. »

L'autre posture est celle de l'historien « classique » qui tente de remettre en place les événements et les concepts dans leur chronologie, en répétant que la signification que l'on donne aujourd'hui au mot « tolérance » n'aurait aucun sens pour un clerc catalan ou asturien du Xe siècle ou castillan au XIIe siècle, ou bien pour un juriste de Cordoue à la même époque. Cette position est plus ardue, car elle demande des explications qui rendent moins réceptives des restitutions qui ne correspondent pas à ce que nos contemporains veulent entendre, comme le thème du paradis perdu, sorte de référence absolue qui rassure l'esprit en un temps d'un affrontement particulièrement fort, « sacro-sainte Andalousie, écrivait Jean Daniel, où, pendant une soixantaine d'années [avait] régné ce phénomène merveilleux et bouleversant qu'on a appelé l'esprit de Cordoue » (Le Nouvel Observateur, octobre 1994). Toutefois, ce procédé est plus utile à ceux qui veulent trouver des repères sérieux dans un passé qui apparaît comme le moment le plus intense de la confrontation entre islam et chrétienté, car il correspond à une réalité humaine possible. Si l'on adopte cette position, à la question : Al-Andalus, creuset multiconfessionnel ? la réponse est négative.

Les lettrés du Moyen Age sont gens de croyance et de droit. Ils nous ont laissé des écrits étayés par ces principes. Au contraire, la réalité du terrain est beaucoup plus difficile à saisir, par l'absence d'archives que ne compense pas l'abondance de la production littéraire. Sur le plan des principes, la réponse semble simple : le multiconfessionnalisme - islam, judaïsme, christianisme - n'existe que par défaut. Si l'on préfère, il est toléré faute de mieux et pour un temps limité, celui qui correspond à ce qui reste comme temps de vie terrestre avant l'échéance apocalyptique. La légitimité des conquérants arabes et musulmans repose sur le respect et la propagation de la charia, dont les souverains sont les garants. Seul l'islam est vérité, les autres religions, erreurs : le judaïsme et le christianisme sont des prophéties d'un même Dieu que celui de l'islam, dévoyées par leurs adeptes. Les paroles coraniques permettent à Mahomet de créer un cadre de cohabitation entre les musulmans et les « protégés » (dhimmî), qui donnent aux juifs, chrétiens et, un peu plus tard, zoroastriens, la possibilité de vivre avec les musulmans, mais selon des conditions qui les placent en situation d'infériorité dans une société soumise à la loi de l'islam par la conquête.

Donc, en principe, il n'est pas question d'une tolérance plaçant les confessions au même plan, mais d'un « arrangement » permettant de ménager les non-musulmans, très largement majoritaires dans les premiers temps de l'islam, à condition qu'ils reconnaissent la prééminence de la loi coranique. Il n'en va pas autrement en Al-Andalus : les juristes malikites, sous la conduite des émirs omeyyades de Cordoue, imposent ce cadre aux juifs et aux chrétiens.

Au-delà de la norme, saisir une réalité de cette cohabitation est beaucoup plus difficile. Dans l'ensemble, en Al-Andalus comme dans le reste du monde musulman, le gouvernement intervient le moins possible dans la vie des communautés. Seul le refus d'obéissance au pouvoir peut révéler leur existence ; les exemples s'avèrent finalement très rares. Au-delà, la situation des minorités évolue différemment. La communauté juive jouit d'une situation favorable, surtout par rapport à l'époque wisigothique ; le judaïsme vit un renouveau sous la bannière de l'islam, en particulier sur le plan des études religieuses et de la littérature sous toutes ses formes. En revanche, les mozarabes (chrétiens d'Espagne de langue arabe) subissent un déclin numérique progressif, plus marqué que dans les régions orientales ; mais l'absence de données chiffrées ouvre sur des postulats hypothétiques.

Ni l'attitude des autorités, ni la pression fiscale, plus forte sur les dhimmî, ni les événements frontaliers n'expliquent véritablement une situation qui touche l'ensemble des communautés chrétiennes en Islam. Pour Al-Andalus, une thèse récente de Cyrille Aillet sur les mozarabes permet de constater que le déclin qualitatif est postérieur au Xe siècle alors qu'on le faisait commencer un siècle plus tôt. En effet, l'arabisation des lettrés chrétiens les a assimilés à la culture musulmane et la perte du latin n'est pas forcément le résultat d'un déclin culturel ; l'adoption de l'arabe est plutôt un signe de dynamisme, d'adaptation comme en Orient à l'évolution culturelle, permettant une diffusion plus ample de leurs écrits, liturgiques en particulier. C'est au XIe siècle, que les premiers signes de déclin, marqué par une production littéraire plus faible, sont nettement visibles.

Qu'est-ce qui explique ce déclin ? Il tient probablement à une pression sociale de plus en plus forte de la population au fur et à mesure qu'augmente la proportion des musulmans ; la proximité de la frontière joue également : dès la fin du IXe siècle, une émigration des élites, cléricales surtout, renforce le mozarabisme dans le nord, mais affaiblit l'encadrement d'Al-Andalus. La guerre sur les frontières, surtout lorsque le rapport des forces s'inverse en faveur des Etats chrétiens, accentue le scepticisme. A ce moment, on note des déclarations qui marquent une crispation des milieux des hommes de loi. A partir du deuxième quart du XIIe siècle, avec la pression des chrétiens du nord, la situation des mozarabes se dégrade nettement : une expédition du roi Alphonse Ier d'Aragon en 1124, impliquant des communautés mozarabes, provoque une réaction légaliste des juges qui condamnent plusieurs d'entre elles à l'exil au Maroc. La proclamation de la fin de la protection des dhimmî, en 1160 dans l'ensemble de l'Empire almohade (Al-Andalus-Maghreb), accusés d'avoir soutenu les ennemis chrétiens, finit de faire disparaître un mozarabisme déjà moribond, et le geste relève plutôt du symbole.

Ce seraient donc les circonstances qui auraient influencé l'évolution des communautés religieuses minoritaires en Islam et plus particulièrement en Al-Andalus. Leurs élites, lettrés, savants, font partie de l'entourage princier et défendent leurs intérêts. Les chrétiens, devenus minoritaires et moins présents au sommet de la société, sont ballottés au gré des relations entre Etats, d'autant plus à proximité des frontières. La diminution de leur nombre et l'éloignement des chrétiens de la cour, surtout à partir du XIIe siècle, sont probablement des raisons fortes de leur marginalisation.

Si la conversion forcée n'existe pas, ils sont « minoritaires » dès la conquête arabe, selon la loi établie à partir des débuts de l'Islam, même lorsqu'ils sont plus nombreux, car les Etats médiévaux se légitiment au nom d'une religion universaliste et eschatologique, où seuls ceux qui sont dans la voie droite peuvent accéder au salut. Il n'y a donc pas multiconfessionnalisme, mais cohabitation temporaire. Après, l'attitude des autorités et des populations varie selon les circonstances : la période d'expansion en Méditerranée conduit les autorités islamiques, qui ont besoin des protégés, à une attitude de recul par rapport à des règles de différenciation qui apparaissent surtout au XIe siècle et au-delà : port vestimentaire distinctif, défense de toute marque ostentatoire, etc. Cette évolution est également le fruit d'une autre mutation : l'Islam s'inspire des modèles politiques et culturels antiques durant les premiers siècles. Avec la domination numérique et intellectuelle de l'islam, les références externes disparaissent peu à peu de la mémoire collective car ils n'ont plus de sens et l'islam, remarquablement servi par des générations de penseurs, se suffit à lui-même. Cette unité de référence est renforcée par une faible attirance pour les courants extérieurs, suspects d'innovation, donc d'hérésie. En revanche, si la « tolérance » n'est pas un concept médiéval, il est vrai que le statut de « protégés » est une nouveauté par rapport au christianisme qui, du coup, s'en inspirera, par exemple après la prise de Tolède en 1085, pour faire cohabiter les religions, avec le même esprit, loin de notre « tolérance multiconfessionnelle ».

Sources Historia

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4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 23:51

Le vent de la révolte souffle au Caire



La chute de l'Empire ottoman et la fin du califat renforcent le courant fondamentaliste qui s'est développé dans la mosquée Al-Azhar du Caire. Voici comment. Entretien avec Malek Chebel, anthropologue



Au début du XXe siècle, l'islam vit une situation paradoxale. Le monde musulman vient en effet de vivre une ère de grande effervescence intellectuelle, la Nahda (lire encadré), où les théologiens les plus influents ont démontré toute la modernité du message du Prophète et tenté de réformer l'islam. Pourtant, c'est exactement au même moment qu'une frange non négligeable de croyants se radicalise dans un certain nombre de pays arabes et africains. Ce double mouvement peut dérouter. Pour bien le comprendre, il convient d'examiner comment s'organise alors la communauté des musulmans.

L'islam n'est pas du tout une religion centralisée comme peut l'être le catholicisme romain. L'islam politique ou, du moins, institutionnel, est représenté à l'époque par l'Empire ottoman. Cet Etat, on peine aujourd'hui à en imaginer la puissance. Si je devais prendre une image, je dirais qu'ils sont les Etats-Unis de l'époque. L'influence ottomane est en effet sensible dans l'ensemble du monde sunnite. Du Maghreb aux portes de l'Europe occidentale en passant par le Proche-Orient, « la Sublime Porte », comme on l'a joliment surnommée, offre alors une vision structurée de l'islam à travers l'institution du califat. Adossés à ce califat, protecteur de l'islam, les grands théologiens ottomans passent les décrets, les fatwa qui régissent l'ensemble de la communauté des fidèles (la oumma).

Or, cette très grande puissance ottomane est, depuis quelques années, en train d'agoniser. Rongé de l'intérieur, ce gigantesque empire commence à se fissurer. Istanbul n'est plus que l'ombre d'elle-même. Le pays va devenir « l'homme malade de l'Europe ». Le califat vit ses dernières heures. Si l'on devait dater son acte de décès, ce pourrait être 1908 et la révolution des Jeunes-Turcs. Mais plus sûrement encore 1914. Car c'est bel et bien la Première Guerre mondiale qui va l'achever.

L'Egypte a toujours été l'antithèse de la « Porte ». Et plus précisément la grande mosquée Al-Azhar (la Brillante), au Caire, qui est son principal centre de réflexion doctrinale et philosophique. Cette mosquée, fondée en 970 par le quatrième calife fatimide Al-Mui'zz li-Dîn Allah et dont le nom rend hommage à Fatima Zahra, la fille de Mahomet, abrite l'une des plus prestigieuses universités du monde musulman. Ses recteurs y jouissent d'une autorité morale incontestée. C'est là que sont formés la plupart des muftis arabes et africains. Mais, pendant longtemps, elle a d'une certaine manière vécu à l'ombre de la « Porte ». La chute de l'Empire ottoman va lui permettre de se réveiller en consolidant sa position jusque-là purement symbolique. A la chute du califat, la mosquée Al-Azhar va ainsi prendre, dans un sens, le relais d'Istanbul. L'islam qu'elle incarne est un islam de contestation... Notamment à l'encontre des puissances colonisatrices, y compris vis-à-vis de l'autorité du khédive, considéré par les leaders d'Al-Azhar comme un tyran à la botte des Anglais. Deux figures intellectuelles incarnent ce courant contestataire. Ils ont pour nom : Al-Afghani et Mohammed Abdou.

Le premier, Jamal al-Dîn al-Afghani (l'Afghan) est né en 1838 dans une famille originaire de Kaboul, d'où son surnom. Il a dû quitter son pays en 1868, au moment où se multipliaient les soulèvements contre l'armée britannique, car les autorités coloniales estimaient que ses prédications constituaient des appels à la révolte. Exilé à Paris, il a prêché tout au long de sa vie en faveur du retour au Coran, qui représente à ses yeux l'unique moyen de guidance et la base de toute réforme pour le monde musulman. Mort en 1897, il laisse de nombreux écrits et d'importants fils spirituels. Parmi eux, figure Mohammed Abdou. Cet Egyptien a rencontré Al-Afghani en France. De dix ans son cadet, il milite lui aussi contre le colonialisme européen en appelant à l'union des pays musulmans. Ce qu'il formalisera dans un traité philosophique : Risalât at-Tawhîd (« Théologie de l'unité »). Il est salafiste, en ce sens qu'il affirme que seule la foi des ancêtres est raisonnable et pratique. Mais, bien que l'islam qu'il promeut soit rigoriste, les moyens qu'il met en oeuvre pour le propager sont résolument modernes. C'est ainsi qu'en 1884 il a travaillé au Liban, à l'établissement d'un système d'éducation islamique inédit et qu'il édite parallèlement un journal révolutionnaire appelé Al 'Urwa al Wuthqa, (« le Lien indissoluble », d'après une expression empruntée au Coran).

Après sa mort, en 1905, l'un de ses disciples, Mohammed Rachid Rida, reprend le flambeau. En fondant la revue Al-Manâr (« le Phare » ou « le Minaret »), ce théologien syrien profondément marqué par les théories wahhabites (lire encadré) va s'attacher à lier identité arabe et identité musulmane, et à rapprocher les points de vue des nationalistes arabes et des théologiens d'Al-Azhar. Il va également passer une grande partie de son existence à dénoncer la trahison des Turcs... Car l'abolition du califat par Mustafa Kemal Atatürk et la laïcisation à marche forcée de la Turquie (qui se manifeste non seulement par la dissolution des confréries musulmanes en 1924 mais aussi par l'interdiction du voile) est vécue par nombre de religieux d'Al-Azhar comme une trahison ! C'est en rupture avec le modèle turc que les docteurs de la loi d'Al-Azhar vont développer une vision d'autant plus sourcilleuse et orthodoxe de l'islam qu'Istanbul s'européanise ou s'occidentalise.

Le plus connu de ces religieux à dénoncer cette dérive s'appelle Hassan Al-Bannâ. Issu d'une famille pieuse égyptienne, il est né en 1906 et a été formé au séminaire théologique d'Al-Azhar. Dès son adolescence, il fait preuve d'un très grand rigorisme. N'a-t-il pas créé une « association contre les violations de la Loi » dont les membres faisaient parvenir de façon anonyme des remontrances écrites aux personnes suspectées d'avoir enfreint quelque principe religieux ou moral ? Mystique, il se passionne pour l'enseignement soufi, jeûne le lundi et le jeudi. Muezzin à l'oratoire de l'école de Damâhur, il devient en 1923 instituteur au Caire avant de déménager à Ismaïlia en 1927. C'est là qu'il fonde la confrérie des Frères musulmans (Al-Ikhwân al-Muslimîn) qui ne sera officialisée qu'en avril 1929.

La finalité de ce groupe est politique avant que d'être religieux. Al-Bannâ milite en effet pour la décolonisation de l'Egypte. Mais, à l'instar du mouvement du Soudanais Muhammad Ahmad ibn Abdallah qui avait pris, à la fin des années 1880, le titre de mahdi (homme guidé par Dieu), Al-Bannâ se drape dans un discours religieux et ne dissocie pas idéologie et théologie. Pour lui, l'islam englobe tout à la fois les affaires privées et publiques. C'est plus qu'une religion, c'est aussi une nation, une forme de « citoyenneté ». Les Frères musulmans prêchent avant tout pour un retour à la pratique religieuse et à l'observance de la loi islamique (charia). Ils s'engagent par là même à lutter contre l'emprise laïque occidentale et l'imitation aveugle des Européens. L'originalité de ce mouvement tient au fait qu'il emprunte aux techniques d'agit-prop (agitation-propagande) utilisées dix ans plus tôt par les bolcheviks en Russie pour leur révolution. Les Frères musulmans mettent l'accent sur la formation de leurs militants. A travers des enseignements et des commentaires du Coran, l'étude de l'histoire musulmane et de la vie du Prophète, les membres de cette association sont ainsi rodés à la prise de parole en public et à une certaine forme de prédication. L'audience de ce jeune mouvement grandit rapidement.

A l'automne 1932, le siège des Frères musulmans est transféré au Caire car Hassan Al-Bannâ vient d'être muté dans la capitale. Dès l'année suivante, cette association s'ouvre aux femmes ou, plutôt, crée une structure parallèle dédiée aux femmes : les Soeurs musulmanes. Fort du succès de cette seconde organisation, Al-Bannâ multiplie les écoles dans les quartiers pauvres, les associations de charité, les dispensaires et les bibliothèques à travers le pays. Il cible prioritairement les populations les plus déshéritées d'Egypte. Sa confrérie se développe : 2 000 membres en 1933, 40 000 en 1935, plus de 200 000 au début des années 1940. Proche du grand mufti de Jérusalem, qui soutient Adolphe Hitler, Al-Bannâ étend son influence hors des frontières égyptiennes. Les Frères musulmans s'engagent ainsi, en 1948, dans la guerre contre le jeune Etat israélien.

A cette date, le mouvement compte plus de deux millions de membres en Egypte et commence à inquiéter la monarchie en place. Le gouvernement de Nokrachi Pacha décide donc de s'attaquer à ce mouvement. Le 8 décembre 1948, les Frères musulmans sont dissous pour « menées subversives contre la sécurité de l'Etat ». Quelques jours plus tard, le Premier ministre est assassiné par un « frère ». La réplique ne se fait pas attendre. Le 12 février 1949, Hassan Al-Bannâ est tué à son tour. Mais son mouvement va perdurer. Le ressentiment qui se fera jour dans plusieurs régions du monde contre les puissances coloniales, au lendemain de la Seconde Guerre mondial, constituera un terreau très fertile pour la propagation de cet islam radical. Bien qu'interdite par Nasser en 1954, la confrérie, désormais clandestine, essaimera dans plusieurs Etats arabes. Les Frères musulmans constitueront bientôt un important réseau mondial, comme l'avait rêvé Hassan Al-Bannâ. Et, comme plus tard, des prédicateurs chiites vont tenter de le faire dans les pays dominés par cet islam d'origine iranienne. M

Propos recueillis par Baudouin Eschapasse



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Malek Chebel est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages sur l'islam. Parmi les plus récents : Anthologie du vin et de l'ivresse en islam (Seuil), Manifeste pour un islam des Lumières (Hachette Littératures) et L'Islam et la Raison. Le Combat des idées (Perrin).
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Comprendre

Calife
Littéralement le "successeur" sous-entendu de Mahomet. Son autorité est à la fois spirituelle et temporelle.


Khédive
Titre porté par le vice-roi d'Egypte entre 1867 et 1914.


Salafistes
Les mots "salaf", "salafyia" font référence aux ancêtres, aux prédécesseurs. Courant ultraradical, il s'est fait connaître en Algérie avec les Groupes islamistes armés et le Front islamique du salut. On le retrouve aussi en Afghanistan.



La Nahda

Le mot signifie « renaissance » en arabe littéraire. Et cette période, qui court de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle, est effectivement une véritable renaissance arabe : à la fois politique, culturelle et religieuse. L'un de ses promoteurs se nomme Rifa'a al-Tahtawi (1801-1873). Ce religieux envoyé parfaire son éducation à Paris, en 1826, par le khédive égyptien Mohammed Ali, passe quatre ans en France. Témoin privilégié de la révolution de 1830, il revient en Egypte convaincu que de grandes réformes doivent être entreprises (introduction du parlementarisme, réforme du droit des femmes, entre autres). Il dessine les grandes lignes de son programme dans un livre : Takhlis al-Ibriz fi Talkhis Bariz (que l'on pourrait traduire par « La Quintessence de Paris ») en 1834. Un certain nombre des réformes qu'il préconise sera entrepris en Turquie à partir de 1839, sous le nom de Tanzimat et développées par des penseurs comme Boutros al-Boustani (1819-1883).



Comprendre

Sunnites
Orthodoxes se conformant à la sunna, seconde source de l'islam. Selon eux, la succession de Mahomet n'est pas héréditaire, le calife est élu. Ils préférèrent d'ailleurs nommer Abou Bakr, beau-père de Mahomet, plutôt que son gendre, Ali.



Le wahhabisme

Ce mouvement, fondé dans l'actuelle Arabie Saoudite, sur l'enseignement de Mohammed ibn Abd al-Wahhâb (1703-1792), incarne l'un des courants les plus rigoristes de l'islam. S'appuyant sur un texte fondateur Kitab at-tawhid (« Livre de l'unicité »), le wahhabisme se réclame du « salafisme ». Il affirme vouloir défendre l'islam contre toutes les déviances, hérésies et idolâtries du monde moderne. Ses fidèles réfutent toute source de législation autre que le Coran et défendent la foi islamique « originelle ». Se revendiquant comme les seuls tenants de l'orthodoxie, ils interdisent le culte des saints, l'édification de monuments funéraires fastueux ou de mosquées luxueuses.
Ils s'opposent à l'usage des pierres tombales qu'ils jugent comme idolâtre, mais aussi à l'érection de minarets au motif que ceux-ci n'existaient pas du temps du prophète Mahomet, ils proscrivent le tabac, l'alcool, les jeux, qui constituent une offense religieuse. Les plus rigoristes interdisent également l'écoute ou la pratique de la musique et de la danse.



Comprendre

Chiites
Les "partisans" - terme péjoratif donné par les "orthodoxes" - considèrent que l'autorité sur la communauté islamique revient aux héritiers de la famille de Mahomet, dont le premier fut Ali, gendre du Prophète et à ses deux fils Hassan et Hussein. Pour les chiites, l'imam, véritable pontife, possède une autorité supérieure à celle du calife.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
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