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23 juin 2007 6 23 /06 /juin /2007 22:54

Quelques extraits du très beau livrede Marie-Madeleine Davy Le désert intérieur...

 

Le désert intérieur

 

de Marie-Madeleine Davy

 

Extraits du livre

 

Quand il se trouve disposé
à la vraie intériorité,
qu’il laisse hardiment tomber
toute chose extérieure.
 Eckhart

Ose ! Recherche le désert, la solitude.
Renonce d’abord
à la conscience commune
et après, on verra.
Léon Chestov

                                                                                     

" Devant la crise qui ébranle métaphysiques, religions et valeurs, le désert intérieur n’est pas un refuge et n’offre aucun abri : il invite aux métamorphoses ".

" La vocation des hommes nouveaux - dont l’ère s’annonce et a déjà commencé - sera d’être voués au " sanctuaire de l’homme intérieur ". Ces derniers mots appartiennent aux Pères du Désert de Gaza. Tout se poursuit. La nouveauté est que ce " sanctuaire " ne sera plus fréquenté par une très faible minorité choisissant le désert extérieur comme lieu d’élection, mais par un grand nombre vivant parmi la foule tout en se tenant dans le désert du dedans.

 Les ermites extérieurs doivent abandonner leur famille, leur patrie, leur demeure. Les ermites intérieurs sont aussi affrontés à une séparation. Ils s’évadent de l’omnitude, de la conscience commune, des formes sclérosées, des antihumanismes et parfois de certaines formulations religieuses aliénantes.

Les comparaisons claudiquent. On peut toutefois se demander si les exigences du désert intérieur ne sont pas encore plus rigoureuses que celles du désert extérieur.

Quitter famille, amis, lieu de naissance, métier s’effectue en une seule fois, même si le voyageur se tourne vers son passé en le retenant encore dans sa mémoire et dans son cœur. Rompre avec ses habitudes, les divers enseignements qui ont pétri depuis le berceau, se sont mélangés à la chair et au sang ; avoir éprouvé la chaleur grégaire - dilatante pour les faibles - et qui risque de donner bonne conscience, tout cela ne peut se distancer que dans la mesure où loin d’en être comblé on vivait sa faim, cherchant désespérément une porte de sortie donnant accès sur un ailleurs.

La recherche tâtonnante, douloureuse, que nul enseignement donné du dehors n’informait, avait heureusement à sa disposition des lectures : celles des Ecritures sacrées. Encore fallait-il en comprendre le sens. Les Maîtres - appartenant à l’Orient et à l’Occident - répondaient à un besoin d’exotisme pour les uns et de prise en charge pour les autres. Les relations n’étaient pas sans danger.

 Les jeunes générations ignorent combien il a fallu à leurs aînés de courage, d’audace, de souffrances, pour briser les liens avec leur famille, leur milieu social ambiant, les habitudes de penser d’une époque dans laquelle ils s’inséraient. Quel combat sur tous les fronts ! La crainte de se tromper en se séparant d’autrui, le poids des malédictions dont les " repus " dits " spirituels " ne se privent jamais ; les vociférations des meutes cherchant à faire rentrer au bercail l’animal sauvage devenu incapable de supporter une bergerie anesthésiante.

Actuellement les jeunes possèdent à leur disposition des ouvrages se référant à l’intériorité, à la vie du dedans dont témoignent maints auteurs. Les écoles de méditations se multiplient, l’enseignement généralisé du yoga et du zen favorise la vraie recherche. Bien entendu les mélanges foisonnent et nombreux sont les imposteurs. Peu importe. Il y a choix et non pas défrichement comme hier. Et ceux qui appartiennent aux précédentes générations savent combien il leur a fallu de persévérance et de force pour continuer leur démarche au milieu de ce qui leur apparaissait ombres, ruines, abêtissements sordides, propositions édulcorées. Il leur fut nécessaire de se dévêtir des oripeaux qui collaient à leur peau et qui durant longtemps leur servirent de vêtements. Devant eux, une voie : le vide, le renoncement, la vacuité. Le rejet n’était pas nécessaire ; il s’opérait naturellement.

Le christianisme étant institutionnalisé depuis des siècles, il importait non pas de le quitter mais de le redécouvrir dans sa profondeur, en abandonnant ses caricatures qui l’ensevelissaient en le défigurant.

La mort de Dieu avait été annoncée à grand fracas. Comme on pouvait s’y attendre, elle fut suivie par la mort de l’homme. Qu’allions-nous faire sans Dieu et sans homme, sinon attendre la mort du monde et laisser paisiblement enterrer les morts sans avoir le goût de se recueillir sur leurs tombes.

 … Aujourd’hui le salut de l’homme est en jeu, c’est à dire sa santé, son équilibre, sa mesure et sa démesure, son harmonie. Il est impossible d’envisager l’homme coupé de sa profondeur d’origine divine. Comment accepter que la condition humaine ne réponde pas à sa vocation essentielle ? Privé du divin, l’homme est mutilé. Pourrait-on sans folie consentir à l’abolition d’une des ailes d’un oiseau ou à son ankylose ? Incapable de voler, il lui faudrait alors vivre dans une cage et demeurer prisonnier. Tel l’oiseau, l’homme est fait pour la souveraine liberté. Il la conquiert par un au-delà de tout esclavage ; celui de ses sens extérieurs, de son enracinement dans le terrestre. C’est à ce prix qu’il dépasse les familles charnelles, les patries transitoires, tout ce qui appartient au passage et ne saurait faire éclore le mystère dans sa propre splendeur.

Comment provoquer l’animation de la dimension intérieure, découvrir le " royaume du dedans " qui coïncide avec " la beauté de la fille du roi " ? Hier la réponse aurait été simple. Il suffisait de prendre une des voies traditionnelles et de se maintenir dans son sillage. Mais l’homme a évolué. Son exigence est devenue plus subtile. Il s’éprouve dans la nécessité de communier à l’universel, de rencontrer ses frères et de partager un amour identique, une semblable connaissance. Incapable de supporter les divisions, les comparaisons, les divergences, il tend vers l’union incluant les différences sans être séparé par leur présence.

Un seul banquet existe auquel tous les hommes sont conviés, indépendamment de leur origine et de leurs options. Une Déité unique préside à ce festin, son amour éternel s’étend indistinctement sur tous ceux qui s’orientent vers elle avec foi et confiance. Les uns veulent la nommer et comprendre qui elle est ; d’autre, plus sages, préférant au savoir l’expérience, ne tentent jamais de balbutier son nom.

Il n’existe aucune voie commune, rassemblant tous les hommes de bonne volonté, en dehors de l’intériorité. Tel est le chemin le plus court conduisant inexorablement vers son but. Le choisir et le suivre exige d’en subir l’attrait, de pouvoir s’y maintenir contre vents et marées, de se tenir à l’écoute du dedans, sourd aux appels du dehors. Il y aura toujours des donneurs de recettes pour crier " casse-cou " aux audacieux ; des sirènes pour distraire les " aventuriers de l’esprit ". Peu importe ! L’homme séduit par le dedans poursuit inexorablement sa route en sachant que le passage par la solitude, voire l’isolement, précède la communion. Qu’il devra cheminer seul avant de rencontrer ses frères, se libérer des fausses notions dont il a été parfois imbibé et pétri pendant son adolescence et sa jeunesse. Il lui faut devenir un homme neuf, choisissant une nouveauté de vie.

Cette nouveauté de vie ne survient qu’après un ultime détachement de tout ce qui encombre et qu’on a pu durant longtemps supposer nécessaire. Dans ce mouvement essentiellement dynamique, aucune tradition n’est récusée, aucune religion écartée. Traditions et religions sont épurées des divers revêtements imputables à l’Histoire. Elles deviennent d’autant plus vivantes, qu’elles sont enfin dégagées du fatras qui les encombrait et rebutait les hommes épris d’Absolu et d’authenticité. Privées de leur gangue, elles libèrent enfin leurs parcelles d’or.

De même l’homme est appelé à se débarrasser de son plomb, de sa finitude, de son pseudo-savoir, de ses fausses croyances, des superstitions auxquelles il a prêté foi. Tout doit être revu, purifié. Il lui faut pénétrer dans le creuset alchimique d’où surgira le grand oeuvre : l’apparition de l’étincelle divine.

Mystérieux, ce creuset symbolise moins un lieu qu’un état. Il inaugure un passage du dehors au dedans, du chaos à l’ordonnance, de l’esclavage à la liberté. Terrain de formation, sur lequel chacun se doit de tracer lui-même sa piste, il ne peut être abordé que par ceux qui consentent au dénuement, à la nudité, au vide, au détachement suprême à l’égard de soi-même. Seul l’homme privé de tout bagage dans ses mains, de tout savoir et souvenir dans sa tête, de toute possession intellectuelle en passera le seuil. Ne pourra s’y mouvoir que celui qui préfère l’essence à l’existence, la contemplation à l’action, l’éternité au temps, l’absolu au relatif, le sens intérieur à la littéralité, le silence à la parole ou à l’écriture. N’y sera indigène, que l’amoureux de la lumière ou de la ténèbre obscure par excès de clarté ; l’amant du feu qui consume et consomme les scories ; l’imitateur du papillon qui, tremblant de joie, se jette soudain dans la flamme brûlante.

Quel est donc ce lieu d’élection dans lequel amour et connaissance se jumellent, où le détachement fleurit en expérience, faisant franchir la Porte d’or donnant accès au " Verger des Mystères " ?

Il porte un nom : il s’appelle désert.

Désert ! Terme fascinant pour ceux qui possèdent le goût de l’alliance, de la montagne des révélations, de la parole reçue dans le cœur, des éternelles fiançailles dont le cœur est avide. Peu importe le passage par la " terre aride et ravinée, de sécheresse et de ténèbres " , les tentations qu’il faudra surmonter, la solitude, voire la déréliction. Un jour arrivera où " l’eau jaillira dans la steppe inculte, où la terre sèche deviendra un étang, où le pays de la soif se changera en sources " .

 " La source a soif d’être bue ", disait Irénée de Lyon. La terre de feu, le désert intériorisé brûle d’allumer la mèche des " lampes vivantes " qui, laissant filtrer la lumière, pourront éclairer leurs frères: les hommes, les animaux, les plantes, les pierres.

Sur la terre transfigurée, les passants verront la clarté dansante des " lampes vivantes " qu’ils prendront pour les étoiles d’un nouveau firmament :

" Je vis un nouveau ciel,
et une terre nouvelle. "



Ciel et Terre annoncent une nouvelle Alliance. Celle-ci est vécue par les " pneumatikoï ".

Quant à ceux qui ne participent pas encore à la plénitude de l’Esprit, qu’ils s’orientent avec une inaltérable confiance vers la Réalité ultime. De toute manière, de près ou de loin, ils seront les bénéficiaires du rayonnement de son illumination.

 A l’égard d’une option pour le voyage intérieur, donnant accès au désert du dedans, il est seulement possible de décrire un parcours, tenter de déchiffrer un enseignement. Le désert ne serait plus le désert si on dévoilait son mystère.

L’homme vivant dans la nuit et la lumière du désert s’écrie comme le prophète : " Ah ! Ah ! nescio loqui ! ". Qui pourrait parler et préciser ce qui est vu sans vision, entendu sans voix. L’oreille s’ouvre au silence et le regard y plonge lorsque les images et symboles se retirent pour faire place au surgissement de la Réalité pure. A cet instant, le mutisme naît de l’émerveillement.

… L’homme traverse son propre désert pour découvrir son fond mystérieux dont la beauté le remplit d’allégresse. Il oublie les perturbations de son long et périlleux voyage pour ne retenir que la jubilation qui l’envahit dès qu’il découvre sa propre source. Il comprend que le désert n’est rien d’autre que le passage par la mort donnant accès à une nouvelle naissance. Le désert intériorisé est Genèse.

Certains lecteurs de ces pages risquent de s’irriter devant ce qu’ils appelleront - à tort - un certain optimisme plus ou moins volontairement exprimé. En effet, une telle confiance peut sembler de mauvais goût lorsqu’elle est présentée en une période où tout se dégrade. Il s’agit moins d’un optimisme que de la conscience d’un déluge dévastateur sur tous les continents. Ce qui est proposé est une " arche " et cette arche est constituée par le " sanctuaire intérieur " dans lequel l’homme est invité à pénétrer et que le désert intérieur symbolise.

Si on tenait à parler d’optimisme, il faudrait dire que son fumier ou son engrais ont été pétris de nausée et d’angoisse. La nausée des caricatures mensongères, l’angoisse de l’extrême solitude : celle du navigateur esseulé pris dans d’incessantes tempêtes avant que la mer devienne calme et brillante de clarté.

A certains instants de notre existence, qui de nous n’a pas souhaité se retirer durant quelques jours, mois ou années " dans le désert, dans une auberge de voyageurs " ? A ce propos André Neher dira : " Où est cette auberge dans le désert, qui ne tient pas registre de ses hôtes...? Aucune route n’y conduit, elle n’est marquée dans aucun guide...Et pourtant, c’est en ce lieu dépouillé de toute localisation, en ce gîte dépourvu de tout habitat, en cette demeure privée de tout séjour, qu’est la résidence de Dieu. "

De même, Gurnemanz l’annonce à l’acte premier du Parsifal de Richard Wagner :

" Dire le Graal est vain,
vers lui ne s’ouvre aucun sentier,
et nul ne peut trouver la route
qu’il n’ait lui-même dirigé son chemin. "

Pour découvrir l’auberge qui respecte l’anonymat de ses hôtes, prendre à son compte la parole de feu, prononcée par Henri Le Saux : " J’ai découvert le Graal ", il n’existe pas de voie, de système, de technique. Aucun dogmatisme rassurant n’y conduit. "

Atteindre le désert intérieur exige d'opérer une percée à travers mille et une épaisseurs, dans des blocs de granit ou de béton. "Ma Parole - dira l'Eternel à Jérémie - comme un marteau fait voler en éclats les rochers". Sable mouvant d'une plage désertique, que le vent impétueux ou la brise légère soulève et transporte. A peine la béance ouverte, elle tend à se combler. Ce qui signifie que durant cette longue marche, il est impossible de s'assoupir car tout est perpétuellement à recommencer. La rigueur, on pourrait dire, l'extrême rigueur accompagne la longue quête.

… On pourrait dire avec simplicité que le désert intérieur n’est pas un refuge pour les inadaptés, les individus mal dans leur peau. Il ne constitue pas une retraite offerte aux pusillanimes. Certes, il est arche dans ce déluge qui nous inonde. Il apparaît surtout semblable à une chambre secrète où les sens nouveaux naissent. Afin d’y parvenir et de pouvoir accueillir la plénitude d’une nouveauté de vie, il importe de se débarrasser de nos habitudes, de nos tabous, de nos jugements de valeurs, de nous libérer de ce qu’on nous a appris durant notre enfance et notre adolescence.

Le passé n’est pas méprisé, il convient seulement de le libérer de son opacité, en sachant que tout est mouvement, dynamisme, éclosion. Il nous faut avoir l’audace d’appartenir à notre époque et de nous y insérer. L’option pour l’intériorité ne se présente pas au détriment de l’extériorité. Toutefois, il est évident qu’une remise en question bouscule des formulations, des adhésions prises au sein d’une conscience commune.

…Que l’approche du désert intérieur soit difficile, on ne saurait le nier. Qu’elle soit périlleuse, il faut bien en convenir.

 …Il faut le savoir : ou l’homme deviendra un robot situé au-dessous de l’animal ou il lui est encore possible d’acquérir un nouveau type de conscience. Le désert intérieur désigne le laboratoire où s’opère cette mutation. (...) Actuellement, le désert intérieur est comparable à une île habitée par quelques insulaires. Demain elle sera un continent devenant de plus en plus vaste.

Le désert intérieur est purification, ascèse à l’égard d’un enseignement millénaire. Qu’on le refuse, alors tout succombera. (...) le monde entier bascule, il apparaît en péril de mort. Il risque d’être livré aux forces nucléaires maniées par des hommes devenus fous parce que privés de leur dimension divine qui seule peut engendrer l’amour.

Invincible est l’élan vers l’intériorité : il vaincra.

Marie-Madeleine Davy
Editions Albin Michel
Paris 1985

Sources Le Qasar

 Posté par Adriana Evangelizt

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23 juin 2007 6 23 /06 /juin /2007 22:37

 

 

 

Le trou de l’Être


par Jean-Yves Leloup

 

Comme on a pu dire du sage que celui à qui la sagesse manque (l’imbécile lui ne manque de rien), le mystique est celui à qui l’Être manque (le religieux, lui, ne manque pas d’Êtres plus ou moins bien déifiés) et cela n’est-il pas au plus propre de l’homme : un étant à qui l’Être manque ? Ainsi, étudier les mystiques des grandes traditions de l’humanité peut introduire l’esprit analytique contemporain à des anthropologies moins closes, moins "bornées" où ce qui importe est ce qu’on sait de l’homme, cette faille ou cette blessure que dans sa prudence il ne cessera de saler et par laquelle il se tiendra Éveillé, Ouvert à l’"Autreté" ou à "Cela" qui nous manque, guéri de ces trop pleins narcissiques et autres incurables épaisseurs. Tous ceux qui parlent de Dieu ne parlent en effet que d’eux-mêmes, de ce qu’ils ont de meilleur ou de pire. Dieu n’est souvent que leur expérience la plus extrême, une subtile et ultime idole de soi.. ; Un "Je" ne peut parler que de ce qu’il connaît, c’est à dire de ce qu’il est capable de contenir. Les plus honnêtes diront qu’ils "ont" en eux de l’"Inconnu", de l’"Incréé, parfois ils oseront comme Maître Eckart, dire qu’ils "sont" cet inconnu. Mais "Cela qui Est", ils ne savent pas ce que Cela est, ce qu’on peut savoir c’est toujours du Même, du pareil à soi. L’Autre c’est du "non moi", alors tant que c’est un moi qui parle... ! S’il n’y avait plus de "moi" pour chercher Dieu, où serait Dieu ?

Ainsi, se poser la question du moi et la question de Dieu c’est se poser la même question, l’apparition de l’un entraîne l’apparition de l’autre, la disparition de l’un entraîne aussi la disparition de l’autre...

Dieu est partout, sauf là où il y a un moi pour le chercher. C’est le moi qui le met ailleurs, il n’y a que ce moi pour l’empêcher d’être tout. Ceux qui vivent dans un profond silence mental, sans intervention d’un jugement, d’une comparaison, d’une estimation, peuvent sans doute voir, sentir, écouter, toucher "Cela" qui Est ? Qui n’Est pas ? Il n’y a plus de moi pour se poser la question.


Sources
Nouvelles Clés

Posté par Adriana Evangelizt

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23 juin 2007 6 23 /06 /juin /2007 21:59

 

 

 

 

 

Le mystère d'une présence

 

 

par Marie-Madeleine Davy

 

 


 

Dieu n’est pas un sujet de réflexion, de pensée ou de discours. Le Dieu dont on tenterait par la raison de prouver l’existence s’apparente à une idole. On peut le vénérer et se croire son serviteur fidèle. Ce Dieu apparaît accessible par l’intermédiaire de ceux qui ont pour mission d’établir des liens entre le profane et la sacré. Les faux dieux abondent. Ils sont aussi nombreux que les pseudo-gurus guidant leurs disciples vers des impasses vouées, le plus souvent à l’autosatisfaction.


Tout le problème est là. De quel Dieu s’agit-il ? Du Dieu vivant, caché (Deus absconditus) pour qu’on le cherche, un Dieu rempli d’amour pour ses créatures ou d’un Dieu susceptible de courroux, punissant les faux pas, les reniements, proclamant un géhenne pour ceux qui le trahissent ou le méconnaissent.

Le vrai Dieu laisse à l’homme la liberté de l’aimer, de répondre à son amour ou de le récuser. C’est à l’homme de choisir la lumière ou l’opacité ; mieux vaut l’athéisme que l’idolâtrie.

La croyance engendre la foi. Une foi terriblement mobile, susceptible de s’éclipser sans laisser derrière elle la moindre trace. On s’étonne parfois de la médiocrité d’un grand nombre d’adhérents aux différentes religions d’Orient ou d’Occident. Portée à la façon d’un vêtement ou d’un masque, l’option se localise dans l’extériorité ; elle flotte dans les franges de l’être. Ainsi, le dedans ne se trouve pas concerné. La religion de l’âme équivaut à une animation trop souvent fallacieuse, susceptible d’illusions.

Un tel comportement est naturel, parfaitement normal, d’une déconcertante banalité.

La sagesse exigerait de ne pas s’en affliger outre mesure, en comprenant qu’une croyance superficielle peut devenir un motif d’aliénation parmi d’autres. Et ceux-ci ne manquent point.

Traditions et religions.

Dans une démarche vers Dieu, quel est le rôle des traditions et des religions ? Tout dépend de la façon dont on est capable de les vivre. Elles peuvent remplir un rôle positif voire irremplaçable. Mal comprises, vécues d’une façon extérieure" elles risquent de stopper et même d’enliser. Liturgie et prière communautaires offrent une aide efficace. Si les formes s’estompent d’elles-mêmes et se retirent, tout devient différent. C’est à chacun de savoir ce qui lui convient et d’interroger sa propre conscience. Ce qui est tunnel pour l’un devient clarté pour l’autre. Traditions et religions n’ont pas à disparaître ; elles sont nécessaires pour la majorité des hommes. Le choix personnel permet de les utiliser avec profit et de les vivre suivant son propre état de conscience.

L’approche de la dimension divine rencontre de nombreux obstacles. La connaissance de soi s’impose tout d’abord. Il est impossible d’en faire l’économie. Découvrir ses propres aspects positifs et négatifs exige un véritable labeur. Et cela d’autant plus qu’il convient de se découvrir dans sa mobilité. Passer de l’extériorité à l’intériorité comporte à la fois des reculs et des bonds en avant. Habituellement, il convient de se contenter d’un pas à pas. La modestie, disons l’humilité, constitue une base essentielle.

Ce qui bloque l’élan et son dynamisme peut provenir d’un état de tristesse. Celui-ci décolore et fane prématurément toute éclosion. La beauté n’est jamais découverte dans sa splendeur et la joie demeure inconnue. La vanité, l’orgueil, la fatuité rendent inaccessible l’accès à l’essentiel. L’orgueilleux peut se vanter d’un savoir, mais la véritable connaissance et l’amour lui échappent. Le gonflement de l’ego produit un certain délire, conséquence de l’inflation du moi. C’est pourquoi les sages nous apprennent que l’ascèse du mental et du cœur s’avère nécessaire. Cette ascèse provoque un état de veille, c’est à dire d’attention. Pas d’accès au vrai Dieu sans une perpétuelle conversion. Celle-ci concerne l’homme dans sa totalité. Ce retournement se poursuit durant toute l’existence ; il concerne à la fois le dehors et le dedans. A ce propos, les divisions proposées par Philon d’Alexandrie demeurent toujours valables. L’homme enraciné dans le soma (le corps) et aussi dans sa psyché n’aura pas la même approche de Dieu que celui en qui l’éveil à l’esprit a pu se produire. Tout dépend de la capacité de l’homme. C’est elle qui détermine son expérience du divin. Ce n’est pas en se détournant des religions que le progrès survient. La réalité s’avère différente. Il importe de se quitter soi-même. S’abandonner dans un suprême renoncement engendre un vide. La "nature ayant horreur du vide", ce vide appelle le plein : l’esprit va pouvoir occuper la place vacante. Répétition du mystère de l’Annonciation. Dieu ne saurait s’imposer. En toute liberté, l’homme va prononcer un "oui" au dedans, un "oui" qui se déploie et dont on peut percevoir l’écho.

La passion de l’absolu

La véritable orientation vers Dieu suppose un départ du sensible vers l’intelligible. Ce mouvement est provoqué par une passion de l’Absolu. Peu à peu la passion se meut en séduction. Dans sa totalité, l’homme est happé par le mystère divin ; il est possédé par lui. Cette séduction l’arrache au monde qui passe. Ses racines sont peu à peu transposées dans la dimension divine. Toutefois, en raison de sa faiblesse et de sa fragilité, il risque toujours d’être retenu par l’agitation, la diversité de ses désirs et leur véhémence. Il s’égare... et il revient, il se détourne... et se retourne de nouveau vers l’essentiel. Par ignorance, il peut momentanément prendre de faux chemins, chercher à l’extérieur qu’il possède au-dedans, écouter les voix des sirènes, céder à la tentation du discours, croire que Dieu s’éloigne lorsqu’il n’est plus perçu dans ses reflets. En effet, Dieu n’a pas à être senti, il échappe totalement aux sens extérieurs. Seuls les sens intérieurs peuvent par instant saisir la réalité de sa présence. Expérience fugitive dont la brièveté peut déconcerter. Cependant, cette expérience laisse des traces. l’éblouissement a brûlé le regard du dedans, l’oreille intérieure a capté la sonorité d’une parole ou mieux encore entendu la voix d’un silence habité : la plénitude du silence dont la densité s’avère plus ample que des paroles, des mots, des syllabes proférées. L’amour est un mystère. Chacun le sait, rien de plus difficile que d’aimer. On croit aimer Dieu et l’on s’aime soi-même ; on suppose chercher Dieu et c’est une façon de se découvrir, sans pour autant se dépasser.

Comment savoir qu’on l’a rencontré, non l’idole, mais le Dieu vivant ? L’idole apporte l’inquiétude. Or, de la plénitude résulte la paix, une paix qui n’est pas tout d ’abord sans angoisse ni souffrance. Cependant, à travers les treillis, auxquels fait allusion le Cantique des Cantiques (2, 8), il peut se présenter des instants de vision. Vision voilée par amour pour ne pas anéantir le "voyant" par excès de lumière. Une contemplation s’ébauche, un savourement, une douceur... On voudrait voir et on s’écrie : "Montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix" (Cant. 2, 14).

Présence et absence

Parfois, l’absence est cruelle, Telle l’épouse du Cantique (5, 2 sv.), l’aimée croit entendre la voix de celui qu’elle aime, elle tire le verrou de la porte de son cœur, la voici ouverte à la Présence... Il n’y a rien. Épreuve d’une absence ou plutôt d’un Présence non éprouvée. L’erreur serait d’aller sur la place publique, c’est à dire au-dehors, et d’interroger : "Avez-vous vu mon bien-aimé ; dites-moi, l’avez-vous vu ?" C’est uniquement au-dedans que se déploie la patiente attente.

Et cela jusqu’au jour ou l’on comprendra, d’une façon soudaine, qu’il n’est pas nécessaire d’éprouver. Lorsque "Dieu est né dans l’âme et que l’âme est née en Dieu" comme dit si bien Maître Eckhart, il n’y a plus à chercher, ni au-dehors, ni au-dedans. Cet arrêt s’avère difficile à supporter. La recherche permettait de se sentir exister, d’où l’entrée subite dans un état inconnu, éprouvant du fait de sa nouveauté. "Les cieux sont ouverts" (cf. Ezé 1, 11 ; .Jn 1, 52). En effet, le monde invisible s’entrouvre. On ne voit rien et on voit ; on n’entend rien et on perçoit. Dans ce monde invisible, l’homme devient indigène. Une béatitude dilate le cœur et l’intelligence. Suprême déploiement, mystère d’un amour intelligible. On souhaiterait ne plus employer le "je", le "moi" qui encombraient et faisaient obstacle. "Je" et "moi" se gomment plus ou moins durablement.

On passe ainsi de la religion de l’âme à la religion de l’Esprit, de Dieu à la Déité avec tout ce que cela implique de distance. La foi s’éclipse, elle devient certitude. Plus d’alternances, sinon le tangage de sa barque minuscule sur Ies flots de la mer du monde. L’eau monte mystérieusement, elle atteint la margelle d’un puits d’eau vive situé au-dedans. Une liturgie intérieure s’élève avant de céder la place à l’ampleur d’un abyssal silence.

L’homme cesse d’être emprisonné en lui-même. Libre, il libère. Le cosmos tressaille de joie.

Le théophore considère la nature à la fois comme sa mère et son enfant. Action et contemplation se jumellent ; se mouvoir en Dieu signifie aimer tous les hommes, sans aucune distinction.

Survient un nouveau climat, une autre atmosphère, une renaissance. Il n’y a plus que Dieu. Béatitude de plus en plus fine, impalpable, tout en étant réelle : jubilation. En cet instant, tout s’efface. Plus de présence ou d’absence, plus de bonheur éprouvé ou d’angoisse ressentie. Sorte de néant de sensation et de certitude. On consent alors - non sans émotion - à tout abandonner. Un état de vacuité surgit, impossible à décrire. Cet état comporte un repos festif : une participation à l’indicible. Le vertige éprouvé tout d’abord s’éclipse : sorte de plongée dans l’inconnu. Est-on mort, est-on vivant ? On peut parfois se poser la question. Plus de joie, plus de souffrance : un au-delà de l’au-delà.

Le temps de l’éternité

Dieu n’est pas nommé. On a aussi perdu son propre nom. Les Personnes divines deviennent actives au-dedans. Elles ne sont plus à distinguer dans leurs opérations propres. Encore un fois, tout est Un. Dès lors, le consentement à l’arrachement de soi-même cesse de se présenter. Toute appartenance s’efface. Durant son cheminement, l’homme pouvait dans les moments cruels se tourner vers son passé, désirer revenir en arrière. Désormais, aucune trace de voie, ni en-deçà, ni au-delà. Un présent qui englobe le passé, le présent et l’avenir. Plus de culpabilité ou de pesanteur, d’où qu’elles puissent venir. Rien d’autre que l’instant, uniquement l’Un, la sainte unité et son mystère comprenant la révélation des secrets. Tout se déroule au-dedans au sein d’un profond silence et se répand au-dehors tel un vase dont le contenu déborde.

On comprend d’une façon foudroyante que le temps s’inscrit désormais dans l’éternité.

Le voyageur du dedans était passé par l’extrême solitude, la déréliction de l’esseulement.

Tel Job, il avait tout perdu, ses biens et sa famille. Désormais le monde I’invisible le visite.

Ses véritables amis appartiennent à l’autre rive, celle dont on ne revient pas.

Dans ce mystère de l’éternité, toute la création est aimée avec tendresse. A travers l’homme, l’Innommable opère des mutations et des métamorphoses. L’ami du mystère devient -avant sa mort- un ressuscité.

Si on lui posait la question : "Qu’est ce que Dieu est pour toi ?", il répondrait : "Une mystérieuse Présence ; l’expérience d’une Présence, d’un amour et d’une connaissance".

Sources Nouvelles Clés

 

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Published by Adriana Evangelizt - dans DIEU
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24 novembre 2005 4 24 /11 /novembre /2005 23:29

 

DIEU RESIDE DANS L'HOMME DE BIEN

 

par SENEQUE

Extrait
« Si vous voyez un homme que n'enraye aucun péril, que ne souille aucune passion, heureux dans l'adversité, calme au sein des tempêtes, qui voit les hommes à ses pieds, les dieux à son niveau, ne serez-vous pas saisi d'admiration pour lui ? ne direz-vous pas : Il y a dans cet être quelque chose de grand, de sublime, qui ne saurait être de même nature que ce misérable corps ? »

Texte
« Votre conduite est louable, elle est salutaire, si, comme vous le dites, vous continuez à marcher vers la perfection. Il est insensé de la demander aux Dieux, quand on peut la tenir de soi-même. A quoi bon élever vos mains vers le ciel ? supplier le gardien du temple de vous approcher du simulacre, afin d'en être mieux entendu ? Dieu est près de vous, il est avec vous, il est en vous. Oui, Lucilius, un esprit saint réside en nous, qui observe et note nos bonnes et nos mauvaises actions. Comme nous l'avons traité, il nous traite à son tour. Point d'homme de bien en qui Dieu ne réside. Sans cet appui, comment s'élever au-dessus de la fortune ? De lui nous viennent les nobles conseils, les hautes inspirations. Dans le cœur de tout homme de bien,

 

Habite un Dieu : quel est-il ? on l'ignore.

S'il s'offre à vos regards une forêt peuplée d'arbres antiques dont les cimes montent jusqu'aux nues, et dont les rameaux entrelacés ferment l'accès à la clarté du jour, cette hauteur prodigieuse, le mystère de cette solitude, ces masses imposantes de verdure qui s'étendent à perte de vue, tout vous révélera la présence d'une divinité. Et cette caverne dont le temps a miné les flancs, et au-dessus de laquelle s'élève une montagne, pour ainsi dire suspendue dans les airs, cette caverne que n'a pas faite la main de l'homme, mais que la nature a si profondément creusée, n'inspirera-t-elle pas à votre âme une religieuse terreur ? Les sources des grands fleuves sont l'objet de notre culte ; l'éruption subite d'une rivière souterraine a fait dresser des autels ; on vénère les fontaines d'eaux chaudes, et il est des marais qu'a consacrés leur profondeur immense, ou la sombre épaisseur de leurs eaux. Si vous voyez un homme que n'enraye aucun péril, que ne souille aucune passion, heureux dans l'adversité, calme au sein des tempêtes, qui voit les hommes à ses pieds, les dieux à son niveau, ne serez-vous pas saisi d'admiration pour lui ? ne direz-vous pas : Il y a dans cet être quelque chose de grand, de sublime, qui ne saurait être de même nature que ce misérable corps ? Ici Dieu se révèle. Oui, une âme grande et modérée qui regarde en pitié toutes les choses d'ici-bas, qui se rit des sujets de nos craintes et de nos espérances, est mue par une impulsion divine. Sans l'appui de la divinité, comment se maintiendrait-elle à cette hauteur ? La plus belle partie de cet être est donc au lieu de son origine. Les rayons du soleil touchent la terre, mais tiennent encore au foyer d'où ils émanent ; de même cette âme sublime et sainte envoyée sur la terre pour nous montrer la divinité de plus près, tout en vivant au milieu de nous, reste encore attachée à la céleste patrie. Elle y tient, elle la regarde, elle y aspire ; c'est un génie supérieur descendu parmi nous. Quelle est cette âme ? celle qui ne se repose que sur ses propres biens.

Quelle folie en effet d'admirer dans un homme ce qui lui est étranger ! de s'extasier devant ce qui peut en un moment passer à un autre ! Le frein d'or ne rend point un cheval meilleur. Autre est le lion à la crinière dorée, que l'on manie, que l'on force à subir l'affront d'une parure qui l'outrage ; autre le lion du désert, la crinière en désordre, avec sa rude et sauvage fierté. Voyez-le : il bondit, il se précipite ; il est tel que la nature l'a fait, terrible, mais beau de la terreur qu'il inspire. Quel contraste avec cet animal languissant et couvert d'or ! On ne doit se glorifier que de ce qui est sien. On aime une vigne dont les sarments sont chargés de grappes, dont les appuis succombent sous le faix. Ira-t-on lui préférer une vigne, au raisin, au feuillage d'or ? Non, le mérite de la vigne est dans sa fertilité ; chez l'homme, il faut louer ce qui est de l'homme. Il a de beaux esclaves, un palais magnifique, des moissons abondantes, un ample revenu ; tout cela n'est pas lui, mais bien son entourage. Admirez en lui ce qu'on ne peut ni lui donner ni lui ravir, ce qui est propre à l'homme ; c'est-à-dire son âme, et, dans son âme, la sagesse. L'homme est un être raisonnable ; il fait son bonheur en remplissant sa destination. Or, que veut de lui la raison? Rien que de très-facile; qu'il vive conformément à sa nature. Mais la folie générale y met de grands obstacles ; on se pousse mutuellement au vice ; et comment ramener à la raison des hommes que personne ne retient, et que la foule entraîne ? »

Source imprimée
SÉNÈQUE, Lettre XLI: «Dieu réside dans l'homme de bien», in Oeuvres complètes de Sénèque. Tome I. Lettres à Lucilius. Traduction française de la collection Panckoucke, révisée par Jean-Pierre Charpentier et Félix Lemaistre. Paris, Garnier, 1899-1905, pp. 127-130.

Sources : ENCYCLOPEDIE DE L'AGORA

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20 mai 2005 5 20 /05 /mai /2005 00:00

" Ami, n'imitez pas celui qui, assis devant l'âtre, regarde le feu s'éteindre puis souffle en vain sur les cendres éteintes. Ne perdez pas espoir et ne vous laissez pas aller au désespoir pour les choses du passé, car se lamenter sur l'irrémédiable est la pire des faiblesses humaines. "

 Khalil GIBRAN

 

LE PROPHETE

 

 

Le Mariage

 

Alors Almitra parla à nouveau et dit, Et qu'en est-il du Mariage, maître ?

Et il répondit en disant :

Vous êtes nés ensemble, et ensemble vous serez pour toujours.

Vous serez ensemble quand les blanches ailes de la mort disperseront vos jours.

Oui, vous serez ensemble même dans la silencieuse mémoire de Dieu.

Mais laissez l'espace entrer au sein de votre union.

Et que les vents du ciel dansent entre vous.

Aimez-vous l'un l'autre, mais ne faites pas de l'amour une chaîne.

Laissez le plutôt être une mer dansant entre les rivages de vos âmes.

Emplissez chacun la coupe de l'autre, mais ne buvez pas à la même coupe.

Donnez à l'autre de votre pain, mais ne mangez pas de la même miche.

Chantez et dansez ensemble et soyez joyeux, mais laissez chacun de vous être seul.

De même que les cordes du luth sont seules pendant qu'elles vibrent de la même harmonie.

Donnez vos cœurs, mais pas à la garde l'un de l'autre.

Car seule la main de la Vie peut contenir vos cœurs.

Et tenez-vous ensemble, mais pas trop proches non plus :

Car les piliers du temple se tiennent à distance,

Et le chêne et le cyprès ne croissent pas à l'ombre l'un de l'autre.

 

LA RAISON ET LA PASSION

 

Et la prêtresse parla à nouveau et dit, Parlez-nous de la Raison et de la Passion.

Et il répondit, disant :

Votre âme est souvent un champ de bataille au sein duquel votre raison et votre jugement luttent contre votre passion et votre instinct.

Puissé-je être l'émissaire de paix de votre âme, et transformer la discorde et la rivalité de ce qui vous constitue en unité et mélodie.

Mais comment le pourrais-je, à moins que vous-même ne soyez l'émissaire de paix, plus encore, l'ami intime de ce qui vous fonde ?

Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme qui navigue de port en port.

Si votre gouvernail ou vos voiles se brisent, vous ne pouvez qu'être ballottés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer.

Car la raison, régnant seule, est une force qui brise tout élan ; et la passion, livrée à elle-même, est une flamme qui se consume jusqu'à sa propre extinction.

Aussi, laissez votre âme exalter votre raison jusqu'aux hauteurs de la passion, de sorte qu'elle puisse chanter ;

Et laissez la diriger votre passion avec raison, afin que la passion puisse vivre au travers de son incessante résurrection, et tel le phœnix renaître de ses propres cendres.

Je voudrais que vous considériez votre jugement et votre instinct ainsi que vous le feriez dans votre maison de deux hôtes bien aimés.

Vous ne voudriez certainement pas honorer un hôte plus que l'autre ; car celui qui porte plus d'attention à l'un perd l'amour et la confiance de tous les deux.

Lorsque parmi les collines, vous êtes assis à l'ombre fraîche des peupliers blancs, partageant la paix et la sérénité des champs et des prairies qui s'étendent au loin - alors laissez votre cœur dire en silence, "Dieu se repose en la raison".

Et quand la tempête arrive, et qu'un vent fort secoue la forêt, et que le tonnerre et l'éclair proclament la majesté des cieux - alors laissez votre cœur dire avec respect, "Dieu agit dans la passion".

Et puisque vous êtes un souffle dans la sphère de Dieu, et une feuille dans la forêt de Dieu, vous devez reposer en la raison, et agir avec passion.

LE DON

Alors un homme riche dit, Parlez-nous du Don.

Et il répondit :

Vous donnez, mais bien peu quand vous donnez de vos possessions.

C'est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez véritablement.

Car que sont vos possessions, sinon des choses que vous conservez et gardez par peur d'en avoir besoin le lendemain ?

Et demain, qu'apportera demain au chien trop prévoyant qui enterre ses os dans le sable sans pistes, tandis qu'il suit les pèlerins dans la ville sainte ?

Et qu'est-ce que la peur de la misère sinon la misère elle-même ?

La crainte de la soif devant votre puits qui déborde n'est-elle pas déjà une soif inextinguible ?

Il y a ceux qui donnent peu de l'abondance qu'ils possèdent - et ils le donnent pour susciter la gratitude et leur désir secret corrompt leurs dons.

Et il y a ceux qui possèdent peu et qui le donnent en entier.

Ceux-là ont foi en la vie et en la générosité de la vie, et leur coffre ne se vide jamais.

Il y a ceux qui donnent avec joie, et cette joie est leur récompense.

Et il y a ceux qui donnent dans la douleur, et cette douleur est leur baptême.

Et il y a ceux qui donnent et qui n'en éprouvent point de douleur, ni ne recherchent la joie, ni ne donnent en ayant conscience de leur vertu.

Ils donnent comme, là bas, le myrte exhale son parfum dans l'espace de la vallée.

Par les mains de ceux-là Dieu parle, et du fond de leurs yeux Il sourit à la terre.

Il est bon de donner lorsqu'on vous le demande, mais il est mieux de donner quand on vous le demande point, par compréhension ;

Et pour celui dont les mains sont ouvertes, la quête de celui qui recevra est un bonheur plus grand que le don lui-même.

Et n'y a-t-il rien que vous voudriez refuser ?

Tout ce que vous possédez, un jour sera donné ;

Donnez donc maintenant, afin que la saison du don soit la vôtre et non celle de vos héritiers.

Vous dites souvent : "Je donnerai, mais seulement à ceux qui le méritent".

Les arbres de vos vergers ne parlent pas ainsi, ni les troupeaux dans vos pâturages.

Ils donnent de sorte qu'ils puissent vivre, car pour eux, retenir est périr.

Assurément, celui qui est digne de recevoir ses jours et ses nuits est digne de recevoir tout le reste de vous.

Et celui qui mérite de boire à l'océan de la vie mérite de remplir sa coupe à votre petit ruisseau.

Et quel mérite plus grand peut-il exister que celui qui réside dans le courage et la confiance, et même dans la charité, de recevoir ?

Et qui êtes-vous pour qu'un homme doive dévoiler sa poitrine et abandonner sa fierté, de sorte que vous puissiez voir sa dignité mise à nu et sa fierté exposée ?

Veillez d'abord à mériter vous même de pouvoir donner, et d'être un instrument du don.

Car en vérité c'est la vie qui donne à la vie - tandis que vous, qui imaginez pouvoir donner, n'êtes rien d'autre qu'un témoin.

Et vous qui recevez - et vous recevez tous - ne percevez pas la gratitude comme un fardeau, car ce serait imposer un joug à vous même, comme à celui qui donne.

Elevez-vous plutôt avec celui qui vous a donné par ses offrandes, comme avec des ailes.

Car trop se soucier de votre dette est douter de sa générosité, qui a la terre bienveillante pour mère, et Dieu pour père.

 

L'AMOUR

 Alors Almitra dit, Parle-nous de l'Amour.

Et il leva la tête et regarda le peuple assemblé, et le calme s'étendit sur eux. Et d'une voix forte il dit :

Quand l'amour vous fait signe, suivez le.

Bien que ses voies soient dures et rudes.

Et quand ses ailes vous enveloppent, cédez-lui.

Bien que la lame cachée parmi ses plumes puisse vous blesser.

Et quand il vous parle, croyez en lui.

Bien que sa voix puisse briser vos rêves comme le vent du nord dévaste vos jardins.

Car de même que l'amour vous couronne, il doit vous crucifier.

De même qu'il vous fait croître, il vous élague.

De même qu'il s'élève à votre hauteur et caresse vos branches les plus délicates qui frémissent au soleil,

Ainsi il descendra jusqu'à vos racines et secouera leur emprise à la terre.

Comme des gerbes de blé, il vous rassemble en lui.

Il vous bat pour vous mettre à nu.

Il vous tamise pour vous libérer de votre écorce.

Il vous broie jusqu'à la blancheur.

Il vous pétrit jusqu'à vous rendre souple.

Et alors il vous expose à son feu sacré, afin que vous puissiez devenir le pain sacré du festin sacré de Dieu.

Toutes ces choses, l'amour l'accomplira sur vous afin que vous puissiez connaître les secrets de votre cœur, et par cette connaissance devenir une parcelle du cœur de la Vie.

Mais si, dans votre appréhension, vous ne cherchez que la paix de l'amour et le plaisir de l'amour.

Alors il vaut mieux couvrir votre nudité et quitter le champ où l'amour vous moissonne,

Pour le monde sans saisons où vous rirez, mais point de tous vos rires, et vous pleurerez, mais point de toutes vos larmes.

L'amour ne donne que de lui-même, et ne prend que de lui-même.

L'amour ne possède pas, ni ne veut être possédé.

Car l'amour suffit à l'amour.

Quand vous aimez, vous ne devriez pas dire, "Dieu est dans mon cœur", mais plutôt, "Je suis dans le cœur de Dieu".

Et ne pensez pas que vous pouvez infléchir le cours de l'amour car l'amour, s'il vous en trouve digne, dirige votre cours.

L'amour n'a d'autre désir que de s'accomplir.

Mais si vous aimez et que vos besoins doivent avoir des désirs, qu'ils soient ainsi :

Fondre et couler comme le ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit.

Connaître la douleur de trop de tendresse.

Etre blessé par votre propre compréhension de l'amour ;

Et en saigner volontiers et dans la joie.

Se réveiller à l'aube avec un cœur prêt à s'envoler et rendre grâce pour une nouvelle journée d'amour ;

Se reposer au milieu du jour et méditer sur l'extase de l'amour ;

Retourner en sa demeure au crépuscule avec gratitude ;

Et alors s'endormir avec une prière pour le bien-aimé dans votre cœur et un chant de louanges sur vos lèvres.

 

LE BIEN ET LE MAL

 

Et un des aïeux de la cité dit, Parle-nous du Bien et de Mal.

Et il répondit :

Du bien en vous je puis parler, mais non de ce qui est mal.

Car qu'est-ce que le mal sinon le bien torturé par sa propre faim et sa propre soif ?

En vérité, quand le bien est affamé, il recherche la nourriture même dans les grottes obscures, et quand il a soif il se désaltère même dans des eaux mortelles.

Vous êtes bon quand vous êtes unis avec vous-même.

Pourtant, vous n'êtes pas mauvais quand vous n'êtes pas uni avec vous-même.

Car une maison divisée n'est pas un repaire de voleurs, elle n'est qu'une maison divisée.

Et un navire sans gouvernail peut dériver sans but près d'îles dangereuses, mais ne pas sombrer.

Vous êtes bon quand vous vous efforcez de donner de vous-même.

Pourtant, vous n'êtes pas mauvais quand vous cherchez le profit pour vous-même.

Car quand vous cherchez le profit vous n'êtes qu'une racine qui s'agrippe à la terre et tête à son sein.

Certainement, le fruit ne peut dire à la racine, "Soit à mon image, plein et mûr et toujours généreux de ton abondance".

Car pour le fruit, donner est une nécessité, et recevoir est une nécessité pour la racine.

Vous êtes bon quand vous êtes pleinement conscients dans votre parole.

Pourtant, vous n'êtes point mauvais quand vous êtes endormi alors que votre langue titube sans but.

Et même un discours chancelant peut fortifier une langue faible.

Vous êtes bon quand vous marchez vers votre but fermement et d'un pas hardi.

Pourtant, vous n'êtes point mauvais quand vous y allez en boitant.

Même celui qui boite ne va pas à reculons.

Mais vous qui êtes forts et rapides, veillez à ne pas boiter devant les estropiés en croyant être gentil.

Vous êtes bon d'innombrables manières et vous n'êtes point mauvais quand vous n'êtes pas bon.

Vous ne faites que musarder et paresser.

Quel malheur que les cerfs ne puissent donner leur promptitude aux tortues.

Votre bonté réside dans votre aspiration envers votre moi-géant : et cette aspiration existe en vous tous.

Mais en certain d'entre vous, cette aspiration est un torrent qui se rue puissamment vers la mer, emportant les secrets des coteaux et les chants de la forêt.

Et en d'autres, elle est un ruisseau paisible qui se perd en méandres et en détours et s'attarde avant d'atteindre le rivage.

Mais que ceux chez qui l'aspiration brûle ne disent pas à ceux chez qui elle est faible, "Pourquoi es-tu lent et hésitant ?".

Car celui qui est vraiment bon ne demande pas à celui qui est nu, "Où sont tes vêtements ?", ni au sans logis, "Qu'est devenue ta maison ?"

 

LA SOUFFRANCE

 

Une femme dit, Parle nous de la Souffrance.

Il répondit :

Votre douleur est l'éclatement de la coquille qui enferme votre entendement.

De même que le noyau doit se fendre afin que le coeur du fruit se présente au soleil, ainsi devrez-vous connaître la Souffrance.

Si vous saviez garder votre coeur émerveillé devant les miracles quotidiens de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins merveilleuse que votre joie;

Vous accepteriez les saisons de votre coeur, comme vous avez toujours accepté les saisons qui passent sur vos champs,

Et vous veilleriez avec sérénité durant les hivers de vos chagrins.

Une grande part de votre douleur a été choisie par vous.

C'est la potion amère avec quoi le médecin en vous guérit votre moi malade.

Faites confiance, alors, au médecin, et buvez son remède calmement et en silence.

Car sa main, si lourde et si rude soit-elle, est guidée par la tendre main de l'Invisible,

Et la coupe qu'il vous tend, bien qu'elle brûle vos lèvres, a été façonnée d'une argile que le Potier a imprégnée de Ses larmes sacrées.

 

LA RELIGION

 

Et un vieux prêtre dit, Parle-nous de la Religion.

Et il dit :

Ai-je parlé d'autre-chose aujourd'hui ?

La religion n'est-elle pas tout acte et toute réflexion,

Et ce qui est ni acte ni réflexion, mais un émerveillement et une surprise jaillissant sans trêve de l'âme, même quand les mains taillent la pierre ou tendent le métier à tisser ?

Qui peut disjoindre sa foi de ses actions, ou sa conviction de ses occupations ?

Qui peut répandre ses heures devant lui, disant, "Celles-ci pour Dieu et celles-là pour moi-même ; celles-ci pour mon âme et ces autres pour mon corps" ?

Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers l'espace qui sépare votre moi de votre moi.

Celui qui porte sa moralité comme ses plus beaux habits, serait mieux dénudé.

Le vent et le soleil ne marqueront pas de rides dans sa peau.

Et celui qui règle sa conduite selon la morale emprisonne l'oiseau chanteur de son être dans une cage.

Le chant le plus libre ne peut passer à travers les barreaux et les grilles.

Et celui pour qui le culte est une fenêtre, que l'on peut aussi bien ouvrir que fermer, n'a pas encore visité la maison de son âme dont les fenêtres sont ouvertes de l'aurore à l'aurore.

Votre vie de tous les jours est votre temple et votre religion.

Chaque fois que vous y pénétrez, emportez avec vous votre être tout entier.

Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,

Les choses que vous avez façonnées pour votre besoin ou pour votre délice.

Car dans le rêve, vous ne pouvez vous élever au-delà de vos réussites ni sombrer plus bas que vos échecs.

Et prenez tous les hommes avec vous :

Car dans l'adoration vous ne pouvez voler plus haut que leurs espoirs ni vous abaisser plus bas que leur désespoir.

Et si vous voulez connaître Dieu, ne soyez donc pas celui qui résout les énigmes.

Regardez plutôt auprès de vous, et vous Le verrez jouant avec vos enfants,

Et regardez dans l'espace ; vous Le verrez marchant dans les nuages, étendant Ses bras dans l'éclair et retombant en pluie.

Vous Le verrez sourire dans les fleurs, puis s'élevant et agitant Ses mains dans les arbres.

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16 mai 2005 1 16 /05 /mai /2005 00:00

LA CAUSE DES PAUVRES

 

" - Annoncer l'Evangile aux pauvres - est une expression qui vient au terme d'une énumération d'actions concrètes accomplies à leur égard. Mais elle ne désigne pas une activité qui s'ajouterait simplement aux autres : elle récapitule et résume en elle tous ces actes sauveurs. L'annonce de l'Evangile ne s'ajoute donc pas à la liste comme une simple activité supplémentaire, d'ordre verbal cette fois : c'est une conclusion qui reprend et résume tout ce qui précède". (p.55).
 

"Dans la situation actuelle de l'Eglise en France, nous pouvons dire que les croyants ne sont pas organisés en communauté ecclésiale pour faire que l'Evangile soit une bonne nouvelle pour les pauvres. Ceux-ci ne sont pas leurs interlocuteurs privilégiés. L'Eglise qui est en France est globalement destinée, par ses structures, ses modes de pensée, sa pastorale, sa liturgie, à ceux qui ne sont pas affrontés à la pauvreté réelle. Or, que veut dire une telle situation sinon que nous sommes dans une société au sein de laquelle manque cruellement le signe de la présence de Dieu ? Et si l'on en croit l'Evangile, le signe de la présence de Dieu n'est pas extérieur au signifié, c'est-à-dire à Dieu lui-même. La rareté du signe, c'est la rareté de la présence de Dieu. Ce que nous pouvons diagnostiquer dans notre situation, c'est une absence réelle de Dieu lui-même. Telle est la gravité avec laquelle la question du pauvre nous atteint au coeur même de notre foi..." (p.56).

 

"La portée décisive du rapport aux pauvres est liée au fait suivant : le secours donné à celui qui est dans le besoin est donné au Christ. Le Fils de l'homme affirme être personnellement destinataire de ces actes : - C'est à moi que vous l'avez fait. Le but d'une telle affirmation n'est pas d'ordre cognitif mais comportemental : il s'agit de nous inciter à changer de toute urgence notre comportement à l'égard du pauvre en suggérant l'ampleur inouïe que revêtent nos actes de par la présence d'un destinataire insoupçonné." (p.61).

 

"Dieu se donne à connaître du sein même de la relation aux pauvres opprimés. Cette relation est absolument inséparable de son visage, à tel point que son visage a pour traits ceux que dessine cette relation. Dieu est nommé par l'action qu'il opère en faveur des opprimés." (p.71).

Alain DURAND

 

L'AMOUR LA SOLITUDE

 

Etre seul, c'est être soi, rien d'autre. Comment serait-on autre chose ? Personne ne peut vivre à notre place ni mourir à notre place, ni souffrir à notre place, et c'est ce qu'on appelle la solitude : ce n'est qu'un autre nom pour l'effort d'exister. Personne ne viendra porter votre fardeau, personne. Si l'on peut parfois s'entraider (et bien sûr qu'on le peut ! ), cela suppose l'effort solitaire de chacun, et ne saurait - sauf illusions - en tenir lieu. La solitude n'est donc pas refus de l'autre, au contraire : accepter l'autre, c'est l'accepter comme autre (et non comme un appendice, un instrument ou un objet de soi !), et c'est en quoi l'amour, dans sa vérité, est solitude. Rilke a trouvé les mots qu'il fallait, pour dire cet amour dont nous avons besoin et dont nous ne sommes que si rarement capables : "Deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s'inclinant l'une devant l'autre". . .

 L'amour n'est pas le contraire de la solitude : c'est la solitude partagée, habitée, illuminée - et assombrie parfois - par la solitude de l'autre. L'amour est solitude, toujours, non que toute solitude soit aimante, tant s'en faut, mais parce que tout amour est solitaire. Personne ne peut aimer à notre place, ni en nous, ni comme nous. Ce désert, autour de soi ou de l'objet aimé, c'est l'amour même.

André COMTE-SPONVILLE

 

PLONGE DANS LES TENEBRES

 

Cette foule qui, quelques mois plus tôt, nous acclamait, avait fait volte-face. Elle nous en voulait à mort. Je n'étais pas en état de le comprendre. Pour comprendre, il faut encore habiter en soi, réfléchir et non pas ressentir. Je ressentais l'absence. Tout m'était devenu indifférent. J'avais tout quitté, et les autres, et moi, et Dieu. J'étais sans attache. Perdu. Oui, je m'étais perdu.

Et voilà qu'une voix m'a retrouvé. Comme Pierre Marie Beaude le fait dire à Marie de Magdala : "Il est venu quand je ne l'attendais plus. Il était paraît-il de grande puissance et renom ... Je ne l'attendais pas. Je ne le désirais pas. Je dérivais trop loin dans mes eaux noires." Et c'est une voix qui m'a retrouvé. J'ai eu cette grâce, en plein milieu de ce vacarme d'épouvante, d'entendre, prononcée d'une voix forte et pourtant tout intérieure, cette phrase quasiment identique à celle du symbole des Apôtres, mais dite en première personne, une phrase à laquelle jusque-là je n'avais jamais prêté la moindre attention : "Je suis descendu aux enfers". Une voix distincte et ferme. Irrésistible. Sans appel. Une phrase prononcée comme une évidence. Je pense aujourd'hui à ces quelques lignes de Simone Weil : "Tous les mouvements de l'âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. Il faut toujours s'attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel". C'est alors la "Pesanteur de la grâce", et elle fait le poids. J'ai immédiatement éprouvé une paix profonde. Rien n'avait pourtant changé dans la rue, le vacarme y était toujours aussi intense, mais il n'avait plus pour moi aucune importance. Tous les cris et les bruits de toutes sortes étaient comme anéantis sans cesser d'exister. La puissance était ailleurs, dans cette voix si mystérieuse. Je venais d'apprendre que Dieu habite aussi les enfers de l'inhumain et que, plus jamais, je n'y serai seul. Ni moi, ni personne d'autre. Je n'avais pas prié. Je n'avais rien demandé. Je ne m'étais pas disposé à accueillir. J'étais simplement vide de toutes choses.

Bernard MERCIER

 

LE PERIPLE DE BALDASSARE

 

Dialogue entre un juif et un chrétien

Lorsque je dis, au cours de l'échange, qu'à mon avis l'un des plus beaux préceptes du christianisme était "Aime ton prochain comme toi-même", je remarquai chez Maïmoun un rictus d'hésitation. Comme je l'encourageais, au nom de notre amitié, et aussi au nom de nos doutes communs, à me dire le fond de sa pensée, il m'avoua :
"Cette recommandation paraît, à première vue, irréprochable, et d'ailleurs, avant même d'avoir été reprise par Jésus, elle se trouvait déjà, en des termes similaires, au chapitre dix-neuf du Lévitique, verset dix-huit. Néanmoins, elle suscite chez moi certaines réticences ..."
"Que lui reproches-tu ?"
"A voir ce que la plupart des gens font de leur vie, à voir ce qu'ils font de leur intelligence, je n'ai pas envie qu'ils m'aiment comme eux-mêmes."
Je voulais lui répondre, mais il leva la main.
"Attends, il y a autre chose de plus inquiétant, à mon sens. On ne pourra jamais empêcher certaines personnes d'interpréter ce précepte avec plus d'arrogance que de générosité : ce qui est bon pour toi est bon pour les autres ; si tu détiens la vérité, tu dois ramener dans le droit chemin les brebis égarées, et par tous les moyens ... D'où les baptêmes forcés que mes ancêtres ont dû subir à Tolède, jadis. Cette phrase, vois-tu, je l'ai plus souvent entendue de la bouche des loups que de celle des brebis, alors je m'en méfie, pardonne-moi..."
"Tes propos me surprennent... Je ne sais pas encore si je dois te donner raison ou tort, il faut que je réfléchisse... J'ai toujours pensé que cette parole était la plus belle..."
"Si tu cherches la plus belle de toutes les religions, la plus belle parole qui soit jamais sortie de la bouche d'un homme, ce n'est pas celle-là. C'est une autre, mais c'est également Jésus qui l'a prononcée. Il ne l'a pas reprise des Ecritures, il a juste écouté son coeur."
Laquelle ? J'attendais. Maïmoun arrêta un moment sa monture pour donner à la citation une solennité :
"Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre !"

Amin MAALOUF

 

DU DETACHEMENT

 

Beaucoup de maîtres prônent l'amour comme ce qui est le plus haut, tel saint Paul quand il dit : "Quelque tâche que j'entreprenne, si je n'ai pas l'amour je ne suis rien." Mais je mets le détachement encore au-dessus de l'amour. D'abord pour cette raison : le meilleur dans l'amour est qu'il m'oblige à aimer Dieu. Or c'est quelque chose de beaucoup plus important d'obliger Dieu à venir à moi que de m'obliger à aller à Dieu, et cela parce que ma béatitude éternelle repose sur ce que Dieu et moi devenions un. Car Dieu peut entrer en moi d'une façon plus intime et s'unir à moi mieux que je ne peux m'unir à lui. Or, que le détachement oblige Dieu à venir à moi, je le prouve ainsi : tout être se tient volontiers dans le lieu naturel qui lui est propre. Le lieu naturel de Dieu qui lui est propre par excellence est l'unité et la pureté, or celles-ci reposent sur le détachement. C'est pourquoi Dieu ne peut pas s'empêcher de se donner lui-même à un coeur détaché.
La seconde raison pour laquelle je mets le détachement au-dessus de l'amour est celle-ci : si l'amour m'amène au point de tout endurer pour Dieu, le détachement m'amène au point de n'être plus réceptif que pour Dieu. Or c'est ce qui est le plus haut. Car dans la souffrance l'homme a toujours encore un regard sur la créature par laquelle il souffre; par le détachement au contraire il se tient libre et vide de toutes les créatures.

Maintenant tu demanderas : qu'est donc le détachement pour qu'il cache en lui une pareille puissance ? Le vrai détachement signifie que l'esprit se tient impassible dans tout ce qui lui arrive, que ce soit agréable ou douloureux, un honneur ou une honte, comme une large montagne se tient impassible sous un vent léger. Rien ne rend l'homme plus semblable à Dieu que ce détachement impassible. Car que Dieu est Dieu, cela repose sur son détachement impassible : de là découle sa pureté, sa simplicité et son immutabilité.

Dans ce détachement impassible Dieu s'est tenu, et se tient encore, éternellement. Même quand il créa le ciel et la terre et toutes les créatures cela ne touchait pas plus son détachement que s'il eût jamais rien créé. Oui, je l'affirme : toutes les prières et toutes les bonnes oeuvres que l'homme peut accomplir ici dans le temps, le détachement de Dieu en est aussi peu touché que s'il n'y avait absolument rien de tout cela, et Dieu n'en est en rien plus clément ou mieux disposé envers l'homme que s'il n'avait jamais fait ces prières ou accompli ces bonnes oeuvres. Oui, même quand au sein de la divinité le Fils voulut devenir homme et le devint et souffrit le martyre, cela ne toucha pas l'impassible détachement de Dieu, pas plus que s'il n'était jamais devenu homme.

Tiens-toi à l'écart de tous les hommes, ne te laisse troubler par aucune impression reçue, rends-toi libre de tout ce qui pourrait donner à ton être une participation étrangère, te lier au terrestre et t'apporter des soucis, et dirige toujours ton esprit vers une contemplation salutaire : dans laquelle tu portes Dieu dans ton coeur, comme l'objet devant lequel ton regard ne vacillera jamais !

Maître ECKHART

 

FOI

 

Le commencement de la contemplation est la foi. Si, dans votre conception de la foi, se glisse quelqu'erreur essentielle, vous ne serez jamais un contemplatif.

Voici quelques unes des idées erronées touchant la foi.

Tout d'abord, elle n'est ni une sensation ni un sentiment. Elle n'est pas un élan aveugle et subconscient vers quelque chose de vaguement surnaturel. Elle n'est pas simplement un besoin élémentaire de l'esprit humain. Elle n'est pas une impression que Dieu existe. Elle n'est pas une conviction que l'on est, en quelque sorte, sauvé ou "justifié" pour la seule raison que l'on pense ainsi. Ce n'est pas quelque chose d'entièrement intérieur et subjectif sans aucun rapport avec un motif extérieur. Ce n'est pas quelque chose qui bouillonne et déborde des replis de votre âme et vous remplit d'une indéfinissable "intuition" que tout est pour le mieux. Ce n'est pas une chose qui vous soit si essentiellement propre que la satisfaction qu'elle vous procure soit incommunicable. Ce n'est pas quelque mythe personnel impossible à partager avec un autre et dont la valeur objective n'importe ni à vous, ni à Dieu ni à personne.

Mais ce n'est pas davantage une opinion. Ce n'est pas une conviction fondée sur l'analyse rationnelle. Ce n'est pas le résultat d'une évidence scientifique. Vous ne pouvez croire que ce qui ne vous est pas évident. Dès que vous en êtes certain, vous ne le croyez plus, tout au moins pas de la même façon, puisque vous en êtes certain.

La foi est tout d'abord un acquiescement intellectuel. Elle est un perfectionnement non une ruine de l'esprit. Elle met l'intelligence en possession de la Vérité que la raison ne peut saisir par elle-même. Elle nous donne une certitude au sujet de Dieu tel qu'Il est en Lui-Même: la foi est un moyen de prendre un contact vital avec un Dieu Qui est vivant. Elle n'est pas la conception d'un Premier Principe abstrait, tirée à grand renfort de syllogismes de l'évidence de la création.

Mais l'acquiescement de la foi n'est pas fondé sur l'évidence intrinsèque d'un objet visible. L'acte de croyance unit deux membres d'une proposition qui, selon notre expérience naturelle, n'ont aucun rapport entre eux. Pourtant il n'existe rien dans les limites de la raison prouvant qu'il n'y ait entre eux aucun rapport. Les affirmations qu'exige l'acquiescement de la foi sont simplement neutres à l'égard de la raison. Aucune évidence naturelle ne peut nous dire pourquoi elles seraient vraies ou pourquoi elles seraient fausses. C'est à cause de quelque chose autre qu'une évidence intrinsèque que nous adhérons à ces affirmations. Nous acceptons leur vérité en tant que révélée et le motif de notre adhésion est l'autorité de Dieu Qui nous les révèle.

On n'attend pas de la foi qu'elle donne à l'intelligence complète satisfaction. Elle la laisse suspendue dans l'obscurité, privée de la lumière qui lui est familière. Pourtant elle ne déçoit, ne renie ni ne tue l'intelligence. Elle l'apaise par une conviction qu'elle sait pouvoir accepter en toute raison sous la direction de l'amour. Car l'acte de foi est un acte dans lequel l'intelligence se contente de connaître Dieu en L'aimant et en acceptant dans Ses propres termes ce qu'Il dit de Lui-Même. Et cet acquiescement est parfaitement rationnel parce qu'il est fondé sur la nette évidence que notre raison ne peut rien nous apprendre de Dieu tel qu'Il est réellement en Lui-Même. Il est fondé aussi sur Dieu Lui-Même infinie réalité, et, par conséquent, infinie Vérité, infinie Volonté, infinie Puissance, infinie Providence, qui peut Se révéler avec une absolue certitude de quelque façon qu'Il Lui plaise, et peut certifier par des signes extérieurs Sa révélation de Lui-Même.

Enfin la foi est la seule clef de l'univers. La signification finale de l'existence humaine et les réponses aux questions d'où dépend notre bonheur ne peuvent être trouvées d'aucune autre façon.

Le Dieu vivant, le Dieu Qui est Dieu et non une abstraction philosophique, dépasse infiniment la portée de tout ce que nos yeux peuvent voir et notre intelligence comprendre. Quelle que soit la perfection que vous lui attribuez, il vous faut ajouter que votre conception n'est qu'une pâle analogie de la perfection qui est en Dieu et qu'Il n'est pas à la lettre ce que vous concevez par ce terme.

Lui Qui est infinie lumière est si prodigieux dans Son évidence que notre esprit ne peut Le voir que comme ténèbres. Lux in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt. Si rien de ce que l'on peut voir ne peut être Dieu ni nous Le représenter tel qu'Il est, alors, pour trouver Dieu, il nous faut aller plus loin que tout ce qui peut être vu et pénétrer dans les ténèbres. Puisque rien de ce qu'on peut entendre n'est Dieu, pour le trouver il faut entrer dans le silence.

Puisque Dieu ne peut être imaginé, tout ce que notre imagination nous dit de Lui est, en fin de compte, un mensonge, et c'est pourquoi nous ne pouvons Le connaître tel qu'Il est à moins d'aller au delà de tout ce qui peut être imaginé et d'entrer dans une obscurité sans images, et sans ressemblance avec quelque créature que ce soit.

Et, puisque Dieu ne peut être ni vu ni imaginé, les visions de Dieu dont nous lisons le récit dans la vie des saints ne sont pas des visions de Lui, mais des visions à propos de Lui; car voir quelque chose n'est pas Le voir.

Dieu ne peut être compris que par Lui-Même. Si nous devons Le comprendre, nous ne pouvons y arriver qu'en nous transformant, pour ainsi dire, en Lui, de sorte que nous Le connaissions comme Il Se connaît Lui-Même. Et Il ne Se connaît Lui-Même par aucune représentation de Lui-Même. C'est Son Etre infini qui est la connaissance de Lui-Même, et nous ne Le connaîtrons comme Il Se connaît que quand nous serons unis à ce qu'Il est.

La foi est le premier pas dans cette transformation, puisqu'elle est une connaissance sans images ni représentations grâce à une identification d'amour avec Dieu dans les ténèbres.

Ce n'est pas par l'intermédiaire des sens mais dans une lumière directement répandue par Dieu que la foi atteint l'entendement. Puisque cette lumière ne passe pas par l'oeil, I'imagination ou la raison, sa certitude devient nôtre sans aucune ressemblance qui puisse être visualisée ou décrite. Il est vrai que dans sa forme expressive, I'article auquel nous adhérons représente des choses qui peuvent être imaginées, mais, dans la mesure où nous les imaginons, nous nous faisons d'elles une fausse idée et nous avons tendance à nous égarer. En un mot, nous ne pouvons imaginer la relation qui existe entre les deux termes de la proposition suivante: "En Dieu, il y a Trois Personnes et Une seule nature." Et tenter de le faire serait une grave erreur.

Si vous croyez, si vous faites un simple acte de soumission à l'autorité de Dieu proposant quelque article de foi, extérieurement, par l'intermédiaire de Son Eglise, vous recevez le don d'une lumière intérieure tellement simple qu'elle échappe à toute description, et si pure qu'il serait indécent de l'appeler une impression. Mais c'est une lumière véritable conférant à l'entendement humain une perfection qui laisse la science bien loin derrière elle.

L'obscurité même de la foi est une preuve de sa perfection. Elle n'est obscurité pour notre esprit que parce qu'elle dépasse de beaucoup sa faiblesse. Plus la foi devient parfaite, plus obscure elle se fait. Plus nous nous approchons de Dieu, moins notre foi se dilue dans la demi lumière des images et des concepts créés. Notre certitude s'accroît avec cette obscurité; mais non sans angoisse et non sans doute réel, parce que nous ne trouvons pas aisé de vivre dans un vide où nos facultés naturelles ne peuvent se reposer sur rien. Et c'est dans les plus profondes ténèbres que nous possédons Dieu le plus pleinement sur terre, parce que c'est alors que notre intelligence est le plus véritablement libérée des faibles lumières des créatures qui ne sont qu'obscurité en comparaison de Lui; c'est alors que nous sommes remplis de Son infinie Lumière, qui est pour nous pure obscurité.

C'est dans cette plus grande perfection de foi que le Dieu infini Lui-Même devient la Lumière de l'âme plongée dans les ténèbres, et la possède entièrement de Sa Vérité. Et, à ce moment inexplicable, la nuit la plus profonde devient le jour, et la foi se transforme en intelligence.

Thomas MERTON

 

LE MAHABHARATA

 

Qu'est-ce qui est plus rapide que le vent ?

- La pensée.

Qu'est-ce qui peut couvrir la terre toute entière ?

- L'obscurité.

Qui sont les plus nombreux, les vivants ou les morts ?

- Les vivants, puisque les morts n'existent plus.

Donne-moi un exemple d'espace ?

- Mes deux mains jointes.

Un exemple de chagrin ?

- L'ignorance.

De poison ?

- Le désir.

Un exemple de défaite ?

- La victoire.

Qui est apparu le premier, le jour ou la nuit ?

- Le jour, mais il n'a précédé la nuit que d'un jour.

Quelle est la cause du monde ?

- L'amour.

Quel est ton contraire ?

- Moi-même.

Qu'est-ce que la folie ?

- Un chemin oublié.

Et la révolte ? Pourquoi les hommes se révoltent ?

- Pour trouver la beauté. Soit dans la vie, ou l'au-delà.

Et qu'est-ce qui est, pour chacun de nous inévitable ?

- Le bonheur.

Quelle est la plus grande merveille ?

- La mort nous assaille chaque jour et on vit comme si on était immortel. C'est cela, la plus grande merveille.

Jean-Claude CARRIERE

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Published by EVANGELIZT - dans DIEU
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16 mai 2005 1 16 /05 /mai /2005 00:00

 

 

 

CONFITEOR

 

(Extraits...)

 

 

"Or, je n'ai de lieu et de moment pour me brancher sur le Réel qui me fonde qu'ici et maintenant , selon l'expression commune aux spirituels de toutes les traditions. Je ne dois surtout pas m'évader de l'instant présent car il est ma seule prise sur l'au-delà du temps. Ma capacité à atteindre la Transcendance est donc à la mesure même de la qualité de ma présence dans l'espace et le temps. Autrement dit, à la mesure de mon incarnation.


L'inverse est également vrai. Je ne contribuerai à métamorphoser le monde et les êtres qui m'entourent, à leur apporter lumière et vie que si je suis moi-même habité par une lumière et une vie qui puisent leur force régénératrice à la source de toute lumière et de toute vie."

"Toute religion révélée contient en elle le germe de son intégrisme. L'islam, le christianisme et le judaïsme ont chacun les leurs, c'est dans la nature même des choses. "

"L'homme de foi (...) est celui qui s'ouvre sans cesse au réel, quels que soient les bouleversements que cette approche entraîne dans l'organisation antérieure de sa pensée."

"Plus nous nous ouvrons à la conscience de la transcendance qui nous habite, plus nous sommes amenés à faire rayonner sa lumière et sa vie (certains diront son amour), sur le monde dans lequel nous sommes insérés. Mais simultanément, plus nous nous ouvrons à la connaissance des choses et à l'amour des êtres qui nous entourent, plus nous élargissons nos capacités d'appréhender le Réel et de participer, à la mesure de nos limites, à son oeuvre de création."

"La bonne nouvelle, c'était que l'homme n'est pas définitivement seul dans un univers hostile. La force qui le crée, et qui lui semble aveugle parce qu'il ne la saisit jamais, est en réalité une force attentive. Rien ne lui échappe : le moindre passereau est compté. Exprimée en termes humains, elle est amour, c'est-à-dire bon vouloir, bienveillance, désir de notre joie de vivre."

"Jésus nous apprend qu'il faut accepter de se perdre pour être libre et se trouver, que le vrai bonheur n'est pas dans la possession mais dans le don, non dans la domination mais dans le service, non dans la destruction mais dans la création, non dans le jugement et la condamnation mais dans le pardon, non dans le paraître mais dans l'être et dans l'action."

"(...)ma difficulté venait de ma conscience aiguë de l'immanence métaphysique de Dieu au coeur de tout être. Si j'existe, c'est que Dieu me pose dans l'existence. Si je pense, si je parle, si j'agis, c'est que Dieu, au niveau métaphysique, c'est-à-dire à un niveau qui échappe totalement à ma perception, me donne de penser, d'agir ou de parler.
Si donc c'est Dieu qui me donne de parler, comment imaginer qu'il ait besoin de mes paroles pour savoir ce que je pense ou ce que je désire ?"

"Ce n'est donc pas par la parole que je communique avec Dieu, mais par mon être.
Chacun d'entre nous est doublement parole. Nous sommes d'une part une parole que Dieu adresse au monde mais d'autre part, ce que nous faisons de nos vies devient à son tour une parole que nous adressons à Dieu. Tout cela se passe au niveau de l'être, sans qu'il y ait besoin que la moindre parole soit prononcée ni même pensée.


(...)Ce n'est donc pas dans notre relation à Dieu qu'il faut chercher la raison que nous avons, malgré tout, de prier. C'est, beaucoup plus prosaïquement, dans notre manière de fonctionner en tant qu'hommes. Nous sommes en effet structurés sur le mode de signes efficaces."


"(...)si je prie, c'est avant tout pour me rappeler à moi-même ce que je voudrais être et, avivant ainsi ma conscience, le devenir effectivement un peu plus, un peu mieux. Si je prie, c'est avant tout pour actualiser en moi, par le pouvoir efficace des signes que je pose, leur signification. C'est pour me transformer moi-même. Pour me libérer de l'agitation mentale qui brouille mon écoute intérieure. Pour me débarrasser de tous les parasites locaux que j'engendre moi-même et me régler sur la longueur d'onde de Dieu."

"C'est pourquoi le fond de toute prière, quelle que soit la religion, n'est pas :

Que ma volonté soit faite !

mais bien

Inch'Allah
Que ta volonté soit faite !
Qu'il me soit fait selon ta parole !
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute !

(...)Nous touchons ici à ce qui me semble être la fine pointe du discernement en matière spirituelle. Celui-ci n'opère pas son tri entre les religions constituées mais s'intéresse plutôt à l'attitude de ceux qui les pratiquent. (...) D'un côté, toutes les formes d'exaltation du moi, de l'autre, l'abandon à Dieu. (...) Ici se situe également le point précis où se joue l'accès à une véritable liberté intérieure.
Etre libre ne consiste pas à pouvoir agir à sa guise et selon tous ses caprices. Etre libre, c'est être capable d'adhérer intérieurement, au-delà de toute nécessité, à ce qui advient.


(...) Sur un tout autre modèle, Nelson Mandela dans sa prison, le Mahâtma Gandhi dans son opposition aux Britanniques, Jésus sur sa croix adhéraient librement à une situation qu'ils n'avaient certes pas choisie mais qu'ils refusaient de fuir. Par un biais ou par un autre, ils puisaient cette force et cette liberté intérieure dans une attitude qu'exprime à sa manière le Fiat voluntas tua : que rien, de mon fait, ne vienne empêcher l'accomplissement d'un ordre des choses qui transcende mes désirs, même s'il doit me conduire là où je préférerais ne pas aller !


(...) il n'est pas de plus grande liberté que de s'abandonner à celui en qui on a misé toute sa confiance.


(...) Tel est en effet le paradoxe : la liberté parvient à son sommet au moment même où elle renonce apparemment à faire prévaloir son droit et s'abandonne à une volonté qui lui est supérieure.
Il n'est pas de plus haute liberté que de s'abandonner pleinement au Réel. Réussir à accepter en toutes circonstances, y compris face à la mort, et surtout face à la mort de ses proches, que ce qui est est, suppose d'être allé au bout de l'alchimie intérieure qui fait de soi un homme vraiment libre, un homme authentiquement spirituel."

"Ainsi celui qui aime vraiment, et qui avive intérieurement son amour par la forme de pensée - et donc, si on veut, de prière - qui lui convient le mieux, contribue activement et efficacement au développement du bonheur sur la terre. Le monde est alors le fruit d'un peu plus d'amour."

"Dieu est le fondement de notre liberté, non de notre aliénation."

"La lutte pour l'avenir du XXIè siècle, à mon avis, ne se jouera pas comme on pourrait le croire entre les religieux d'un côté et les rationalistes de l'autre. Il se jouera plutôt entre les religieux d'une part et les spirituels de l'autre. Entre les croyants prêts à admettre sans discussion ce que les religions leur disent de croire, et les hommes qui assumeront avec intelligence la rigueur d'une démarche de foi. Entre ceux qui accepteront de s'aliéner à une structure institutionnalisée et hiérarchisée, et ceux qui mèneront jusqu'au bout la démarche personnelle et libératrice de l'affrontement au réel et de la sagesse qui en découle.


Certains jours, je pourrais avoir la nostalgie de la vie monastique telle que je l'ai vécue auprès du père Alexis, au milieu de mes frères de Boquen. D'autres jours, je pourrais avoir celle du printemps de l'Eglise que nous y avons rêvé. Mais il m'apparaît de plus en plus clairement que la voie qu'il nous faut aujourd'hui frayer ne passe plus par ce type d'appartenance, par ce type d'institution.
Elle se situe hors les murs.


Elle est davantage de l'ordre de la dissolution du sel dans l'océan, de la fermentation du levain dans la pâte, de la germination de la graine dans l'humus de l'humanité. Elle n'exige pas de prendre des formes particulières. Elle peut se vivre partout et dans toutes les situations (...).


Elle passe avant tout par la qualité de l'être.


Elle dépend de notre ouverture à l'Etre.


Le reste nous sera donné par surcroît."

"L'être humain est un migrateur. Son histoire repose sur un réseau complexe et souvent inavoué de longue transhumance, d'assimilation laborieuse, de nostalgie secrète."

"L'homme vrai est un homme qui marche en direction d'une terre promise, d'une Désirade, d'une île d'Avallon, lieu d'abondance et d'immortalité où, selon culture et latitude, couleront le lait et le miel, où le maïs croîtra de lui-même et les flèches s'en iront seules à la chasse.

Tout départ sous-entend une quête, tout voyage est d'abord mythique. La convoitise de l'or, des épices ou de la soie n'eut jamais suffi à elle seule à lancer les grands navigateurs sur les routes précaires de leurs aventures. Ce que vont chercher au loin marins, caravaniers ou touristes, c'est l'image de ce paradis dont tout homme porte avec soi la nostalgie secrète et qui, sous les métaphores des Indes ou des Hespérides, de la Toison d'or ou du Tombeau du Christ, représente le lieu interdit et primordial de son engendrement.

Il en va de même de ces autres migrations, de ces entreprises que constitue par exemple l'aventure scientifique, littéraire ou spirituelle. Dans chacun de ces cas, il s'agit aussi, un jour, sous l'impulsion de quelque désir qui échappe à la claire verbalisation, de prendre un départ, de quitter les régions familières et protégées de ses héritages, de ses certitudes, pour tendre vers un inconnu, induit mais non démontré, pressenti mais non éprouvé.

Entre le projet et l'accomplissement, entre le départ et l'arrivée, un désert, une cordillère, un océan... une solitude en tout cas, de sorte que ce voyageur là se constitue soi-même, sinon en objet de sa quête, du moins en pays de ses explorations.

Quel que soit le lieu atteint au terme de son périple - fut-il celui du départ, le voyageur, ayant fait une expérience essentielle, arrivera et reviendra différent. Il sera devenu un autre. Les découvertes qu'il aura faites dans ces contrées magiques donneront sens au renoncement consenti. La traversée, le voyage initiatique mené à bien lui auront donné accès à son identité."

"Ainsi celui qui monte ne s'arrête jamais, allant de commencement en commencement par des commencements qui n'ont jamais de fin." (Grégoire de Nysse).

Sources : http://perso.wanadoo.fr/famille.delaye/Textes/Confiteor.html

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Par sa conscience, l'homme est à cheval entre deux mondes. D'un côté il est lié au morcellement de l'espace et au déroulement du temps. Il participe de l'éphémère dans lequel il est inséré. Mais de l'autre, il a la capacité de le dépasser, de penser en catégories d'ailleurs, de passé, de futur. Il parvient même, c'est du moins ma conviction, en certains moments privilégiés de sa vie, à élargir sa conscience à la perception de l'univers dans sa globalité, comme s'il participait alors, même de façon modeste et timide, à la vision que Dieu a du monde.


Cette conscience de la transcendance, loin de dévaloriser celle de l'éphémère, lui confère au contraire une importance et une valeur d'éternité. Chaque instant vécu est le moment, chaque être croisé est le lieu d'un rendez-vous avec le Réel qui les transcende mais que chacun exprime à sa manière. Ils sont donc éminemment précieux.


D'autre part, tout instant du temps étant co-actuel à l'instant éternel de Dieu, tout acte que Je pose, toute parole que je profère, toute pensée que j’émets qui ne laissent qu'une trace éphémère dans ma mémoire et à fortiori dans celle des autres hommes, imprime une marque éternelle dans la conscience que Dieu en a. A chaque instant je sécrète donc de l'information éternelle.


Le point Oméga de l'humanité avec Dieu n'est donc pas situé en avant de nous, en un moment mythique du futur. Il est co-actuel à chaque instant que nous vivons et se déplace comme un curseur sur la ligne du temps. L'idée que l'humanité tend par le progrès vers son achèvement ultime, qu'elle y travaille par la recherche scientifique et technique, par l'élaboration d'une civilisation de la communication, loin de valoriser le travail de l'homme me semble au contraire en dévaloriser tous les moments. En privilégiant un hypothétique point du futur, elle inhibe la conscience que nous pouvons prendre du verso éternel du chaque instant de notre vie.


C'est en effet à chaque instant et en chaque homme, quelle que soit l'évolution de la civilisation à laquelle il appartient, que l'humanité débouche sur l'éternité de Dieu. C'est ce que j'entends lorsque Jésus déclare : Il n 'y a rien de caché qui ne devienne manifeste, ni rien de secret qui ne doive être connu et venir au grand jour (Lc 8, 17). De même que tous nos cheveux sont comptés, de même tous nos sentiments, toutes nos pensées, toutes nos paroles, tous nos actes, sont inscrits à l'encre indélébile dans le livre de vie qui n'est autre que la conscience éternelle que Dieu a du monde.

 

La substance vidée


Revenons maintenant aux modalités quotidiennes de notre vie sociale. Nous sommes sollicités de toutes parts et la pression s'est encore accentuée sur chacun d'entre nous depuis que par le biais des médias la planète entière est devenue notre entourage et que notre prochain a pris le visage de multitudes innombrables. Nous risquons vite d'y épuiser nos énergies et d'être vidés de notre substance (cela me rappelle un dessin humoristique de Sempé dont tous les personnages, dans les rues de la ville ou les étages des immeubles, se saluaient les uns les autres en se plaignant d'être crevés ! Être crevé semble en effet devenir la condition universelle de l'homme contemporain).
Mais que vaut la parole d'un crevé ? Que vaut l'action d'un crevé ? Où trouveront leur puissance et leur signification la parole de celui qui parle et l'action de celui qui agit, sinon dans son intériorité ? Sinon dans sa relation roboratrice à la Source qui lui donne d'être, de vivre et de devenir ?


In ipso enim vivimus, et movemur et sumus (Actes. 17,28).


Plus je me ressource et mieux je puis agir. L'un n'est pas le contraire de l'autre mais bien sa condition.


Or je n'ai de lieu et de moment pour me brancher sur le Réel qui me fonde qu'ici et maintenant, selon l'expression commune aux spirituels de toutes les traditions. Je ne dois surtout pas m'évader de l'instant présent car il est ma seule prise sur l'au-delà du temps. Ma capacité à atteindre la Transcendance est donc à la mesure même de la qualité de ma présence dans l'espace et le temps. Autrement dit, à la mesure de mon incarnatIon.


L'inverse est également vrai. Je ne contribuerai à métamorphoser le monde et les êtres qui m'entourent, à leur apporter lumière et vie que si je suis moi-même habité par une lumière et une vie qui puisent leur force génératrice à la source de toute lumière et de toute vie.


En toi est la source de vie par ta lumière nous verrons la lumière (Ps 38, 10)


L'action et la contemplation, loin d'être deux sœurs ennemies, s'appellent l'une l'autre pour se féconder mutuellement. Le dehors n'est pas le contraire du dedans. Il en est le verso. Plus le dedans s'ouvre sur la transcendance, mieux le dehors peut se développer à la dimension du monde sans risquer de s'y disperser et de s'y épuiser.


Au sens strict, Dieu est la seule source d'énergie absolument inépuisable puisqu'elle n'a pas même besoin de se renouveler. Celui qui sait y puiser sa force intérieur ne s’épuisera jamais.


Il pourra être économe en gestes et en paroles car son geste et sa parole seront éminemment signifiants et efficaces.


C'est l'histoire bouddhiste du gros chat qui, sans bouger, par sa seule présence, éloigne les souris à plusieurs lieues à la ronde ! Il ne sert à rien de crier ou de s'agiter pour être efficace. Comme le pensait Maître Eckhart et comme aimait à le rappeler Raymond Abellio, ce ne sont pas nos actes qui nous sanctifient, c'est nous qui sanctifions nos actes. C'est donc en dernière analyse la qualité de notre être qui leur confère leur valeur et non l'inverse.


Ma méditation revient inlassablement à son point de départ : la conviction métaphysique que le monde tel que nous le connaissons en appelle à un Dieu qui le crée, non pas en un hypothétique instant zéro de son histoire, mais bien tout au long et en tout instant de sa durée, c'est à dire en ce moment même où j'écris ces lignes autant qu'en tout autre et que par conséquent tout être mais aussi tout acte et tout événement n’existent l'espace et dans le temps que parce que Dieu les pose dans l'existence. C'est le mystère de la création.


Je n'aurai pas trop de ma vie entière pour en scruter tous les arcanes. Ils contiennent en germe une sorte de mythe de l'incarnation puisque tout phénomène que nous percevons est, du fait même de son existence, une manifestation de Dieu, un signe qu'il nous donne, une parole qu'il nous adresse.
L'univers créé est le véritable livre de la révélation.


Comme tout langage, il nous voile et à la fois nous dévoile sa signification. Il nous voile et nous dévoile le Créateur. Il nous le voile, car si tout, dans l'univers créé, nous parle de lui, rien ne peut être purement et simplement identifié à lui. Dieu reste irrémédiablement au-delà des portes de la perception. Le monde nous le dévoile cependant, parce qu'à travers le visible, nous pressentons l'invisible qui le fonde, per visibilia ad invisibilia (Logion 3).


Pour le meilleur ou pour le pire, notre destin spirituel ne se joue nulle part ailleurs qu'en nous-même. Il ne se joue pas dans l'appartenance à une caste, un peuple, une secte, une chapelle ou une Église. Nous ne pouvons pas nous en démettre sur quelqu'un d'autre. Il se joue en chacun de nous. Hors de soi, point de salut ! Tout au plus pouvons-nous trouver des amis ou des précurseurs qui, en éclaireurs, nous font part de leur expérience. A nous d'en tirer parti, avec discernement.
Dans "l'Évangile selon Mathieu", Jésus ne dit pas autre chose : Pour vous, ne vous faites pas appeler Rabbi car vous n'avez qu 'un Maître et tous vous êtes les frères. N'appelez personne votre Père sur la terre car vous n'en avez qu'un, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler Docteur : car vous n'avez qu'un Docteur : le Christ (Mt. 23,8-10).


Le véritable guide n'est pas à rechercher parmi les hommes. Il est au plus profond de chacun d'entre nous. Comme nous le rappellent les Upanishads : Tat Twam asi : Tu es cela...


Pour prier ou méditer, je puis me sentir mieux dans un lieu donné parce qu'il est plus chargé d'histoire et qu'il est alors un puissant stimulant pour ma mémoire. Je puis aussi me sentir mieux dans certains lieux dont on m'affirme, mais je n'ai aucun moyen de le vérifier, qu'ils sont chargés de vibrations telluriques. Mais Dieu, lui, est présent en tous lieux. Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, comme dans cent mille ans.

Crois-moi, femme, l'heure vient
où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem
que vous adorerez le Père.
Dieu est esprit et ceux qui adorent,
c'est en esprit et vérité qu'il doivent adorer. ( Jn 4, 21 et 24)

 

Retraverser la mer rouge

 


Personne n'a le droit de s'approprier Dieu sans risquer le plus grave des dénis de justice. Dieu n'appartient à personne en particulier et n'a passé de contrat d'exclusivité avec aucune agence de communication.


Il est présent en tous et potentiellement accessible à tous. Il est le dedans de nous et nous n'avons aucune raison de laisser une religion, quelle qu'elle soit, nous en spolier au profit de son institution et de son système.


Dieu est le fondement de notre liberté, non de notre aliénation. Au cours de ce voyage à Jérusalem, l'urgence m'apparut, impérative, de retraverser la Mer rouge.


Retraverser la Mer rouge, c'est cesser de considérer que notre histoire commence avec Moïse et se décline nécessairement en judaïsme, christianisme, Islam ou, par défaut, athéisme.


Je revendique le droit de ne me reconnaître vraiment dans aucun de ces corps constitués, de renoncer à toute orthodoxie définie par des gardes patentés et de développer en toute liberté, mon hétérodoxie. A chacun d'entre nous de créer la sienne en dehors de tout dogmatisme.


Il n'y a rien à craindre. Dieu y reconnaîtra les siens ! Si j'ose reprendre, en l'inversant, la formule tristement célèbre d'un moine cistercien qui a laissé une bien sinistre mémoire en terre albigeoise.
Retraverser la Mer rouge, c'est aussi poser un regard nouveau et désembué de tout à priori, sur l'univers des dieux. C'est s'interroger sans préjugé sur la signification réelle du polythéisme à l’aube des temps historiques.


Les dieux de l'Antiquité étaient-ils vraiment les rivaux du Dieu de la métaphysique ? La confusion a-t-elle été essentiellement linguistique ? André Chouraqui reproche aux occidentaux jusqu'à l'usage du mot Dieu, Deus, Theos, dont il trouve, à tort ou à raison, l'origine étymologique dans le nom de Zeus, le célèbre dieu de l'Olympe. Il reproche en somme au Dieu des occidentaux de n'être qu'un dieu mal dégrossi.


Mais ne pourrions-nous pas renvoyer cette mise en question à la tradition juive ? Le Dieu du peuple hébraïque n'était-il pas à l'origine un dieu ethnique comme tant d'autres ? Le génie de Moïse n'a-t-il pas été de se convaincre puis de convaincre son peuple et enfin de convaincre jusqu'à un certain point le reste du monde, que ce Dieu-là n'était pas seulement le seul valable parmi tous les autres, mais qu'il s'identifiait aussi avec le Principe, le Créateur de l'univers ?


Au fond n'est-il pas, lui aussi, un dieu mal dégrossi ? D'où ses colères, ses parti-pris, ses alliances politiques, qui le font apparaître si souvent comme bien peu universel et, à certains égards, bien peu sympathique ?


Le chant des psaumes dont certains sont d'une grande beauté sapientielle mais dont beaucoup d'autres sont d'inspiration guerrière, n'était tolérable à longueur de nuit dans nos monastères que parce qu'ils étaient chantés en latin et que, la musique répétitive de la psalmodie aidant, il était possible de faire totalement abstraction de leur contenu. Leurs textes ne servaient alors que de prétexte.


Quand je demandais à Dom Alexis comment il s'en appropriait le contenu que je trouvais pour ma part assez pénible (en particulier, je n'aimais pas passer mon temps à rappeler le massacre des premiers nés d'Égypte pour lequel nous étions sensés rendre grâce à Dieu, car éternel est son amour !), il me répondait qu'il pensait à la misère des petits chinois !


Nous étions loin de la transparence du signe et de sa signification.

 

Illuminer l'histoire


Les premiers chapitres de la Genèse trébuchent d'ailleurs sur cette question du polythéisme. L'un des récits de la création parle des Élohim, ces dieux dont l'exégèse s'efforce aussitôt de faire oublier le pluriel. Ces dieux qui par la suite deviennent des anges, beaucoup moins encombrants, sont encore au chapitre 6 de la Genèse, capables de faire des enfants aux filles des hommes. De ces accouplements qui ne semblent pas avoir été totalement contre nature, naissent des géants, les néphilim, qui rappellent les Titans des autres traditions (notons en passant que cet épisode redonne du sens à la querelle byzantine sur le sexe des anges car les anges dont il est question n'ont en vérité rien d'angélique au sens éthéré que nous avons donné au mot au cours des siècles suivants).


Chouraqui a raison : nous ne devrions pas employer le même mot pour parler des dieux et de Dieu. Il s'agit bien en effet de réalités parfaitement hétérogènes.


Mais ce constat une fois établi, il me semble, pour ma part, que nous devrions reprendre, l'esprit dégagé de toute attitude défensive, l'étude du polythéisme que nous retrouvons sous des vocabulaires différents à l'origine de toutes les grandes civilisations.


A quoi correspondent ces dieux, ces anges, ces célestes dont les premiers textes historiques laissent entendre qu'ils ont joué un rôle primordial juste avant que ne commence l'histoire répertoriée ? Après tout c'est un problème à caractère historique ou tout du moins protohistorique que nous devrions traiter sans passion partisane. Ce n'est pas un problème métaphysique. Dieu (puisque je n'ai pas d'autre mot en français pour le désigner) n'est nullement en danger. Il n'est pas du même ordre. Il n'est pas en guerre contre ces dieux qui sont probablement des messagers, à leur manière, comme nous le sommes nous aussi à la nôtre.

 
Retraverser la Mer rouge, ce n'est pas nécessairement faire allégeance à la religions des pharaons. C'est élargir l'horizon. C'est s'ouvrir à toutes les cultures, toutes les traditions du monde, sans le regard condescendant de ceux qui estiment, à priori, avoir un point de vue supérieur, parce qu'il se trouve qu'ils bénéficient dune élection ou d'une révélation divines, indépendamment d'ailleurs de leur volonté puisqu'il s'agit, dans la grande majorité des cas, d'une affaire de naissance.


Retraverser la Mer rouge, c'est se mettre à l'écoute de toutes les voix de Dieu. C'est, si le cœur vous en dit, partir en explorateur sur toutes les voies de Dieu.


Cela n'exclut ni les profondeurs de la sagesse hébraïque, ni les fulgurances des intuitions chrétiennes, ni la pureté du mysticisme musulman. Refuser le système ne signifie pas refuser l'héritage. Je suis fier pour ma part de la lignée dans laquelle je m'insère. Cela dénie seulement aux religions du Livre toute primauté congénitale et la prétention à un monopole sur la communication avec Dieu.


Retraverser la Mer rouge, pour moi, c'est au bout du compte revenir à la sagesse sous-jacente à toutes les grandes traditions. C'est revenir à la Philosophie éternelle d'Aldous Huxley.


La boucle est ainsi bouclée.

Sources : http://www.nouvellescles.com/dossier/Dieu/Confiteor.htm

 

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Published by EVANGELIZT - dans DIEU
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