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7 avril 2007 6 07 /04 /avril /2007 14:55

Charlemagne ne fut pas le dernier à persécuter les peuples païens...

 

 

La peur du diable


Charlemagne contre le diabolisme saxon

 

Par Bruno Dumézil



Pour justifier la conquête de la Saxe, le roi des Francs invoque une raison religieuse : la lutte contre le culte des démons. Mais les Saxons ne se laissent pas christianiser sans résister.


Eginhard, le biographe de Charlemagne, est catégorique : la Saxe, infestée par les cultes diaboliques, mérite d'être écrasée par les armées franques et convertie à la véritable religion, celle du Christ. « Les Saxons, comme à peu près toutes les nations établies en Germanie, sont bien connus pour être d'une nature féroce, pour s'adonner au culte des démons, pour s'opposer à notre religion et pour ne pas juger déshonnête de violer et de transgresser les lois divines et humaines. [...] Les Francs finirent par en être à ce point irrités que, jugeant insuffisant de rendre les coups, ils estimèrent qu'il était nécessaire d'entreprendre contre eux une guerre ouverte », écrit-il.

La guerre que mène Charlemagne en Saxe ne ressemble pourtant en rien à une guerre de religion. C'est une pure opération
de conquête, longue, difficile et progressive. Les tribus saxonnes, installées dans un vaste territoire entre le Rhin moyen et la vallée de l'Elbe, résistent pendant longtemps aux armées franques. Débutée en 772, la guerre ne s'achève qu'en 804. La résistance opiniâtre des Saxons est bien sûr favorisée par leur connaissance du terrain. Mais leur volonté d'indépendance s'ancre avant tout sur l'adhésion au paganisme germanique.

Les Saxons vénèrent de nombreux dieux, proches de ceux du panthéon scandinave. Ils rendent également un culte aux éléments naturels : arbres, sources, rochers... En Saxe, on croit aussi à l'existence des stryges et des esprits peuplant certains lieux. Les Saxons n'ont pas de clergé à proprement parler, mais certains individus, surtout les chefs, bénéficient de contacts privilégiés avec la sphère du sacré. A ce titre, ils dirigent les sacrifices et lisent les signes envoyés par les dieux. Il existe de grands sanctuaires fédéraux, où les tribus rendent un culte. Ces lieux jouent un rôle important dans la cohésion politique. C'est le cas de l'Irminsul, un
arbre sacré considéré comme un pilier reliant le ciel et la terre.

Les habitants de l'ancienne Germanie semblent avoir été très tôt de farouches défenseurs de leur religion face aux progrès du christianisme. Au tout début du VIIIe siècle, deux missionnaires anglo-saxons qui cherchent à convertir un chef saxon sont massacrés par une foule en colère. Dès les années 730, la religion germanique devint le catalyseur de la résistance saxonne face à la pénétration culturelle franque. Lorsque la guerre commence, Charlemagne comprend très vite
qu'il lui faut briser le paganisme saxon s'il veut durablement intégrer à son royaume les régions conquises.

Cette volonté politique du roi franc s'accorde d'ailleurs probablement avec ses convictions religieuses. Pour le christianisme antique et médiéval,
les multiples divinités du paganisme constituent un sujet de scandale. Jadis, les Pères de l'Eglise avaient élaboré différents raisonnements pour contester le polythéisme de l'Empire romain. Certains avaient affirmé que les dieux étaient un pur produit de l'imagination des hommes. D'autres expliquaient qu'il s'agissait de rois des temps anciens, à qui un peuple crédule avait rendu un culte. Mais la plupart des théologiens pensaient que les divinités païennes étaient en fait des démons envoyés par le diable pour tromper les hommes. C'est cette dernière interprétation que Charlemagne décide d'adopter pour lutter contre la religion saxonne. Il commence donc par détruire systématiquement tous les objets du culte « démoniaque ». L'Irminsul est ainsi solennellement abattu en 772. Mais la meilleure façon de chasser le diable de Saxe reste de convertir tous les Saxons au christianisme. Le roi des Francs édicte vers 785 un capitulaire qui condamne à mort tout homme adulte qui refuserait le baptême. Les parents doivent faire baptiser leurs enfants avant l'âge d'un an, sous peine d'une amende écrasante.

Le hasard a voulu que l'on ait conservé le rituel destiné au baptême des Saxons. On y voit le prêtre interroger le candidat au baptême : « Forsachistu diobolae ? »
(« Renonces-tu au diable ? ») Le Saxon doit répondre : « Ec forsacho diabolae. » (« Je renonce au diable. ») Le prêtre lui demande ensuite de renoncer aux démons : « Thunaer ende Woden ende Saxnote » , c'est-à-dire aux dieux Donnar, Wotan et Saxnot, ce dernier étant la divinité tutélaire de la Saxe. La première victime de la campagne de baptêmes forcés est naturellement la classe dirigeante, celle qui a le plus de rapports avec les dieux païens, et donc avec le diable. En 785, Charlemagne oblige notamment Widuking, le chef de la résistance saxonne, à recevoir le baptême.

Une fois les populations converties, Charlemagne continue de
surveiller les pratiques religieuses de ses nouveaux sujets. Il est interdit, sous peine de mort, de « sacrifier aux démons », c'est-à-dire de procéder aux offrandes traditionnelles aux divinités païennes. Les Saxons ne peuvent non plus faire de voeux sur les arbres ou les sources. Après avoir lutté contre Satan, on lutte maintenant contre ses pompes et ses oeuvres. Charlemagne va plus loin en interdisant totalement l'incinération des défunts. L'Eglise, pourtant, n'avait jamais légiféré sur le sujet. Saint Augustin lui-même considérait que toute pratique funéraire était valable, car Dieu saurait parfaitement reconstituer les corps le jour de la Résurrection de la Chair. Mais puisque l'incinération est une pratique saxonne, Charlemagne la juge sacrilège. Les tertres où l'on dépose les cendres des défunts sont tenus pour des lieux démoniaques, et ils doivent être abandonnés au profit des cimetières chrétiens.

Le paganisme saxon ne résiste pas à cet assaut législatif. Les comtes francs font impitoyablement appliquer la loi en terrain conquis, et les évêques peuvent facilement imposer la nouvelle religion. Le diable ne cessera pourtant pas d'exister en Saxe. Mais désormais, comme tout le monde, il est devenu chrétien.

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Maître de conférence à Paris X-Nanterre, Normalien, agrégé d'histoire, Bruno Dumézil est l'auteur de Conversion et Liberté dans les royaumes barbares. Ve-VIIIe siècles (Fayard, 2005).
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La chute de l'arbre sacré

L'Irminsul a la forme d'un tronc d'arbre et symbolise la colonne cosmique qui soutient la voûte céleste. Lors de la campagne de 772, Charlemagne le fait
abattre solennellement afin de "chasser le diable" de Saxe.



Comprendre

Styges
Femmes douées de pouvoirs magiques et capables de dévorer de l'intérieur le coeur des hommes.


Capitulaire
Edit législatif d'un roi franc qui se présente sous la forme d'une liste de chapitres (en latin, capitula ).


Donnar
Dieu de la force et de la guerre.
Il brandit un marteau, dont les hommes portent la représentation en collier, à titre d'amulette. Les Scandinaves le nomment Thor.


Wotan
Divinité suprême du panthéon germanique. Dieu de la victoire, de la ruse et de la sagesse, il est représenté avec une lance et deux corbeaux. Les Scandinaves le nomment Odin.


Saxnot
Le "dieu à l'épée". Il est considéré comme l'ancêtre fondateur des dynasties royales saxonnes installées en Grande-Bretagne.

Sources Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 02:38

Les cathares accusés d'être agents du Mal



Par Anne Brenon



Inspirée du manichéisme, qui repose sur la dualité du Bien et du Mal, la religion cathare est condamnée comme hérésie au Moyen Age. Quoiqu'ils se disent chrétiens, ses adeptes sont violemment persécutés.



D'abord concrétisé sous la figure des divinités du paganisme que le christianisme romain des premiers siècles rejetait au rang d'idoles et abattait, le personnage du diable achève de se cristalliser à l'aube du Moyen Age. Se profile alors, dans l'imaginaire roman, la silhouette inquiétante et grotesque, effroyable et rutilante, du tentateur, du mauvais, ce cornu aux sabots fourchus dont la fonction est d'entraîner les âmes damnées dans la gueule de l'enfer.

Le diable chrétien est d'abord l'empereur de l'enfer éternel. Il est le prince de ce monde, répondent les hérétiques que l'usage actuel veut qu'on appelle les cathares. Eux-mêmes, dès la fin du XIIe siècle, sont dénoncés et réprimés par l'Eglise romaine comme « manichéens », car posant l'existence de deux dieux, l'un bon et l'autre mauvais, et parfois même accusés, contre toute vraisemblance, de culte satanique. De fait, dans notre Moyen Age, les cathares représentent le seul mouvement chrétien dualiste. A ce point que, longtemps, l'historiographie a fait d'eux, à l'instar de la critique médiévale, de véritables néomanichéens, extérieurs à la culture occidentale et même au christianisme. Ce que réellement doit - et surtout ne doit pas - le catharisme médiéval au manichéisme antique est aujourd'hui encore mal clarifié. La présente réflexion tentera de faire la lumière sur ce point. Mais on ne perdra pas de vue le fait que les courants de pensée dualiste eux-mêmes, entre les IIIe et XIIIe siècles, ont pu jouer quelque rôle dans l'élaboration de la figure du diable ou, inversement, se trouver eux-mêmes diabolisés, dans un même élan, par l'orthodoxie chrétienne militante.

Le manichéisme est une religion à part entière, élaborée par son fondateur, Mani, en Perse, au IIIe siècle. A prétention universaliste, cette religion se répand comme une traînée de poudre en direction de l'Occident et de l'Orient, dans tout l'Empire romain - jusqu'à Rome même - et bien au-delà, jusqu'en Asie centrale et en Chine. Servi par d'abondantes écritures émanant de son fondateur lui-même et traduites en toutes langues, porté par le zèle de disciples capables de mettre en oeuvre de véritables stratégies de propagande, le manichéisme développe une culture raffinée, esthétique, en même temps qu'une spiritualité exemplaire. Très vite, la nouvelle religion concurrence le zoroastrisme, le bouddhisme et le christianisme, qui réagissent contre elle avec vigueur, tandis que le pouvoir impérial lui-même le proscrit. C'est le christianisme romain qui le combattra avec le plus de détermination. En 443, le pape Léon le Grand définit la « folie des manichéens » comme la « forteresse de Satan [...] où il triomphe avec insolence ». Il ajoute : « Chez eux, Satan est maître. »

Le manichéisme est-il donc une doctrine satanique ? Il se pose au contraire résolument du côté de la Lumière divine, en dénonçant, face à elle, l'existence antagoniste d'un règne des Ténèbres, groupé autour de Satan. Selon l'enseignement de Mani, qui se considère comme prophète, la création du monde est le résultat d'une catastrophe cosmique, l'invasion brutale de la Lumière par les Ténèbres, qui l'ont engloutie dans la matière. Ici bas, le Bien se trouve en quelque sorte enfermé dans le Mal, et ce monde celui du mélange. Le système du manichéisme vise à libérer cette Lumière pour la rendre aux lieux célestes, particule par particule, au moyen d'un filtrage de la matière et par l'intermédiaire de la Colonne de gloire. Cet ascenseur cosmique propulse les particules de lumière filtrées depuis ce bas monde jusqu'à celui de la Lune, puis du Soleil, et enfin dans le royaume de la Lumière éternelle. Le rôle de la religion, riche et complexe, fondée par Mani, avec son canon d'écritures et ses structures ecclésiales, est de participer, par l'ascèse et les règles de vie de ses adeptes, à la libération de la Lumière divine, dont les particules sont présentes dans tout le vivant, végétal autant qu'animal.

Combattue avec virulence par l'orthodoxie romaine, qui publie contre elle des sommes de réfutation ( Actes d'Archélaüs , en 345 ; Contre Faustus de saint Augustin, vers 400), la religion manichéenne va rapidement se trouver, en Occident, discréditée, déformée et surtout « reléguée au rang d'hérésie chrétienne », comme le dit l'historien Jean-Daniel Dubois. Cette réduction est indirectement à l'origine de l'image caricaturale du manichéisme qui prévaut aujourd'hui, ravalant cette complexe religion à un système simpliste et têtu qui ne laisse nul choix entre un blanc tout blanc et un noir tout noir.

Au Moyen Age, à partir du XIe siècle, dans la panoplie de la dénonciation des hérétiques, cette accusation antique va être singulièrement réactivée, jusqu'à faire du manichéisme, selon l'expression de Madeleine Scopello, « la quintessence de toutes les hérésies ». Les savants chanoines d'Orléans brûlés en 1022 et les paysans aquitains contempteurs de sacrements que dénonce Adémar de Chabannes en 1018, sont indistinctement promus « manichéens » tout autant que sorciers. C'est également aux manichéens antiques qu'on tentera, encore au XIIe siècle, d'identifier les cathares.

A partir du temps de l'an mil, alors que monte en puissance dans la chrétienté latine l'idéologie du « grand combat », qui triomphera avec la réforme grégorienne et l'esprit de croisade, l'orthodoxie romaine dénonce, parmi les ennemis, aux côtés des infidèles sarrasins, les hérétiques, agents du Mal. Curieusement, l'épithète « manichéen » est réactivée à l'encontre des hérétiques, à une période, le XIe siècle, où, selon Georges Duby, c'est le monde chrétien qui « est tout entier manichéen, spontanément ». L'idéologie de combat qui s'installe alors durablement (avec la naissance de la « société de persécution » mise en lumière par Robert Moore) oppose en effet en ce monde, comme dans un champ clos, les forces du Bien, représentées par le monachisme clunisien et bientôt l'ordre de Cîteaux, contre les légions du Mal, dans une perspective de guerre sainte ; mais le théâtre du grand combat est aussi le coeur de l'homme, déchiré entre la tentation du péché et la vertueuse résistance, dans une perspective de damnation ou de salut éternels. Le contexte de la définition du diable, chef des légions du Mal et prince des Enfers, dans la culture et les mentalités chrétiennes, coïncide ainsi avec celui de la dénonciation anti-hérétique.

C'est alors que le terme manichéen réapparaît, sous la plume des clercs, moines et chroniqueurs, parmi d'autres vocables injurieux, pour qualifier les hérétiques que l'on désigne à l'opprobre populaire et au jugement des autorités. Comme ils ont fonction d'agents du Mal, on les affuble d'oripeaux de magiciens, en leur prêtant toutes les turpitudes (incestes, orgies nocturnes, etc.). Dans la seconde moitié du XIIe siècle encore, en Rhénanie, on les accuse d'adorer le diable sous la forme d'un énorme chat blanc plus ou moins ailé - d'où l'origine populaire du mot cathare Ketzer , le catier ou chatiste, l'adorateur du chat .

Les hérétiques diabolisés ne sont en réalité que des communautés de religieux dissidents. Tous ces mouvements sont apparentés entre eux par leur volonté de conformité apostolique et leur critique des nouvelles orientations de l'Eglise romaine ; certains ne sont mus que par une volonté réformatrice : ainsi des Pauvres de Lyon, ou Vaudois, que seule l'attitude intransigeante de la papauté rejettera progressivement dans le schisme, puis l'hérésie. Parmi eux, et sous la diversité des appellations dont on les affuble, se distingue peu à peu un courant bien caractérisé, celui que faute de mieux on est bien obligé de nommer l'hérésie des cathares. A l'instar des manichéens antiques, ceux-là seront dénoncés, mais s'affirmeront eux-mêmes aussi comme étant dualistes.

L'orthodoxie eut certes beau jeu de reprocher aux cathares comme aux manichéens d'accorder au diable et au principe du mal une fonction cosmogonique trop importante, puisque contrebalançant quasiment celle de Dieu. Pour les hérétiques médiévaux, le diable est en effet le prince de ce monde, l'ordonnateur voire le créateur des « choses visibles et corruptibles ». A la différence du dualisme manichéen cependant, celui qui est professé par les prédicateurs cathares s'inscrit totalement dans la culture chrétienne. Comme Jean Duvernoy l'a bien montré, ce dualisme n'est que la résultante d'un travail en recherche au sein des Ecritures, « un résidu d'analyse scripturaire ». Cultivant le vieux thème johannique du « Royaume de Dieu qui n'est pas de ce monde », il ne vise pourtant qu'à innocenter du Mal - la mort, la corruption, la souffrance, la violence - le Dieu d'amour annoncé par le Christ.

Le plus ancien texte présentant des cathares une image claire et explicite, c'est-à-dire la lettre adressée vers 1143 par Evervin, prévôt de Steinfeld en Rhénanie, à Bernard de Clairvaux, le pose nettement. L'abbé prémontré met en effet dans la bouche des hérétiques qu'il a pu interroger avant qu'ils ne soient brûlés, essentiellement un évêque et son compagnon, les termes d'une opposition entre Dieu et ce monde directement inspirée de l'Evangile et de la première Epître de Jean. Les « proto-cathares » en tirent l'évidence d'une opposition de deux Eglises, l'une de Dieu et l'autre de ce monde. Evervin leur prête aussi l'argument - que l'on retrouvera utilisé jusqu'à la fin de l'histoire du catharisme - de la parabole du bon et du mauvais arbre, signifiant que leur propre Eglise, évangélique et pauvre, montre par ses bons fruits qu'elle est fille du bon arbre, tandis que l'Eglise romaine, riche et persécutrice, signe par ses fruits amers qu'elle est de mauvaise souche. Au début du XIVe siècle encore, le Bon Homme Pèire Autier prêchera l'opposition entre l'Eglise qui fuit et pardonne et celle qui possède et écorche. On est là à la racine du dualisme cathare, lequel sera développé dans les textes ultérieurs : écrits cathares, polémique anticathare, et archives inquisitoriales.

Lorsque, une vingtaine d'années après Evervin, Eckbert de Schönau, dans un de ses sermons, définit en dix points les erreurs des hérétiques rhénans, il met en avant un argument nouveau pour les dire « catharistes », ou « cathares », c'est-à-dire manichéens : ils sont dualistes. Ils croient en deux dieux, l'un bon, créateur du Ciel et des réalités angéliques, l'autre mauvais, créateur de ce bas monde. Tel est l'argument nouveau et précis sur lequel toute la controverse catholique anticathare va désormais se focaliser... Dualistes, les hérétiques sont donc bien assimilables aux antiques manichéens de Perse. Même si, très tôt, les prédicateurs catholiques vont constater qu'utiliser les vieux arguments d'Augustin contre les manichéens n'a guère d'efficacité pour réfuter les cathares de leur temps.

C'est que le dualisme cathare se fonde à la fois sur les Ecritures chrétiennes (prologue de l'Evangile et Première Epître de Jean, parabole du bon arbre, etc.) et sur toute une série de mythes parfaitement ancrés dans la religiosité médiévale - ainsi celui du grand combat décrit par l'Apocalypse entre l'archange saint Michel et « l'antique dragon », celui de la chute de Lucifer, ou encore le récit biblique de la captivité des « brebis d'Israël à Babylone », qui tous portent figure du diable emprisonnant les anges déchus.

Il ne faut sans doute pas accorder trop d'importance au débat interne, prêté par les polémistes catholiques au catharisme italien, entre deux formes de dualismes, l'un mitigé et l'autre absolu, dont le premier serait plus que le second proche de l'orthodoxie. Il faut y voir plutôt l'avancée tâtonnante d'une réflexion cherchant à résoudre avec logique le douloureux problème du Mal en contexte chrétien. Ce bas monde, étranger à Dieu, est-il l'oeuvre d'un ange déchu, créature de Dieu ayant choisi le Mal (dualisme mitigé), ou est-il plutôt le terrain de manifestation d'un principe du Mal, irréductible et coéternel à Dieu (dualisme absolu) ? La pensée religieuse dualiste culmine au milieu du XIIIe siècle avec l'ouvrage de l'évêque cathare italien Jean de Lugio, qui, malgré son titre évocateur, Livre des deux principes , s'éloigne plus encore de toute tradition manichéenne, car étayant en bonne logique ce dualisme chrétien par une réflexion proprement scolastique.

Les prédicateurs cathares, ces Bons Hommes dont les dépositions devant l'Inquisition nous ont retransmis quelques échos de paroles, décrivent à leurs ouailles comment le tentateur, le mauvais, le diable, a un jour par effraction pénétré dans le Royaume de Dieu, la bonne création éternelle et lumineuse, pour en dérober, par force ou par ruse, les créatures angéliques et les faire tomber avec lui dans le bas monde dont il est le prince. Et comment il les a emprisonnées dans des tuniques de peau ou prisons charnelles, âmes divines dans des corps de boue. Comment enfin le Fils de Dieu a été envoyé par son Père pour leur enseigner, par l'Evangile, la voie du Salut et les libérer du Mal.

Le christianisme cathare est optimiste : selon son enseignement, un jour, ce monde visible, seul domaine du Mal, disparaîtrait dans un océan de poix et de feu « et serait consumé ». Le diable serait vaincu et toutes les âmes, sauvées, rendues à la seule éternité qui soit, celle du Royaume. Point d'enfer éternel. Un mal résorbé dans son néant.

Il est envisageable que la religiosité médiévale archaïsante, qu'on appelle aujourd'hui catharisme, garde, de fait, des traces fossilisées du vague et lent processus qui vit (entre l'Antiquité tardive et le haut Moyen Age) s'élaborer, au sein du christianisme, le personnage du diable. En est témoin l'importance que donne sa théologie aux mythes de la chute de Lucifer ou de la captivité des brebis d'Israël. Tout autres se présentent la mythologie et l'imaginaire du manichéisme, qu'on ne peut apparenter au christianisme que par la volonté de son fondateur, Mani, d'en récupérer quelques éléments.

Manichéisme, catharisme. Bien que probablement sans lien entre elles, la religion syncrétiste antique et la médiévale contestation chrétienne sont sans doute parmi les formes religieuses qui ont été le plus vigoureusement combattues, réprimées, discréditées - et même diabolisées - par l'institution romaine, qui les a amalgamées pour en pétrir la figure de l'hérésie absolue. Pourtant, l'une comme l'autre se rangeait fondamentalement du côté de la Lumière. Les croyants cathares des XIIIe et XIVe siècles appelaient secrètement leur foi l' entendensa del Be , l'entendement du Bien.



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Diplômée en sciences religieuses de l'Ecole des hautes études, spécialiste des hérésies médiévales, Anne Brenon est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont Les Femmes cathares (Perrin, 1992), Les Cathares (Gallimard Découvertes, 1997), Les Archipels cathares (Dire éd., 2000).
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Comprendre

Cathare
Le mot, forgé en Rhénanie vers 1160, amalgame le terme savant cathariste (secte manichéenne antique, dont l'étymologie grecque évoque la pureté) avec le populaire ketzer , catier. Les appellations "albigeois" (Languedoc), "piphle" (Flandres) ou "publicain" (Champagne, Bourgogne) restent très localisées.


Actes d'Archélaüs
Fiction littéraire réalisée à partir de débats entre manichéens et chrétiens au IVe s. à Carchar, sur la frontière orientale de l'Empire romain. Œuvre de propagande antimanichéenne, cette réfutation influencera l'opinion dans l'Occident latin, antique et médiéval.

Sources Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 02:11

 

 

Satan, l'ange qui a mal tourné

 

Par Liliane Crété

 

Tableau de Cromm Cruac



Dans la Bible, sa personnalité et son rôle évoluent : d'abord adversaire terrestre d'un autre homme, il devient procureur au service de la justice divine, et finit par se prendre pour Dieu.



Dans l'imagerie populaire, Satan est l'ange déchu, maître de l'enfer où il règne, entouré de ses mignons, les démons. Tous représentent le Mal, opposé au Bien, c'est-à-dire Dieu et ses anges. Il est un temps pas si lointain où l'on ne pouvait croire en Dieu sans croire à son ennemi, Satan. Le fait pour les croyants que Satan et les démons soient mentionnés dans la Bible et que Satan même joue un rôle sur le plan divin, leur donnent une crédibilité. Qu'en est-il vraiment ?

D'abord, il faut savoir que la personnalité et le rôle de Satan ont évolué au cours des siècles. Dans les textes les plus anciens de l'Ancien Testament, le mot « satan » ne désigne pas un personnage déterminé, mais l'adversaire d'un autre homme, et cet adversaire est terrestre, non céleste. En 1 Samuel 29,4 et en 1 Roi 5 et 11, le contexte est militaire et il peut être traduit par « adversaire » ou « ennemi » ; en 2 Samuel 19, 17-24, le « satan » est synonyme d'« accusateur » (v. 23), bien que les versets n'évoquent ni une cour ni un tribunal ; au psaume 109, le psalmiste exhale sa peine : il se plaint d'être environné d'ennemis et demande à Dieu d'envoyer un satan pour traduire son calomniateur en justice. Le contexte et le langage sont ici franchement juridiques.

Un peu plus tard, le terme désigne un ange au service de Dieu dont la fonction est d'accuser les hommes auprès du tribunal céleste. On dit alors « le satan », comme on dit aujourd'hui « le procureur ». Ce satan-accusateur se rencontre dans deux livres de la Bible : celui du prophète Zacharie (Za 3,1) et celui de Job (Jb 1-2). Par la suite, le satan, nom commun, devient Satan nom propre (1 Ch 21,1). Dans la Septante, cette traduction en grec de l'Ancien Testament qui date du IIIe siècle avant notre ère, le mot satan est traduit par le substantif diabolos (v. 8). De là le mot diable, qui fait partie de notre vocabulaire.

La première mention de Satan en tant qu'accusateur officiel dans un tribunal se trouve donc en Zacharie 3, 1-5, daté de 520-518. Ce texte, écrit sans doute peu après le retour à Jérusalem des Hébreux exilés à Babylone, montre l'influence que les Babyloniens ont eue sur les auteurs hébreux : « Puis le Seigneur me fit voir Josué le grand prêtre, debout devant l'ange du Seigneur. Or le Satan se tenait à sa droite pour l'accuser. Que le Seigneur te réduise au silence, Satan ; oui, que le Seigneur te réduise au silence, lui qui a choisi Jérusalem. Quant à cet homme-là [Josué], n'est-il pas un tison arraché au feu ? »

Nous sommes au tribunal de Dieu. Rentré d'exil, Josué, qui se prépare pour le sacerdoce, se présente devant l'ange de Dieu, qui fait fonction de juge. Le satan l'accuse de s'être présenté en vêtements sales, c'est-à-dire souillés par le péché. Dans son intervention n'entre aucune intention malveillante. Il exerce sa fonction de procureur. Il est un ange parmi les myriades d'autres anges au service de la justice divine. Mais l'ange de Dieu le « réprime », parce que Dieu veut pardonner à Josué sans exiger de châtiment, et il va lui ôter ses vêtements sales pour le revêtir d'habits somptueux, signe de son pardon. La perversité de Satan n'éclatera que lorsqu'il s'opposera à la miséricorde de Dieu. Ce n'est pas le cas ici.

Plus troublant est le rôle qu'il joue au livre de Job et surtout plus troublante est l'attitude de Dieu. Comme dans le livre de Zacharie, le satan est un ange au service de Dieu. Il « parcourt la terre » pour observer comment se comportent les hommes et rendre compte à Dieu de leurs manquements à la Loi divine. Lors du conseil céleste, il fait son rapport. Dieu l'interroge : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n'a pas son pareil sur terre. C'est un homme intègre et droit qui craint Dieu et s'écarte du mal. » Le satan répond : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l'as-tu pas protégé d'un enclos, lui, sa maison et tout ce qu'il possède ? Tu as béni ses entreprises et ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu'il possède. Je parie qu'il te maudira en face ! » Alors Dieu accepte le pari et donne au satan la permission de vouer Job au malheur, afin de voir si cet homme juste entre tous les justes restera malgré tout fidèle à son Dieu. Il insiste toutefois pour que le satan épargne la vie du pauvre Job. Celui-ci perd néanmoins ses enfants, ses biens et sa santé et nous avons tous, présentes en mémoire, les représentations de Job sur son tas de fumier.

Alors, peut-on dire que le satan s'était déjà transformé en Satan ? Non : le satan se montre seulement soucieux des intérêts de Dieu et pointilleux dans son travail. Il doute des vertus humaines et voit un rapport entre l'intégrité et la fidélité de Job et les bienfaits que Dieu fait pleuvoir sur lui. Il est persuadé que dans l'adversité, Job maudira Dieu. Satan est ici le « tentateur » dans la mesure où il « éprouve » le coeur de l'homme. S'il n'est pas encore l'adversaire de Dieu il est en tout cas son mauvais conseiller. Et c'est ainsi qu'il faut comprendre les paroles de Jésus à Pierre, qui veut le détourner de la Passion : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan. Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16,23).

Pour reprendre l'analyse du théologien Marie-Emile Boismard, on peut penser que dans leur volonté d'exonérer Dieu de certains fléaux accablant Israël, les auteurs des livres de l'Ancien Testament ont noirci Satan pour blanchir Dieu. Il est certain qu'il prend progressivement les fonctions de Dieu, et les auteurs Hébreux peuvent ainsi lui attribuer les malheurs du monde. Cette transformation apparaît clairement lorsqu'on lit le double récit du dénombrement (recensement) ordonné par David et de ses conséquences. Dans 2 Samuel, 24,1, on apprend que la colère du Yahvé s'enflamme contre les israélites et qu'il excite David contre eux en organisant le dénombrement des populations d'Israël et de Juda. Mais sous la plume du Chroniste (I Ch 21,1), on peut lire que Satan se dresse contre Israël et incite David à dénombrer Israël, provoquant comme châtiment une épidémie de peste. Néanmoins, il ne prendra sa redoutable figure qu'aux abords de l'ère chrétienne. Les auteurs du Nouveau Testament lui donneront son visage perfide et maléfique : il est tour à tour le diabolos et Satanas, parfois encore le « méchant » ou le « malin » ou encore le « menteur » et, encore et toujours, le tentateur qui pousse l'homme au mal.

Au temps de Jésus, on l'identifie au serpent de la Genèse (Gn 3), celui qui incite nos premiers parents à la désobéissance envers Dieu, celui qui provoque la chute de l'homme. Or, à l'origine le serpent n'était qu'un des nombreux animaux créés par Yahvé, un animal rusé, certes, mais non une personnification satanique. C'est pourtant ainsi qu'il passa à la postérité. Au livre de la Sagesse (Sg 2,23-24), il est considéré comme celui par qui le mal est arrivé dans le monde : « Or Dieu a créé l'homme pour qu'il soit incorruptible, et il l'a fait image de ce qu'il possède en propre. Mais par la jalousie du diable la mort est entrée dans le monde. » L'apôtre Paul aussi identifie Satan au serpent de la Genèse : de même qu'il séduisit Eve par sa ruse, de même il cherche maintenant à séduire les chrétiens pour les entraîner loin des chemins tracés par le Christ, et Paul juge Satan d'autant plus dangereux qu'il peut, dit-il, se camoufler en « ange de lumière » (2 Co 11, 3-15). Dans l'Apocalypse de Jean, qui clôt la Bible, Satan est, là encore, identifié au serpent qui, au paradis terrestre, tenta l'homme. C'est dans ce livre, assurément, que l'on trouve la figure la plus élaborée de Satan. Il est celui qui règne sur l'empire du Mal. Ses adeptes et lui forment la « synagogue de Satan » ; il a ses doctrines mensongères qui séduisent les hommes faibles. Il est décrit comme un monstre fabuleux puisque Jean l'identifie à un grand dragon couleur de feu, ayant sept têtes et dix cornes et portant sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue énorme, qui balaie le « tiers des étoiles du ciel », nous dit-on, les précipite sur la terre (12,3-4). C'est dans le livre de l'Apocalypse, encore, que nous trouvons mentionnée la chute de Satan. A cause du sang versé par l'Agneau, le satan s'est révolté. Il y a combat dans le ciel entre Mikaël et ses anges et le dragon et ses anges, « mais il n'eut pas le dessus ». Alors « il fut précipité, le grand dragon, l'antique serpent, celui qu'on nomme Diable et Satan, le séducteur du monde entier » (12,9), et une voix forte retentit, chantant la victoire : « Voici le temps du salut, de la puissance et du Règne de notre Dieu, et de l'autorité de son Christ : car il a été précipité, l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu, jour et nuit » (12,12). Ce n'est pas un hasard si l'archange Mikaël est choisi pour combattre le Mal : son nom a en hébreu une signification symbolique, « qui est comme Dieu » (Mî-kâ-êl). Mais précipité dans le monde, Satan l'ange déchu devient un danger pour les humains. Aussi, la voix avertit Jean : « Malheur à vous, la terre et la mer, car le diable est descendu vers vous, emporté de fureur, sachant que peu de temps lui reste » (12, 12).

Pas d'erreur possible, le dragon est bien assimilé au satan antique, procureur au tribunal céleste. Mais il a mal tourné. Enflé d'orgueil, il a voulu se mettre à la place de Dieu ; et il est devenu le maître du monde, celui qui a fait entrer le péché et la mort. Nous voyons ainsi se dessiner, en filigrane, le thème dualiste du Bien opposé au Mal. Le Bien finalement triomphera, mais ce ne sera qu'à la fin des temps qui, pour le visionnaire Jean, semblent être proches. On voit comment les influences étrangères, l'imagination populaire et l'attirance pour le merveilleux ont transformé progressivement le satan hébreu en Satan, prince du Monde ou prince du Mensonge, qui est opposé à Dieu et à son Messie. D'un côté les Ténèbres, de l'autre la Lumière. D'un côté les fils de la Lumière, les bons chrétiens, de l'autre les fils des Ténèbres, les méchants, les injustes, les pervers.

Ce dualisme fondamental se retrouve dans les manuscrits découverts à Qumrân, ce qui montre combien cette image de Satan était présente dans l'imaginaire des habitants de la Palestine au Ier et au IIe siècle de notre ère. Il est donc tout à fait normal que les auteurs des Evangiles et des épîtres aient repris cette image à leur compte. Ce dualisme est clairement perceptible dans le prologue de l'Evangile selon Jean où nous voyons l'opposition entre Lumière et Ténèbres. Dans l'épître aux Hébreux, il est appelé le diable et il est « celui qui détenait le pouvoir de la mort » (He 2,14). Satan est même présenté comme l'auteur du grand complot organisé pour perdre le Christ, le vouant à la mort (Lc 22, 3 ; Jn 13, 27). On nous dit que Judas trahit Jésus parce que Satan était entré en lui.

La littérature juive, autant que la littérature chrétienne, s'en emparera pour rassembler sur son nom toutes les forces du Mal. Dès le IIe siècle de notre ère, Satan est connu comme le roi des enfers, des ténèbres, de la mort, du péché et son empire s'étend sur toute la terre.

Les démons font partie, eux aussi, des forces du Mal. La croyance aux démons et aux possessions démoniaques est un fait culturel au temps de Jésus. Les démons sont extrêmement nombreux dans les Evangiles. Ils hantent les tombeaux (Mt 8,28) creusés au flanc des montagnes (Mc 5,6) et les lieux arides (Mt 12,43). Ne pouvant jouir que de demeures provisoires, ils se réfugient dans les humains dont ils annihilent la volonté. Tant Matthieu que Luc racontent que l'un d'eux, chassé du corps d'un possédé, part chercher du renfort pour réoccuper la place. Ecoutons Matthieu : « Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il parcourt les régions arides en quête de repos, mais il n'en trouve pas. Alors il se dit : "Je vais retourner dans mon logis, d'où je suis sorti." A son arrivée, il le trouve inoccupé, balayé, mis en ordre. Alors il va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui, ils y entrent et s'y installent » (Mt 12, 43-45).

Ils étaient sept démons aussi, dans le corps de Marie de Magdala, avant que Jésus ne l'en délivre. Ce chiffre sept montre l'influence mésopotamienne sur les auteurs juifs car selon les anciennes religions de Mésopotamie, les démons étaient au nombre de sept. Chacun d'eux, dit l'exégète Edouard Dhorme, membre de l'Institut, avait sa spécialité et son nom propre. L'un s'attaquait à la tête, un autre à la gorge, le troisième au cou, le quatrième à la poitrine, le cinquième à la ceinture, le sixième à la main, le septième au pied. De même qu'à Babylone on opposait les sept dieux bons aux sept dieux mauvais, de même en Israël, les sept anges sont opposés aux sept démons.

La possession d'un corps humain par les démons s'accompagne de divers symptômes physiques : la privation de la parole et de la vue ; des paralysies, ou des crises d'épilepsie. Certaines crises de « possession » produisent des effets effrayants : les démons maltraitent ceux qu'ils possèdent ; ils les déchirent, les jettent dans le feu, ou dans l'eau. Les possédés se roulent par terre, hurlent, et parfois, les démons empruntent leur voix pour parler à Jésus. Ainsi dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus est interpellé par un démon qui a pris possession d'un homme : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » Jésus lui intime l'ordre de se taire et de sortir de l'homme : « L'esprit impur le secoua avec violence, et il sortit en poussant un grand cri » (Mc 1,21-28). On remarque le « nous », employé par le démon : une de leurs caractéristiques est de travailler à la perte de l'homme en groupe hiérarchisé. L'un d'eux, auquel Jésus demande qui il est, répond : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux » (Mc 5, 9-11).

Les scènes d'exorcisme se répètent. Pour les évangélistes comme pour Jésus, l'exorcisme est signe de l'approche du règne de Dieu dont la première étape sera la fin du régime de Satan. Il est évident que les démons des Evangiles sont les instruments de Satan. Ils savent que Jésus est venu pour les perdre. Chaque fois que Jésus expulse un démon, c'est une anticipation de l'heure où Satan sera visiblement battu. Aussi bien donne-t-il pouvoir à ses disciples sur les démons, lorsqu'il les envoie en mission annoncer la venue du Royaume (Mc 6,7 ; Mt 10,8 ; Lc 10,19). En quelque sorte, par l'expulsion des démons, l'achèvement du monde est commencé. Jésus lui-même le voit tomber du ciel. Quand ses disciples reviennent de mission et lui annoncent que « même les démons nous sont soumis en ton nom », il s'écrie, tout joyeux : « Je voyais le satan tomber du ciel comme l'éclair » (Lc 10,17-18). Or, l'expulsion de Satan hors du monde céleste suppose un combat préalable dans le ciel, tel que le décrit l'auteur de l'Apocalypse. En s'attaquant aux démons, Jésus et ses disciples portent déjà au diable des coups fatals. Personnifiant le tentateur, le satan a déjà perdu une première bataille lorsque Jésus a résisté à ses manoeuvres séductrices dans le désert (Mc 1,12). Mais Matthieu et Luc attribuent la tentation au diable. Ce qui montre qu'au temps de Jésus, Satan et le diable sont des personnages interchangeables, incarnation du Mal et ennemis de Dieu et de l'homme. Quant à Baal Zebul (Belzébuth), mentionné en trois récits, il semble représenter un chef des démons. En tout cas, il est vu comme un prince du monde maléfique.



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Spécialiste de l'histoire d'Angleterre et des Etats-Unis, elle a notamment publié Les Sorcières de Salem (Julliard, 1995), Le Protestantisme et les Femmes (Labor et Fides, 1999), Les Camisards (Perrin, 1999), La Rochelle au temps du grand siège (Perrin, 2001) et Le Protestantisme et les Paresseux (Labor & Fides, 2001).
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La barque de Charon attend les damnés

De 1499 et 1504, Luca Signorelli exécute dans la cathédrale d'Orvieto un cycle de fresques consacré au Jugement dernier. Sur celle de la Cappella Nova, il fait figurer le nocher Charon, chargé de faire passer les âmes des morts dans l'au-delà. Ce personnage de la mythologie gréco-latine est assimilé par l'iconographie chrétienne, qui en fait un démon aux ordres de Satan.



Lucifer terrassé par les chevaliers du ciel

Traditionnellement au nombre de trois (Michel, Gabriel, Raphaël), les archanges luttent contre le démon. Celui du haut, vraisemblablement saint Michel, brandit un glaive : c'est lui, le chef de l'armée du ciel.



Le serpent tentateur montre son vrai visage

Les auteurs des Evangiles sont formels : ils identifient le diable au serpent de la Genèse, qui n'était à l'origine qu'une simple créature de Dieu.



Un satan trop pointilleux

Serviteur de Dieu, le satan met Job à l'épreuve juste pour sonder sa fidélité. Un excès de zèle qui vaut à Job bien des déboires et à Dieu une belle désillusion.



Une vision d'apocalypse

Dans le chapitre XII de l'Apocalypse, Jean évoque un dragon à sept têtes portant cornes et diadèmes, pourvu d'une longue queue. La bête incarne les forces du Mal.



Même le Christ est tenté

Le diable provoque trois fois Jésus mais celui-ci résiste grâce à la force de la Parole, comme ici au désert (chapiteau du XIIe s., Vigeois en Corrèze).

Sources
Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 02:03

Au purgatoire des idées reçues

 



1 La sorcellerie touche essentiellement les milieux pauvres.

Faux. A la Renaissance, les pratiques de magie noire se développent avec force à la cour de France aussi. On recense de nombreux cas d'envoûtements sous le règne des Valois. Catherine de Médicis en serait l'instigatrice après avoir été initiée à Florence à l'art des poisons. Parmi ses victimes : le prince de Condé, l'amiral de Coligny et son frère d'Andelot qu'elle soupçonne d'exercer une mauvaise influence sur son fils Charles IX.

2 L'Inquisition n'a pourchassé que les hérétiques.

Faux . En 1326-1327, le pape Jean XXII publie la bulle Super illius specula qui reconnaît l'existence de la magie comme une menace pour l'Eglise et qui, en conséquence, donne toute latitude à l'Inquisition pour chasser les sorciers et les sorcières au même titre que les hérétiques.

3 Eve est la première tentatrice de l'Humanité.

Faux . Dans la Genèse, Eve est présentée comme celle qui, séduite par le serpent, incarnation du Mal, aurait entraîné Adam dans sa chute. Le Livre d'Isaïe et des récits de la tradition juive prétendent qu'Adam se serait d'abord lié à une autre femme, Lilith, qui, sombrant dans la perversion, aurait quitté l'Eden sous la forme d'un démon femelle. Jalouse de la descendance d'Eve qui lui a succédé, Lilith aurait cherché à faire périr les nouveau-nés.

4 Le docteur Faust est un personnage de fiction.

Faux . En 1587, paraît un ouvrage apocryphe, Histoire du docteur Johann Faust, très célèbre magicien... Celui qui s'autodésignait « prince des nécromants » a bel et bien existé. Georg ou Jörg Faust est né en 1480 et est mort en 1540. Ses tristes exploits sont connus de son vivant. Le conseil de Nuremberg interdit l'entrée dans la ville en 1532 au « docteur Faust, grand sodomite et nécromant ». Knittlingen, la ville où il est né, a ouvert le Faust Museum.

5 L'Eglise catholique d'aujourd'hui n'utilise pas le mot "possession".

Vrai. Le nouveau rituel officiel de l'exorcisme n'évoque pas le terme « possession » et lui préfère celui d'« obsession ». Le diable - figure mythique - permet à l'homme de trouver un responsable à tous ses malheurs. L'Eglise catholique disqualifie le « démon » par la prière, l'évangélisation et les sacrements.

6 Les Français croient encore au diable.

Vrai . Un sondage CSA/ La Vie / Le Monde réalisé en mars 2003 sur les croyances des Français révèle qu'ils sont 27 % à croire au diable, 25 % à l'enfer et 21 % à la sorcellerie et aux envoûtements. Face à cette clientèle potentielle, les travailleurs du paranormal seraient au nombre de 70 000 en France.

7 Même les saints ont été tentés par le diable.

Vrai . L'iconographie religieuse témoigne de l'emprise diabolique à laquelle ont dû faire face plusieurs saints. A l'exemple d'Augustin qui résiste au Livre des Vices, de Théophile qui passe un pacte avec le diable avant de s'en repentir ou de Michel qui parvient à le terrasser.

8 Le chat noir est perçu comme une incarnation du diable.

Vrai . Le Malin aime à se glisser dans la peau d'animaux sauvages ou familiers (vers, crapauds, chiens, loups ou renards). Il nourrit une affection toute particulière pour les animaux de couleur noire qui rappellent celle de son âme. D'où la superstition propre au chat noir qu'il ne fait pas bon croiser sur son chemin.

9 Le terme "sabbat" a pour origine le jour de repos des juifs.

Faux. Cérémonie rituelle, singeant la messe catholique, attestée dès le XIVe siècle, le sabbat se tient généralement le vendredi. Il n'a rien à voir avec le shabbat juif et tire son origine des vaudois, secte hérétique condamnée par l'Eglise au XIIe siècle, dont les adeptes portaient des sabots, les sabats .

10 Le démon est forcément mauvais.

Faux . Dans les textes de l'Ancien Testament, Satan est un ange au service de Dieu dont la fonction est celle de procureur auprès du tribunal céleste. Dans la mythologie antique, les démons sont des esprits intermédiaires entre les dieux et les hommes. Ces génies peuvent être soit bons soit mauvais. Le philosophe grec Socrate (Ve siècle avant notre ère) possédait un démon familier qui lui dictait sa conduite.

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 01:54

Mon nom est légion

Par Laurent Vissière*




Contrairement à Dieu, le diable est multiple, évoluant avec le temps et s'adaptant aux sociétés humaines. Son histoire est pleine de rebondissements : entre la chute des anges rebelles et leur ultime défaite, à la Fin des Temps, il change de visage et de nom.



Dès la fin du IIe siècle de notre ère, Maxime de Tyr dénombre 30 000 démons, mais ce chiffre sera constamment revu à la hausse. Au Ve siècle, le Pseudo-Denys, qui décrit, dans sa Hiérarchie céleste, anges et démons, les divise en légions : mélangeant la légion romaine (environ 6 000 hommes) et le chiffre de la Bête dans l'Apocalypse (666), il affirme que les légions infernales se composent chacune de 6 666 démons. Des chiffres que, plus de mille ans plus tard, l'humaniste Jean Wier affinera : des légions de 6 666 démons, il en compte, dans un premier texte, 1 111, ce qui fait un total de 7 405 926 démons ; et dans un second, 2 253 légions, soit 15 018 498 démons. L'imagination fantasque, et parfois délirante, des magiciens et des démonologues n'a sans doute pas permis de reconnaître tous les membres de ces phalanges infernales. Mais on peut flâner un instant dans les jardins du Mal en compagnie des démons les plus familiers, les plus curieux et jusqu'aux plus affreux.

L'Antéchrist

Ce personnage mystérieux, qui doit venir sur terre avant le retour du Christ (d'où son nom d' ante-Christ ), est souvent présenté comme son antithèse (et appelé alors anti-Christ ). Sa parole mensongère détourne les chrétiens de Dieu, et son règne annonce l'Apocalypse. Dans le Nouveau Testament, seules les épîtres de Jean mentionnent sa venue prochaine, mais les textes apocryphes, tels que L'Ascension d'Isaïe, détaillent son règne horrifique, qui doit durer 1 332 jours.

Asmodée

En hébreu, « celui qui fait périr ». Dans le Livre de Tobie, Asmodée fait mourir les sept fiancés de Sarra, fille de Ragouél, mais Dieu entend son désespoir et lui envoie l'ange Raphaël (« Dieu guérit »), stricte antithèse du démon Asmodée. Chez Lesage, ce diable, devenu boiteux et voyeur, soulève les toits pour révéler la vie secrète des citadins ( Le Diable boiteux , 1707).

Baal, Belzébuth et Belphégor

Baal, dieu d'origine cananéenne, est adoré au Proche-Orient sous différentes figures, et se trouve souvent en rivalité directe avec Yahvé. Les Hébreux transforment ces dieux locaux en autant de démons, parmi lesquels on distingue Belzébuth et Belphégor. Baal-Zeboub, le « dieu des mouches » en hébreu, est en fait la corruption ironique du mot cananéen Baal-Zeboul (Baal le Prince). Quant à Belphégor (Baal-Péor), il s'agit du Baal de la montagne Péor, en pays moabite, un dieu que les Hébreux, au cours de l'Exode, furent tentés d'adorer, et que maudit Moïse.

Béhémoth

Béhémoth (qui signifie « bestial » en hébreu) désigne la bête brute d'essence démoniaque. C'est un diable en général présenté comme parfaitement stupide.

Le démon

Dans la mythologie antique, les démons (du grec daimôn ) sont des esprits intermédiaires entre les dieux et les hommes. Ces esprits ou génies pouvaient être bons ou mauvais. Socrate, par exemple, possède un démon familier, une « voix » qui lui dicte sa conduite. Les larves et les lémures, à Rome, désignent en revanche fantômes et esprits malfaisants. Le christianisme n'a conservé que l'aspect maléfique de ces anciens démons.

Lucifer

Lucifer, qui signifie en latin « porteur de lumière », désigne Vénus, l'étoile du matin. Ce nom poétique sert aussi à nommer Jésus aux premiers temps du christianisme. Ce n'est qu'au Moyen Age que Lucifer en vient à désigner le plus brillant des anges de Dieu, celui-là même qui s'est révolté le premier contre son pouvoir. Lucifer ou la beauté du Mal.

Machin

« Machin est un grand duc qui est en similitude et semblance d'un homme fort, et enseigne la vertu des herbes et des pierres précieuses... » Il commande à 37 légions, nous apprend le Livre des Esprits , un traité démonologique du XVe siècle, qui est d'ailleurs le seul à le mentionner.

Le Malin

Une des épithètes médiévales du diable. La malignité du démon désigne moins sa ruse que sa pure méchanceté.

Méphistophélès

Le plus célèbre des démons littéraires. Méphistophélès tente le docteur Faust. Selon une étymologie grecque, douteuse mais poétique, son nom signifierait « celui qui n'aime pas la Lumière ». Démon de bas étage dans la légende primitive de Faust, au XVIe siècle, Méphistophélès acquiert de la prestance à la fin du XVIIIe siècle, avec l'écrivain allemand Goethe. Et il fait une entrée triomphale dans l'opéra grâce à Berlioz ( La Damnation de Faust , 1846) et à Gounod ( Faust , 1859).

Pan et les satyres

Dans la mythologie grecque, le dieu Pan n'a rien de maléfique. Fils d'Hermès et d'une nymphe, il représente la divinité pastorale par excellence. Mi-humain mi-caprin, il possède des pattes de chèvre, des cornes et une barbiche. Particulièrement lubrique, il consacre l'essentiel de son activité à poursuivre les nymphes, voire les jeunes bergers. Pan et les autres divinités agrestes, comme les satyres, furent très longtemps en honneur chez les paysans, ce qui explique sans doute que les chrétiens, lors des dernières campagnes d'évangélisation du monde antique, les aient entièrement diabolisés. C'est du dieu Pan que le diable chrétien tire ses pieds fourchus et ses cornes de bouc.

Pazuzu

Les plus anciens démons connus se rencontrent en Mésopotamie. Pazuzu, le démon du vent du sud-ouest, présente déjà toutes les caractéristiques du diable. Créature hybride, il arbore une tête de lion, un corps couvert d'écailles, des mains griffues, deux paires d'ailes, des pattes de rapace, la queue d'un scorpion et un pénis en forme de serpent. Le vent du sud-ouest apporte maladies et fléaux - sécheresse et famine en été, sauterelles en hiver... L'aspect hideux de Pazuzu a beaucoup marqué les créateurs contemporains, puisqu'il apparaît à la fois dans la bande dessinée, avec Les Aventures d'Adèle Blanc-Sec de Tardi (dans l'épisode Le Démon de la tour Eiffel), et au cinéma, dans la série L'Exorciste ...

Le Prince des Ténèbres

Les anges déchus ont perdu la lumière du Ciel. Le diable règne sur un monde de ténèbres, à la fois moral et physique - l'enfer. Tous les animaux de la nuit lui sont d'ailleurs intimement liés.

Satan

Satan, qui signifie en hébreu l'adversaire, mais aussi l'accusateur ou le calomniateur, a été correctement traduit en grec par le terme diabolos , qui donne « diable » en français. Dans les plus anciens textes bibliques, le satan apparaît comme un auxiliaire de la justice divine (Zacharie 3, 1-2). Mais, peu à peu, le nom commun devient nom propre, et, dans le Nouveau Testament, Satan se présente déjà comme l'Ennemi de Dieu et le Prince des démons. Le Coran le connaît sous les noms de Shaytan et d'Iblis, dérivés de Satan et de diabolos .

Le Tentateur

Au jardin d'Eden, le serpent tente Eve et lui fait manger du fruit de la Connaissance : Dieu maudit le serpent et chasse Adam et Eve du paradis terrestre. Le Nouveau Testament voit dans le serpent une image de Satan, car la tentation est son arme favorite. Pour accéder à un savoir supérieur, les hommes, et les magiciens en particulier, se montrent prêts à jouer leur âme.

Zozo

Ce démon peu connu a été formellement identifié par une jeune Picarde, dans une affaire de possession advenue en 1816 : elle tomba au pouvoir des démons Zozo, Mimi et Crapoulet qui, entre autres facéties, la faisaient marcher à quatre pattes.



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* Laurent Vissière est maître de conférences en histoire médiévale à Paris IV-Sorbonne
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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:46

Diable !


Par Robert Muchembled

professeur d'histoire moderne à l'Université de Paris XIII




Le diable hante l'homme depuis les origines. Mais il ne prend pas la même forme et n'occupe pas la même place dans chaque civilisation. L'Occident chrétien a choisi une version subtile du combat primordial entre le Bien et le Mal, pour chasser toute tentation dualiste et donner à Dieu une entière primauté. Saint Augustin l'a élaborée en affirmant que le Créateur a permis le Mal pour en tirer le Bien. Dans cette optique, Satan n'est pas l'égal de Dieu mais son instrument pour corriger les péchés et les errements des mortels.

Jusqu'à l'an mil, le diable est extérieur et polymorphe. Des traditions païennes solidement enracinées le décrivent sous de multiples formes, sans toujours le déclarer nuisible. Il est possible de le berner, de l'utiliser, de le punir, voire de le détruire... Puis l'accent est délibérément porté sur la double image de Satan, à la fois envahisseur de l'enveloppe charnelle des mauvais chrétiens et entité extérieure de plus en plus effrayante, tentant les humains dévoyés puis les attendant, sous une forme gigantesque et hideuse, dans un cruel enfer d'éternels supplices. En deux temps, deux mouvements, la messe est dite : découverts au XIe siècle, les hérétiques membres de sectes diverses sont pourchassés et exterminés comme adeptes du démon.

A la fin du Moyen Age s'installe dans l'imaginaire des clercs l'épouvantable évocation d'une secte diabolique secrète encore plus dangereuse, celle des sorcières. Aux XVIe et XVIIe siècles, l'Europe chrétienne diabolise la femme. L'argument sert à la tenir étroitement en tutelle, dans le seul cadre du mariage monogamique sacré. Hors de ce domaine, toute activité sexuelle lui est interdite, tant par la morale que par la loi, en vertu de sa proximité supposée avec le démon : naturellement porté à la volupté, son corps risque de devenir la porte d'entrée de l'enfer. Satan s'y trouve tellement à l'aise qu'il construit un temple à sa gloire chez ses meilleures adeptes, les sorcières, auxquelles il propose un pacte infernal. La construction s'érode à l'époque des Lumières, mais le XIXe siècle voit le diable à sa porte, sous des formes variées : traditionnelle pour les bons chrétiens ; comme une force révolutionnaire positive aux yeux des romantiques chantant les louanges de l'ange déchu Lucifer persécuté par un Dieu impitoyable.

La pulvérisation du modèle démoniaque se prolonge jusqu'à nos jours. Elle indique tout autant la fin de l'adhésion au dogmatisme religieux que la vigoureuse remontée de traditions anciennes, jamais totalement éradiquées. Satan prend d'innombrables formes parce que celles-ci correspondent à des besoins divers, dans des sociétés occidentales marquées par un individualisme croissant, où de multiples « tribus » urbaines cherchent à afficher leur originalité. Il demeure profondément lié à la sexualité, bien que le statut de celle-ci soit de plus en plus positif pour beaucoup de nos contemporains hédonistes. Il désigne toutes les craintes et les angoisses imaginables : l'ennemi par excellence, l'autre trop différent de soi, ou comme le dit un auteur de bande dessinée, tout ce que les auteurs du genre « reprochent à la société, ce qui leur fait peur ». Staline ou Hitler diabolisaient leurs opposants. On ne compte plus actuellement les « grands Satans » qui se rejettent mutuellement l'accusation. Le diable, c'est l'autre dont on réfute les valeurs en prétendant qu'elles appartiennent au domaine du Mal.

Sources
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