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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 02:11

 

 

Satan, l'ange qui a mal tourné

 

Par Liliane Crété

 

Tableau de Cromm Cruac



Dans la Bible, sa personnalité et son rôle évoluent : d'abord adversaire terrestre d'un autre homme, il devient procureur au service de la justice divine, et finit par se prendre pour Dieu.



Dans l'imagerie populaire, Satan est l'ange déchu, maître de l'enfer où il règne, entouré de ses mignons, les démons. Tous représentent le Mal, opposé au Bien, c'est-à-dire Dieu et ses anges. Il est un temps pas si lointain où l'on ne pouvait croire en Dieu sans croire à son ennemi, Satan. Le fait pour les croyants que Satan et les démons soient mentionnés dans la Bible et que Satan même joue un rôle sur le plan divin, leur donnent une crédibilité. Qu'en est-il vraiment ?

D'abord, il faut savoir que la personnalité et le rôle de Satan ont évolué au cours des siècles. Dans les textes les plus anciens de l'Ancien Testament, le mot « satan » ne désigne pas un personnage déterminé, mais l'adversaire d'un autre homme, et cet adversaire est terrestre, non céleste. En 1 Samuel 29,4 et en 1 Roi 5 et 11, le contexte est militaire et il peut être traduit par « adversaire » ou « ennemi » ; en 2 Samuel 19, 17-24, le « satan » est synonyme d'« accusateur » (v. 23), bien que les versets n'évoquent ni une cour ni un tribunal ; au psaume 109, le psalmiste exhale sa peine : il se plaint d'être environné d'ennemis et demande à Dieu d'envoyer un satan pour traduire son calomniateur en justice. Le contexte et le langage sont ici franchement juridiques.

Un peu plus tard, le terme désigne un ange au service de Dieu dont la fonction est d'accuser les hommes auprès du tribunal céleste. On dit alors « le satan », comme on dit aujourd'hui « le procureur ». Ce satan-accusateur se rencontre dans deux livres de la Bible : celui du prophète Zacharie (Za 3,1) et celui de Job (Jb 1-2). Par la suite, le satan, nom commun, devient Satan nom propre (1 Ch 21,1). Dans la Septante, cette traduction en grec de l'Ancien Testament qui date du IIIe siècle avant notre ère, le mot satan est traduit par le substantif diabolos (v. 8). De là le mot diable, qui fait partie de notre vocabulaire.

La première mention de Satan en tant qu'accusateur officiel dans un tribunal se trouve donc en Zacharie 3, 1-5, daté de 520-518. Ce texte, écrit sans doute peu après le retour à Jérusalem des Hébreux exilés à Babylone, montre l'influence que les Babyloniens ont eue sur les auteurs hébreux : « Puis le Seigneur me fit voir Josué le grand prêtre, debout devant l'ange du Seigneur. Or le Satan se tenait à sa droite pour l'accuser. Que le Seigneur te réduise au silence, Satan ; oui, que le Seigneur te réduise au silence, lui qui a choisi Jérusalem. Quant à cet homme-là [Josué], n'est-il pas un tison arraché au feu ? »

Nous sommes au tribunal de Dieu. Rentré d'exil, Josué, qui se prépare pour le sacerdoce, se présente devant l'ange de Dieu, qui fait fonction de juge. Le satan l'accuse de s'être présenté en vêtements sales, c'est-à-dire souillés par le péché. Dans son intervention n'entre aucune intention malveillante. Il exerce sa fonction de procureur. Il est un ange parmi les myriades d'autres anges au service de la justice divine. Mais l'ange de Dieu le « réprime », parce que Dieu veut pardonner à Josué sans exiger de châtiment, et il va lui ôter ses vêtements sales pour le revêtir d'habits somptueux, signe de son pardon. La perversité de Satan n'éclatera que lorsqu'il s'opposera à la miséricorde de Dieu. Ce n'est pas le cas ici.

Plus troublant est le rôle qu'il joue au livre de Job et surtout plus troublante est l'attitude de Dieu. Comme dans le livre de Zacharie, le satan est un ange au service de Dieu. Il « parcourt la terre » pour observer comment se comportent les hommes et rendre compte à Dieu de leurs manquements à la Loi divine. Lors du conseil céleste, il fait son rapport. Dieu l'interroge : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n'a pas son pareil sur terre. C'est un homme intègre et droit qui craint Dieu et s'écarte du mal. » Le satan répond : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l'as-tu pas protégé d'un enclos, lui, sa maison et tout ce qu'il possède ? Tu as béni ses entreprises et ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu'il possède. Je parie qu'il te maudira en face ! » Alors Dieu accepte le pari et donne au satan la permission de vouer Job au malheur, afin de voir si cet homme juste entre tous les justes restera malgré tout fidèle à son Dieu. Il insiste toutefois pour que le satan épargne la vie du pauvre Job. Celui-ci perd néanmoins ses enfants, ses biens et sa santé et nous avons tous, présentes en mémoire, les représentations de Job sur son tas de fumier.

Alors, peut-on dire que le satan s'était déjà transformé en Satan ? Non : le satan se montre seulement soucieux des intérêts de Dieu et pointilleux dans son travail. Il doute des vertus humaines et voit un rapport entre l'intégrité et la fidélité de Job et les bienfaits que Dieu fait pleuvoir sur lui. Il est persuadé que dans l'adversité, Job maudira Dieu. Satan est ici le « tentateur » dans la mesure où il « éprouve » le coeur de l'homme. S'il n'est pas encore l'adversaire de Dieu il est en tout cas son mauvais conseiller. Et c'est ainsi qu'il faut comprendre les paroles de Jésus à Pierre, qui veut le détourner de la Passion : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan. Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16,23).

Pour reprendre l'analyse du théologien Marie-Emile Boismard, on peut penser que dans leur volonté d'exonérer Dieu de certains fléaux accablant Israël, les auteurs des livres de l'Ancien Testament ont noirci Satan pour blanchir Dieu. Il est certain qu'il prend progressivement les fonctions de Dieu, et les auteurs Hébreux peuvent ainsi lui attribuer les malheurs du monde. Cette transformation apparaît clairement lorsqu'on lit le double récit du dénombrement (recensement) ordonné par David et de ses conséquences. Dans 2 Samuel, 24,1, on apprend que la colère du Yahvé s'enflamme contre les israélites et qu'il excite David contre eux en organisant le dénombrement des populations d'Israël et de Juda. Mais sous la plume du Chroniste (I Ch 21,1), on peut lire que Satan se dresse contre Israël et incite David à dénombrer Israël, provoquant comme châtiment une épidémie de peste. Néanmoins, il ne prendra sa redoutable figure qu'aux abords de l'ère chrétienne. Les auteurs du Nouveau Testament lui donneront son visage perfide et maléfique : il est tour à tour le diabolos et Satanas, parfois encore le « méchant » ou le « malin » ou encore le « menteur » et, encore et toujours, le tentateur qui pousse l'homme au mal.

Au temps de Jésus, on l'identifie au serpent de la Genèse (Gn 3), celui qui incite nos premiers parents à la désobéissance envers Dieu, celui qui provoque la chute de l'homme. Or, à l'origine le serpent n'était qu'un des nombreux animaux créés par Yahvé, un animal rusé, certes, mais non une personnification satanique. C'est pourtant ainsi qu'il passa à la postérité. Au livre de la Sagesse (Sg 2,23-24), il est considéré comme celui par qui le mal est arrivé dans le monde : « Or Dieu a créé l'homme pour qu'il soit incorruptible, et il l'a fait image de ce qu'il possède en propre. Mais par la jalousie du diable la mort est entrée dans le monde. » L'apôtre Paul aussi identifie Satan au serpent de la Genèse : de même qu'il séduisit Eve par sa ruse, de même il cherche maintenant à séduire les chrétiens pour les entraîner loin des chemins tracés par le Christ, et Paul juge Satan d'autant plus dangereux qu'il peut, dit-il, se camoufler en « ange de lumière » (2 Co 11, 3-15). Dans l'Apocalypse de Jean, qui clôt la Bible, Satan est, là encore, identifié au serpent qui, au paradis terrestre, tenta l'homme. C'est dans ce livre, assurément, que l'on trouve la figure la plus élaborée de Satan. Il est celui qui règne sur l'empire du Mal. Ses adeptes et lui forment la « synagogue de Satan » ; il a ses doctrines mensongères qui séduisent les hommes faibles. Il est décrit comme un monstre fabuleux puisque Jean l'identifie à un grand dragon couleur de feu, ayant sept têtes et dix cornes et portant sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue énorme, qui balaie le « tiers des étoiles du ciel », nous dit-on, les précipite sur la terre (12,3-4). C'est dans le livre de l'Apocalypse, encore, que nous trouvons mentionnée la chute de Satan. A cause du sang versé par l'Agneau, le satan s'est révolté. Il y a combat dans le ciel entre Mikaël et ses anges et le dragon et ses anges, « mais il n'eut pas le dessus ». Alors « il fut précipité, le grand dragon, l'antique serpent, celui qu'on nomme Diable et Satan, le séducteur du monde entier » (12,9), et une voix forte retentit, chantant la victoire : « Voici le temps du salut, de la puissance et du Règne de notre Dieu, et de l'autorité de son Christ : car il a été précipité, l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu, jour et nuit » (12,12). Ce n'est pas un hasard si l'archange Mikaël est choisi pour combattre le Mal : son nom a en hébreu une signification symbolique, « qui est comme Dieu » (Mî-kâ-êl). Mais précipité dans le monde, Satan l'ange déchu devient un danger pour les humains. Aussi, la voix avertit Jean : « Malheur à vous, la terre et la mer, car le diable est descendu vers vous, emporté de fureur, sachant que peu de temps lui reste » (12, 12).

Pas d'erreur possible, le dragon est bien assimilé au satan antique, procureur au tribunal céleste. Mais il a mal tourné. Enflé d'orgueil, il a voulu se mettre à la place de Dieu ; et il est devenu le maître du monde, celui qui a fait entrer le péché et la mort. Nous voyons ainsi se dessiner, en filigrane, le thème dualiste du Bien opposé au Mal. Le Bien finalement triomphera, mais ce ne sera qu'à la fin des temps qui, pour le visionnaire Jean, semblent être proches. On voit comment les influences étrangères, l'imagination populaire et l'attirance pour le merveilleux ont transformé progressivement le satan hébreu en Satan, prince du Monde ou prince du Mensonge, qui est opposé à Dieu et à son Messie. D'un côté les Ténèbres, de l'autre la Lumière. D'un côté les fils de la Lumière, les bons chrétiens, de l'autre les fils des Ténèbres, les méchants, les injustes, les pervers.

Ce dualisme fondamental se retrouve dans les manuscrits découverts à Qumrân, ce qui montre combien cette image de Satan était présente dans l'imaginaire des habitants de la Palestine au Ier et au IIe siècle de notre ère. Il est donc tout à fait normal que les auteurs des Evangiles et des épîtres aient repris cette image à leur compte. Ce dualisme est clairement perceptible dans le prologue de l'Evangile selon Jean où nous voyons l'opposition entre Lumière et Ténèbres. Dans l'épître aux Hébreux, il est appelé le diable et il est « celui qui détenait le pouvoir de la mort » (He 2,14). Satan est même présenté comme l'auteur du grand complot organisé pour perdre le Christ, le vouant à la mort (Lc 22, 3 ; Jn 13, 27). On nous dit que Judas trahit Jésus parce que Satan était entré en lui.

La littérature juive, autant que la littérature chrétienne, s'en emparera pour rassembler sur son nom toutes les forces du Mal. Dès le IIe siècle de notre ère, Satan est connu comme le roi des enfers, des ténèbres, de la mort, du péché et son empire s'étend sur toute la terre.

Les démons font partie, eux aussi, des forces du Mal. La croyance aux démons et aux possessions démoniaques est un fait culturel au temps de Jésus. Les démons sont extrêmement nombreux dans les Evangiles. Ils hantent les tombeaux (Mt 8,28) creusés au flanc des montagnes (Mc 5,6) et les lieux arides (Mt 12,43). Ne pouvant jouir que de demeures provisoires, ils se réfugient dans les humains dont ils annihilent la volonté. Tant Matthieu que Luc racontent que l'un d'eux, chassé du corps d'un possédé, part chercher du renfort pour réoccuper la place. Ecoutons Matthieu : « Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il parcourt les régions arides en quête de repos, mais il n'en trouve pas. Alors il se dit : "Je vais retourner dans mon logis, d'où je suis sorti." A son arrivée, il le trouve inoccupé, balayé, mis en ordre. Alors il va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui, ils y entrent et s'y installent » (Mt 12, 43-45).

Ils étaient sept démons aussi, dans le corps de Marie de Magdala, avant que Jésus ne l'en délivre. Ce chiffre sept montre l'influence mésopotamienne sur les auteurs juifs car selon les anciennes religions de Mésopotamie, les démons étaient au nombre de sept. Chacun d'eux, dit l'exégète Edouard Dhorme, membre de l'Institut, avait sa spécialité et son nom propre. L'un s'attaquait à la tête, un autre à la gorge, le troisième au cou, le quatrième à la poitrine, le cinquième à la ceinture, le sixième à la main, le septième au pied. De même qu'à Babylone on opposait les sept dieux bons aux sept dieux mauvais, de même en Israël, les sept anges sont opposés aux sept démons.

La possession d'un corps humain par les démons s'accompagne de divers symptômes physiques : la privation de la parole et de la vue ; des paralysies, ou des crises d'épilepsie. Certaines crises de « possession » produisent des effets effrayants : les démons maltraitent ceux qu'ils possèdent ; ils les déchirent, les jettent dans le feu, ou dans l'eau. Les possédés se roulent par terre, hurlent, et parfois, les démons empruntent leur voix pour parler à Jésus. Ainsi dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus est interpellé par un démon qui a pris possession d'un homme : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » Jésus lui intime l'ordre de se taire et de sortir de l'homme : « L'esprit impur le secoua avec violence, et il sortit en poussant un grand cri » (Mc 1,21-28). On remarque le « nous », employé par le démon : une de leurs caractéristiques est de travailler à la perte de l'homme en groupe hiérarchisé. L'un d'eux, auquel Jésus demande qui il est, répond : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux » (Mc 5, 9-11).

Les scènes d'exorcisme se répètent. Pour les évangélistes comme pour Jésus, l'exorcisme est signe de l'approche du règne de Dieu dont la première étape sera la fin du régime de Satan. Il est évident que les démons des Evangiles sont les instruments de Satan. Ils savent que Jésus est venu pour les perdre. Chaque fois que Jésus expulse un démon, c'est une anticipation de l'heure où Satan sera visiblement battu. Aussi bien donne-t-il pouvoir à ses disciples sur les démons, lorsqu'il les envoie en mission annoncer la venue du Royaume (Mc 6,7 ; Mt 10,8 ; Lc 10,19). En quelque sorte, par l'expulsion des démons, l'achèvement du monde est commencé. Jésus lui-même le voit tomber du ciel. Quand ses disciples reviennent de mission et lui annoncent que « même les démons nous sont soumis en ton nom », il s'écrie, tout joyeux : « Je voyais le satan tomber du ciel comme l'éclair » (Lc 10,17-18). Or, l'expulsion de Satan hors du monde céleste suppose un combat préalable dans le ciel, tel que le décrit l'auteur de l'Apocalypse. En s'attaquant aux démons, Jésus et ses disciples portent déjà au diable des coups fatals. Personnifiant le tentateur, le satan a déjà perdu une première bataille lorsque Jésus a résisté à ses manoeuvres séductrices dans le désert (Mc 1,12). Mais Matthieu et Luc attribuent la tentation au diable. Ce qui montre qu'au temps de Jésus, Satan et le diable sont des personnages interchangeables, incarnation du Mal et ennemis de Dieu et de l'homme. Quant à Baal Zebul (Belzébuth), mentionné en trois récits, il semble représenter un chef des démons. En tout cas, il est vu comme un prince du monde maléfique.



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Spécialiste de l'histoire d'Angleterre et des Etats-Unis, elle a notamment publié Les Sorcières de Salem (Julliard, 1995), Le Protestantisme et les Femmes (Labor et Fides, 1999), Les Camisards (Perrin, 1999), La Rochelle au temps du grand siège (Perrin, 2001) et Le Protestantisme et les Paresseux (Labor & Fides, 2001).
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La barque de Charon attend les damnés

De 1499 et 1504, Luca Signorelli exécute dans la cathédrale d'Orvieto un cycle de fresques consacré au Jugement dernier. Sur celle de la Cappella Nova, il fait figurer le nocher Charon, chargé de faire passer les âmes des morts dans l'au-delà. Ce personnage de la mythologie gréco-latine est assimilé par l'iconographie chrétienne, qui en fait un démon aux ordres de Satan.



Lucifer terrassé par les chevaliers du ciel

Traditionnellement au nombre de trois (Michel, Gabriel, Raphaël), les archanges luttent contre le démon. Celui du haut, vraisemblablement saint Michel, brandit un glaive : c'est lui, le chef de l'armée du ciel.



Le serpent tentateur montre son vrai visage

Les auteurs des Evangiles sont formels : ils identifient le diable au serpent de la Genèse, qui n'était à l'origine qu'une simple créature de Dieu.



Un satan trop pointilleux

Serviteur de Dieu, le satan met Job à l'épreuve juste pour sonder sa fidélité. Un excès de zèle qui vaut à Job bien des déboires et à Dieu une belle désillusion.



Une vision d'apocalypse

Dans le chapitre XII de l'Apocalypse, Jean évoque un dragon à sept têtes portant cornes et diadèmes, pourvu d'une longue queue. La bête incarne les forces du Mal.



Même le Christ est tenté

Le diable provoque trois fois Jésus mais celui-ci résiste grâce à la force de la Parole, comme ici au désert (chapiteau du XIIe s., Vigeois en Corrèze).

Sources
Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 02:03

Au purgatoire des idées reçues

 



1 La sorcellerie touche essentiellement les milieux pauvres.

Faux. A la Renaissance, les pratiques de magie noire se développent avec force à la cour de France aussi. On recense de nombreux cas d'envoûtements sous le règne des Valois. Catherine de Médicis en serait l'instigatrice après avoir été initiée à Florence à l'art des poisons. Parmi ses victimes : le prince de Condé, l'amiral de Coligny et son frère d'Andelot qu'elle soupçonne d'exercer une mauvaise influence sur son fils Charles IX.

2 L'Inquisition n'a pourchassé que les hérétiques.

Faux . En 1326-1327, le pape Jean XXII publie la bulle Super illius specula qui reconnaît l'existence de la magie comme une menace pour l'Eglise et qui, en conséquence, donne toute latitude à l'Inquisition pour chasser les sorciers et les sorcières au même titre que les hérétiques.

3 Eve est la première tentatrice de l'Humanité.

Faux . Dans la Genèse, Eve est présentée comme celle qui, séduite par le serpent, incarnation du Mal, aurait entraîné Adam dans sa chute. Le Livre d'Isaïe et des récits de la tradition juive prétendent qu'Adam se serait d'abord lié à une autre femme, Lilith, qui, sombrant dans la perversion, aurait quitté l'Eden sous la forme d'un démon femelle. Jalouse de la descendance d'Eve qui lui a succédé, Lilith aurait cherché à faire périr les nouveau-nés.

4 Le docteur Faust est un personnage de fiction.

Faux . En 1587, paraît un ouvrage apocryphe, Histoire du docteur Johann Faust, très célèbre magicien... Celui qui s'autodésignait « prince des nécromants » a bel et bien existé. Georg ou Jörg Faust est né en 1480 et est mort en 1540. Ses tristes exploits sont connus de son vivant. Le conseil de Nuremberg interdit l'entrée dans la ville en 1532 au « docteur Faust, grand sodomite et nécromant ». Knittlingen, la ville où il est né, a ouvert le Faust Museum.

5 L'Eglise catholique d'aujourd'hui n'utilise pas le mot "possession".

Vrai. Le nouveau rituel officiel de l'exorcisme n'évoque pas le terme « possession » et lui préfère celui d'« obsession ». Le diable - figure mythique - permet à l'homme de trouver un responsable à tous ses malheurs. L'Eglise catholique disqualifie le « démon » par la prière, l'évangélisation et les sacrements.

6 Les Français croient encore au diable.

Vrai . Un sondage CSA/ La Vie / Le Monde réalisé en mars 2003 sur les croyances des Français révèle qu'ils sont 27 % à croire au diable, 25 % à l'enfer et 21 % à la sorcellerie et aux envoûtements. Face à cette clientèle potentielle, les travailleurs du paranormal seraient au nombre de 70 000 en France.

7 Même les saints ont été tentés par le diable.

Vrai . L'iconographie religieuse témoigne de l'emprise diabolique à laquelle ont dû faire face plusieurs saints. A l'exemple d'Augustin qui résiste au Livre des Vices, de Théophile qui passe un pacte avec le diable avant de s'en repentir ou de Michel qui parvient à le terrasser.

8 Le chat noir est perçu comme une incarnation du diable.

Vrai . Le Malin aime à se glisser dans la peau d'animaux sauvages ou familiers (vers, crapauds, chiens, loups ou renards). Il nourrit une affection toute particulière pour les animaux de couleur noire qui rappellent celle de son âme. D'où la superstition propre au chat noir qu'il ne fait pas bon croiser sur son chemin.

9 Le terme "sabbat" a pour origine le jour de repos des juifs.

Faux. Cérémonie rituelle, singeant la messe catholique, attestée dès le XIVe siècle, le sabbat se tient généralement le vendredi. Il n'a rien à voir avec le shabbat juif et tire son origine des vaudois, secte hérétique condamnée par l'Eglise au XIIe siècle, dont les adeptes portaient des sabots, les sabats .

10 Le démon est forcément mauvais.

Faux . Dans les textes de l'Ancien Testament, Satan est un ange au service de Dieu dont la fonction est celle de procureur auprès du tribunal céleste. Dans la mythologie antique, les démons sont des esprits intermédiaires entre les dieux et les hommes. Ces génies peuvent être soit bons soit mauvais. Le philosophe grec Socrate (Ve siècle avant notre ère) possédait un démon familier qui lui dictait sa conduite.

Sources Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 01:54

Mon nom est légion

Par Laurent Vissière*




Contrairement à Dieu, le diable est multiple, évoluant avec le temps et s'adaptant aux sociétés humaines. Son histoire est pleine de rebondissements : entre la chute des anges rebelles et leur ultime défaite, à la Fin des Temps, il change de visage et de nom.



Dès la fin du IIe siècle de notre ère, Maxime de Tyr dénombre 30 000 démons, mais ce chiffre sera constamment revu à la hausse. Au Ve siècle, le Pseudo-Denys, qui décrit, dans sa Hiérarchie céleste, anges et démons, les divise en légions : mélangeant la légion romaine (environ 6 000 hommes) et le chiffre de la Bête dans l'Apocalypse (666), il affirme que les légions infernales se composent chacune de 6 666 démons. Des chiffres que, plus de mille ans plus tard, l'humaniste Jean Wier affinera : des légions de 6 666 démons, il en compte, dans un premier texte, 1 111, ce qui fait un total de 7 405 926 démons ; et dans un second, 2 253 légions, soit 15 018 498 démons. L'imagination fantasque, et parfois délirante, des magiciens et des démonologues n'a sans doute pas permis de reconnaître tous les membres de ces phalanges infernales. Mais on peut flâner un instant dans les jardins du Mal en compagnie des démons les plus familiers, les plus curieux et jusqu'aux plus affreux.

L'Antéchrist

Ce personnage mystérieux, qui doit venir sur terre avant le retour du Christ (d'où son nom d' ante-Christ ), est souvent présenté comme son antithèse (et appelé alors anti-Christ ). Sa parole mensongère détourne les chrétiens de Dieu, et son règne annonce l'Apocalypse. Dans le Nouveau Testament, seules les épîtres de Jean mentionnent sa venue prochaine, mais les textes apocryphes, tels que L'Ascension d'Isaïe, détaillent son règne horrifique, qui doit durer 1 332 jours.

Asmodée

En hébreu, « celui qui fait périr ». Dans le Livre de Tobie, Asmodée fait mourir les sept fiancés de Sarra, fille de Ragouél, mais Dieu entend son désespoir et lui envoie l'ange Raphaël (« Dieu guérit »), stricte antithèse du démon Asmodée. Chez Lesage, ce diable, devenu boiteux et voyeur, soulève les toits pour révéler la vie secrète des citadins ( Le Diable boiteux , 1707).

Baal, Belzébuth et Belphégor

Baal, dieu d'origine cananéenne, est adoré au Proche-Orient sous différentes figures, et se trouve souvent en rivalité directe avec Yahvé. Les Hébreux transforment ces dieux locaux en autant de démons, parmi lesquels on distingue Belzébuth et Belphégor. Baal-Zeboub, le « dieu des mouches » en hébreu, est en fait la corruption ironique du mot cananéen Baal-Zeboul (Baal le Prince). Quant à Belphégor (Baal-Péor), il s'agit du Baal de la montagne Péor, en pays moabite, un dieu que les Hébreux, au cours de l'Exode, furent tentés d'adorer, et que maudit Moïse.

Béhémoth

Béhémoth (qui signifie « bestial » en hébreu) désigne la bête brute d'essence démoniaque. C'est un diable en général présenté comme parfaitement stupide.

Le démon

Dans la mythologie antique, les démons (du grec daimôn ) sont des esprits intermédiaires entre les dieux et les hommes. Ces esprits ou génies pouvaient être bons ou mauvais. Socrate, par exemple, possède un démon familier, une « voix » qui lui dicte sa conduite. Les larves et les lémures, à Rome, désignent en revanche fantômes et esprits malfaisants. Le christianisme n'a conservé que l'aspect maléfique de ces anciens démons.

Lucifer

Lucifer, qui signifie en latin « porteur de lumière », désigne Vénus, l'étoile du matin. Ce nom poétique sert aussi à nommer Jésus aux premiers temps du christianisme. Ce n'est qu'au Moyen Age que Lucifer en vient à désigner le plus brillant des anges de Dieu, celui-là même qui s'est révolté le premier contre son pouvoir. Lucifer ou la beauté du Mal.

Machin

« Machin est un grand duc qui est en similitude et semblance d'un homme fort, et enseigne la vertu des herbes et des pierres précieuses... » Il commande à 37 légions, nous apprend le Livre des Esprits , un traité démonologique du XVe siècle, qui est d'ailleurs le seul à le mentionner.

Le Malin

Une des épithètes médiévales du diable. La malignité du démon désigne moins sa ruse que sa pure méchanceté.

Méphistophélès

Le plus célèbre des démons littéraires. Méphistophélès tente le docteur Faust. Selon une étymologie grecque, douteuse mais poétique, son nom signifierait « celui qui n'aime pas la Lumière ». Démon de bas étage dans la légende primitive de Faust, au XVIe siècle, Méphistophélès acquiert de la prestance à la fin du XVIIIe siècle, avec l'écrivain allemand Goethe. Et il fait une entrée triomphale dans l'opéra grâce à Berlioz ( La Damnation de Faust , 1846) et à Gounod ( Faust , 1859).

Pan et les satyres

Dans la mythologie grecque, le dieu Pan n'a rien de maléfique. Fils d'Hermès et d'une nymphe, il représente la divinité pastorale par excellence. Mi-humain mi-caprin, il possède des pattes de chèvre, des cornes et une barbiche. Particulièrement lubrique, il consacre l'essentiel de son activité à poursuivre les nymphes, voire les jeunes bergers. Pan et les autres divinités agrestes, comme les satyres, furent très longtemps en honneur chez les paysans, ce qui explique sans doute que les chrétiens, lors des dernières campagnes d'évangélisation du monde antique, les aient entièrement diabolisés. C'est du dieu Pan que le diable chrétien tire ses pieds fourchus et ses cornes de bouc.

Pazuzu

Les plus anciens démons connus se rencontrent en Mésopotamie. Pazuzu, le démon du vent du sud-ouest, présente déjà toutes les caractéristiques du diable. Créature hybride, il arbore une tête de lion, un corps couvert d'écailles, des mains griffues, deux paires d'ailes, des pattes de rapace, la queue d'un scorpion et un pénis en forme de serpent. Le vent du sud-ouest apporte maladies et fléaux - sécheresse et famine en été, sauterelles en hiver... L'aspect hideux de Pazuzu a beaucoup marqué les créateurs contemporains, puisqu'il apparaît à la fois dans la bande dessinée, avec Les Aventures d'Adèle Blanc-Sec de Tardi (dans l'épisode Le Démon de la tour Eiffel), et au cinéma, dans la série L'Exorciste ...

Le Prince des Ténèbres

Les anges déchus ont perdu la lumière du Ciel. Le diable règne sur un monde de ténèbres, à la fois moral et physique - l'enfer. Tous les animaux de la nuit lui sont d'ailleurs intimement liés.

Satan

Satan, qui signifie en hébreu l'adversaire, mais aussi l'accusateur ou le calomniateur, a été correctement traduit en grec par le terme diabolos , qui donne « diable » en français. Dans les plus anciens textes bibliques, le satan apparaît comme un auxiliaire de la justice divine (Zacharie 3, 1-2). Mais, peu à peu, le nom commun devient nom propre, et, dans le Nouveau Testament, Satan se présente déjà comme l'Ennemi de Dieu et le Prince des démons. Le Coran le connaît sous les noms de Shaytan et d'Iblis, dérivés de Satan et de diabolos .

Le Tentateur

Au jardin d'Eden, le serpent tente Eve et lui fait manger du fruit de la Connaissance : Dieu maudit le serpent et chasse Adam et Eve du paradis terrestre. Le Nouveau Testament voit dans le serpent une image de Satan, car la tentation est son arme favorite. Pour accéder à un savoir supérieur, les hommes, et les magiciens en particulier, se montrent prêts à jouer leur âme.

Zozo

Ce démon peu connu a été formellement identifié par une jeune Picarde, dans une affaire de possession advenue en 1816 : elle tomba au pouvoir des démons Zozo, Mimi et Crapoulet qui, entre autres facéties, la faisaient marcher à quatre pattes.



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* Laurent Vissière est maître de conférences en histoire médiévale à Paris IV-Sorbonne
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Sources Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:46

Diable !


Par Robert Muchembled

professeur d'histoire moderne à l'Université de Paris XIII




Le diable hante l'homme depuis les origines. Mais il ne prend pas la même forme et n'occupe pas la même place dans chaque civilisation. L'Occident chrétien a choisi une version subtile du combat primordial entre le Bien et le Mal, pour chasser toute tentation dualiste et donner à Dieu une entière primauté. Saint Augustin l'a élaborée en affirmant que le Créateur a permis le Mal pour en tirer le Bien. Dans cette optique, Satan n'est pas l'égal de Dieu mais son instrument pour corriger les péchés et les errements des mortels.

Jusqu'à l'an mil, le diable est extérieur et polymorphe. Des traditions païennes solidement enracinées le décrivent sous de multiples formes, sans toujours le déclarer nuisible. Il est possible de le berner, de l'utiliser, de le punir, voire de le détruire... Puis l'accent est délibérément porté sur la double image de Satan, à la fois envahisseur de l'enveloppe charnelle des mauvais chrétiens et entité extérieure de plus en plus effrayante, tentant les humains dévoyés puis les attendant, sous une forme gigantesque et hideuse, dans un cruel enfer d'éternels supplices. En deux temps, deux mouvements, la messe est dite : découverts au XIe siècle, les hérétiques membres de sectes diverses sont pourchassés et exterminés comme adeptes du démon.

A la fin du Moyen Age s'installe dans l'imaginaire des clercs l'épouvantable évocation d'une secte diabolique secrète encore plus dangereuse, celle des sorcières. Aux XVIe et XVIIe siècles, l'Europe chrétienne diabolise la femme. L'argument sert à la tenir étroitement en tutelle, dans le seul cadre du mariage monogamique sacré. Hors de ce domaine, toute activité sexuelle lui est interdite, tant par la morale que par la loi, en vertu de sa proximité supposée avec le démon : naturellement porté à la volupté, son corps risque de devenir la porte d'entrée de l'enfer. Satan s'y trouve tellement à l'aise qu'il construit un temple à sa gloire chez ses meilleures adeptes, les sorcières, auxquelles il propose un pacte infernal. La construction s'érode à l'époque des Lumières, mais le XIXe siècle voit le diable à sa porte, sous des formes variées : traditionnelle pour les bons chrétiens ; comme une force révolutionnaire positive aux yeux des romantiques chantant les louanges de l'ange déchu Lucifer persécuté par un Dieu impitoyable.

La pulvérisation du modèle démoniaque se prolonge jusqu'à nos jours. Elle indique tout autant la fin de l'adhésion au dogmatisme religieux que la vigoureuse remontée de traditions anciennes, jamais totalement éradiquées. Satan prend d'innombrables formes parce que celles-ci correspondent à des besoins divers, dans des sociétés occidentales marquées par un individualisme croissant, où de multiples « tribus » urbaines cherchent à afficher leur originalité. Il demeure profondément lié à la sexualité, bien que le statut de celle-ci soit de plus en plus positif pour beaucoup de nos contemporains hédonistes. Il désigne toutes les craintes et les angoisses imaginables : l'ennemi par excellence, l'autre trop différent de soi, ou comme le dit un auteur de bande dessinée, tout ce que les auteurs du genre « reprochent à la société, ce qui leur fait peur ». Staline ou Hitler diabolisaient leurs opposants. On ne compte plus actuellement les « grands Satans » qui se rejettent mutuellement l'accusation. Le diable, c'est l'autre dont on réfute les valeurs en prétendant qu'elles appartiennent au domaine du Mal.

Sources
Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:36

 

 

Moïse et le monothéisme

par Sigmund Freud

1939

10ème partie

9ème partie

8ème partie

1ère partie

III

Moïse, son peuple et le monothéisme :

 

III. L' analogie

C'est dans un domaine en apparence très éloigné de notre problème que nous découvrirons la seule analogie satisfaisante touchant le curieux processus observé dans l'histoire de la religion juive, mais cette analogie est si complète qu'on pourrait presque parler d'identité. Nous y retrouvons le phénomène de latence, l'apparition de manifestations inexplicables qu'il faut cependant expliquer, la nécessité d'un événement passé et ensuite oublié et aussi cette compulsion qui, s'imposant à la pensée logique, domine la vie psychique, trait qui n'entre pas en jeu dans la genèse de l'épopée.


Cette analogie, nous la trouverons dans la psychopathologie, dans la genèse
des névroses humaines, c'est-à-dire dans un domaine du ressort de la psychologie individuelle, alors que les phénomènes religieux, eux, appartiennent à la psychologie des foules. On verra que cette analogie n'est pas aussi surprenante qu'elle n'apparaît à première vue ; elle équivaut plutôt à un postulat.


On appelle traumatismes les impressions reçues dans le jeune âge et plus tard oubliées et nous leur assignons un rôle très important dans l'étiologie des névroses. Mais est-il bien vrai que l'étiologie des névroses soit en général traumatique? A ceux qui affirment cette origine, on objecte immédiatement qu'en certains cas il n'est guère possible de retrouver et de mettre en évidence, dans l'histoire précoce du névrosé, un semblable traumatisme. Souvent nous en sommes réduits à ne rien découvrir d'autre qu'une réaction insolite à certains événements, à certaines obligations que tout être est obligé de subir. Nombre d'individus les supportent de la façon que nous qualifions de normale. Quand il ne nous est possible d'expliquer l'apparition d'une névrose qu'en invoquant telle prédisposition constitutionnelle, héréditaire, nous sommes naturellement tentés de dire que la névrose n'a pas été acquise, mais qu'elle s'est lentement développée.


Toutefois il convient ici de noter deux faits - d'abord que la genèse des névroses se ramène partout et toujours à des impressions infantiles très précoces 1 et ensuite que dans certains cas dits « traumatiques », les effets résultent évidemment d'une ou de plusieurs fortes impressions ressenties dans l'enfance. Ces impressions ont échappé à une liquidation normale et l'on est ainsi tenté de dire que
si les événements en, question n'étaient pas survenus, la névrose ne se serait pas non plus déclarée. Il sera suffisant, pour atteindre notre but, de limiter à ces cas traumatiques nos recherches sur l'analogie, mais entre ces deux groupes, le fossé ne semble pas infranchissable. Il est très possible de réunir dans une conception unique les deux conditions étiologiques ; il s'agit seulement de définir ce qu'on considère comme traumatique. Si nous admettons que l'élément quantitatif seul donne à un événement son caractère traumatique, nous en devons conclure que lorsque cet événement provoque certaines réactions pathologiques insolites, c'est qu'il a été trop exigé de la personnalité. Nous dirons donc que certains faits agissent comme des traumatismes sur certaines constitutions, tandis qu'ils demeurent sans effet sur d'autres. De là, la conception d'une échelle mobile, de ce qu'on appelle une « série complémentaire » où deux facteurs concourent à l'étiologie, un moins de l'un étant compensé par un plus de l'autre. En général les deux facteurs agissent ensemble et ce n'est qu'aux deux extrémités de la série que nous pouvons parler d'une motivation simple. Ces réflexions nous amènent à conclure que nous ne devons pas attacher d'importance, en ce qui concerne notre analogie, à la différence entre étiologie traumatique et étiologie non traumatique.


Malgré les risques de répétitions, nous pensons qu'il est utile de grouper ici les faits qui présentent l'importante analogie en question. Les voici donc : nos recherches nous ont montré que ce que nous appelons phénomènes ou symptômes d'une névrose est dû à certains événements et impressions qui, justement à cause de cela, sont à nos yeux des traumatismes étiologiques. Nous avons deux tâches à remplir : rechercher, fût-ce d'une façon schématique, d'une part les caractères communs à ces événements et d'autre part, ceux des symptômes névrotiques.


a) Étudions en premier lieu les traumatismes. Tous se situent dans la première enfance jusqu'à la cinquième année environ. Les impressions reçues à l'époque où l'enfant commence à parler sont particulièrement intéressantes ; la période qui s'étend entre deux et quatre ans semble être la plus importante ; il n'est pas possible de déterminer avec précision à quel moment débute cette réceptivité aux traumatismes.


b) Les événements en question sont, en règle généraL, totalement oubliés et restent inaccessibles au souvenir. Ils appartiennent à la période d'amnésie infantile, laquelle est souvent interrompue par quelques fragments de souvenirs.


c) Il s'agit d'impressions d'ordre sexuel ou agressif et certainement aussi de blessures précoces faites au moi (blessures narcissiques). Ajoutons que d'aussi jeunes enfants ne sont pas encore capables comme ils le seront plus tard de distinguer les actes sexuels des actes purement agressifs (interprétation «sadique» erronée de l'acte sexuel). Cette très frappante prédominance du facteur sexuel a besoin d'être théoriquement expliquée :


Ces trois points : apparition précoce au cours des cinq premières années, oubli, contenu agressivo-sexuel, sont étroitement liés. Les traumatismes sont ou bien des événements intéressant le corps du sujet ou bien des perceptions, surtout des perceptions visuelles ou auditives, donc des événements vécus ou des impressions. La connexion de ces trois points a été théoriquement établie grâce au travail analytique. C'est ce dernier seul qui doit nous permettre de
retrouver les incidents oubliés ou, pour parler de façon plus hardie mais plus incorrecte, de ramener à la mémoire des incidents. Contrairement à la croyance générale, la théorie nous enseigne que la vie sexuelle des êtres humains (ou ce qui y correspondra ultérieurement) connaît tôt une floraison qui se termine vers l'âge de cinq ans. Suit ce qu'on appelle la période de latence qui se prolonge jusqu'à la puberté et durant laquelle cesse l'évolution de la sexualité, celle-ci subissant même une rétrogradation. Cette théorie, qui se trouve corroborée par l'étude anatomique du développement des organes génitaux internes, nous amène à penser que l'homme descend d'une espèce animale dont la maturité sexuelle devait se produire vers la cinquième année. Elle nous fait aussi soupçonner que l'arrêt temporaire ainsi que l'évolution en deux temps de la vie sexuelle sont intimement liés à l'histoire de l'évolution humaine, au « devenir humain ». L'homme semble être l'unique animal à subir cette latence et à avoir cette sexualité différée.


Aucune observation, je crois, n'a jusqu'ici été faite à cet égard sur des primates, elle serait d'un grand prix pour notre théorie. Le fait que la période d'amnésie infantile coïncide avec le développement précoce de la sexualité ne saurait laisser la psychologie indifférente. Peut-être est-ce cet état de choses qui fournit les conditions nécessaires à l'éclosion des névroses, maladies qui semblent être un privilège humain et qui, ainsi envisagées, apparaissent comme des reliquats d'époques primitives, à la manière de certaines parties de notre corps.


Quels sont les caractères et les particularités communs à tous les symptômes névrotiques ? Il convient de noter ici deux points importants .


a) Les traumatismes ont deux sortes d'effets, des effets positifs et des effets négatifs. Les premiers constituent des tentatives pour remettre le traumatisme en valeur, c'est-à-dire pour ranimer le souvenir de l'incident oublié ou plus exactement pour le rendre réel, le faire revivre. S'il s'agissait d'un lien affectif précoce, ce tendre sentiment renaît de façon analogue en s'adressant cette fois à une autre personne. On donne à l'ensemble de ces efforts le nom de « fixations au traumatisme » ou encore d' « automatismes de répétition ». Ils peuvent être intégrés dans un moi soi-disant normal et conférer à celui-ci, en tant que tendances permanentes, leur caractère d'immuabilité bien que, ou plutôt du fait, que leur fondement réel, leur origine historique aient été oubliés. C'est ainsi qu'un homme qui a eu, dans son enfance, un attachement excessif et aujourd'hui oublié à sa mère, recherchera peut-être, toute sa vie durant, la femme dont il pourra dépendre et qu'il laissera le nourrir et l'entretenir. Une jeune fille, séduite dès son jeune âge, pourra organiser toute sa vie sexuelle ultérieure de façon à toujours provoquer de semblables assauts. Envisager ainsi le problème de la névrose nous permet d'aborder celui de la formation du caractère en général.


Les réactions négatives tendent vers un but diamétralement opposé. Les traumatismes oubliés n'accèdent plus au souvenir et rien ne se trouve répété ; nous les groupons sous le nom de « réactions de défense » qui se traduisent par des « évitements », lesquels peuvent se muer en « inhibitions » et en « phobies ». Ces réactions négatives contribuent considérablement, elles aussi, à la formation du caractère. De même que les réactions positives, elles sont, somme toute, des fixations au traumatisme tout en obéissant à une tendance inverse. Les symptômes de la névrose proprement dite constituent des compromis auxquels contribuent toutes les tendances négatives ou positives issues des traumatismes. Ainsi c'est tantôt l'un, tantôt l'autre des deux composants qui prédomine. Ces réactions antagonistes engendrent des conflits que le sujet ne parvient généralement pas à résoudre.


b) Tous ces phénomènes, les symptômes comme les rétrécissements du moi et les modifications permanentes du caractère ont un caractère compulsionnel, c'est-à-dire que si leur intensité psychique est grande, ils prennent, vis-à-vis des autres processus psychiques adaptés au monde extérieur et qui obéissent aux lois de la pensée logique, une indépendance marquée. Nullement ou insuffisamment influencés par la réalité extérieure, ils ne tiennent guère compte des choses réelles ou des équivalences psychiques de celle-ci, de sorte qu'ils se trouvent aisément en opposition active avec elles. Ils constituent, pour ainsi dire,
un état dans l'État, un parti inaccessible, impropre au travail en commun, mais qui cependant réussit parfois à vaincre les autres, ceux qu'on appelle normaux, et à les domestiquer. Quand cela arrive, c'est que la réalité psychique interne en arrive à prédominer sur la réalité extérieure et la voie vers la psychose est ainsi ouverte. Même quand les choses ne vont pas aussi loin, il est impossible de méconnaître l'importance pratique de ces phénomènes. Les inhibitions, l'incapacité de s'adapter à l'existence qui sont le fait des gens en proie à une névrose, constituent, dans la société humaine, un facteur très important. La névrose peut être considérée comme la manifestation directe d'une « fixation » de ces malades à une époque précoce de leur passé.


Étudions maintenant la latence qui nous intéresse particulièrement du point de vue de notre parallèle analogique. Au traumatisme infantile peut succéder immédiatement
une névrose infantile ; cette dernière se manifeste par des efforts de défense qui s'accompagnent de symptômes. Une pareille névrose peut durer longtemps et provoquer de voyantes manifestations ou bien demeurer latente et passer inaperçue. C'est généralement la défense qui y prend le dessus, mais, quoi qu'il arrive, certaines modifications du moi se produisent et demeurent comme des cicatrices. Il est rare qu'une névrose infantile se continue sans interruption par une névrose de l'adulte. Il arrive bien plus fréquemment qu'une période de normalité lui fasse suite, processus qui est sans doute facilité ou permis par la latence physiologique. C'est plus tard seulement que la névrose deviendra définitivement manifeste par l'effet retardé du traumatisme.

Cela se produit soit au moment de la puberté soit un peu plus tard. Dans le premier cas, les pulsions renforcées par la maturité physique reprennent la lutte dans laquelle elles avaient d'abord succombé. Dans le second cas, la névrose se manifeste plus tard parce que les réactions et les modifications du moi provoquées par le mécanisme de défense nuisent à la réalisation des tâches nouvelles imposées au moi par la vie, de sorte que de graves conflits surgissent entre un monde extérieur exigeant et un moi qui cherche à protéger l'organisation si péniblement établie lors de sa lutte défensive. Cette période de trêve entre les premières réactions au traumatisme et l'apparition ultérieure de la maladie est un phénomène typique. La maladie peut être considérée comme une tentative de guérison, comme un effort tenté pour rassembler les éléments du moi que le traumatisme avait dissociés, pour en faire un tout puissant en face du monde extérieur.Toutefois cette tentative est rarement couronnée de succès si le travail analytique ne vient à la rescousse et même en ce dernier cas, la réussite n'est pas toujours certaine. Assez souvent, le processus s'achève par la destruction, le morcellement du moi ou par la victoire sur ce dernier de l'élément précocement dissocié et dominé par le traumatisme.


Pour convaincre le lecteur, il faudrait mettre sous ses yeux un exposé détaillé de la vie de nombreux névrosés. Mais l'ampleur et les difficultés de ce sujet transformeraient totalement le caractère de cet essai qui deviendrait un traité des névrosés. De plus, un petit nombre seulement de gens, ceux qui ont consacré leur vie à l'étude et à la pratique de la psychanalyse, seraient intéressés par ce travail. Or comme je m'adresse ici à un public plus nombreux, il ne me reste qu'à prier le lecteur de me faire confiance en ce qui touche les assertions que je formule. De mon côté j'admets bien que le lecteur ne se verra forcé d'adopter mes conclusions qu'après avoir vérifié le bien-fondé de mes théories.


Quoi qu'il en soit, je vais tenter d'exposer un cas où ressortent nettement toutes les particularités de la névrose dont je viens de parler. Il est évident qu'un seul cas ne saurait nous fournir toutes les clartés nécessaires. Aussi ne convient-il pas d'être déçu si son contenu semble très éloigné de l'analogie que nous cherchons.


Un petit garçon qui, ainsi qu'il arrive souvent dans la petite bourgeoisie, partageait la chambre de ses parents, avait maintes occasions régulières, avant même de pouvoir parler, d'observer les actes sexuels de ceux-ci, de les voir et surtout de les entendre. Dans la névrose ultérieure qui se manifesta dès après sa première pollution spontanée, l'insomnie s'avéra le plus précoce et le plus gênant des symptômes. Hypersensible aux bruits nocturnes, il lui était, une fois réveillé, impossible de se rendormir. Cette insomnie était un véritable symptôme de compromis qui traduisait, d'une part, sa défense contre les perceptions nocturnes, d'autre part, son effort pour rétablir un état de veille propre à lui faire retrouver ses impressions de jadis.

 
Ces observations ayant précocement éveillé en l'enfant une agressive virilité, il se mit à tripoter son pénis, et s'identifiant à son père dont il prenait ainsi la place, fit à sa mère diverses avances sexuelles. Les choses allèrent ainsi jusqu'au jour où sa mère, lui interdisant ces tripotages, le menaça de tout raconter a son père qui, dit-elle, ne manquerait pas pour punir l'enfant de lui couper le membre. Cette menace de castration suscita, chez le petit garçon, une violente réaction traumatique. Il renonça à son activité sexuelle et son caractère se modifia
. Au lieu de s'identifier à son père, il se mit à le craindre, adopta vis-à-vis de lui une attitude passive et, se montrant parfois insupportable, en vint même à le provoquer. Les châtiments corporels qu'il s'attirait ainsi prenaient pour lui, une signification sexuelle, de sorte qu'il s'identifiait, par eux, à sa mère maltraitée. Il se cramponnait toujours plus craintivement à celle-ci comme s'il ne pouvait un seul instant se passer de son amour dans lequel il voyait une protection contre le péril de castration venant de son père. Cette modification du complexe d'Oedipe se prolongea pendant toute la période de latence qui ne fut marquée par aucun trouble apparent. Il devint un enfant modèle, bien noté à l'école.


Jusqu'ici nous avons pu observer l'effet immédiat du traumatisme et confirmer le fait de la latence.


Avec la puberté survinrent les manifestations névrotiques et un second symptôme apparut, celui de l'impuissance sexuelle. Le jeune garçon ne cherchait plus à toucher sa verge qui avait perdu toute sensibilité et n'osait approcher sexuellement une femme. Toute son activité sexuelle se limitait à un onanisme psychique avec fantasmes sadico-masochistes dans lesquels se décelaient aisément les conséquences de ses précoces observations du coït parental. La poussée de virilité renforcée qu'apporte la puberté ne provoqua en lui
qu'une haine féroce et un sentiment de révolte contre son père. Cette attitude négative jusqu'à l'extrême à l'égard de son père était poussée si loin qu'elle lui faisait oublier son propre intérêt, provoquant son échec dans la vie et ses conflits avec le monde extérieur. Il ne réussissait pas dans sa profession parce que c'était son père qui l'avait poussé à embrasser celle-ci. Il ne se liait avec personne et n'était jamais en bons termes avec ses supérieurs.


Ainsi accablé de symptômes, affligé d'incapacité, il finit, après la mort de son père, par se marier, mais alors le fond de son caractère apparut et il rendit la vie impossible à tout son entourage.
Égoïste invétéré, despote brutal, il lui fallait manifestement tourmenter autrui. Il devint la copie fidèle de son père tel que son souvenir l'avait campé, c'est-à-dire qu'il ressuscitait l'identification à ce père, l'identification qu'enfant il avait faite pour des raisons d'ordre sexuel. Nous reconnaissons, dans cette partie de la névrose, le retour du refoulé dont nous avons dit qu'il devait être compté avec les effets immédiats du traumatisme et le phénomène de la latence, parmi les symptômes essentiels d'une névrose.

1 De sorte qu'il est insensé de prétendre, comme certains le font, qu'on peut exercer la psychanalyse sans rechercher les événements de la période infantile et sans tenir compte de celle-ci.

 

11ème partie - L'application 

Posté par Adriana Evangelizt

 

 

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:31

Médias, politique et religions

Par René Rémond




Un professeur de philosophie et un romancier menacés de mort, des caricatures de Mahomet ou des propos pontificaux qui suscitent des tollés dans le monde musulman : comment réagissent les médias ? Réponses et analyse d'un spécialiste d'histoire politique, intellectuelle et religieuse.



Historia - Le 12 septembre dernier, le discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI a été violemment rejeté par une partie de la communauté musulmane. Le débat médiatique qui a suivi a-t-il été équitable ?

René Rémond - Je ne sais pas si le débat a été médiatiquement équitable, mais j'ai été heureusement surpris par l'attitude des journalistes français. Un certain nombre d'entre eux a pris ses distances avec l'interprétation la plus simpliste et la plus réductrice des propos de Benoît XVI à Ratisbonne, laquelle a déclenché un incroyable déchaînement de violence dans le monde islamiste. Comme par exemple en Irak, où l'armée des moudjahidin menace de « fracasser les croix de la maison du chien de Rome », mais aussi dans d'autres pays, en Somalie notamment, où des leaders religieux invitent les fidèles à « traquer le pape et le tuer immédiatement ».Les journalistes français, dans leur ensemble, ont bien perçu que le pape, dans son discours, n'avait nullement jeté l'anathème contre l'islam. En fait, dans ce texte sur « la foi et la raison », thème qui le préoccupe particulièrement, Benoît XVI, soucieux de dissocier le fait religieux et la violence, s'est interrogé sur leurs rapports. D'où sa citation de l'empereur byzantin Manuel II, qui, lors du siège de Constantinople, à propos du djihad, interpelle son interlocuteur en lui tenant les propos suivants : « Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d'inhumain, par exemple le fait qu'il a prescrit que la foi qu'il prêchait, il fallait la répandre par le glaive. » Mais faire une citation n'implique nullement qu'on la reprenne à son compte et qu'on l'approuve, d'autant que le pape Benoît XVI a qualifié cette interpellation de Manuel II d'« étonnamment abrupte ».

Dans leur ensemble, les journalistes ont aussi fort bien compris que Benoît XVI n'avait pas mesuré qu'en reprenant cette citation condamnant Mahomet, il apparaîtrait à bien des chefs musulmans comme l'auteur d'une agression odieuse, quand bien même la suite de son texte démontre qu'il ne l'approuve nullement. Ils ont compris aussi que lors de ce discours donné à l'université de Ratisbonne, le pape avait voulu prononcer une leçon magistrale sur un problème philosophique. Et il l'a fait. Il faut conclure de cette affaire que Benoît XVI est un universitaire et un grand théologien, sans que cela implique forcément qu'il soit un chef politique. Il me semble que la pondération des médias français relève aussi d'une réaction contre la manipulation politique, à laquelle les extrémistes musulmans se sont livrés peu de temps auparavant à propos des caricatures de Mahomet. Même les plus anticléricaux en viennent à penser que l'islam est pire que le christianisme.

H. - Considérez-vous que les valeurs du christianisme sont mal prises en compte dans les médias ? Et si c'est le cas, comment l'expliquez-vous ?

R. R. - Il est hélas ! certain que les médias répandent une vision réductrice du christianisme, le bornant à une morale traditionnelle dépassée qu'ils rejettent catégoriquement et occultant ainsi ses valeurs essentielles. On ne veut voir dans le christianisme que des principes moraux, des interdits concernant la sexualité, inconciliables avec l'hédonisme, la recherche du plaisir immédiat, qui est aujourd'hui la règle. On lui reproche ainsi de nous « pourrir la vie ». En revanche, les médias ne font guère écho à d'autres implications du christianisme et à ce qui en constitue les fondements. Beaucoup ont oublié que Jean-Paul II a rappelé, lors de son premier voyage en France, que liberté, égalité, fraternité étaient des valeurs chrétiennes, qu'il a pris position contre la guerre, qu'il a toujours invité à préférer les pauvres aux riches et qu'il a condamné les méfaits d'un capitalisme sauvage. Au nom de l'émancipation des moeurs, le christianisme est assimilé à une sorte de morale inacceptable qui occulte les bases de la religion. Cette vision limitée du christianisme s'explique, je crois, par l'animosité profonde, ancrée dans notre inconscient collectif, par le souvenir de la tutelle pesante exercée autrefois par l'Eglise sur la société et sur les vies individuelles. Bien qu'elle ait aujourd'hui totalement disparu, ses conséquences pèsent encore sur l'image - en fait archaïque et fausse - que nombre de nos contemporains se font du christianisme.

H. - D'un côté, la publication de caricatures jugées infamantes pour Mahomet déclenche une émotion mondiale, de l'autre, le détournement publicitaire de la Cène ne suscite que de très rares commentaires. Comment l'expliquez-vous ?

R. R. - Très aisément. Aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, nous avons appris à distinguer politique et religion. Et nous sommes conscients que les mises en cause des valeurs religieuses, leur utilisation à des fins publicitaires, les blasphèmes mêmes ne peuvent guère être interdits, puisque chacun est libre d'exprimer son opinion. La situation est en revanche toute autre dans le monde musulman où politique et religion se confondent. Rappelez-vous de la fatwa lancée le 14 février 1989 contre l'écrivain musulman britannique Salman Rushdie pour son interprétation « incorrecte » dans Les Versets sataniques. Mettre en cause la religion constitue un crime. Abjurer l'islam pour une autre religion vous condamne à mort.

H. - Parce qu'elle mentionnait l'usage de la violence par Mahomet, la tribune dans Le Figaro du professeur de philosophie Robert Redeker a valu à son auteur des menaces de mort. Parce que dans le roman intitulé O Maria, un écrivain maghrébin, Anouar Benmalek, a mentionné les atrocités commises de part et d'autre en Espagne à la fin du XVe siècle, y compris par les musulmans, une partie de la presse algérienne s'est déchaînée contre lui. A tel point que la DST a jugé nécessaire de lui assurer en France une protection qu'il n'avait lui-même pas demandée. Dans de telles conditions, est-il possible aujourd'hui de donner de la religion musulmane une version différente des thèses soutenues par ses adeptes les plus radicaux ?

R. R. - Nous vivons dans un temps historique qui s'est ouvert en 1979 avec la révolution islamique en Iran et l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny, qui s'est fixé comme objectif d'imposer au monde une vision stricte, intransigeante, fondamentaliste de l'islam. Il a lancé ainsi un mouvement de fond, qui repose aussi sur le refus de la modernité. Toute son action se fonde sur une conviction binaire, un monde partagé en deux camps : celui du bien, l'islam, qui détient la vérité absolue, et celui du mal - les autres -, qu'il convient de réduire. Cette interprétation la plus radicale qui soit donne de l'islam une vision terroriste qui ne correspond pas à la réalité, réduisant au silence toute expression ouverte et libérale de l'islam. Il est vrai qu'il a fallu plusieurs siècles aux chrétiens pour faire l'apprentissage de la cohabitation et accepter une société plurielle, où plusieurs religions coexistent. Ce n'est pas encore le cas du monde musulman. Au fil des siècles, christianisme et islamisme ont eu deux histoires très différentes, qui ont connu une sorte de permutation. Au départ, le christianisme se développe, dans les persécutions, par la parole. La violence, exceptée celle qu'ils subissent, n'est jamais le fait des pères de l'Eglise. Cinq siècles plus tard au contraire, l'islam se diffuse par une stratégie guerrière. Puis quelques siècles après, le christianisme prend à son tour un visage guerrier, voulant imposer sa foi par la force si besoin est. C'est le temps de l'Inquisition et des croisades. A la même époque, au contraire, l'islam, devenu pacifique et tolérant, connaît son « âge d'or ». Aujourd'hui, hélas ! l'islam militant se veut fidèle à l'héritage conquérant de ses débuts, alors que le christianisme a trouvé la voie de la tolérance. Cela lui a demandé plusieurs siècles, c'est vrai ! Faudra-t-il donc attendre encore cinq cents ans pour que l'islam accepte de s'insérer dans une société de dialogue qui ne condamne aucune expression de la foi ? Ne soyons pas pessimistes ! N'oublions pas que, depuis quelques siècles, les rythmes s'accélèrent, l'Histoire double le pas. L



Propos recueillis par Georgette Elgey



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Agrégé d'histoire, docteur ès lettres, René Rémond fut le premier en France à occuper la chaire d'histoire du XXe siècle à la faculté des lettres de Nanterre en 1964. Président du Conseil supérieur des archives depuis 1988, il a été élu à l'Académie française le 18 juin 1998, au fauteuil de François Furet. Vient de paraître Religion et politique (Pleins feux) dans lequel figure sa conférence prononcée lors des rendez-vous de Blois 2005.
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Fatwa sur la liberté d'expression ?

Les caricatures de Mahomet publiées dans France-Soir valent à son directeur d'être limogé. Une tribune du Figaro signée Robert Redeker dénonçant "l'islamisation des esprits en France" oblige l'auteur à vivre caché. Benoît XVI, vilipendé après son discours de Ratisbonne. Critiquer l'islam est-il aujourd'hui encore possible ?


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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:28

L'école est punie

Par Hubert Tison, historien





Périlleuse mission que d'enseigner l'Histoire. De plus en plus d'élèves réinterprètent les événements passés et présents en fonction de leur appartenance communautaire. Quelle parade pour les professeurs ?


Depuis quelques années des professeurs sont confrontés à des incidents plus ou moins graves qui tendent à remettre en question le contenu de leur enseignement au nom de la mémoire, de la religion ou de l'idéologie. Ces incidents ne touchent pas que les cours d'histoire, mais aussi ceux de SVT (sciences de la vie et de la terre), de philosophie, de français, de langues, parfois d'arts plastiques. Combien d'incidents ? Une enquête de l'Association des professeurs d'histoire et de géographie a tenté d'en mesurer l'ampleur : elle a porté, en 2003, sur plus de 700 établissements (environ 1 100 classes de 3e et plus de 2 200 classes de terminale). Le nombre d'établissements touchés avoisine 16 % et concerne surtout les zones sensibles des banlieues ou des grandes villes ; les incidents sont certes limités mais préoccupants par leur atteinte aux valeurs laïques et républicaines véhiculées par l'école. Les faits religieux, la Seconde Guerre mondiale - en particulier la Shoah -, le Proche-Orient, mais aussi la guerre d'Algérie et les Etats-Unis sont les thèmes qui prêtent le plus à controverse. A cela s'ajoutent, lors de sorties, les refus de visites d'édifices religieux, comme lorsque ces élèves de confession chrétienne ne veulent pas entrer dans une mosquée sous prétexte de danger terroriste !

Dans un grand lycée de la banlieue ouest de Paris, lors d'un cours sur la naissance du christianisme, des élèves juifs de seconde nient l'existence de la Palestine. Les actes antisémites, eux, se traduisent surtout par les remises en question de l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, le boycott de films tels Nuit et Brouillard par des élèves d'origine maghrébine ou des insinuations du type « si le programme de terminale parle de la Shoah, c'est en raison du lobby juif ». Les conflits du Proche et du Moyen-Orient sont également matière à incidents. Certains élèves d'origine maghrébine s'identifient aux morts palestiniens ou irakiens et les assimilent aux victimes de la Shoah. Même genre de réaction chez les jeunes juifs qui se reconnaissent dans les victimes des attentats suicides frappant des Israéliens. La guerre d'Algérie donne lieu à des accrochages entre élèves, notamment à propos des harkis traités par l'un d'entre eux de « collabos ». D'autres récusent le cours de leur professeur comme cette élève de Caen favorable à l'Algérie française. La question de la politique extérieure des Etats-Unis fait elle aussi débat. Leur intervention en Afghanistan et en Irak suscite des réactions hostiles. Ainsi, des élèves d'un collège de Seine-Saint-Denis refusent de participer en 2001 à la minute de silence en hommage aux victimes du World Trade Center et crient : « Vive Ben Laden. » Certains élèves font même parfois l'apologie du terrorisme.

Pourquoi de tels incidents ? Les causes sont multiples, liées entre autres à l'environnement social, familial, à la pression des intégristes et des fondamentalistes, aux préjugés racistes et sexistes, à la quête identitaire des adolescents. Quelles solutions ? D'abord : « Ne pas se laisser dicter par des autorités religieuses ou par quelques groupes de pression que ce soit, ce que les professeurs doivent dire ou enseigner », comme l'a souligné l'APHG ; sanctionner les faits de racisme et d'antisémitisme et ne pas céder à la frilosité ; lutter contre l'ignorance et le racisme. Le professeur d'histoire n'a pas à enseigner la mémoire, mais l'Histoire, pour lutter contre les revendications communautaristes. Des professeurs d'histoire du collège Max-Dormoy, en plein coeur du quartier sensible de la Goutte-d'Or à Paris, affirment que : « Plus le sujet est maîtrisé, moins le risque de contestation ou de refus existe. Pour les cours supposés à risques, nous nous appuyons sur des connaissances renouvelées, solides, et nous les intégrons dans la démarche historique sans laisser de place aux réactions non argumentées. » En 6e et 5e, le professeur d'histoire doit étudier la religion dans l'Histoire. Il ne s'agit pas d'enseigner la croyance, mais le fait religieux replacé dans son contexte. Il faut aussi apprendre aux élèves à prendre une distance critique vis-à-vis de l'image et à définir les mots. La venue de témoins s'exprimant sur la Seconde Guerre mondiale, la Résistance, la Déportation, ou sur des sujets comme les guerres coloniales, les génocides arménien, rwandais ou cambodgien, apporte aux élèves de l'émotion, mais aussi des connaissances et un enrichissement sur l'autre.

Sources Historia

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:18

Laïcité : un héritage en péril

Par Daniel Lefeuvre et Michel Renard



Au pays de Voltaire, il est désormais interdit de ne pas croire. Tel est le credo des religieux fondamentalistes qui veulent imposer leurs propres règles à une République aux valeurs mises à mal.



Cela a commencé aux lendemains de la marche des Beurs, partie d'une cité de la banlieue lyonnaise, après de terribles tensions avec les forces de police. Le leader de l'association SOS-Minguettes à Vénissieux, et initiateur de la marche, Toumi Djaidja reçu par le président Mitterrand en décembre 1983, condamné puis gracié l'année suivante pour un vol avec violence qu'il niait avoir commis, semble désillusionné par une politique de gauche qui ne parvient pas à créer un véritable lien social et qui relègue les élites issues de l'immigration aux derniers rangs des appareils politiques et électifs. Toumi Djaidja transforme le local de SOS-Minguettes en lieu de prière et s'inscrit dans ce mouvement de création d'associations islamiques et de « mosquées » qui connaît une croissance exponentielle depuis la « révolution iranienne » de Khomeiny en 1979 et la libéralisation de la loi 1901 par le gouvernement de gauche en 1981. Une centaine de lieux de culte musulmans en 1977, plus de 900 en 1985. Aller prier ? Rien de répréhensible bien sûr. Mais le maillage du militantisme musulman qui se met en place pose deux problèmes : ces nouveaux militants religieux font le plus souvent allégeance aux conceptions d'un islam politique et hostile aux valeurs des sociétés occidentales, à commencer par la laïcité ; et il prolifère sur les carences d'un encadrement institutionnel qui socialisait les jeunes depuis les années d'après-guerre.

Elus sincères et sociologues lucides multiplient les alarmes : l'école n'intègre plus comme avant ; l'armée, après la suppression du service militaire obligatoire en mars 1997, n'est plus ce vecteur de patriotisme et de civilité qu'elle était ; la déshérence syndicale livre les travailleurs à eux-mêmes quand le chômage ne les abandonne pas à une assistance mentalement délétère. A cela s'ajoutent de nouveaux fléaux : la dissolution du lien familial, la ghettoïsation progressive des grands ensembles HLM, la montée d'une cohabitation conflictuelle avec les populations immigrées sur les lieux de résidence, les tensions interethniques, la prolifération d'une économie mafieuse souterraine alimentée par le trafic de drogue, la croissance vertigineuse de la délinquance et la banalisation de la violence... La France ne fait plus France. L'antiracisme moralisateur devient la seule grille de lecture des réalités sociales mais aussi politiques. L'attachement national est ridiculisé.

Désormais, l'allure et le vêtement distinguent, jusqu'à l'excès, du milieu ambiant : barbe fournie et qamis (chemise ample et longue) pour les uns, voile ceignant totalement le visage voire mu'tajibat couvrant le corps de la tête aux pieds, pour les autres. Les relais d'un « développement séparé » se mettent en place par les militants d'un islam fondamentaliste et globalisant : commerces d'alimentation halal, librairies « islamiques », associations de soutien scolaire ou d'apprentissage de l'arabe qui camouflent des lieux de mise en conditionnement idéologique et sectaire, « Congrès » annuel du Bourget organisé par l'UOIF (Union des organisations islamiques de France). Comment, dans ces conditions, le contact peut-il s'établir avec ces éléments qui considèrent toute entreprise extérieure à leurs conceptions comme menaçante pour leur intégrité, voire même pour leur salut, car « mécréante » ?

Les opérateurs institutionnels n'ont plus le choix qu'entre trois attitudes : baisser les bras, composer ou résister. Comment ne pas soupçonner que le désengagement de l'Etat, désormais à la recherche de partenaires-relais à moindres frais dans les banlieues, justifiait, sans le dire, l'implication décisive du ministère de l'Intérieur dans la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2002 ? Opération dans laquelle l'Etat laïque apparaissait à contre-emploi puisque générant lui-même une structure cultuelle... ! Opération au bilan négatif puisque dans le premier dossier sur lequel il intervenait, le CFCM se prononçait contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l'école. Un tel pied-de-nez n'était pas une surprise pour ceux qui avaient suivi la genèse du CFCM. A l'automne 1999, en effet, le ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, lançait la « consultation » des associations musulmanes pour organiser le culte musulman sur le territoire français dans le cadre d'une négociation avec l'Etat - même si l'on affirmait le contraire en insistant sur le fait que ce sont les musulmans « eux-mêmes » qui devaient s'organiser. Le ministère soumettait aux protagonistes un texte d'approbation des principes fondamentaux de la République, de la laïcité et des libertés - texte dont rien n'était à négocier et dont la signature constituait le préalable à l'entrée dans le processus de « consultation ». A la demande de l'UOIF, pourtant, la mention du « droit à changer de religion ou de conviction » fut effacée de la « déclaration d'intention » ! On a argumenté officiellement en expliquant que la reconnaissance globale des Droits de l'homme suffisait et qu'il n'était pas nécessaire de mentionner un élément précis de ces droits. Tartufferie ! Car, si le « droit à changer de religion ou de conviction » figurait dans la première version du texte, c'est bien parce qu'on savait qu'il s'agissait d'un point litigieux, nécessitant une reconnaissance explicite. Et si cette formule, sur pression de l'UOIF, a été retirée, c'est qu'on a cédé à une interprétation liberticide du droit musulman qui associe ce droit à une apostasie sanctionnée par la mort ! Alors même que des intellectuels musulmans modernistes réclamaient « que toute ambiguïté soit levée et que le principe du droit à changer de religion ou de conviction soit réaffirmé par une claire adhésion à la suprématie du droit commun sur tout droit communautaire ». (Libération, 26 juin 2000.)

Avec l'expérience, des élus ont modifié leur angélisme de départ. Le député et maire de Vénissieux, André Gérin, déclarait ainsi : « La loi [du 21 mars 2004 contre le port des signes religieux à l'école] sert d'alibi aux islamistes fondamentalistes, radicaux, qui utilisent le "religieux" sur le terrain politique, avec des intentions électorales, y compris par rapport au 21 mars. Ils se servent d'une certaine émotion créée chez les musulmans par une loi qui peut leur donner le sentiment d'être stigmatisés. Mais ils peuvent le faire, parce que, depuis quinze, vingt ans, notre pays a raté l'intégration de ses immigrés, [...] la question de l'islam n'a pas été traitée en correspondance avec les principes de la République, avec les principes de laïcité. [...] On peut donc s'interroger sur la responsabilité de la société, de l'Etat, qui ont abandonné, depuis une trentaine d'années [...] les grandes missions de service public, notamment en matière d'éducation. » (L'Humanité, 20 janvier 2004.)

Une preuve d'un tel abandon est fournie par cet extrait hallucinant des commentaires officiels du programme d'Education civique, juridique et sociale (ECJS) dans les lycées, signé de Jean-Paul de Gaudemar, directeur de l'enseignement secondaire, en 2002 : « Le débat doit reposer sur le respect d'autrui et donc n'autoriser aucune forme de dictature intellectuelle ou de parti pris idéologique. Il est une occasion d'apprendre à écouter et discuter les arguments de l'autre et à le reconnaître dans son identité. » Mais quand son « identité » véhicule des préjugés, faut-il encore le « reconnaître » ? Derrière le louable refus de la « dictature intellectuelle », risque de s'insérer un relativisme coupable. Que faire lorsque, dans un collège de Pantin, en 2004, des élèves garçons cherchent à imposer aux filles une tenue conforme aux normes des fondamentalistes musulmans ; lorsqu'ils agressent une élève qui portait des bagues aux doigts en lui disant qu'elle est « une pécheresse », tandis qu'une professeure s'est également entendue dire qu'elle n'était qu'une « pécheresse » et qu'elle « irait en enfer » ? Faut-il encore les reconnaître dans leur identité ? Que faire lorsqu'à une élève de collège d'origine maghrébine qui questionne son professeur, un élève garçon, lui aussi d'origine maghrébine, lance : « Tu es musulmane ? Alors il ne faut pas parler avec un homme ! » ? Faut-il encore reconnaître dans son identité ce pauvre garçon qui crierait sûrement à la dictature intellectuelle si on lui disait que l'égalité entre filles et garçons est un principe intangible des écoles françaises ? Faut-il, toujours pour reconnaître les différentes identités, revenir sur la loi pénalisant l'excision ou l'infibulation des filles ? Accepter la polygamie ou bien encore les mariages forcés ?

Le 7 octobre 2006, quatre mineurs, élèves du collège Jean-Mermoz à Lyon, sont mis en examen. Selon Le Progrès, une élève de troisième, d'origine maghrébine, a été agressée dans la cour de récréation par quatre garçons, âgés de 12 à 16 ans. Son crime ? avoir mangé un sandwich, en plein ramadan. Pour le principal de l'établissement, les faits relèveraient d'un « phénomène de violence dans un petit collège de ZEP ». Bref, un incident presque banal qui ne justifierait qu'un rappel au règlement et une campagne de sensibilisation pour que « les élèves comprennent que les violences doivent rester aux portes du collège », selon ses propos rapportés à la télévision sur la chaîne LCI.

Violence ordinaire ? Certainement pas. Le geste des quatre garçons incriminés manifeste que, dès lors qu'on est maghrébine, on se doit d'être musulmane et de manifester sa foi en respectant les rites religieux. Incident isolé ? Hélas ! Le rapport sur « Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires », discrètement remis en juin 2004 au ministre de l'Education nationale par Jean-Pierre Obin, Inspecteur général de l'Education nationale - et tardivement rendu public -, n'autorise pas un tel optimisme. Au fil de ces pages, on mesure l'ampleur et la polymorphie des atteintes et des attaques dont la laïcité est la cible. Ici [à la page 14], c'est le responsable local du Culte musulman « d'un important département urbain » qui demande à l'inspecteur d'académie l'ouverture de vestiaires séparés dans les salles de sport car « un circoncis ne peut se déshabiller à côté d'un impur ». Là, c'est le refus, dès l'école primaire voire dès la maternelle, de participer à certaines « activités corporelles et artistiques », comme chanter, dessiner un visage ou jouer de la flûte.

Désemparés, soucieux d'éviter des conflits, ou déjà gagnés aux vertus d'un multiculturalisme dissolutif de la culture française et de la nation, trop de responsables renoncent déjà à faire respecter les règles de la laïcité : « certains » établissements scolaires ferment pendant les fêtes musulmanes et donnent congés à leurs personnels, tandis qu'un proviseur autorise un des employés de son lycée « à faire ses prières sur son lieu de travail ». Au lycée professionnel Lavoisier de Roubaix, sur décision du chef d'établissement, la cantine scolaire ne sert plus que de la viande halal, au nom de cette « République de demain, tolérante et multiculturelle ». Si l'on veut conserver une école formant l'esprit libre, une école assurant la transmission de savoirs rendant compréhensible l'héritage culturel qui est le nôtre ainsi que celui d'autres civilisations, une école délivrant des repères face à la complexité et à la pluralité du monde et permettant un recours critique face aux obscurantismes, il ne faut pas transiger avec la laïcité.

Dans bien d'autres secteurs de la vie collective, la laïcité est remise en question, notamment par le refus de mixité. Dans son rapport « Femmes et sports », remis le 21 avril 2004 au ministre des Sports et à celui de la Parité, Brigitte Deydier relève à la fois le recul des pratiques sportives parmi les jeunes filles « d'origine méditerranéenne » et la quasi-disparité de la mixité, les installations sportives de proximité étant presque exclusivement utilisées par les garçons. Or, un certain nombre de municipalités, loin de combattre ce phénomène, l'ont encouragé.

A Mons-en-Baroeul (Nord), une association musulmane - l'Association pour la culture et l'éducation à Mons - a obtenu, en 1999, que les hommes soient interdits de piscine le samedi soir (décision rapportée en décembre 2003). A la rentrée 2002, la mairie de Lille décidait à son tour de réserver, dans les piscines de Lille-sud, des créneaux horaires aux seules femmes. A Sarcelles, la municipalité a mis la piscine à la disposition d'une association religieuse juive qui organise des sessions spécifiques aux hommes et aux femmes. Selon le rapport remis au ministre de l'Intérieur en août 2005, par Louis Le Gouriérec (IGA), « dans le gymnase de Villiers-le-Bel, des animations prétendument "ouvertes" n'accueillent que des garçons. Cette situation se retrouve dans plusieurs structures socio-éducatives à Deuil-la-Barre, Jouy-le-Moutier, Ermont »...

L'hôpital n'est pas épargné. Le rapport Le Gouriérec présente les résultats d'une étude statistique réalisée dans le secteur hospitalier de la région lyonnaise, en 2004, auprès de 1 378 sages-femmes et gynécologues obstétriciens exerçant dans les maternités de 72 établissements privés de la région, dans le but d'analyser « les obstacles physiques ou verbaux que peut rencontrer, dans le cadre des examens et des accouchements, le personnel soignant des maternités en raison de la religion des patientes ou de leurs conjoints ». Parmi les 404 réponses qui ont été recueillies, « plus de la moitié de ces praticiens déclarent avoir dû adapter leurs pratiques médicales aux convictions religieuses des patientes ». Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), dans un texte pour la défense des « femmes contre l'intégrisme musulman », dénonce les agressions commises contre « deux gynécologues-obstétriciens qui donnaient leurs soins à des femmes musulmanes qui mettaient au monde leurs enfants » par « les maris de ces patientes, au motif qu'en tant que médecins hommes ils ne devaient pas examiner leurs femmes ». Dans sa diversité, le constat est accablant. L'offensive menée par ces militants religieux a pour premier objectif d'empêcher l'intégration des musulmans de France dans cet espace national laïc qu'ils rejettent et qu'ils veulent redéfinir à partir de leurs propres normes.

Une longue « guerre de trente ans » a été nécessaire aux Républicains de la IIIe République pour imposer, à l'Eglise catholique, que les convictions et les pratiques religieuses se cantonnent dans la sphère privée (la loi de séparation des Eglises et de l'Etat a été adoptée le 3 juillet 1905). La même fermeté de l'Etat, légitimé par le suffrage universel, doit aujourd'hui se manifester. La France est placée devant le défi de sauvegarder ou de renoncer à cet héritage. Si l'on souhaite le pérenniser et le faire vivre, alors, comme nous y invite Elie Barnavi dans ses Religions meurtrières (Flammarion, 2006), il faut réaffirmer « quelques règles simples, dont l'application ne doit souffrir aucune discussion, aucune compromission, aucune dérogation [...]. Ici, la conscience est autonome et la religion relève du libre choix de l'individu. Ici, on ne tolère aucune manifestation de sectarisme religieux. [...] La République est bonne fille, elle doit apprendre à sortir ses griffes. Elle ne doit pas seulement interdire qu'on enfreigne ses lois, elle doit exiger qu'on embrasse son éthique. »



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Professeur d'histoire économique et sociale à l'université de Paris VIII-Saint-Denis, Daniel Lefeuvre vient de publier Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion). Historien, Michel Renard a collaboré à l'Histoire de l'islam et des musulmans en France (Albin Michel, 2006).
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Banlieues sous assistance... religieuse

Les forces de l'ordre, débordées par les innombrables provocations, caillassages ou jets de parpaings, ont reçu comme instructions de ne plus faire d'incursions dans certains endroits réputés « chauds ». Une absence qui fait évidemment le jeu des caïds, protagonistes d'une économie souterraine qui pollue les banlieues. Les différents acteurs sociaux censés aider les habitants des quartiers populaires, unique source de revenus et de médiation existants, désertent eux aussi peu à peu leurs postes. Inadaptées à une société en mutation, les aides sociales comme la Caisse d'allocations familiales ou les Centres d'action sociale se contentent d'effectuer un service minimum alors qu'elles ont un véritable rôle à tenir dans les cités. La dégradation des services publics est une réalité quotidienne : files d'attente interminables à la Poste, conditions de transport indignes, pénuries des effectifs enseignants et des personnels éducatifs, situation de plus en plus difficile dans les hôpitaux... Bien sûr, il serait absurde de faire des généralités, car beaucoup d'agents font un travail efficace et mettent en place des projets et des initiatives brillants qui améliorent et animent - plus ou moins - la vie dans les quartiers. Depuis plus de vingt ans, le tissu associatif a toujours été très présent. Mais à partir du moment où certains jettent l'éponge, d'autres sont là pour la ramasser à leur place. Et ces nouveaux intervenants prennent la relève pour le meilleur ou pour le pire... Les jeunes en situation d'échec ou perçus comme tels se retournent vers quelqu'un ou quelque chose qui puisse leur fournir une alternative. La religion en est une. Beaucoup plus liée à une nécessité de trouver un refuge moral et protecteur - où rencontres, entraides et enseignements sont de mise - qu'à une véritable ferveur confessionnelle, la religiosité connaît un véritable regain. Les mosquées de quartier deviennent souvent la seule échappatoire et le seul recours dans les zones marginalisées, en rupture avec le reste de la société. Phénomène certes minoritaire mais incontestable, les prédicateurs zélés du Tabligh, qui invitent les musulmans à se définir en fonction de leur religion et non en tant que citoyen, sillonnent les rues à la recherche de nouveaux adeptes. Les salafistes, aux visées plus politiques et qui, dans leur forme extrême, prêchent le djihad, ne perdent pas non plus leur temps. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la montée de l'islam radical dans les banlieues est un phénomène qui alarme les autorités. Un an après les émeutes qui ont embrasé les cités, les autorités sont toujours aussi démunies. V. B.


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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:15

La part d'ombre des Lumières

Par Anne Bernet




Siècle des esprits éclairés, le XVIIIe revendique le droit de tout passer au crible de la raison et de la critique. Surtout la religion. Sans concessions.



Dans toute l'Europe, mais en France plus encore qu'ailleurs, ce temps est une période de rupture et de renouvellement. La régence de Philippe d'Orléans puis les jeunes années de Louis XV donnent le signal à une incoercible effervescence des idées, soutenue par un soudain et constant progrès des sciences et une ouverture au monde sans précédent. Au vrai, rien de nouveau dans tout cela, car la plupart des concepts discutés datent de plusieurs décennies mais n'ont pas trouvé l'occasion de se répandre. La nouveauté, en fait, sera de les mettre à la mode.

Tout au long du siècle, les anciens systèmes de pensée, politiques, religieux, philosophiques ou moraux, se désagrègent sous les assauts conjoints de la philosophie et du progrès scientifique, qui favorisent scepticisme, incroyance, puis remise en cause directe de la religion. Au Dieu du christianisme tend à se substituer, au moins dans les milieux éclairés, une divinité créatrice et organisatrice, tantôt qualifiée d'Etre suprême, tantôt de Grand Horloger, qui a pour caractéristique d'être parfaitement indifférente aux destinées humaines. Ainsi un vague déisme remplace-t-il - pour une frange de la noblesse d'épée ou de robe, mais aussi de la bourgeoisie - le catholicisme traditionnel, avec pour seuls principes ceux de la religion naturelle ; celle-ci est censée suffire aux « bons sauvages » de la lointaine Océanie, personnages largement mythiques réputés posséder les plus hautes vertus sans avoir jamais connu l'Evangile. Dès les années 1760, ce sentiment religieux vague et inconsistant perd du terrain au profit d'un athéisme qui, pour la première fois, ne craint plus de s'afficher. L'homme se trouve désormais au centre du monde et veut, à ce titre, tout soumettre au pouvoir de sa raison.

Le phénomène prend une ampleur jamais vue, avec la publication et la diffusion, rien qu'en France, pour la période courant de 1715 à 1789, de plus de deux mille ouvrages attaquant, plus ou moins ouvertement, le christianisme, et particulièrement la hiérarchie ecclésiastique. Si la législation protégeant la foi catholique demeure théoriquement en place, et même s'il lui arrive encore d'être ponctuellement appliquée dans toute sa rigueur, le fait est qu'elle n'apparaît plus dissuasive. Les explications sont simples.

Certes, la loi frappe, et lourdement, les responsables de publications non autorisées, l'édit de 1757 prévoyant la peine de mort pour les récidivistes ; certes, il arrive encore que certains auteurs, mineurs, et quelques lecteurs - tel un infortuné préparateur en pharmacie surpris en possession du Christianisme dévoilé jugé blasphématoire - soient expédiés aux galères ; certes, entre 1775 et 1789, la Sorbonne et le Parlement font condamner et saisir près de quatre-vingts livres dont les imprimeurs sont contraints de mettre la clef sous la porte, mais tout cela reste sans effet, car les véritables têtes pensantes des Lumières, très protégées, demeurent intouchables.

Madame de Pompadour, et elle est loin d'être la seule, ne cache pas son engouement pour Voltaire, bien que celui-ci affirme haut et fort sa haine du christianisme et de l'Eglise, dénonçant une religion née de « la lie du peuple » et son tissu d'âneries soutenu par l'imposture du clergé, appelant à « écraser l'Infâme », à savoir le Christ et ses représentants sur la terre, et déclarant : « Je suis las de leur entendre dire que douze hommes ont suffi à établir le christianisme et j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » Le patriarche de Ferney ne risque à peu près rien et peut à loisir attaquer toute croyance, car sa détestation englobe aussi bien le catholicisme que le protestantisme et s'étend, à l'excès, au judaïsme, au point de lui conférer de pénibles relents d'antisémitisme.

Il en va de même pour les autres grands auteurs du temps, à commencer par ceux de l'Encyclopédie, qui entourent leur travail de maintes précautions et, à la différence de Voltaire, préfèrent l'attaque sourde à l'assaut frontal contre la religion. Leur grande habileté est de faire passer dans l'opinion publique le concept de « fanatisme » qui finit par englober et discréditer toute croyance et toute pratique religieuses, vues comme survivances risibles d'un autre âge. Pourquoi ? Sans doute parce que ces personnalités sont sensibles, sinon à un discours antichrétien qui leur est étranger, du moins à des valeurs et des vérités rappelées par les philosophes et qui, pour l'essentiel, ne sont rien d'autres que des principes évangéliques soudain remis au goût du jour dans une version laïcisée.

Quelques grandes affaires ont aidé à ébranler l'opinion, relayées par Voltaire, personnalité médiatique avant la lettre. C'est la tragique erreur judiciaire qui, à Toulouse, en 1762, envoie à la roue le drapier protestant Calas, accusé à tort de l'assassinat d'un de ses fils, en fait suicidé, drame que la famille a tenté de camoufler, laissant place à l'hypothèse d'un crime motivé par la conversion supposée du jeune homme au catholicisme. C'est, en 1766, l'exécution du jeune chevalier de La Barre à Abbeville, accusé de blasphème et d'avoir mutilé un crucifix. Véritables scandales qui commotionnent la France éclairée et aboutissent, cette même année 1766, à l'acquittement d'un autre protestant toulousain, accusé, comme Calas, d'avoir tué sa fille pour l'empêcher de se faire catholique. Reste, et ce n'est pas le moins paradoxal, que ces condamnations ne sont pas le fait de l'Eglise, mais des cours de justice civiles, toujours en lutte plus ou moins ouverte tant avec la monarchie qu'avec l'épiscopat trop attaché à Rome aux yeux de magistrats gallicans. Une partie du haut clergé n'hésite pas à s'insurger contre la condamnation de La Barre, sentence jugée disproportionnée et ne relevant pas de la justice des hommes.

Dans ce climat, et dans un souci autant de tolérance que de charité chrétienne, Louis XVI, en 1787, charge Malesherbes de rendre un statut normal aux protestants, qui en sont privés depuis la révocation de l'édit de Nantes. Seuls les débuts de la Révolution empêcheront le roi de poursuivre dans cette voie et de conférer des droits équivalents aux juifs, mesure en cours qu'il n'aura pas le temps de concrétiser.

Pourtant, contrairement aux attentes de beaucoup, y compris les catholiques, le mouvement révolutionnaire ne conduit pas à cette tolérance, cette fraternité annoncée par les philosophes. Le fanatisme dénoncé par les encyclopédistes s'inscrit bientôt au premier rang des crimes capitaux poursuivis par le nouveau pouvoir. Reste à savoir ce que l'on place sous ce nom. En 1794, une carmélite de Compiègne interroge Fouquier-Tinville qui l'a condamnée à mort avec toute sa communauté. « J'entends par ce terme votre attachement à vos sottes croyances », répond l'accusateur public. Alors, la religieuse s'écrie : « Mes soeurs, quel bonheur ! Nous mourons pour la foi ! » La liberté se sera faite à son tour persécutrice.

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 00:10

Un roi, une foi : sus aux huguenots !

Par Liliane Crété



Ce qu'on nomme guerres de Religion fut en réalité un conflit de pouvoir entre la haute noblesse et le souverain. En revanche, dès le règne de Louis XIII, la monarchie ne peut plus tolérer une minorité religieuse qui apparaît comme un Etat dans l'Etat.



Nos livres d'histoire nous apprennent que la France a subi huit guerres de Religion entre 1562 et 1598. Huit guerres fratricides entrecoupées d'édits de pacification qui n'ont cessé d'être violés. Puis vient, en 1598, ce que les protestants les plus optimistes prennent pour le dernier édit, celui qui leur accordera pour toujours le droit d'exister et de prier « à la huguenote » dans le royaume de France. Autrement dit, le droit de pratiquer ouvertement et sans crainte, même si ce n'est pas dans tous les lieux, une religion autre que la religion catholique romaine.

Le préambule de l'édit de Nantes souligne que l'intention première d'Henri IV est de parvenir à mettre fin aux « effroyables troubles, confusions et désordres » et qu'il se félicite d'avoir réussi à surmonter la tourmente et à toucher « la porte du salut et repos de cet Etat ». Le roi ne dit pas que l'unité doctrinale du royaume serait assurément préférable, mais il le laisse entendre, et il espère que « nous et ce royaume puissions toujours mériter et conserver le titre glorieux de Très Chrétien, qui a été par tant de mérites et dès si longtemps acquis ». Sur quoi il implore Dieu pour que dans Sa bonté, il fasse la grâce « à nos dits sujets » de comprendre qu'en l'observation de cette ordonnance « consiste le principal fondement de l'union et concorde, tranquillité et repos, et du rétablissement de tout cet Etat en sa première splendeur, opulence et force ».

Par ailleurs, par des « brevets » laissés secrets, Henri IV octroie à ses anciens coreligionnaires quelque cent cinquante lieux de refuge dont soixante-six places fortes (châteaux forts, bourgs ou villes), privilèges d'un autre âge qui représentent l'un des derniers actes d'une royauté médiévale qui se meurt.

La légitimité religieuse est ici incarnée par le roi. Sa signature, au bas du document, fait loi : il accepte que deux religions cohabitent et il en définit les règles. Henri IV devient ainsi le législateur du nouveau type d'Eglise qu'est devenue, dans la seconde moitié du XVIe siècle, la religion réformée. Comme il est évident que les protestants ne sont que tolérés dans le royaume - le terme est alors très péjoratif - on peut sans doute parler de coexistence dans l'intolérance entre deux religions dont l'autorité n'est pas égale. Le fait que dans l'édit, le protestantisme soit qualifié de Religion prétendue réformée (ou RPR), met en évidence son manque de légitimité historique. Ainsi que l'écrit l'historien du christianisme Gottfried Hammann : « Si l'édit concède aux réformés la reconnaissance du fait acquis (par les armes), il leur refuse du même coup un fondement ecclésiologique propre, avant même le droit ; pour l'édit, il n'y a pas de catholiques réformés en France. » Le texte de l'édit rend en effet impossible toute équivalence institutionnelle des deux confessions. Il faut insister sur la singularité de la France en Europe.

En France, les « luthériens », ainsi que l'on nomme les premiers évangéliques, ont trouvé assez vite des appuis puissants dans la noblesse et, au martyr pour la foi, a succédé le résistant. Le protestantisme ne demeure pas moins le fait d'une minorité, même si cette minorité comprend les plus grandes familles du royaume, et on peut s'interroger sur le bien-fondé de l'expression « guerre de Religion » tant il est évident que le conflit a toutes les caractéristiques d'une guerre de clans que la religion exacerbe. Deux clans en effet s'affrontent : les Guises et les Bourbon-Châtillon. François Ier et Henri II ont eu des sujets ; Catherine de Médicis et ses fils trouvent en face d'eux les fidèles de Condé et ceux des ducs de Lorraine, car une des conséquences de l'apparition du protestantisme seigneurial et manorial est la conversion en masse des vassaux.

Après le flux vient le reflux. Avec la conversion d'Henri IV au catholicisme, le protestantisme stagne et même diminue car elle entraîne celle de beaucoup de nobles huguenots qui font passer leur fidélité au roi, ou leurs intérêts, avant leur attachement à la foi réformée. Embrasser la religion du roi n'est sans doute pas à l'ordre du jour chez les bourgeois et les artisans des villes, mais elle l'est pour les nobles qui entourent Henri IV, ceux qui ont guerroyé à ses côtés, souffert à ses côtés, et triomphé avec lui. Les années de paix et la passion monarchique amèneront une bonne partie de la noblesse huguenote à se rallier à la religion catholique durant le siècle qui sépare l'édit de Nantes de sa révocation. Bien qu'il s'effrite, le parti protestant n'en reste pas moins aux yeux de ses adversaires un corps privilégié qui défigure le royaume du roi Très Chrétien. Tendant vers l'absolutisme dès le règne de Louis XIII, la monarchie ne pourra longtemps tolérer une minorité religieuse qui apparaît comme un Etat dans l'Etat.

« Ruiner le parti huguenot et rabaisser l'orgueil des Grands, réduire tous ses Sujets en leur devoir et relever Son Nom dans les Nations Etrangères, au point où il devoit l'être », tel est le programme que Richelieu présente au jeune Louis XIII. A long terme, il veut le retour des protestants dans le giron de l'Eglise catholique pour des motifs religieux, certes, mais plus encore parce qu'il considère l'unité religieuse comme le ciment de l'unité politique. Il s'attaquera donc en premier aux huguenots. Le Grand Siège de La Rochelle (1627-1628), soutenu par une population décidée à défendre jusqu'à la mort ses privilèges autant que sa religion, et les guerres infructueuses de Monsieur de Rohan dans le Midi de la France, mettent à bas le parti huguenot. Privés de leurs places fortes et de leurs assemblées politiques par la paix d'Alès (1629), les protestants ne peuvent plus compter désormais que sur le bon vouloir de la couronne pour faire respecter l'édit de Nantes.

Le glas sonne pour eux dès le début du règne personnel de Louis XIV. Les Mémoires du roi, pour l'année 1661, montrent que celui-ci souffre profondément de la situation exceptionnelle où se trouve le royaume : la cohabitation de deux religions. Pierre Goubert écrit très justement : « Toute la pensée politique, juridique et religieuse du temps allait contre cette division d'un Etat entre deux Eglises. »

La présence des Eglises réformées défigure le royaume, affaiblit la position du roi en Europe, ternit sa gloire. Par la persécution légale, c'est-à-dire par une interprétation juridique de l'édit très défavorable aux réformés, le développement des missions catholiques, les promesses d'argent et de « grâce » aux convertis, Louis XIV a entrepris de réintégrer les protestants au sein de l'Eglise catholique. On lui affirme dans son entourage que ce sera chose aisée. Il n'en est rien. Alors, au fil des ans, un étau de fer se resserre sur la gorge des « opiniâtres » : on s'en prend à leurs temples et à leurs pasteurs ; on s'en prend à leurs écoles, leurs collèges, leurs académies. On leur interdit les dignités municipales et un grand nombre de fonctions et de métiers. On s'efforce de briser les familles en donnant aux jeunes enfants la possibilité de se convertir au catholicisme ; on enlève même les filles pour les mettre au couvent. On les persécute jusque sur leur lit de mort en les obligeant à recevoir un prêtre, et on leur impose de déplacer leurs cimetières : mort, le protestant dégage des germes maléfiques. Afin d'accélérer le processus de l'achat des consciences, on ôte aux Eglises réformées la possibilité de secourir les pauvres et les malades. Affreuse exploitation de la misère au nom de l'unité religieuse.

Mais les huguenots ne cèdent pas. Alors, pour hâter les conversions, l'intendant du Poitou, Louis de Marillac, suggère en 1681 d'avoir recours aux « missionnaires bottés ». Le temps des dragonnades est venu. L'hébergement de troupes a déjà été utilisé à titre de sanction des populations. On a dragonné chez les Bretons en 1675. Même passager, le logement de troupes est une calamité pour les hôtes, mais cette fois-ci, avec l'assentiment de Louvois, Marillac encourage les dragons à se livrer à toutes les exactions possibles pour faire abjurer les protestants.

Les témoignages abondent sur la cruauté des dragons. Bien qu'en principe l'assassinat et le viol soient exclus des délits autorisés, « il est arrivé en quelques lieux, relate un pasteur horrifié, qu'ils ont attaché les pères et les maris aux quenouilles des lits et, à leurs yeux, ils ont voulu forcer leurs femmes et leurs filles ». Le viol reste la forme traditionnelle de l'intégrisme violent et l'instrument favori des soudards : il faut humilier, souiller, terroriser pour dominer par la force brutale. Le résultat ne se fait pas attendre. Marillac annonce la conversion de quelque 30 000 protestants. Plutôt que d'abjurer, certains ont fui vers l'Angleterre et la Hollande où la nouvelle se répand, soulevant l'indignation contre cette persécution religieuse sans précédent. Cela fait mauvais effet et Marillac est désavoué, mais les persécutions continuent sous d'autres formes.

Au printemps de 1685, le protestantisme agonise, mais les protestants sont toujours là, vivant leur foi derrière quatre murs. Alors les dragonnades reprennent. Les dragons sont envoyés au Béarn, puis en Poitou encore, et en Guyenne, dans le Languedoc, les Cévennes, le Dauphiné. L'effet de terreur précède souvent leur arrivée : on se précipite en masse pour signer les registres du clergé. Les bastions cévenols tombent les uns après les autres.

Des listes triomphales, signées par les évêques, les intendants, les gouverneurs, les curés, les juges royaux, les notaires, arrivent à Versailles. Pour faire accepter par les catholiques scrupuleux de l'entourage du roi ces méthodes odieuses, les théologiens se placent sous l'autorité de saint Augustin. Une interprétation littérale de la parabole du festin dans l'Evangile de Luc (Lc 14,23) : « Le maître dit alors au serviteur : "Va-t-en par les routes et les jardins, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie'' », avait poussé Augustin jadis à préconiser l'usage de la force pour faire rentrer dans l'Eglise les donatistes schismatiques. Ce qui était bon pour saint Augustin l'est pour le roi Très Chrétien et, pour convaincre la population, on fait même paraître un petit recueil de textes intitulé La Conformité de la conduite de l'Eglise de France pour ramener les protestants avec celle de l'Eglise d'Afrique pour ramener les donatistes à l'Eglise catholique. Voilà qui ôte les dernières hésitations du roi. Par l'édit de Fontainebleau, signé le 17 octobre 1685, Louis révoque l'édit de Nantes. Dans le préambule, chef-d'oeuvre d'hypocrisie politique, il affirme que « puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite RPR ont embrassé la catholique, nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux pour effacer entièrement la mémoire des troubles, de la confusion et des maux que le progrès de cette fausse religion a causés dans notre royaume que de révoquer entièrement ledit édit de Nantes, et tout ce qui a été fait depuis en faveur de ladite religion ».

Depuis les Provinces-Unies, la voix de Pierre Bayle se fait entendre, stigmatisant la politique de Louis XIV. Mais nul ne lui fait écho : la cour, l'Eglise, la ville, le petit peuple catholique continuent à lancer des vivats d'allégresse. Le royaume de France a retrouvé sa pureté. L



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Spécialiste de l'histoire d'Angleterre et des Etats-Unis, Liliane Crété a publié Les Sorcières de Salem (Julliard, 1995), Le Protestantisme et les Femmes (Labor et Fides, 1999), Les Camisards (Perrin, 1999), La Rochelle au temps du Grand Siège (Perrin, 2001), Le Protestantisme et les Paresseux (Labor & Fides, 2001).
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Comprendre

Donatisme
Schisme qui divisa l'Eglise, en Afrique du Nord, pendant trois siècles, à la fin des persécutions de Dioclétien (305) au cours desquelles des chrétiens, voire des évêques, avaient renié leur foi pour échapper au martyre. Cette hérésie, condamnée par plusieurs conciles, a été combattue par saint Augustin.


L'exception cultuelle française

Il n'existe pas de dualité confessionnelle dans les autres Etats d'Europe. Le tout catholique est de règle en Espagne, dans les Etats italiens et dans les quelques Etats allemands du Sud qui ont rejeté le luthéranisme. Pour les autres Etats et villes libres d'Allemagne, qui représentent une forte majorité, le luthéranisme est devenu religion d'Etat avec la conversion du prince ou du magistrat, voire de l'évêque. Les royaumes scandinaves font de même : l'Etat et l'épiscopat se sont ralliés ensemble à la réforme luthérienne et du jour au lendemain les prêtres sont devenus ministres du culte. L'Angleterre élisabéthaine est officiellement toute protestante ; la reine est même Supreme Governor d'une Eglise qui a certes gardé le système hiérarchique et une partie de la pompe catholiques, mais dont les Trente-Neuf Articles, qui servent aux Anglais de confession de foi, sont fondamentalement protestants. En Ecosse, la juridiction papale est abolie en 1560 et la confession de foi réformée de John Knox adoptée. Aux Pays-Bas, après une tentative de cohabitation souhaitée par Guillaume d'Orange, le protestantisme est imposé dans les provinces du Nord tandis que, dans celles du Sud, seul le catholicisme est toléré, la division définitive des provinces étant accomplie en 1598. A Genève, la réforme politique a précédé la réforme religieuse : dans sa phase initiale, la révolution genevoise est dirigée contre le pouvoir du prince-évêque de Savoie. Le 1er octobre 1535, la population chasse son dernier évêque. Quelques mois plus tard, la Réformation devient la religion officielle de Genève et le magistrat supplante l'évêque. Lorsque Calvin est appelé, la ville est déjà acquise à la Réforme. A Zurich aussi, sous l'impulsion du curé humaniste de la ville, Huldrych Zwingli, la Réforme vient d'en haut ; le pouvoir bourgeois de Zurich impose la réforme au peuple, et malheur aux déviants. En Allemagne, c'est au nom de la liberté chrétienne prêchée par Luther que les prophètes de Zwickau, qui refusent le baptême des enfants et insistent sur la révélation intérieure de l'Esprit, soulèvent les paysans en 1525. Epouvanté par les violences, Luther écrit aux princes pour leur demander de faire cesser les « abominations ». En 1527, il demande même à l'Electeur de Saxe d'organiser des « visites ecclésiastiques » sur son territoire, conscient qu'il est incapable, par la seule prédication évangélique, de faire régner l'ordre dans l'Eglise. Le prince est donc invité à contrôler l'organisation ecclésiastique et à faire cesser les abus.


Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
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