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22 juillet 2007 7 22 /07 /juillet /2007 20:07

Rome : des mystes sous surveillance

 

Par Catherine Salles





Cybèle, Isis, Eleusis, Dionysos... toute une série de mystères d'origine orientale envahissent Rome, avec leurs rites plus spectaculaires les uns que les autres. C'en est trop pour le Sénat !

Les Romains n'apprécient guère les dérives des religions étrangères qui, pénétrant clandestinement dans leur ville, détournent les citoyens des valeurs nationales. La plupart de ces mouvements philosophico-mystiques séduisent en particulier par les promesses d'immortalité données à leurs adeptes. Au cours de « mystères » (cérémonies secrètes), le « myste » (initié) a la révélation fulgurante de la divinité à laquelle désormais il voue toute son existence. Il se plie dans sa vie quotidienne à des obligations rituelles et à des purifications traduisant sa foi personnelle.

Certains de ces mystères initiatiques sont célèbres dans le monde grec : ceux d'Eleusis où, chaque année, des centaines de pèlerins venus de tout le Bassin méditerranéen viennent vénérer Déméter et sa fille Korè (Perséphone) ; ceux des sectes orphiques promettant le bonheur suprême ; ou encore ceux de Dionysos dans lesquels les fidèles s'unissent au dieu par la frénésie collective des « orgies » (possessions inspirées). La loi du silence a bien fonctionné et nous ne savons pour ainsi dire rien du déroulement des mystères.

Les Romains, plus conservateurs, sont par principe hostiles au mysticisme incontrôlé des dévots des cultes à mystères. Ceux-ci menacent la religion officielle en donnant la priorité à l'individu aux dépens de la collectivité. Un épisode fort spectaculaire, daté de -186, illustre cette résistance des autorités romaines face aux nouvelles croyances. Depuis la fin du IIIe siècle av. J.-C., époque de la seconde guerre punique, de nombreux habitants d'Italie du Sud et de Sicile viennent se réfugier à Rome pour fuir les armées d'Hannibal. Ils apportent avec eux leurs pratiques cultuelles. A la suite d'un conflit familial entre un jeune homme et sa mère, le consul Postumius Albinus apprend l'existence au pied de l'Aventin d'un sanctuaire clandestin abritant les activités d'une « thiase » (confrérie) dionysiaque. L'enquête confidentielle menée par le consul révèle des pratiques inquiétantes pour Rome. Depuis peu une nouvelle prêtresse, Paculla Annia, a modifié les rites de l'initiation aux mystères de Bacchus. Ceux-ci, jusque-là réservés aux femmes, sont maintenant ouverts aux hommes, même très jeunes. Les cérémonies, au nombre de cinq par mois, se déroulent de nuit. Le voisinage se plaint des nuisances provoquées par ces bacchants, car le tapage les empêche de dormir. Les uns affirment que les fidèles défoulent leurs instincts les plus pervers dans des débauches collectives où des adolescents sont violés. D'autres disent avoir vu des bacchantes, vêtues de peaux de bêtes et les cheveux dénoués, plonger dans le Tibre des torches ardentes et les ressortir toujours enflammées. Les bacchants sont aussi accusés de falsifications de testaments et d'escroqueries pour alimenter leurs caisses. Les dénonciations vont plus loin : ceux qui ne veulent pas prêter serment sont jetés dans des machines infernales où ils trouvent la mort, et leurs cris sont couverts par le tintamarre des instruments de musique.

Des éléments inquiétants pour la cohésion nationale s'ajoutent à ces rumeurs circulant dans le peuple romain : les bacchants ne tiennent aucun acte pour sacrilège, ils amollissent et pervertissent les jeunes gens qui ne seront plus de bons soldats, ils constituent un « second peuple » dans Rome, car, dans leurs cérémonies, se trouvent mêlés hommes et femmes, enfants et vieillards, nobles et esclaves, Romains et étrangers. Sans véritablement vérifier le bien-fondé de ces accusations, le consul révèle au Sénat le danger dont la ville est menacée et n'hésite pas à diaboliser les pratiques des bacchants de l'Aventin. Sans hésiter, les sénateurs votent l'ouverture d'une enquête extraordinaire à Rome et en Italie sur ce groupe accusé de comploter contre l'ordre établi.

Pour éviter l'évasion des mystes, les portes de Rome sont barricadées et gardées par des patrouilles militaires qui arrêtent ceux qui tentent de fuir. Des policiers parcourent la ville pour s'emparer des prêtres et des fidèles de Dionysos. Terrifiés, beaucoup de Romains dénoncent leurs proches et leurs voisins dont certains se suicident pour échapper au châtiment. Des tribunaux d'exception jugent les accusés. Plus de sept mille hommes et femmes, de tout âge et de toute condition sociale, sont arrêtés à Rome et jugés sommairement. Ceux qui se sont contentés de répéter les formules sacrées sont emprisonnés. Ceux qui sont accusés de débauches, d'escroqueries, de crimes, subissent la peine capitale. Il y a tant de femmes parmi les condamnés à mort que le Sénat décrète la remise en vigueur du droit archaïque permettant au pater familias d'exécuter lui-même à l'intérieur de sa maison les femmes jugées coupables. A défaut d'une personne qui puisse légalement procéder à l'exécution, celle-ci a lieu en public.

Pendant plus de cinq ans, l'enquête se poursuit en Italie. Des milliers d'individus sont emprisonnés ou exécutés. Tous les autels et les temples dionysiaques sont détruits. Un sénatus-consulte interdit de célébrer à l'avenir des bacchanales à Rome et en Italie. Le hasard veut qu'on ait trouvé en Calabre le texte de ce sénatus-consulte gravé sur une table de bronze. Il précise que si quelqu'un se croit obligé de célébrer le culte de Bacchus, il doit demander l'autorisation au préteur et au Sénat.

Notre seule source pour l'affaire des Bacchanales, le récit de Tite-Live, ne contient que les pièces de l'accusation. Très probablement, la thiase dionysiaque de Rome ne comportait que quelques dizaines de fidèles, sans doute fort inoffensifs. Le dossier d'accusation contient les calomnies habituelles portées à l'égard de sectes religieuses plus ou moins clandestines - plus tard les mêmes reproches seront adressés aux communautés chrétiennes primitives. En fait, les activités des bacchants ont été montées en épingle par les groupes conservateurs du Sénat romain pour contrer les progrès des croyances et des moeurs venues de l'extérieur pendant la première moitié du IIe siècle av. J.-C. L

Agrégée de lettres classiques et docteur d'Etat, Catherine Salles vient de publier Voyage chez les empereurs romains, avec Jean-Claude Golvin (éditions Errance, 2006). Elle est l'auteur, entre autres, de Quand les dieux parlaient aux hommes. Introduction aux mythologies grecque et romaine (Tallandier, 2003).

La symbolique

Les mystes d'Eleusis, enfermés dans une grotte, sacrifient un animal puis reçoivent un épi de blé, signe de renouveau. Les initiés au culte de Cybèle se baignent dans le sang d'un taureau et simulent une union avec la déesse. Les adorateurs d'Isis jeûnent dix jours avant d'être acceptés dans le sanctuaire, vêtus d'une robe de lin.

Comprendre

Guerres puniques
Longue lutte entre Rome et Carthage dont l'enjeu est l'hégémonie en Méditerranée. La première guerre punique a lieu de -264 à -241, la seconde de -218 à -201.

Sources Historia




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Published by Adriana Evangelizt - dans RELIGION-INTEGRISME
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22 juillet 2007 7 22 /07 /juillet /2007 19:47

Les Templiers, chevaliers honnis du Christ

 

Par Anne Bernet





Force défensive du Royaume latin de Jérusalem au XIIe siècle, l'Ordre constitué de moines guerriers dérange par sa puissance. Son mysticisme et ses codes vont inexorablement le conduire à sa perte.

Voué depuis son adolescence, comme tout autre noble, au service des armes, Hugues de Payns est ahuri de ce qu'il découvre au Royaume latin de Jérusalem. En effet, passée l'émotion déclenchée par la première croisade et la prise de Jérusalem, en 1099, l'Occident s'est désintéressé de la question d'Orient et la majorité de ceux qui avaient pris la croix a regagné l'Europe. Lorsque Godefroi de Bouillon, premier souverain du nouvel Etat, s'éteint en juillet 1100, il ne dispose plus que de trois cents chevaliers, dispersés des contreforts du Liban aux abords du Sinaï, et de la Méditerranée au Jourdain ; autant dire que le Royaume latin n'a pas d'armée... Situation intenable si l'on songe qu'il est entouré de puissances musulmanes désireuses de rejeter les chrétiens à la mer et que, à l'intérieur même de ses frontières, règne un brigandage prenant pour cible les pèlerins. Ni le comte de Boulogne, frère de Godefroi, qui a ceint la couronne sous le nom de Baudouin Ier, ni son cousin, le comte du Bourg, Baudouin II, ne sont parvenus, en vingt ans, à améliorer la situation. Au cours d'une partie de chasse, Baudouin II a même été enlevé par des Bédouins et libéré seulement contre rançon !

Tout cela, Payns s'en insurge. Puisqu'il n'a laissé en France ni famille ni terres, pourquoi ne pas rester en Palestine et y mettre sur pied une force d'intervention permanente, à la fois gendarmerie chargée de la sécurité des routes et corps d'armée à la disposition immédiate du roi ? Cette idée, il s'en ouvre à un autre pèlerin, Geoffroy de Saint-Omer, qui accepte de lui prêter son concours. Sept autres chevaliers français, mis dans le secret, les rejoignent.

Rien d'original, à un détail près, et non des moindres : à cette mission militaire, ces hommes veulent donner un caractère religieux. Ceux qui se donnent le nom de Pauvres Chevaliers du Christ, se font moines, sans renoncer au métier des armes, ce qui paraît quasi inconciliable. Vocation inédite, paradoxale, mais qui, son succès le démontrera, correspond à la plus haute expression de la spiritualité chevaleresque et aux aspirations de toute une jeunesse. Parce que Payns et ses nombreux compagnons sont utiles et dévoués, Baudouin II passe sur l'irrégularité de leur situation, laissant aux autorités ecclésiastiques le soin de trancher, et les installe dans une dépendance du palais, sur l'esplanade du Temple. De cet établissement, qui restera leur maison mère, ils tiennent leur nom de chevaliers du Temple, ou Templiers. Les arrivées du très puissant comte de Champagne, Hugues, et d'André de Montbard, oncle maternel de Bernard de Fontaine, abbé de Clairvaux, unanimement tenu pour un saint, apportent à l'Ordre les appuis dont il a besoin afin d'obtenir les autorisations ecclésiales nécessaires. Bernard est chargé de rédiger une règle définitive, plus conforme aux habitudes monastiques, en se référant à celle de saint Benoît.

A la demande de Payns, pris de scrupules théologiques, l'abbé de Clairvaux apporte une justification aux buts de l'Ordre, à cette vie de moines guerriers qui choque. Selon lui, cela est tolérable en raison du statut singulier de la Terre sainte, propriété directe du Christ, à ce titre défendable uniquement par une milice sainte, étrangère aux intérêts temporels. Néanmoins, malgré cette haute caution, l'ordre du Temple reste en marge de l'Eglise et de la société, choix qui, à terme, entraînera sa perte, dans un tumulte d'accusations abracadabrantes.

Pourtant, au long du XIIe et du XIIIe siècle, les vocations abondent dans les commanderies de l'Ordre. Ce succès, s'ajoutant à la gloire et à l'argent qui afflue, fait des jaloux parmi les politiques et les religieux. Les Templiers, par essence, sont à part, et cela est impardonnable. Ne constituent-ils pas, eux qui possèdent des armes et de l'or, une puissance avec ses propres règles ? Déjà, l'accusation prend forme qui assimilera l'Ordre à une société secrète, hérétique, apostate, très éloignée de son image publique et des valeurs professées. Or, toute société secrète possède ses modes de recrutement et ses rituels initiatiques. Ceux que la malveillance prêtera plus tard aux Templiers paraîtront effroyables. Rien, toutefois, dans les documents ni dans les faits, ne permet d'accorder le moindre crédit à ces affabulations. La réception dans l'Ordre obéit à un rituel parfaitement pensé et codifié où rien ne laisse place à des interprétations douteuses.

A la différence de la majorité des ordres monastiques, les Templiers n'admettent pas d'oblats, c'est-à-dire d'enfants ou d'adolescents donnés au monastère par leurs parents. Choix compréhensible : les Pauvres Chevaliers du Christ sont des combattants, qui, à leur entrée, doivent posséder une solide formation militaire, puisque tous sont adoubés. Ils ne deviennent pas chevaliers en entrant au Temple, ils le sont déjà. La plupart appartiennent à la noblesse, grande ou petite, riche ou pauvre, l'Ordre n'est pas soucieux de ce genre de détail, recevant aussi bien des princes prêts à lui abandonner un royaume et des hobereaux sans le sou. Toutefois, s'il faut être noble pour être chevalier du Temple, l'Ordre admet aussi des roturiers qui servent comme sergents, prêtres ou frères de métier, ces derniers, équivalents des convers, sont en charge des tâches domestiques ; au Temple, outre l'intendance de la maison, ménage et cuisine, ils assurent les soins aux chevaux de combat, l'entretien des armes, s'occupent de la sellerie, de la bourrellerie, de la maréchalerie et de l'armurerie.

Ici ni la fortune ni la naissance ne comptent, mais la volonté de servir. Ce n'est en rien la logique d'un mouvement en quête de pouvoir, de fonds et d'influences qui chercherait à recruter, de préférence parmi les gens « utiles ». D'ailleurs, hormis les plus hauts dignitaires de l'Ordre, qui retrouvent leur identité civile pour tenir leur place sur la scène politique et diplomatique, les Templiers vivent, servent et meurent dans l'anonymat de leur profession religieuse. Ce n'est qu'au moment de leur procès, que plusieurs centaines de ces hommes dévoileront leur nom.

L'Ordre peut aussi admettre des « frères de charité », qui servent pour une période déterminée sans prononcer de voeux, le plus souvent parce qu'ils sont mariés. On prévoit alors des compensations pour leurs femmes et leurs enfants s'ils meurent au cours de ce service.

Tout cela est loin de l'élitisme et de la cooptation que l'on imagine. D'ailleurs, l'Ordre a pour principe de ne jamais solliciter les vocations. Les postulants doivent même être mis en garde contre les illusions qu'ils pourraient se faire sur la vie des Pauvres Chevaliers : elle est rude, pénible, dangereuse et il est charitable de les en détourner quand il est encore temps.

Si l'impétrant ne se laisse pas décourager, on le renvoie à la commanderie la plus proche de son lieu de naissance ; c'est là seulement qu'il pourra demander son admission, faire sa probation et recevoir sa formation avant d'être éventuellement envoyé en Terre sainte. Les commanderies sont nombreuses en France et en Europe, de sorte que les jeunes gens n'ont pas de mal à en trouver une non loin de chez eux. Bien sûr, les supérieurs concernés sont tenus à une discrète enquête de personnalité, afin de s'assurer que le postulant appartient à une famille honorable, frappée d'aucun scandale, et qu'il ne cache ni tare ni situation (fiançailles ou mariage) qui causerait des problèmes. Le Templier doit être libre de tout lien ; le Temple n'est pas un refuge pour aventuriers ou pour des hommes désireux d'aller refaire leur vie à l'étranger. Les supérieurs en avertissent l'impétrant à maintes reprises, le prévenant qu'en cas de telles dissimulations il serait sévèrement puni, chassé de l'Ordre (on dit « perdre la maison »), et rendu à sa femme, sa fiancée, son monastère, son créancier ou son maître. Le service de Dieu, tel que le Temple le conçoit, est exclusif, jusqu'à la mort, et l'engagement, terriblement sérieux, ne saurait tolérer d'autre motif qu'un désir absolu de vivre et mourir pour le Christ. Dûment mis devant ses responsabilités, le candidat est soumis à une période d'attente, correspondant à un premier examen de son dossier ; s'il est accepté, on l'appellera au moment du passage à la commanderie des frères visiteurs, inspecteurs chargés de s'assurer que tout fonctionne bien dans les maisons de l'Ordre. Ces étapes visent à solenniser l'entrée officielle du jeune homme dans la communauté.

Le postulant loge à la commanderie, mais toujours dans la maison des hôtes, non dans le dortoir des frères. Pendant ce temps, le maître réunit la communauté à la chapelle et demande si quelqu'un connaît un empêchement à la réception du nouveau venu. Si personne n'émet de réserves, deux des frères les plus anciens vont le trouver dans sa chambre pour l'informer qu'il est accepté, lui exposer les duretés de la vie qu'il élit, et lui rappeler qu'il est encore libre de renoncer sans honte.

A aucun moment on ne lui remet le texte de la règle, et beaucoup en déduiront plus tard qu'elle contenait des articles à cacher. En fait, seuls quelques hauts dignitaires la possèdent, les autres étant tenus de la savoir par coeur. La raison en est double : éviter qu'elle ne tombe aux mains de l'ennemi en cas de capture et qu'elle ne soit divulguée hors de l'Ordre. En effet, la règle expose par le menu, en se fondant sur des exemples réels, les cas de renvoi et les punitions. Les Templiers, pas plus que n'importe quel autre ordre religieux, n'ont envie de publier qu'il s'en trouve parmi eux d'indignes ayant manqué à leurs voeux. Ce ne sont pas des secrets qu'ils protègent, mais la réputation de l'Ordre. En outre, la règle expose aussi les pénitences et les peines quotidiennes, sévères... Mal comprises, elles sont susceptibles de détourner des vocations.

Les frères déclament alors au postulant ce qui l'attend : renoncement au monde, obéissance, peine, fatigue, perte des plus douces affections car il ne pourra plus jamais approcher une femme, fût-elle sa mère ou sa soeur ; il ne chassera plus, ne s'adonnera plus aux échecs ou aux dés, ne regardera plus de jongleurs, ne possédera plus rien en propre, ne connaîtra plus les loisirs, n'aura plus le droit d'aller se promener à cheval, de passer la nuit hors la maison, même pour participer à une veillée de prières. En résumé, le frère « sera serf et esclave de la maison ». S'il persévère dans son choix, le postulant est appelé devant le chapitre, et renouvelle, à genoux, sa demande d'être participant des « bienfaits de la maison ».

Une fois le nouveau venu admis, le commandeur prend le grand manteau de l'Ordre, privilège des profès, blanc frappé à l'épaule et sur la poitrine de la croix rouge, à laquelle les Templiers témoignent un profond respect, et en revêt le jeune moine tandis que les frères entonnent un psaume : « Qu'il est bon, qu'il est agréable pour des frères d'habiter tous ensemble », traditionnel lors des prises d'habit, auquel l'on cherchera plus tard, contre toute évidence, des sens cachés, de préférence obscènes. Suivent une oraison au Saint-Esprit et un Notre père. Puis le commandeur donne au frère un baiser sur la bouche, ce qui n'est pas, comme le prétendront certains, une invitation à des relations homosexuelles, mais le baiser du suzerain au vassal, rituel chevaleresque partout pratiqué sans penser à mal, au point que le roi ou le seigneur ne voit rien de gênant à baiser ainsi la bouche d'une femme, pour peu qu'elle tienne un fief de sa mouvance.

Pas de place, évidemment, dans ce rituel codifié, centré sur une double dévotion christique et mariale, pour une adoration de la mystérieuse idole Baphomet, dont il sera fait état dans des aveux extorqués sous la torture... Il ne peut non plus s'agir d'un rituel islamique, qui ferait des Templiers des crypto-musulmans vénérant Mahomet sous une appellation déformée. La meilleure preuve étant, outre la stupeur qui serait celle du nouveau profès, et son refus certain, qu'il n'est exemple de Templier ayant abjuré le christianisme pour l'islam, serait-ce pour sauver sa vie. La cérémonie terminée est suivie d'une initiation aux usages de l'Ordre.

Désormais, le jeune homme est Templier, membre de la communauté et fier de l'être. Tout est prévu pour resserrer les liens et les sentiments d'appartenance, à commencer par l'habit, véritable uniforme qui retranche les chevaliers du reste du monde et les en distingue, particulièrement sur les champs de bataille où l'apparition des « échelles » (escadrons) du Temple, en manteaux blancs frappés de la croix rouge, le gonfanon baussant noir et blanc de l'Ordre, flottant au vent, provoque toujours le même soulagement chez les chrétiens, et la même inquiétude chez les musulmans.

Cette union se vit aussi au rythme des offices canoniques, même si, en raison de la rudesse et des contraintes de la vie militaire, les Templiers les observent avec un peu moins de scrupules que les ordres contemplatifs, ayant besoin de préserver leurs forces. Elle se vit dans le quotidien communautaire, au dortoir, où la lumière n'est jamais éteinte afin d'écarter toute occasion de rapprochements illicites, comme au réfectoire, où, longtemps, les frères mangeront à deux dans la même écuelle, par humilité et charité. Elle se vit même dans « le suave parler », cette obligation de courtoisie et de bonté dans les rapports avec les autres, entre Templiers ou en dehors du monastère. Il s'agit d'une habile façon d'obliger des hommes, dotés souvent d'un naturel plutôt rude et violent, à s'amender, s'adoucir, et qui s'applique même aux esclaves et aux animaux, qu'il serait également scandaleux de brutaliser.

Cette fierté d'être ce qu'ils sont conduit-elle à un repli identitaire commode pour dissimuler des dérives invisibles de l'extérieur ? On le prétendra en se référant à deux usages : l'interdiction de se confesser à d'autres que les chapelains de l'Ordre, et le strict secret des chapitres. Là encore, les allégations ne résistent pas à l'examen. Certes, il est jugé préférable, toujours dans un souci de bon renom de l'Ordre, et sachant que tous les prêtres de l'époque ne respectent pas le secret de la confession, de s'en tenir aux confesseurs templiers ; il en est de même chez les bénédictins ou d'autres ordres. Mais, en cas de besoin, le Templier malade, blessé, isolé, peut s'adresser sans faute à n'importe quel prêtre. Quant au secret des chapitres, il est d'usage dans tous les ordres religieux, par discrétion, pour ne pas risquer des situations de conflit, et, surtout, parce que, chez les Templiers, les chapitres comportent plans et dispositifs militaires qui relèvent d'un évident secret défense. Inutile de chercher plus loin les motifs de leur prudence... Au demeurant, s'il existait le moindre secret compromettant, jamais le Temple ne permettrait aux frères de quitter l'Ordre. Or, il existe des cas où un Templier ne peut demeurer dans la maison et se voit prier de partir.

Le premier, fréquent en Orient, relève d'une mesure sanitaire : c'est l'exclusion des lépreux. L'autre cas relève des manquements graves aux voeux ou à leur invalidité. Celui qui a commis une faute susceptible de lui coûter la perte de la maison - cela va du meurtre d'un chrétien à des rapports coupables avec une femme, des relations trop suivies avec des musulmans au recel d'une somme d'argent malgré le voeu de pauvreté, de l'homosexualité à l'alcoolisme - doit quitter le Temple, mais est tenu d'entrer dans un autre monastère, sauf chez les Hospitaliers de Saint-Jean. A ce titre, les Templiers et les Hospitaliers ont conclu un accord dans lequel est stipulé qu'ils n'accepteront pas les brebis galeuses de l'ordre concurrent.

Société secrète, repère d'initiés ? Non, le Temple n'a été ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, les documents innombrables le concernant l'attestent tous, hormis les procès-verbaux décousus d'aveux reçus sous la torture, dont un Templier, se rétractant, dit : « Vous m'auriez fait avouer que j'avais tué Dieu ! » En définitive, le Temple n'a été rien d'autre qu'un ordre religieux dont la singularité n'a cessé de déranger, mais qui demeure comme une des plus étonnantes expériences mystiques et guerrières qui soit...

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt


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Published by Adriana Evangelizt - dans TEMPLIERS
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22 juillet 2007 7 22 /07 /juillet /2007 19:37

Nous posons là un article racontant l'histoire... lire l'avis de Sedir sur le sujet...

La Rose-Croix : tout est dans le secret

Par Jean-Pierre Bayard



Dans la période troublée qui suit les guerres de Religion apparaît en Allemagne un mouvement initiatique qui va faire des émules. Avides de réponses, les gens se tournent vers l'ésotérisme. C'est ainsi qu'une supercherie estudiantine finit par devenir un mythe.

En ce brûlant été 1623, les Parisiens découvrent, placardés aux carrefours, d'étranges billets écrits à la main : « Nous, députés du collège principal des frères de la Rose-Croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville par la grâce du Très-Haut, vers lequel se tournent les coeurs des justes. Nous montrons et enseignons, sans livres ni marques, à parler toutes sortes de langues des pays où nous voulons être, pour tirer les hommes, nos semblables, d'erreur de mort... » Les badauds, ne sachant lire, ne réagissent pas, mais le clergé soupçonne une action improvisée des huguenots qui se réfèrent au Très-Haut mais n'évoquent ni Jésus, ni la Vierge, ni les saints.

De nouvelles affiches sont apposées : « Nous, députés du collège de Rose-Croix, donnons avis à tous ceux qui désireront entrer en notre Société et Congrégation de les enseigner en parfaite connaissance du Très-Haut de la part duquel nous ferons aujourd'hui assemblée et les rendrons comme nous de visibles invisibles et d'invisibles visibles et serons transportés par tous les pays étrangers où leur désir les portera. Mais pour parvenir à la connaissance de ces merveilles, nous avertissons le lecteur que nous connaissons ses pensées et que, si volonté le prend de nous voir par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous, mais si la volonté le porte réellement de s'inscrire sur les registres de notre confraternité, nous qui jugeons les pensées, nous lui ferons voir la vérité de nos promesses tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure puisque les pensées, jointes à la volonté réelle du lecteur, seront capables de nous faire connaître à lui, et lui à nous. »

Chacun s'interroge. A la demande de Louis XIII, Gabriel Naudé, le curieux bibliothécaire de Mazarin, enquête et publie en 1623, son érudite et picaresque Instruction à la France sur la vérité des frères de la Roze-Croix dans laquelle il conclut : « Les frères de la Roze-Croix s'engageaient totalement à exercer gratuitement la médecine, à se réunir une fois chaque année, à tenir leurs assemblées secrètes. Ils prétendaient que la doctrine de leur maître était la plus sublime qu'on pût imaginer : qu'ils étaient pieux et sages au suprême degré ; qu'ils connaissaient par révélation ceux qui étaient dignes d'être de leur compagnie ; qu'ils pouvaient attirer à eux, par la seule vertu de leurs chants, les perles et les pierres précieuses ; qu'ils confessaient que le pape est l'Antéchrist ; qu'ils reconnaissaient pour leur chef et pour celui de tous les chrétiens l'empereur des Romains et qu'ils lui fourniraient plus d'or et d'argent que le roi d'Espagne n'en tirait du revenu des Indes, attendu que leurs trésors ne pouvaient jamais être épuisés... » Mais qui sont donc ces frères ?

Quelques années auparavant, deux opuscules anonymes paraissent en Allemagne, à Kassel, chez l'éditeur Wessen, révélant l'existence de la Fraternité rosicrucienne. Le premier manifeste, la Fama Fraternitatis, adressé à tous les savants et chefs de l'Europe, paraît en 1614. Cette satire des réformes sociales et morales combat le catholicisme, le pape, les jésuites, les faiseurs d'or ; l'on décrit la vie allégorique d'un certain frère C. R., Christian Rosenkreutz (Rosecroix en français). La Bible y est comparée aux enseignements de Platon, d'Aristote et de Pythagore. Le second manifeste, édité en 1615, porte le titre de Confessio Fraternitatis : il s'agit de préparer l'humanité à l'avènement du Saint-Esprit. On y évoque une écriture magique et secrète, un langage adamique (propre à Adam), l'astrologie ; on y rejette le système de Ptolémée. Enfin, en 1616, l'éditeur Zetzner, à Strasbourg, publie, toujours sans nom d'auteur, Les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz, le périple initiatique d'un homme de quatre-vingt-un ans qui débute le vendredi saint de l'année 1459 : des noces alchimiques qui par leur symbolisme montrent la lente aspiration de l'âme vers Dieu. Le style de ce récit allégorique diffère de celui des deux précédents manifestes. Cette oeuvre chatoyante aux symboles alchimiques et initiatiques serait l'oeuvre de Johann Valentin Andreae (1586-1654), petit-fils de Jakob Andreae qui, avec son ami Luther (1483-1546), avaient marqué leur rupture avec l'Eglise. On sait aujourd'hui que Johann Valentin appartenait au « cercle de Tübingen », un groupe d'étudiants allemands luthériens qui partageaient avec l'aïeul les espoirs d'une « réformation universelle ».

Dès leur publication, ces écrits, qui participent au fondement de la doctrine humaniste des Rose-Croix, déchaînent les passions : certains y voient une véritable révélation, d'autres une mystification. Les plus convaincus prêchent la réforme ; les plus virulents accusent les rosicruciens de sorcellerie. Les idées de cette mystérieuse confrérie gagnent la France, par l'intermédiaire de René Descartes (1596-1650), puis l'Angleterre protestante et plus particulièrement l'université d'Oxford. Robert Fludd (1574-1637), médecin et hermétiste, tout en affirmant ne pas appartenir à cette fraternité, constitue une loge rosicrucienne. Thomas Vaughan (1622-1666), sous le pseudonyme d'Eugène Philalèthe, traduit en 1652 la Fama et la Confessio, publie divers ouvrages sur la Rose-Croix. Elie Ashmole (1617-1692), alchimiste, rosicrucien, maçon en 1646, concourt à ce courant de « réforme générale » en établissant une Maison de Salomon ; il anime, en 1669, l'Invisible College d'Oxford. Enfin, l'influence de la Rose-Croix sur l'entourage proche (les pasteurs Anderson et Désaguliers) du physicien anglais Isaac Newton (1642-1727), pratiquant la magie et l'alchimie, est une certitude dans la transformation de la maçonnerie opérative (celle des bâtisseurs de cathédrales) en maçonnerie spéculative (lire p. 36).

En 1714, un Silésien nommé Samuel Richter - il préfère se faire appeler Sincerus Renatus, c'est-à-dire le « régénéré » - publie à Breslau, dans un but purement ludique, les règlements d'une prétendue société secrète : la Rose-Croix d'or. Cette fraternité fera de nouveaux émules, jusque vers 1755, dans la franc-maçonnerie prussienne.

La France est touchée à son tour. Le vicomte Charles-Edouard de Lapasse (1792-1867), un alchimiste toulousain soi-disant disciple de Cagliostro, aurait fondé à Toulouse, vers 1850, l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix. Une trentaine d'années plus tard, quelques esprits éclairés, philosophes, médecins, artistes, fort connus, dont le marquis Stanislas de Guaita (1861-1897) et Joséphin Péladan (1858-1918), journaliste dans la sphère artistique, relancent ce groupe en 1888, dans le milieu parisien. Mais ce dernier, jugeant ce cercle trop bouddhiste et peu catholique, démissionne pour créer, en 1890, l'Ordre de la Rose-Croix catholique et esthétique du Temple et du Graal, « une confrérie de charité intellectuelle, consacré à l'accomplissement des oeuvres de miséricorde selon le Saint-Esprit, dont il s'efforce d'augmenter la Gloire et de préparer le Règne ». Les deux groupes se combattent par « mandements » interposés publiés dans la presse, divertissant ainsi le public qui baptise cette querelle « la guerre des deux Roses ».

De nombreuses sociétés se considèrent aujourd'hui comme les héritières de cette confrérie du XVIIe siècle, dont, entre autres, le Cénacle de la Rose-Croix (CR + C), l'Ecole spirituelle de la Rose-Croix d'Or, la Confrérie de Crotone de l'ordre rosicrucien, l'Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix (l'Amorc). Cette dernière, une association américaine, est « réveillée » par un certain Harvey Spencer Lewis (1883-1939), après un voyage initiatique à Toulouse en 1909. Annonçant près de 250 000 membres dans le monde, dont 25 000 dans la juridiction française (France, Suisse, Belgique, Québec, Afrique francophone), cette fraternité se réclame d'une origine très lointaine, puisqu'elle remonterait à 1350 avant notre ère, sous le règne du pharaon Amenhotep IV, plus connu sous le nom d'Akhenaton.

L'Amorc délivre son enseignement au long d'un parcours découpé en douze degrés. A chaque étape une initiation personnelle est faite dans un « sanctuaire sacré », la loge, ou au domicile de l'impétrant, à l'aide d'un miroir et de devoirs écrits. L'accent est mis sur l'étude de thèmes philosophiques ou mystiques : origine de l'univers, structure de la matière, concepts du temps et de l'espace, mystère de la mort, de l'après-vie et de la réincarnation, etc. On y développe également l'apprentissage de techniques de relaxation, concentration et méditation ; rituels et décors rappellent ceux de la franc-maçonnerie. Mais ce mouvement philosophique, qui se définit comme « initiatique et traditionnel mondial, non religieux, non sectaire et apolitique, ouvert aux hommes et aux femmes, sans distinction de race, de religion ou de position sociale », est considéré par le rapport parlementaire de 1999 comme une secte, en France, ce que conteste bien sûr le grand maître de l'Amorc.


Docteur ès lettres, spécialiste du monde secret, ésotérique et légendaire, Jean-Pierre Bayard est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les Sociétés secrètes et les Sectes (éditions Philippe Lebaud, 1997), La Spiritualité de la Rose-Croix (Dangles, 1990).

La symbolique

Croix dorée ayant en son centre une rose rouge. La croix représente le corps de l'homme, la rose son âme. L'union entre la rose et la croix peut avoir plusieurs explications. Pour certains, il s'agit d'un symbole venu d'Angleterre représentant la rose de la dynastie régnante mariée à la croix de saint Georges, patron de la chevalerie. Pour d'autres, il s'agit d'une transformation du blason de la famille Andreae : la croix de saint André ornée de quatre roses rouges, un hommage à Luther dont les armoiries représentaient une rose rouge et une croix.

Repères

1614
Publication de la Fama Fraternitatis à Kassel, en Allemagne.
1615
Parution du second manifeste, la Confessio Fraternitatis .
1616
Publication des Noces chymiques de Christian Rosenkreutz à Strasbourg.
1623
Enquête sur les Rose-Croix à la demande de Louis XIII.

Repères

1714
Samuel Richter crée un ordre : la Rose-Croix d'or.
1850
Charles-Edouard de Lapasse fonde l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix.
1890
Création de l'Ordre de la Rose-Croix catholique.
1915
Fondation de l'Amorc aux Etats-Unis par H. Spencer Lewis.

En complément

Les Rose-Croix , de Serge Toussaint (Lanore, 2007).
Les Rose-Croix , de Roland Edighoffer (Que sais-je ? 2005).
L'Utopie rose-croix , de Robert Vanloo (Dervy, 2001).
La Bible des Rose-Croix , de Bernard Gorceix (PUF, 1970).

Sources
Historia

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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 01:04

 

 

 

Vade retro "vilaine" femme !

 

Par Séverine Fargette




Coupable du péché originel et réduite à la représentation de tentatrice dénuée d'âme, la "créature du diable", belle ou laide, a depuis l'Antiquité cristallisé tous les anathèmes.

"C'est toi la porte du Diable [...]. C'est toi qui la première as déserté la loi divine ; c'est toi qui as circonvenu celui auquel le Diable n'a pu s'attaquer ; c'est toi qui es venue à bout si aisément de l'homme, l'image de Dieu." Voilà en quels termes Tertullien, apologiste et théologien du IIIe siècle, condamne la femme, si malfaisante que sa nature ne peut être que diabolique.

L'Europe diabolise volontiers la femme depuis l'Antiquité, au même titre que les païens, les juifs ( lire page 61 ) et, plus tard, les musulmans ( lire page 63 ). Ce lien qui unit la femme au diable trouve son origine autant dans la pensée grecque et latine que dans la Bible. Dans la Genèse, Eve, séduite par le serpent, incarnation du Mal, entraîne Adam dans sa chute et se trouve à la source de tous les maux de l'humanité. C'est donc sous l'influence de la femme que l'homme s'est perdu. Ambroise de Milan, au IVe siècle, le rappelle : « C'est la femme qui a été pour l'homme auteur de la faute, non l'homme pour la femme. » Pour Tertullien, chaque femme porte encore la faute d'Eve : « Ne sais-tu pas que tu es Eve, toi aussi ? » La colère divine continue à peser sur toutes les femmes, qui doivent accoucher dans la souffrance, et vivre sous la domination de l'homme : « Tu seras avide de ton homme, et lui te dominera » (Genèse, 3,16).

Mais Eve est-elle seule en cause ? La tradition talmudique présente d'autres versions du mythe originel. Selon certains récits, Adam aurait eu successivement deux femmes. La première, Lilith, aurait été créée comme lui, directement de la terre, et proclamée son égale. Mais pervertie, elle aurait quitté l'Eden sous la forme d'un démon femelle. Eve l'aurait alors remplacée. Cette légende a donné lieu à une superstition populaire : Lilith, jalouse de la descendance d'Eve, cherche chaque nuit à faire périr les nouveau-nés. Une autre version raconte qu'Adam, déjà marié à Eve, succombe au charme de Lilith, qui enfante une lignée de diablotins. Dans tous les cas, Lilith incarne la femme totalement maléfique et s'oppose à Eve, pécheresse sans doute, mais sauvée par la maternité. Cette figure de la femme démoniaque, et définitivement condamnée par Dieu, ne passe pas dans la tradition chrétienne, excepté chez les gnostiques, où le diable revêt une figure féminine et règne sur un sérail de diablesses.

Ces traditions juives trouvent un écho dans la mythologie grecque. La première femme, Pandora, y incarne aussi le Mal : elle porte la responsabilité de la chute des hommes et de leur rejet de l'Olympe. Hésiode, dans La Théogonie , chante les temps anciens où hommes et dieux vivaient en bonne harmonie. Jusqu'au jour où Zeus décide de se venger des hommes pour qui Prométhée a volé le feu. A l'aide de terre glaise, Héphaïstos modèle alors la première femme. Pandora, telle une nouvelle déesse, rayonne de grâce et de séduction, mais son apparence est trompeuse, car à l'intérieur règne la « chiennerie de l'âme ». Ce cadeau empoisonné sème la zizanie parmi les hommes, qui jusque-là, se suffisaient à eux-mêmes. La femme s'apparente ainsi à « un terrible fléau installé au milieu des mortels ».

Et comme si cela ne suffisait pas, Hésiode raconte, dans Les Travaux et les Jours , que Zeus confia à Pandora une jarre dans laquelle étaient enfermés tous les maux de la terre (fatigue, labeur, maladies, vieillesse et mort). Poussée par une curiosité irrésistible, elle l'ouvre, et ces malheurs se répandent sur l'humanité.

La responsabilité de Pandora, de Lilith et d'Eve dans le malheur des hommes s'explique par la nature profonde de la femme. Velléitaire et avide, elle montre un véritable attrait pour le Mal et une propension à se lier au diable. Etablir les « vices et méfaits » de la nature féminine relève d'ailleurs du lieu commun. Au XIIIe siècle, Guillaume de Lorris et Jean de Meung, dans Le Roman de la Rose , ou André Le Chapelain, dans son Traité de l'Amour courtois , reconnaissent qu'il n'y a rien au monde de plus répugnant que l'examen détaillé du caractère de la femme. Ces auteurs se réfèrent aussi bien aux penseurs antiques (Platon, Aristote, Galien et Cicéron notamment) qu'à des théologiens plus récents comme Bernard de Morlas ou Thomas d'Aquin. On retrouve d'ailleurs le même discours chez les inquisiteurs et démonologues, comme Institoris et Sprenger (le Marteau des sorcières , 1486), Martin Del Rio, ou Jean Bodin, au XVIe siècle. Et même à la cour du Roi-Soleil, Bossuet reprend ces thèmes misogynes. Les femmes, toujours faibles et crédules, sont incapables de résister à leurs envies et cèdent à toutes les illusions, mêmes sataniques ! Horriblement bavardes, elles ne peuvent s'empêcher d'échanger entre commères leurs connaissances magiques. Insatiables, sensuelles, luxurieuses, elles effraient les hommes... et les attirent. Mais, ne l'oublions pas, Eve a été créée à partir de la côte d'Adam, et cet os tordu correspond bien à l'esprit pervers de la femme.

Cette nature à la fois fragile et dangereuse, exige des hommes une vigilance constante. De nombreuses cultures, anciennes et modernes, obligent la femme à demeurer au foyer, à n'en sortir que la tête voilée et les yeux baissés. Lui concéder une quelconque autorité serait menacer le salut même de l'humanité. En matière de religion, les femmes n'ont qu'un rôle marginal : bénédictions, prières et sacrifices sont en général réservés aux hommes. C'est pour cette raison que les anciens juifs, au cours de leur prière quotidienne, remerciaient Dieu de ne pas les avoir fait naître femmes ! Dans les premiers siècles du christianisme, certaines communautés ont accordé un rôle liturgique aux femmes, mais il faut attendre la fin du XXe siècle pour voir se reposer la question de leur ordination. Un sujet brûlant.

Cependant, on aurait tort de croire que tous les théologiens s'accordent sur l'infériorité fondamentale de la femme. D'ailleurs, l'affaire du concile de Mâcon, en 585, où l'Eglise aurait pour la première fois reconnu une âme à la femme, tient du mensonge historique. En réalité, c'est moins la nature profonde de la femme qui effraie les ecclésiastiques que son corps. Son corps dénudé. La chair suscite la tentation. Cette pulsion sexuelle est attribuée à une animalité inconsciente, incontrôlable, et même étrangère à l'homme.

Pour le démonologue Henri Boguet (XVIIe siècle), le corps féminin dégage une puissante sensualité et éveille le plaisir charnel. Le diable, qui le sait bien, « profite de ce caractère pour chercher à s'unir à elles », et en use « afin que, par un tel chatouillement, il les retienne en obéissance ». Ces accouplements démoniaques s'effectuent lors de sabbats nocturnes. Pourtant, la sorcière, compagne du diable par excellence, n'a pas à se féliciter de son amant : les enquêtes menées par les inquisiteurs révèlent de pitoyables performances : le coït est toujours douloureux, et la semence du démon, glaciale.

Cette sensualité débridée peut entraîner la perte de l'homme, comme le montrent les exemples bibliques d'Adam, de Samson ou du roi Salomon. Les clercs, tenus par le voeu de chasteté, la redoutent et la dramatisent. Lorsque Tertullien évoque la femme comme la « porte du Diable », il veut surtout dire que la femme est une brèche par laquelle Satan s'introduit et gagne les âmes. Dès lors, pour éviter toute tentation, il s'avère fondamental de cacher la moindre parcelle de peau et de voiler sa chevelure voluptueuse. Mais la femme, perfide, embellit son apparence pour tromper l'homme. Dans La Toilette des femmes , Tertullien explique que la nature est l'oeuvre de Dieu : la changer, c'est donc faire le jeu du démon ; or, les femmes persistent à se farder, à se couvrir de bijoux et d'étoffes chatoyantes, pire à coiffer des perruques blondes ou rousses qui, pour le théologien, évoquent les flammes de l'enfer ! Tous ces artifices, bien plus que de la coquetterie et de l'orgueil, dénoncent une connivence avec le diable. De ce fait, habits, coiffure et maquillage font souvent l'objet d'interdits sacrés et profanes.

Au Moyen Age, la longueur des traînes est limitée, car c'est dans les plis du tissu que gambillent diables et démons. Au siècle de Tartuffe, le jésuite Guilloré et le janséniste Treuvé dénoncent les femmes comme des « instruments du démon » : par la nudité des bras et de la gorge, par leurs fards et leurs minauderies, elles conduisent les hommes en enfer. L'abbé Drouet de Maupertuis le confirme : « Le démon n'a point de voie plus sûre pour perdre les hommes que de les livrer aux femmes. » En fait, rares sont ceux qui prêtent encore à la femme une filiation diabolique, mais tous lui reconnaissent une complicité, volontaire ou non, avec Satan. Pour échapper aux douteux appâts de la femme, on a déjà vu certains exaltés recourir à la castration (lire encadré ci-contre) ; d'autres, plus modérés, ont cherché, comme Jean Chrysostome, à se représenter le corps féminin comme un « sac de fiente ».

Et c'est là le paradoxe : belles ou laides, les femmes n'échappent jamais tout à fait à l'emprise du diable. La beauté est néfaste, car elle éveille la concupiscence et favorise le péché. Une trop grande beauté, d'ailleurs, émane fatalement du diable. Dans Le Roman du comte d'Anjou , l'héroïne, Passebelle, paraît si belle qu'on la prend pour un personnage surnaturel et inquiétant. Cela dit, la disgrâce des femmes incite également à la prudence : Jean Bodin, dans sa Démonomanie , explique que « leur laideur est cause de quoy elles sont sorcières et qu'elles s'abandonnent aux diables ». L'apparence physique n'est d'ailleurs pas seule en cause : le parfum des corps féminins, qu'il soit suave ou infect, indique pareillement leur malignité. Le grand médecin flamand Levinus Lemnius, au XVIe siècle, n'hésite pas à affirmer que si l'homme sent naturellement bon, la femme, en raison de ses menstrues, « rend une mauvaise senteur », et infecte les choses les plus pures. Evidemment, elle peut se parfumer, mais le parfum, qui ne fait qu'attiser le désir sexuel, est toujours dénoncé par les prédicateurs comme un outil du démon.

Bref, il vaut mieux se méfier des femmes, dont l'esprit est faible, et l'apparence, trompeuse. Mais d'un point de vue religieux, elles sont en fait moins les alliées de Satan que ses jouets. Si l'Ancien Testament n'est en réalité pas aussi misogyne qu'on le prétend, Jésus, pour sa part, a aboli bien des tabous, en accueillant des femmes réprouvées ou impures, comme Marie-Madeleine. Il ne faut pas se tromper en attribuant aux premiers Pères de l'Eglise une misogynie de tous les diables. Même saint Paul, souvent présenté comme un antiféministe virulent, affirme que « devant Dieu, il n'y a ni homme, ni femme, ni esclave ».

Pour contrebalancer cette image diabolique de la femme, le christianisme a d'ailleurs su créer avec Marie un modèle de perfection féminine. Dans les représentations apocalyptiques, la Vierge en Gloire écrase le serpent qui avait tenté Eve.

Médiéviste, Séverine Fargette travaille sur le thème "violence, justice et société en France". Elle prépare une thèse sur le conflit des Armagnacs et des Bourguignons (1407-1420).

Comprendre

Gnostiques
Adeptes du gnosticisme (IIe et IIIe siècles après J.-C.). Ils professent que la gnose (la connaissance) apporte le salut. Hérétiques aux yeux de l'Eglise, ils se considèrent comme les seuls vrais interprètes des paroles du Christ.
Hésiode
Poète grec du VIIIe siècle avant J.-C. La Théogonie conte la naissance de l'univers et la généalogie des dieux. Dans Les Travaux et les Jours , poème didactique et moral, il décrit et exalte les travaux des champs.
Tertullien
Apologiste et théologien latin (v. 155-v. 230). Par ses idées rigoristes, il s'éloigne de la doctrine officielle de l'Eglise et donne naissance à une hérésie : le tertullianisme.


Combattre l'obscur objet du désir

Pour échapper aux tentations de la chair, une seule solution : la castration ! Origène, théologien grec du IIIe siècle, accusé de trop aimer les jeunes filles, décida de faire taire les calomniateurs en se mutilant. Par cet acte édifiant, il assura sa réputation, et peu après, le patriarche de Jérusalem le consacra prêtre, alors que l'Eglise exige normalement pour son service des hommes entiers... Afin d'assurer son salut, un certain Valesius imita Origène, et fit même quelques émules. Mais bientôt condamnée et chassée de l'Eglise, la secte des valésiens dut se réfugier dans le désert d'Arabie. Les valésiens voyaient avec tristesse que bien des hommes couraient à leur perte en refusant de se châtrer : comme l'Evangile ordonne aux chrétiens de travailler au salut de son prochain, ils commencèrent à tendre des embuscades à leurs hôtes, qui rentraient chez eux bien diminués par cet acte de charité. Cependant, faute de membres, la secte s'étiola rapidement.

En complément

Histoire des femmes en Occident , sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot (Plon, 1991).
Femmes et gens d'Eglise dans la France classique (XVIIe-XVIIIe siècle) , de Marcel Bernos (Cerf, 2003).
La Bible au féminin , de Laure Aynard (Cerf, 1990).

Sources Historia

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 23:27

 

 

 

Satan mène le bal à la cour de France

 

Par Edouard Brasey, écrivain

Tableau de Brylaz




Il s'en passe de belles sous le règne des Valois ! A l'instigation de Catherine de Médicis, très portée sur la magie noire, on use de maléfices pour éliminer les adversaires politiques. Il paraît que ça marche...


Al'époque de la Renaissance, la pratique de la sorcellerie et de la magie noire est telle que la cour de France elle-même n'en est pas exempte. Le règne des Valois, notamment, est entaché de multiples cas d'envoûtements, dont la plupart sont perpétrés à l'instigation de Catherine de Médicis. Née à Florence, celle-ci a été initiée dès son plus jeune âge à la magie et à l'art des poisons. Devenue veuve d'Henri II, elle continue à exercer le pouvoir durant la régence de ses deux fils, Charles IX et Henri III. On dit qu'elle porte sur l'estomac, en guise de protection, une peau d'enfant égorgé, semée de figures et de caractères cabalistiques, et entretient auprès d'elle une troupe d'astrologues, alchimistes, mages et sorciers de tout poil. Parmi eux, Cosme Ruggieri, fils du médecin de Laurent le Magnifique.

En 1570, redoutant l'influence du prince de Condé, de l'amiral de Coligny et de son frère d'Andelot sur Charles IX, Catherine de Médicis commande à Ruggieri un « envoûtement d'airain ». Pour mettre en oeuvre ce redoutable maléfice, le mage florentin fait fondre en grand secret par un artisan du Marais trois statues de bronze à l'effigie exacte des trois chefs huguenots. Ces statues sont ensuite percées de trous à divers endroits stratégiques, notamment les jointures et la poitrine, dans lesquels viennent se loger des vis en acier. Le mage n'a plus qu'à prononcer certaines paroles magiques, empruntées à un petit ouvrage plein de caractères hébraïques, tout en serrant très lentement les vis... Quelques mois plus tard, Condé tombe de cheval à la bataille de Jarnac et est abattu par un gentilhomme de la garde royale. D'Andelot meurt dans les mêmes conditions à Montcontour le 3 octobre. Sur les corps des deux hommes, les médecins notent la présence d'étranges marques sur les articulations des bras, les cuisses et la poitrine... Quant à Coligny, il tombe gravement malade mais survit aux attaques occultes de Cosme Ruggieri. Ce n'est que pour mieux périr, trois ans plus tard, lors de la Saint-Barthélemy.

Mais Cosme Ruggieri joue double jeu. Bien que grassement rétribué par Catherine, qui met à sa disposition le château de Chaumont où il poursuit à grands frais la quête de l'or alchimique, le Florentin trempe dans le complot fomenté par deux amis intimes du duc d'Alençon, frère de Charles IX et prétendant au trône : Annibal Coconnas, un noble piémontais, et le comte de La Mole, amant de Marguerite de Navarre, fille de Catherine et future épouse d'Henri IV, surnommée familièrement la reine Margot.

Pour hâter la mort de Charles IX qui, à 24 ans a l'apparence d'un vieillard et crache des litres de sang, Ruggieri modèle une statuette de cire à l'effigie du roi, dans laquelle il plante un clou acéré au niveau du coeur. Mise au courant du complot, Catherine de Médicis fait écarteler à quatre chevaux La Mole et Coconnas, avant de faire clouer ce qui reste de leurs corps aux portes de Paris. Quant à Ruggieri, elle le fait cruellement torturer, puis l'exile à Marseille, antichambre des galères, avant de le gracier et le rappeler à elle au printemps de 1574 pour améliorer le sort du jeune Charles IX, toujours moribond.

Cosme Ruggieri propose alors à la reine d'organiser une séance de nécromancie, la « cérémonie de la tête qui parle ». Dans la nuit du 28 mai 1574, dans l'une des neuf tours du château de Vincennes, encore appelée aujourd'hui la tour du Diable, Ruggieri, accompagné d'un moine apostat, dresse un autel couvert d'un drap noir, éclairé par des chandelles noires, sur lequel est posé un calice d'ébène rempli de sang coagulé, ainsi qu'une hostie blanche et une hostie noire. Au-dessus de l'autel, l'effigie de la Mère des Ténèbres est couverte d'un triple voile noir. Accompagnée de deux intimes et de Charles IX, Catherine donne l'ordre de commencer la messe noire.

On fait alors entrer un enfant juif, jeune catéchumène qui s'apprête à recevoir le baptême. Le prêtre noir commence à dire la messe démoniaque, blasphème le Dieu des chrétiens et consacre les hosties à Satan. Mais à peine a-t-il donné l'hostie blanche à l'enfant en guise de communion que l'un de ses aides empoigne une épée et décapite le nouveau baptisé. Le moine se saisit de la tête et la pose sur l'hostie noire. C'est à ce moment précis que Charles IX doit se pencher vers la tête et l'interroger sur l'avenir. Le souverain murmure une question inintelligible aux personnes présentes. Après un long silence, les lèvres de la tête coupée s'agitent et exhalent dans un murmure les paroles suivantes : « J'y suis forcé... J'y suis forcé... » Que signifient ces paroles ? Nul ne le sait. Sauf peut-être le roi qui, de saisissement, s'évanouit. Lorsqu'il reprend conscience quelques minutes plus tard, grâce aux sels qu'on lui a fait humer, il hurle : « Qu'on éloigne cette chose de moi ! »

Deux jours plus tard, après une agonie atroce au cours de laquelle il vomit du sang et pousse des cris de terreur, le roi Charles IX s'éteint, le 30 mai 1574, âgé d'à peine 25 ans. Les médecins chargés de l'autopsie témoignent que son coeur était racorni, comme si on l'avait longuement exposé aux flammes...

Le frère de Charles IX, qui lui succède sous le nom d'Henri III, use à son tour de magie noire pour envoyer des sortilèges de mort à la puissante famille des Guises, coupable d'alimenter la Ligue. Les principaux chefs de la coalition meurent assassinés en d'étranges circonstances. Les Guises se défendent en conviant leurs familiers à la cathédrale Notre-Dame, afin de transpercer d'aiguilles des statuettes de cire représentant la famille royale. Henri III fait alors fabriquer des contre-charmes grâce à des grimoires de sorcellerie qu'il fait venir d'Espagne où ils circulent librement à la cour de Philippe II. Cela ne l'empêche d'être assassiné en 1589. L'époque baigne à ce point dans l'obsession de la sorcellerie et de la magie noire que l'on croit que la main du régicide, Jacques Clément, était dirigée par des larves formées magiquement à la suite de cérémonies d'envoûtement et de haine.

L'année même de la mort du roi, un pamphlet séditieux paraît sous le titre Les Sorcelleries de Henri de Valois et les Oblations qu'il faisait au Diable dans le Bois de Vincennes . On y lit : « Henri de Valois et d'Epernon, avec ses autres mignons, faisait quasi publiquement profession de sorcellerie, étant commune à la cour entre iceux et plusieurs personnes dévoyées de la foi et religion catholiques. [...] On a trouvé dernièrement, au Bois de Vincennes, deux satyres d'argent, de la hauteur de quatre pieds. Outre ces deux figures diaboliques, on a trouvé une peau d'enfant, laquelle avait été corroyée ; et sur icelle y avait aussi plusieurs mots de sorcellerie, et divers caractères. [...] Lorsque plusieurs, dans les années 1586 et 1587, avaient été condamnés à mort pour sorcellerie, il [Henri III] les faisait renvoyer absous. Il ne faut pas s'émerveiller si, ayant délaissé Dieu, Dieu ne l'ait aussi délaissé. »

Contrairement aux Valois, Henri IV ne croit pas à la sorcellerie, qu'il qualifie de « sottises de femmelettes ». Mais il se trouve malgré lui associé aux intrigues florentines ourdies par les Médicis. Or, en 1599, Gabrielle d'Estrées meurt prématurément alors que le roi allait l'épouser. Dix ans plus tard, celui-ci est assassiné. Conséquence d'un sortilège ? Cosme Ruggieri, encore lui, avoue avoir tenté de l'envoûter. Et il avait prédit l'assassinat du roi. De là à penser qu'il l'avait magiquement fomenté...

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 23:20

 

 

 

Le "Marteau des sorcières", bréviaire du justicier

 

Par Laurent Vissière, maître de conférences à Paris IV-Sorbonne



En 1486 paraît le Malleus maleficarum , qui décrit les mille et une manières de conjurer le Mal, de questionner les sorcières, de conduire un procès. Il devient rapidement le livre de référence.

Dès les années 1320 et le pontificat de Jean XXII, l'Eglise prend très au sérieux la démonologie, et des auteurs en nombre croissant s'intéressent à la sorcellerie, notamment en Alsace et dans toute l'aire rhénane. C'est à Strasbourg qu'est imprimé pour la première fois, en 1467, un tel traité - La Forteresse de la foi d'Alphonse de Spina - bientôt suivi par le Formicarius (la « Fourmilière ») de Jean Nider, édité à Cologne, en 1475. Deux textes qui, avant d'être imprimés, circulaient sous forme manuscrite.

Le Marteau des sorcières de Springer et Institoris est, quant à lui, directement écrit pour l'imprimerie, car ses auteurs se veulent des hommes de progrès et, pour lutter contre Satan, utilisent des techniques de pointe. Un texte manuscrit peut toucher quelques dizaines, quelques centaines de personnes, mais l'imprimerie diffuse le même ouvrage à des milliers d'exemplaires. Or le Malleus maleficarum ou Marteau des sorcières est bien un texte de combat. Il reprend et adapte le titre d'un ouvrage antérieur peu connu, le Flagellum Maleficorum ou Fouet des sorciers de Pierre Mamor, paru en 1462, et imprimé en 1490. Dans les deux cas, il s'agit de produire une arme, fouet ou marteau, contre la sorcellerie... Mais en trente ans, le mal s'est précisé : on ne lutte plus tant contre les sorciers en général que contre les sorcières.

L'ouvrage est signé par deux personnages bien différents. Jakob Sprenger (v. 1436-v. 1495), prieur du couvent dominicain de Cologne, est un homme remarquablement instruit, docteur en théologie et professeur à la faculté de Cologne. Curieusement, bien qu'il ait eu le titre d'inquisiteur dans la vallée du Rhin, il ne semble pas avoir joué un rôle très actif dans la traque des hérétiques et des sorciers. Tout autre s'avère Heinrich Institoris (v. 1430-v. 1505). Ce dominicain de Sélestat fait beaucoup parler de lui : inquisiteur implacable, il se heurte souvent à ses confrères et aux autorités locales qui n'aiment guère qu'on empiète sur leurs prérogatives. C'est ainsi qu'en 1485, l'évêque d'Innsbruck décide de libérer des geôles de sa ville une cinquantaine de soi-disant sorcières, emprisonnées sur l'ordre d'Institoris. L'inquisiteur cependant sait se faire entendre en haut lieu : il semble avoir inspiré au pape Innocent VIII la bulle Summis desiderantes affectibus , datée de 1484, qui relance la chasse aux sorciers. Et l'année suivante, l'affaire peu glorieuse d'Innsbruck pourrait bien motiver la rédaction du Marteau des sorcières . Car Institoris sent le besoin de justifier son action. De fait, Sprenger ne paraît pas avoir vraiment participé à la rédaction, et son nom respectable sert plutôt de caution religieuse et morale à l'ouvrage. On ignore ce que devint Institoris : envoyé par le pape combattre les hérétiques de Bohême-Moravie, il disparaît du côté d'Olomutz, vers 1505.

Véritable somme démonologique, le Marteau des sorcières se divise en trois parties : la première démontre la réalité des maléfices ; la seconde rapporte des exemples concrets, qui sont autant de petits contes fantastiques ; et la troisième se présente comme un code criminel - comment interroger et punir suspects et coupables. L'argumentation logique utilisée pour énoncer des absurdités constitue l'un des grands charmes de l'ouvrage, par ailleurs sinistre.

Les idées d'Institoris sont assez claires : les démons, êtres éthérés, ne peuvent agir ici-bas sans l'aide d'un médium ; et le sorcier ne possède d'autres pouvoirs que ceux que lui prête le diable. En conséquence, si l'Eglise arrive à exterminer les sorciers, le diable perd la plupart de ses moyens d'action. La riche expérience d'Institoris lui a montré que les démons trouvent un terreau plus fertile chez la femme que chez l'homme. Aussi n'hésite-t-il pas à évoquer, dès le début de son ouvrage, « l'hérésie des sorcières, ainsi caractérisée par le sexe où on la voit surtout sévir ». Il donne de nombreux exemples horrifiques, comme ces sages-femmes italiennes qui boivent le sang des bébés, mais également des historiettes édifiantes, comme celle du maire de Wiesenthal. Celui-ci, par prudence, chaque dimanche, consommait de l'eau et du sel bénis, mais un jour, en célébrant des noces, il oublia ce rite et se retrouva envoûté et près de mourir. La lutte contre le mal n'est pas le seul fait des inquisiteurs ; magistrats et simples particuliers doivent y contribuer, chacun selon ses moyens.

Le succès de l'ouvrage est prodigieux : entre 1486 et 1520, on compte une quinzaine d'éditions, parues dans des villes rhénanes, mais aussi à Paris et à Lyon. A raison de 1 000 ou 1 500 exemplaires par tirage, 20 000 exemplaires ont pu circuler avant la Réforme. Le traité connaît une seconde vie à la fin du XVIe siècle. De 1574 à 1621, une quinzaine de nouvelles éditions sortent des presses de Venise, de Lyon et des villes rhénanes. Les dernières éditions datent des années 1660. Abondamment diffusé, le Marteau des sorcières devient, pour deux siècles, un livre de référence, souvent imité. En France, on peut citer De la démonomanie des sorciers (1580) du célèbre humaniste Jean Bodin, et le Discours exécrable des sorciers (1602) d'un obscur juge savoyard, Henri Boguet. Ces ouvrages reprennent sans nuance toutes les élucubrations sur le sabbat et les métamorphoses des sorciers.

Si l'imprimerie a permis de diffuser en Europe l'hystérie démonologique, elle a servi également aux détracteurs de la chasse aux sorcières. Dès 1564, l'humaniste Jean Wier publie à Bâle un traité Des illusions des démons, des incantations et des poisons , qui ne récuse pas l'existence de Satan et de certains sorciers, mais qui voit dans la plupart d'entre eux de simples malades, qu'il faudrait soigner. Les mentalités évoluent, et quand, en 1631, le jésuite allemand Friedrich Spee s'élève contre les bûchers de sorcières (De la prudence en matière criminelle...) , ce terrible fantasme tend déjà à s'effacer.

En complément

Le Marteau des Sorcières , de Sprenger et Institoris, édition et traduction Amand Danet (Jérôme Millon, Grenoble, 1997).

Sources Historia

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 23:12

 

 

 

 

 

Chasse aux sorcières dans les campagnes

 

Par Benoît Garnot



A peine finies les guerres de Religion, le pouvoir royal tente d'éradiquer une autre "hérésie", la sorcellerie. Premières visées : les femmes, gardiennes de la culture rurale. En fait, il s'agit de faire rentrer dans le rang les provinces nouvellement conquises.

 

En matière de sorcellerie diabolique, il ne faut pas se tromper sur le sens des mots. Un sorcier est un individu supposé avoir passé un pacte avec le diable : en échange de son âme, il a obtenu de lui des pouvoirs surnaturels. Un possédé est malgré lui habité et tourmenté par des démons qu'un sorcier lui a envoyés, de sorte qu'il peut être considéré comme une victime. Enfin, un obsédé n'est que temporellement visité par des démons, contre son gré également.

Dans la France des XVIe et XVIIe siècles, la sorcellerie apparaît comme une réalité rurale qui touche de petites gens, alors que les affaires de possession diabolique concernent surtout des citadins issus de milieux aisés : il s'agit de deux phénomènes distincts, à aborder séparément.

La présence des sorciers n'est pas une nouveauté à la Renaissance. Au Moyen Age, leur existence allait de soi, parce que l'univers de la magie, donc la présence des magiciens, s'imposait à tous, prêtres compris ; en outre, l'idée même de sorcellerie n'était pas, ou peu, reliée au démon. Mais la démonologie est inventée au cours du XVe siècle par quelques clercs, qui voient Satan mener le bal des humains et qui entendent, pour l'en empêcher, éliminer ceux qu'ils considèrent comme ses alliés, les sorciers. Pendant les décennies suivantes, la démonologie est théorisée dans des ouvrages imprimés, dont les plus importants sont le Malleus maleficarum (1486), et la Démonomanie des sorciers (1586) de Jean Bodin : les devins guérisseurs locaux sont ainsi transformés, du moins aux yeux des auteurs de ces ouvrages et de nombre de leurs lecteurs, en sorciers démoniaques. La réalité n'a pas changé, mais sa perception s'est profondément modifiée.

La première chasse aux sorcières est expérimentée dans les Alpes, plus précisément dans le Briançonnais, entre 1428 et 1447 : près de deux cents personnes sont poursuivies et plusieurs sont pendues, noyées ou brûlées pour ce crime nouvellement défini. Mais, en France, la répression de la sorcellerie commence assez tardivement, si l'on compare par exemple aux Pays-Bas catholiques, l'actuelle Belgique, ou à certaines régions pas encore françaises à cette époque, comme l'Artois, la Flandre et le Hainaut, la Franche-Comté, la Lorraine. La première vague de persécutions se produit pendant les années 1560-1580, cette poussée judiciaire se prolongeant jusqu'aux années 1630. Une seconde vague de procès marque le royaume durant les années 1640-1680. On peut se demander ce qui explique cette chronologie. On observera que la chasse aux sorcières commence en France lorsque cesse la chasse aux hérétiques : le dernier pasteur protestant condamné à mort l'est en 1567 à Avignon, et les premières accusations contre « un nombre infini de sorciers » apparaissent en Ile-de-France entre 1572 et 1574, émises aussi bien par les catholiques que par les protestants, tous ennemis du démon. Les mythes sataniques s'installent dans les esprits en même temps qu'un catholicisme de la peur, développé par la Contre-Réforme, qui conduit les élites sociales, donc les juges, à s'intéresser aux agissements de certains humains tentés par Satan, pour se protéger de l'emprise de celui-ci. Ce n'est pas la sorcellerie qui augmente à cette époque : c'est la perception qu'en ont les élites sociales qui se modifie. De tolérée, voire partagée, elle devient crainte, qu'il faut supprimer.

En France, comme dans le reste de l'Europe, la répression de la sorcellerie ne s'affirme pas partout avec la même force. La Bretagne, par exemple, et même l'Ouest dans son ensemble, y échappent totalement ou partiellement. Cela ne signifie pas que les sorciers y sont moins nombreux qu'ailleurs, mais que les circonstances propices à les poursuivre ne sont pas réunies. En fait, c'est dans des régions disputées par des pouvoirs politiques et religieux concurrents, très souvent des zones frontalières, récemment acquises par le souverain qui cherche à y imposer son autorité, que la chasse aux sorcières trouve son terreau privilégié. Dans cette perspective, l'ouest et le centre du royaume, provinces apaisées et obéissantes, relèvent d'un modèle de grande modération dans la chasse aux sorcières. A l'inverse, les régions les plus troublées, notamment les frontières orientales, considérées comme rétives au pouvoir central et éloignées des centres de décision, sont les terrains d'élection des poursuites de sorcellerie, surtout si s'ajoute à cette situation périphérique une angoisse collective qui s'explique par une histoire récente difficile - les luttes entre catholicisme et protestantisme. C'est pour le même genre de raisons que des régions récemment agrégées au royaume, telles que la Flandre et le Hainaut, connaissent aussi, juste après être devenues françaises, une répression de la sorcellerie assez intense, puis un peu plus tard, autour de 1670-1680, des provinces où l'absolutisme royal rencontrait des résistances, comme la Normandie, la Guyenne, le Béarn, le Bigorre, ou encore l'Alsace.

Il est faux de considérer que la sorcellerie se répand essentiellement dans un contexte historique particulier, à savoir les périodes de troubles, qu'il s'agisse des épidémies, des guerres, des jacqueries, des disettes. Elle devient seulement plus visible dans ces circonstances, parce qu'elle constitue pour une grande partie de la population l'un des seuls moyens de résistance aux malheurs des temps. En réalité, ce qui se répand pendant ces périodes troublées, ce n'est pas la sorcellerie, mais la répression de la sorcellerie ; les procès se multiplient, mais cette multiplication ne signifie pas que se multiplie aussi le nombre des sorciers. On sait déjà, depuis un certain temps, que les archives judiciaires révèlent l'activité de la justice, mais en aucune manière, ou très peu, la réalité criminelle : cette vérité s'applique tout autant à la sorcellerie qu'à toutes les autres sortes de déviances.

Les procès de sorcellerie ont aussi une fonction pédagogique. Ils tentent de montrer en exemple aux populations une religion épurée des superstitions traditionnelles, symbolisées par les magiciens et les sorciers, et de les pousser à croire en un Dieu unique, terrible, peu miséricordieux pour les pécheurs, et à faire leur salut éternel en repoussant les superstitions... et la sorcellerie. Les sorcières jouent alors un rôle de repoussoir, s'intégrant (bien malgré elles) dans cette vaste entreprise d'acculturation, dont on peut douter qu'elle ait porté tous les fruits souhaités par ses concepteurs. C'est parfois même l'inverse qui se produit : la religion proposée, voire imposée, est si rigide qu'elle aboutit à susciter des résistances considérables, voire, à plus long terme, à éloigner des autels une partie de la population, ce qui explique certaines formes de la déchristianisation des XIXe et XXe siècles. Cette volonté d'acculturation permet de comprendre la part très majoritaire des femmes, signalée plus haut, et surtout des vieilles femmes, parmi les individus poursuivis : traditionnellement, celles-ci sont les gardiennes et les vecteurs de la culture rurale, colportant les croyances autant que les ragots. S'en prendre frontalement à elles, c'est s'en prendre à cette culture que les autorités et les élites sociales, appuyées localement par une partie plus ou moins grande de la population - plus importante dans les villages où les paysans acceptent l'alphabétisation - ont pour ambition de modifier profondément. La chasse aux sorcières participe à cette volonté d'acculturation, qui diabolise la culture paysanne traditionnelle.

Dans les affaires de sorcellerie, c'est la justice laïque, c'est-à-dire la justice du roi, qui procède. L'Inquisition n'est plus reçue en France à cette époque, et les justices ecclésiastiques habituelles, les officialités, ne sauraient être compétentes en l'espèce, puisque la sorcellerie est considérée comme un crime de lèse-majesté divine passible du bûcher, auquel les officialités ne peuvent donc condamner, ainsi qu'à toute forme de peine de mort. La justice définit la sorcellerie démoniaque comme le plus grave des crimes, car les maléfices des sorciers rompent l'équilibre voulu par Dieu, que le roi se doit de préserver. La sorcière paraît concentrer toutes les turpitudes du monde : apostasie, sodomie, débauche sexuelle, infanticide, blasphème, destruction des familles et mise en cause de la puissance paternelle. Menaçant l'ordre social tel qu'il s'affirme aux XVIe et XVIIe siècles, et même tout ordre quel qu'il soit, la sorcière est présentée comme l'archétype du désordre universel et la quintessence de la criminalité sous tous ses aspects. La sorcellerie apparaît comme un crime exceptionnel (crimen exceptum) , de sorte que son traitement judiciaire, du fait même de la monstruosité du crime, échappe à certaines règles de la procédure habituelle : il n'est ainsi plus toujours besoin d'indice de culpabilité pour appliquer la question, et on admet lors des procédures les témoignages d'enfants et de parents proches, par exemple le père contre le fils et vice versa .

Il s'agit par ces moyens d'arriver à une certitude de culpabilité, car dans la France d'Ancien Régime, la justice ne condamne pas sans preuve : l'intime conviction des juges ne doit pas entrer en compte. Le juge ne passe de la présomption de culpabilité à la conviction que lorsqu'il a une preuve sûre, si possible un aveu - c'est ce qu'il y a de mieux dans la procédure pénale de l'époque. Faute d'aveu spontané, on a recours à divers moyens d'établir des preuves qui permettront de soumettre l'accusé à la question pour le faire avouer. Il s'agit, d'une part, de rechercher sur le corps du prévenu la marque satanique, réputée insensible à la douleur : pour la trouver, on enfonce des aiguilles d'argent dans son corps dénudé, entièrement rasé, jusqu'à trouver un endroit insensible et ne produisant pas d'écoulement de sang ; cette découverte constitue en droit une demi-preuve. D'autre part, les témoignages des voisins et de l'entourage, qui attestent ou contestent les pouvoirs diaboliques du prévenu et l'emploi qu'il a pu en faire : ces témoins sont convoqués pour dénoncer les sortilèges attribués aux accusés, tels que destruction de récoltes, vol de lait à distance en trayant un bâton pour assécher la vache d'un ennemi, mort d'animaux ou d'êtres humains, envoûtement dans un but amoureux ou de haine, autant de maléfices traditionnels dans les villages, mais interprétés ici à l'aune de la sorcellerie diabolique.

Quoi qu'il se passe, l'accusé est en position de faiblesse, puisque considéré dès le départ comme appartenant à une secte dont les membres sont habiles à dissimuler. Toutes ses attitudes sont interprétées en sa défaveur. Ainsi s'il pleure, c'est qu'il est coupable, lit-on dans les manuels de démonologie, mais s'il garde les yeux secs, c'est qu'il est épaulé par le démon.

Il est essentiel pour les juges d'obtenir un aveu pour pouvoir aboutir à une condamnation, parce qu'il s'agit d'une lutte à mort contre le Mal. De cette lutte dépend le salut collectif de l'humanité, pensent-ils. Si la marque a été trouvée, si les témoignages sont probants, l'accusé qui refuse d'avouer de plein gré est mis à la torture. Ceux qui parviennent à y résister sont « mis hors de cour » - ils ne sont pas vraiment innocentés, mais néanmoins remis en liberté -, les autres avouent le crime qu'on leur impute, dénoncent leurs supposés complices et sont condamnés, en général au bûcher. Parfois, une clause secrète, nommée retentum , ordonne au bourreau d'étrangler directement le condamné juste après la mise à feu du bûcher. Puis les procès continuent contre les complices dénoncés sous la torture, et ainsi de suite, ce qui peut entraîner un cycle sans fin.

Pour autant, les chiffres de la répression judiciaire sont faibles en France, du moins si l'on compare au Saint Empire, épicentre des grandes chasses aux sorcières, où l'on totalise 22 500 bûchers au XVIIe siècle pour une population d'une quinzaine de millions d'habitants. Dans le ressort du parlement de Paris, avec ses dix millions d'habitants, on relève 1 254 affaires portées en appel de 1540 à 1670 ; 474 accusés ont été condamnés à mort par les juges des juridictions inférieures, mais le parlement n'a confirmé qu'une centaine de sentences capitales - la proportion de ces confirmations, déjà faible, ne cessant de diminuer au cours des années.

Les condamnés sont sans doute plus nombreux dans les provinces périphériques orientales, mais les chiffres précis manquent. En outre, comme l'appel devant un parlement est loin d'être automatique avant le milieu du XVIIe siècle, du moins dans les provinces périphériques, il arrive que des prévenus soient condamnés par des juridictions de base et exécutés, sans attendre l'avis des juridictions supérieures. Certains juges particulièrement obstinés sont à l'origine de nombreuses condamnations. Nicolas Rémy se vante d'avoir fait exécuter 2 000 à 3 000 sorcières en Lorraine de 1576 à 1606, et Pierre de Lancres a conduit des centaines de poursuites dans le Labourd (au pays Basque) à partir de 1606. Mais, outre que ces cas sont isolés et les chiffres loin d'être fiables, globalement on reste très loin des massacres parfois encore dénoncés à tort.

A partir de 1682, la sorcellerie cesse d'être considérée en France comme un crime, donc d'être poursuivie en justice. Elle ne pas disparaît, loin s'en faut, mais le regard porté sur elle par la société, surtout par les élites, notamment les juges, change. Un édit royal entérine cette année-là les doutes exprimés depuis longtemps par les parlementaires parisiens ou encore bourguignons. Pour ces derniers, marqués de plus en plus par le sens de l'impossible cartésien et devenus sceptiques, la sorcellerie n'apparaît plus maintenant que comme une sorte de folie qu'il convient davantage de soigner que de réprimer, sans oublier aussi de punir les charlatans qui abuseraient de la crédulité populaire. La sorcellerie n'est plus perçue par les élites sociales que comme une superstition méprisable, apanage populaire, et n'est plus ressentie comme un danger social.

Mais parallèlement à cet arrêt des poursuites judiciaires, déjà diminuées pendant les deux à trois décennies qui précèdent 1682, les vieilles croyances magiques perdurent chez une grande partie de la population. La fin des bûchers ne signifie pas la fin de la sorcellerie et de la magie, désormais voilées mais toujours agissantes. Les mentalités magiques continuent à prédominer dans les campagnes, où de nombreux actes de la vie privée ou professionnelle sont accompagnés de superstitions et de maléfices. Le curé Jean-Baptiste Thiers en a rapporté un grand nombre, qu'il a observé, à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, dans les paroisses de Beauce et du Perche dont il a été le desservant. Ainsi, parmi des centaines d'exemples, il y est conseillé de garder les oeufs pondus le Vendredi saint, car ils seront « très souverains pour éteindre les incendies dans lesquels ils seront jetés » ; il faut « donner des clous et des petits morceaux de lard à saint Clou afin de guérir de la galle », ou encore il est souhaitable de « prendre les ourlets des linceuls dans lesquels on a enseveli un mort et les porter au cou ou au bras pour guérir des fièvres. Il faut que ces ourlets ayent été déchirés et non coupés ». Il est recommandé aussi d'« attacher un clou d'un crucifix au bras d'un épileptique pour le guérir. Faire durcir un oeuf, le peler, le picquer de divers coups d'aiguille, le tremper dans l'urine d'une personne qui a la fièvre, puis le donner à un curé si le malade est un mâle. »

En réalité, il n'était sans doute pas possible d'éradiquer profondément les croyances populaires, mais simplement de les contraindre à se faire plus discrètes.

Benoît Garnot, agrégé d'histoire et docteur ès lettres, est professeur d'histoire moderne à l'Université de Bourgogne (Dijon). Il s'est spécialisé dans l'histoire de la justice et de la criminalité dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles. Il est l'auteur d' Intime conviction et erreur judiciaire. Un magistrat assassin au XVIIe siècle ? (Editions universitaires de Dijon, 2004).

Le supplice de l'eau : la preuve par l'absurde

L'ordalie, ou jugement de Dieu par les éléments, consiste à jeter l'accusée dans l'eau (ou le feu). Si elle s'enfonce, elle est innocente ; si elle surnage, c'est que l'eau ne veut pas la recevoir, donc elle est coupable.



Comprendre

Officialités
Tribunaux ecclésiastiques. Aux XVIe et XVIIe siècles, leurs compétences se sont réduites.
Apostasie
Abandon de la foi et de la vie chrétiennes.
Question
Torture judiciaire, qui ne peut être décidée et appliquée que dans un nombre de cas très restreint, sauf dans les accusations de sorcellerie.
Parlement
Tribunal d'appel, doté en outre de pouvoirs politiques. Le parlement de Paris est le plus ancien et sa compétence s'étend au XVIe siècle sur près de la moitié du royaume.
Délire zoopsique
Imitation du comportement d'un animal par un humain en état de délire.
Thermo-anesthésie
Insensibilité à la chaleur et au froid.



En complément

Le Diable au couvent. Les possédées d'Auxonne (1658-1663) , de Benoît Garnot (Imago, 1995).
Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique , de Robert Mandrou (Plon, 1968).
Une histoire du diable. XIIe-XXe siècle , de Robert Muchembled (Seuil, 2000).



Hystérie au couvent : les ursulines ont le diable au corps

La France connaît au XVIIe siècle plusieurs affaires retentissantes de possession diabolique, en particulier à Aix, à Loudun, à Louviers et à Auxonne. Ces affaires sont très différentes des procès de sorcellerie rurale. Elles se produisent toutes en ville, pas à la campagne. Il s'agit de la possession diabolique de religieuses du même ordre (les ursulines), toutes jeunes et de bonnes familles. Elles sont donc, malgré elles, les victimes d'un sorcier, le plus souvent de sexe masculin, et aucunement elles-mêmes des sorcières ; d'ailleurs, elles ne sont pas marquées sur leur corps et ne participent pas au sabbat. Pour les délivrer de leurs démons, elles sont exorcisées sans succès, du moins au début, pendant plusieurs années. Les exorcismes sont spectaculaires et se déroulent avec un grand concours de spectateurs. Le tout est accompagné d'accusations de sorcellerie portées contre des habitants de la ville.


L'affaire des possédées d'Auxonne, une petite ville située sur la Saône, à la frontière entre la Bourgogne et la Franche-Comté (alors espagnole), participe de cette série. La Bourgogne avait connu en 1644, comme la Franche-Comté, une épidémie de sorcellerie rurale, mais l'affaire des possédées d'Auxonne, qui survient une dizaine d'années plus tard, est d'une autre nature : c'est la dernière des grandes affaires de possession diabolique urbaine dans la France moderne. La seule différence avec les affaires précédentes concerne la personnalité du responsable désigné : ici une religieuse sorcière, nommée Barbe Buvée, ailleurs des prêtres sorciers, comme Urbain Grandier à Loudun.


Les faits sont les suivants. En 1658, une quinzaine de religieuses du couvent des ursulines d'Auxonne, dont plusieurs novices, se disent hantées par les démons. La situation des religieuses possédées (nommées « énergumènes »), comme les nombreux exorcismes réalisés au couvent par les aumôniers, sont d'abord secrets. C'est seulement en 1660 que les habitants de la ville d'Auxonne apprennent la réalité des possessions, au moment même où l'épidémie s'étend hors des murs du couvent et touche des habitants de la ville. Des exorcismes publics ont lieu dans l'église paroissiale, des femmes laïques sont condamnées au bannissement par les juges locaux, et deux d'entre elles, prises pour des sorcières, sont même massacrées par la population.


Les religieuses possédées présentent les symptômes habituels de l'hystérie, telle que la décrira Charcot longtemps après. Elles parcourent toute la gamme de ses troubles psychiques, depuis la forme la plus atténuée jusqu'à la plus sévère. Au début, il s'agit de vomissements de corps étrangers, pris pour des sorts diaboliques par les spectateurs - en fait, il ne pouvait s'agir que d'objets avalés par elles sous l'influence simultanée d'une dépravation du goût, souvent constatée chez les hystériques, et d'un intense besoin de mystification -, de contorsions corporelles et de délires érotiques, évidemment liés, et de l'adoption ou de l'invention de pauses physiques spectaculaires. Ensuite, lorsque l'épidémie atteint son plein développement, la suggestion et l'autosuggestion, ainsi que l'imitation des unes par les autres, accentuent les phénomènes caractéristiques de la névrose hystérique, en particulier lors des exorcismes. Dans ces circonstances, les attitudes sont violentes et spectaculaires : corps en arc, avec cris et hurlements, suivis de délires avec imprécations et blasphèmes, pendant lesquels ont lieu les interrogatoires, puis d'excentricités, comme des courses dans l'église ou des sauts sur l'autel, ou parfois, à l'inverse, des comportements à caractère léthargique, avec délire zoopsique. L'ensemble s'accompagne d'anesthésie, parfois même de thermo-anesthésie, et aussi parfois de cessation de battement du pouls, consécutive à la suggestion qui accompagne l'injonction de l'exorciste. Il se produit aussi des contractures diverses, qui persistent parfois après l'attaque hystérique pendant plusieurs heures, ainsi que des perturbations de l'innervation vasomotrice, d'où le non-écoulement du sang à l'occasion des saignées.


En octobre 1660, l'une des religieuses du couvent, Barbe Buvée, nommée en religion soeur de Sainte-Colombe, beaucoup plus âgée que les religieuses possédées, est présentée par la mère supérieure comme la responsable de ces possessions. Accusée publiquement, lors d'une cérémonie religieuse, d'apostasie, de magie, de sortilège et d'infanticide, elle est victime de violences de la part d'autres religieuses et mise aux fers dans la prison du couvent. A la demande de la famille de Barbe Buvée, et constatant des irrégularités procédurières, le parlement de Dijon intervient alors : une commission d'enquête judiciaire, dirigée par le conseiller Legoux, se rend à Auxonne, constitue une commission d'enquête ecclésiastique, procède à de nombreux interrogatoires, fait réaliser des expertises et conclut à la fausseté des possessions ; le parlement ordonne la libération de Barbe Buvée. Dans le même temps, le spectacle des exorcismes attire un vaste public, venu de tout le royaume, dans l'église d'Auxonne. Une nouvelle commission d'enquête, décidée par le parlement de Paris à la demande de la municipalité, persuadée de la réalité des possessions, aboutit alors à la conclusion inverse de la commission précédente, tandis que le parlement de Dijon réhabilite officiellement Barbe Buvée et que l'intendant de la généralité, Bouchu, qui envoie à son tour deux nouvelles commissions d'enquête, conclut successivement à l'absence de possessions, puis à leur réalité. Tout porte à croire que ces rebondissements et ces dissensions s'expliquent pour une bonne part par les rivalités qui opposent diverses familles puissantes de la ville d'Auxonne, ainsi que par l'opposition entre l'intendant et le parlement. Le dossier est finalement confié de nouveau au parlement de Paris, qui préfère enterrer l'affaire. L'épidémie de possessions ne tarde pas alors à se calmer, les religieuses ayant été transférées dans d'autres couvents et les exorcismes ayant cessé.

Sources
Historia

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 23:02

 

 

 

Le sabbat : banquet du cercle des damnés

Tableau de Ciruelo Cabral



Les sorciers et sorcières ayant fait allégeance au diable ont pour obligation, en gage de leur foi, de se rendre régulièrement à cette réunion satanique attestée dès le XIVe siècle.

Le terme de « sabbat », assimilé tardivement et abusivement au jour de repos des juifs, dériverait en réalité du sabat des vaudois, secte hérétique condamnée par l'Eglise au XIIe siècle et dont les membres étaient chaussés de sabots, ou sabats. Cette sorte de messe inversée, se tient toujours de nuit, le vendredi, jour consacré à Vénus, déesse de l'amour et des excès de la chair. Pour s'y rendre, les sorcières se dévêtent entièrement et oignent leur corps d'un onguent magique composé d'un mélange de plantes : l'aconit (gueule de loup), la jusquiame, la belladone, la mandragore, la ciguë et le nénuphar, le tout mêlé à de la graisse d'enfants morts sans baptême. Cet onguent, au fort pouvoir hallucinogène, prépare la sorcière au « vol magique » qui l'entraîne vers le lieu du sabbat en un clin d'oeil.

La sorcière sort de sa maison par un conduit étroit, généralement la cheminée, et s'envole à cheval sur un bâton, un balai en bois de genêt ou bien un animal (chat, âne ou chèvre). Si la sorcière se rend au sabbat en corps et en esprit, elle le fait le plus souvent en se dédoublant. C'est ainsi qu'elle peut assister aux réunions de sorciers sans bouger de chez elle, comme le précise Jean Bodin : « Les sorcières sont transportées souvent en corps et souvent aussi ravies en extase, étant l'âme séparée du corps par moyens diaboliques, demeurant le corps insensible et stupide. »

Le canon Episcopi , antérieur au Xe siècle, mais dont le contenu fit autorité jusqu'au XVIe siècle, confirme l'existence du vol magique. Ce texte, destiné aux évêques, rappelle que certaines femmes affirment avoir le pouvoir, la nuit, de parcourir de grands espaces dans les airs, sur des bêtes enchantées, accompagnées de Diane et d'Hérodiade. Dans son recueil de pénitentiels en vingt livres, publié vers 1012-1022, Burchard, évêque de Worms, revient sur cette croyance, bien ancrée dans les superstitions populaires : « Crois-tu ce que beaucoup de femmes croient, à savoir que, dans le silence de la nuit, après t'être couchée dans ton lit et ton mari reposant sur ton sein, tu peux sortir, corporellement, toutes portes closes, traverser des étendues de pays avec d'autres femmes trompées par la même erreur, faire périr, sans arme visible, des hommes baptisés, manger leur chair après l'avoir cuite, leur mettre à la place du coeur de la paille ou du bois ou quelque chose d'analogue et les faire revivre ? Si tu l'as cru, quarante jours au pain et à l'eau avec sept années de pénitence. »

Le sabbat se tient près d'un carrefour, dans le voisinage d'une croix ou d'un cimetière, à côté d'un gibet ou d'un arbre mort, ou bien au sommet d'une montagne comme le puy de Dôme, en Auvergne. Il commence par un banquet rituel au cours duquel sorciers et sorcières sont servis par des démons (3). Mais les mets sont insipides et il manque tantôt les tables, tantôt les chaises. Il arrive que les sorcières fournissent aux démons des nourrissons morts ou vifs, afin qu'ils soient cuits et dévorés par l'assistance (1).

Le sabbat se poursuit par des chants et des danses, tels que les décrit le démonologue Henri Boguet dans son Discours des sorciers (1589) : « Un homme manie un gourdin avec lequel il frappe un chêne qui rend un son et un écho pareils à ceux d'une timbale ou d'un tambour militaire. Le diable chante d'une voix rauque, comme s'il se bouchait le nez, si bien qu'un grondement sourd résonne dans l'espace. Toute la compagnie pousse de conserve des cris, des rugissements [...], des hurlements, comme si tous les participants étaient fous. »

Le diable préside en effet ces obscures réjouissances sous la forme d'un grand bouc noir au regard brillant auquel viennent prêter allégeance tous les participants, qu'il s'agisse des sorciers et sorcières de longue date ou des néophytes qui assistent pour la première fois à cette cérémonie orgiaque (2).

Pour être admis dans le cercle des damnés, ces derniers doivent tout d'abord renier Dieu et abjurer leur baptême, que le bouc satanique efface en leur donnant un coup de griffes aux sourcils ou dans l'oeil gauche. Puis ils sont rebaptisés par le diable avec sa propre urine ou de l'eau sale, et reçoivent un nom nouveau dont le démon porte mention dans son Grand Livre de la Mort. En échange, les sorciers et sorcières nouvellement élus doivent offrir à leur maître un objet personnel : un vêtement ou même l'un de leurs enfants. Ils s'engagent en outre à étrangler pour lui au moins un enfant par mois, à faire tout le mal possible autour d'eux, à recruter de nouveaux disciples, à faire régulièrement des offrandes aux démons, et à s'abstenir de faire le signe de croix - sauf de la main gauche - et d'user de sel, d'eau ou de pain bénits.

Les impétrants reçoivent alors en quelque endroit secret de leur corps la fameuse « marque du diable », signe de leur vassalité démoniaque. Le frère Guazzo explique ainsi que le diable « appose ses marques sur une partie ou une autre de leur corps, de même qu'on marque au fer rouge les esclaves fugitifs. Il ne le fait pas à tous, seulement à ceux dont il pense qu'ils se révéleront inconstants, de préférence aux femmes. Il ne les marque pas non plus toujours au même endroit. » Mais ces marques se trouvent la plupart du temps au fondement des hommes et aux parties honteuses des femmes.

Sorciers et sorcières viennent alors rendre compte de tous les crimes et maléfices dont ils se sont rendus coupables depuis le dernier sabbat. Ceux qui n'ont pas suffisamment fait le mal sont sévèrement châtiés, flagellés et fouettés par les démons. Paraissent alors les crapauds, familiers des sorciers, vêtus de pourpoints en velours vert et de clochettes. Ils dansent pour le diable et se plaignent de leurs maîtres lorsqu'ils n'ont pas été assez bien nourris.

Chaque sorcier et sorcière vient alors à tour de rôle baiser le derrière du diable, avant de se livrer à des orgies sexuelles débridées, chacun s'accouplant avec son prochain sans distinction d'âge, de sexe ou de lien familial. Le diable, de son côté, viole les sorcières et les sodomise à l'aide de son membre froid, long d'une aune, entortillé et sinueux comme un serpent, écailleux et bifide, qui lui permet de pratiquer l'acte de chair « dans les deux vases à la fois ». Les sorcières ainsi violentées précisent que cet accouplement leur est fort douloureux, et que la semence du diable est glacée.

Enfin, au premier chant du coq, lorsque l'aube commence à chasser les ombres de la nuit, ou si par inadvertance un étranger surgit par hasard sur les lieux et prononce le nom de Dieu ou fait le signe de croix, les sortilèges du sabbat s'interrompent brusquement, le diable et ses démons se volatilisent et les sorciers et sorcières regagnent leur logis aussi rapidement qu'ils l'ont quitté.

Le vice comme vertu

Orgiaque et macabre, le sabbat bafoue les rites de la messe catholique. Les bébés n'y sont pas baptisés mais décapités !

Comprendre

Aconit
Plante vénéneuse dont les fleurs ont la foliole supérieure en forme de casque.
Jusquiame
Plante herbacée à fleurs jaunes rayées de pourpre, à propriétés narcotiques et toxiques.
Belladone
Plante toxique à baies noires, contenant un alcaloïde, l'atropine, utilisé en médecine.
Mandragore
Plante au pouvoir anesthésiant qui provoque une dilatation de la pupille. Sa racine passait pour avoir des vertus magiques.
Ciguë
Plante des chemins et des décombres, très toxique.


Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt

 

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 22:04

 

 

 

 

Le Diable


Sorciers et sorcières


Comment vendre son âme au diable

 

Par Edouard Brasey

Autoportrait de Duncan Long




C'est par les registres d'interrogatoire tenus par les inquisiteurs du XIIIe siècle que nous sont parvenus les secrets et rites du pacte avec l'enfer. On y apprend, entre autres, que si les bons chrétiens vont à confesse, les autres "baisent le cul" du Malin !


Jusqu'au XIIe siècle, ce que l'Eglise condamne n'est pas tant la pratique de la magie et de la sorcellerie que la croyance en leur efficacité. Reconnaître la puissance des magiciens, c'est reconnaître la réalité d'un pouvoir occulte échappant à la volonté de Dieu et au contrôle de l'Eglise. Les sorciers et les sorcières ne sont que des sots dupés par les illusions du diable. Ce sont les superstitions qu'ils entretiennent qui sont condamnables.

A partir du XIIIe siècle, tout change. Le tribunal de l'Inquisition, né de la constitution Excommunicamus du pape Grégoire IX en février 1231, prévu au départ pour lutter contre le développement des hérésies - notamment celles des cathares et des vaudois - est progressivement étendu aux sorciers et aux sorcières, considérés non plus comme des victimes plus ou moins consentantes du Malin, mais comme les membres d'une secte hérétique adoratrice de Satan.

C'est par les minutes des milliers de procès qui se sont déroulés, ainsi que par la multitude de traités de démonologie rédigés par les inquisiteurs à partir du XVe siècle, que l'on connaît avec une précision quasiment ethnologique les rituels et pratiques par lesquels on devenait sorcier ou sorcière, en faisant allégeance au diable, considéré à la fois comme Dieu - ou anti-Dieu - et comme pape. Il faut toutefois rappeler que ces textes, élaborés à partir de témoignages obtenus la plupart du temps sous la torture, sont hautement sujets à caution, et nous renseignent sans doute davantage sur les peurs et les fantasmes qu'ont pu inspirer les sorciers et les sorcières à leurs accusateurs que sur la réalité de leurs agissements.

Un formulaire d'interrogatoire, datant des alentours de 1270, nous apprend comment les prévenus sont censés devenir sorciers : ils abjurent leur foi en Dieu, renient leur baptême et rendent un culte aux démons, qu'ils évoquent pour en obtenir des services, et auxquels, en retour, ils offrent des sacrifices. Le pape Innocent VIII, dans une bulle du 5 décembre 1484, intitulée Summis desiderantes affectibus , précise que maintes personnes de l'un ou l'autre sexe deviennent sorciers ou sorcières en déviant de la foi catholique et en se livrant aux démons incubes et succubes : « Par leurs incantations, leurs charmes, leurs conjurations, par d'autres infamies superstitieuses et des sortilèges, par leurs excès, crimes et délits, elles font périr et détruisent les enfants des femmes, les petits des animaux, les moissons de la terre, les raisins des vignes, les vergers, les prairies, les pâturages, les blés, les grains, les légumes. Elles affligent et torturent les hommes, les femmes, les bêtes de somme, le gros et le petit bétail, tous les animaux par des douleurs et des tourments internes et externes. Elles empêchent les hommes de féconder, les femmes de concevoir, les époux de rendre à leurs épouses et les épouses de rendre à leurs époux les devoirs conjugaux. Et la foi elle-même, qu'elles ont reçue en recevant le saint baptême, elles la renient d'une bouche sacrilège. Elles ne craignent pas de commettre [...] d'autres crimes et excès infâmes, à l'instigation de l'Ennemi du genre humain, au péril de leurs âmes, en offense à la majesté Divine, en exemple pernicieux et au scandale de la plupart des gens. »

Dans cette même bulle, Innocent VIII confie à deux inquisiteurs dominicains, Jacob Sprenger et Heinrich Krämer, dit Institoris, le soin de corriger, emprisonner et punir toute personne coupable de sorcellerie dans six diocèses d'Allemagne occidentale et d'Autriche. Le fruit des multiples interrogatoires conduits par les deux frères donne lieu à la publication du Malleus Maleficorum , ou Marteau des sorcières , qui connut de multiples rééditions entre 1486 et 1669 ( lire page 56 ).

La bulle Coeli et terrae , rendue publique par le pape Sixte V le 5 janvier 1586 pour condamner la pratique de la magie, précise que les sorciers acquièrent leur pouvoir en passant un pacte avec l'enfer. Afin de trouver des trésors, deviner les choses cachées et commettre leurs crimes en toute impunité, ils concluent avec le diable un traité par lequel, en échange de leur âme, ils peuvent évoquer et consulter les démons, enfermés dans des anneaux, des miroirs ou des fioles.

Pour le démonologue Jean Bodin, auteur de La Démonomanie des sorciers (1582), il suffit, pour devenir sorcière, de se rendre coupable des quinze crimes suivants : renier Dieu ; blasphémer Dieu ; adorer le diable ; vouer ses enfants au diable ; sacrifier ses enfants au diable avant qu'ils ne soient baptisés ; consacrer ses enfants à Satan dès leur conception ; promettre au diable d'attirer tous ceux qu'elle pourra à son service ; se nourrir de chair humaine, de pendus et de cadavres frais ; jurer par le nom du démon ; ne respecter aucune loi ; commettre des incestes ; tuer les gens, les faire bouillir et les manger ; faire mourir les gens par poison et par sortilèges ; faire périr les fruits et causer l'infertilité ; se faire les esclaves du diable et copuler avec lui. Ceux qui sont marqués du « B » sont prédestinés à devenir sorciers : les boiteux, les bossus, les bègues, les borgnes et les bigles. On les reconnaît aussi à leur regard, louche et pénétrant, porteur du « mauvais oeil ».

Les sorciers se recrutent parmi les deux sexes, tous âges et couches sociales confondus, mais la très grande majorité d'entre eux se trouve dans les campagnes, parmi les femmes et les enfants. Jean Bodin estime ainsi qu'il y a cinquante sorcières pour un seul sorcier. Pour le médecin Jean Wier, auteur de De praestigiis daemononum (1564), cette surreprésentation féminine est due à l'emprise qu'a le diable sur « le sexe féminin, lequel est inconstant, à raison de sa complexion, de légère croyance, malicieux, impatient, mélancolique, pour ne pouvoir commander à ses affections, et principalement les vieilles débiles, stupides et d'esprit chancelant. » Certaines d'entre elles sont simplement des guérisseuses soignant avec les plantes, ou bien des sages-femmes que l'on soupçonne de dérober les enfants mort-nés pour alimenter leurs festins diaboliques.

Quant aux enfants, il s'agit la plupart du temps de filles, entraînées malgré elles au sabbat (lire pages 46-47) par une parente ou une voisine versée dans la sorcellerie, comme ce fut le cas de Jeannette d'Abadie, qui n'avait que seize ans lorsqu'elle fut conduite au sabbat par une certaine Gratiane. A Pierre de Lancre, juge de Bordeaux qui mena une longue enquête sur la sorcellerie dans le Labourd, dans la région de Bayonne, entre 1609 et 1610, et en tira en 1612 son fameux Traité de l'inconstance des mauvais anges et des démons , l'adolescente confia qu'« elle y vit le diable en forme d'homme noir et hideux, avec six cornes en la tête, parfois huit, et une grande queue derrière, un visage devant et un autre derrière la tête, comme on peint le dieu Janus, que ladite Gratiane l'ayant présentée, reçut une grande poignée d'or en récompense, puis la fit renoncer et renier son Créateur, la Sainte Vierge, les saints, le baptême, père, mère, parents, le ciel, la terre et tout ce qui est au monde, laquelle renonciation elle lui faisait renouveler toutes les fois qu'elle allait au sabbat, puis elle l'allait baiser au derrière ».

Les sorciers et sorcières ont en effet pour mission de recruter sans cesse de nouveaux adeptes. Ces derniers sont plus faciles à convertir dans le cercle des amis ou de la famille, ou parmi les enfants et adolescents. C'est ainsi que se créent, croit-on, des lignées de sorciers et surtout de sorcières se transmettant de mère en fille leurs secrets.

Il peut toutefois arriver que l'on devienne sorcier en recevant directement une visite du diable, à moins qu'on ne le croise la nuit dans un bois, à un carrefour ou dans un cimetière. A défaut, on peut forcer le diable à apparaître en traçant au sol un cercle magique et en prononçant des formules cabalistiques, ou bien en écartelant, à minuit sonnant, une poule noire volée sans qu'elle pousse un cri. Pour mener à bien ces évocations, il est préférable de suivre les recettes de quelque vieux grimoire de magie. Mais, comme le précise Claude Seignolle, grand spécialiste du démon et de la sorcellerie, dans Les Evangiles du diable , « ces vieux ouvrages sont rares et ceux qui les possèdent les cachent et ne veulent pas s'en dessaisir ».

Seignolle décrit un autre moyen d'évoquer le diable : « [...] le sorcier devait se munir d'un crapaud noir et d'une couverture d'étoupe de laine ou bourrat. Il étendait le bourrat au milieu de la croisée des chemins et promenait le crapaud dessus, en dessinant des cercles de plus en plus petits et qui rentraient les uns dans les autres, ou bien des croix s'entrecroisant. Aux douze coups de minuit, il s'écriait : "Diaut ! Diaut ! Tétragrammatos !" Soudain, il sentait un manche à balai se glisser entre ses jambes. Il était entraîné, en une sauvage chevauchée, à travers les éléments déchaînés, jusqu'au grand maître Asmodée qui, dans d'étranges cérémonies, lui révélait ses secrets. Puis, comme au sortir d'un rêve, le sorcier se retrouvait dans la clairière. »

Le même auteur cite le témoignage d'un cantonnier solognot contemporain, mais dont le savoir en sorcellerie remonte aux sources les plus anciennes : « [...] Pour obtenir le pouvoir c'est, ma foi, bien simple et si tout le monde le savait, il n'y aurait plus que des sorciers sur terre :on ne va pas à la messe pendant un an, puis, par une nuit noire, on va sur la route de Nancay, là où elle est droite à n'en plus finir et on marche au milieu aussi longtemps qu'on peut aller sans butter contre des bordures ; là on s'arrête, c'est l'endroit du rendez-vous fixé par le Père Zebul, alors on lui fait sa demande : "Père Zebul, donne-moi ce soir un peu de ton pouvoir et je te licherai le cul". »

Le diable peut prendre l'apparence d'un homme vêtu de noir, parfois de vert, ou bien d'un animal ( lire pages 66-67 ), généralement un chat noir - le bouc satanique étant plutôt réservé au sabbat. Le diable apparaît généralement à ceux qui sont dans le besoin ou le désespoir. Il compatit aux malheurs de ses futures victimes, leur promet de les venger de ceux qui leur font du tort ou de leur procurer la chance, l'amour et la fortune.

En échange de ces bienfaits, le diable fait signer à son nouveau vassal un pacte rédigé sur un parchemin vierge et signé de son sang, avant d'imprimer sa marque en quelque endroit du corps. Celle-ci est aisément reconnaissable par la forme qu'elle suggère : lièvre, patte de crapaud, chat noir ou chien. Indélébile, elle ne peut être effacée que par le démon lui-même. Cette « marque du diable », réputée insensible, est celle-là même que les inquisiteurs s'évertuent à découvrir sur le corps des sorcières présumées en leur enfonçant de longues aiguilles dans les moindres recoins de leur anatomie. Il suffit qu'un endroit ne saigne pas pour qu'ils en concluent qu'il s'agit bien de la marque infernale.

Le diable peut se contenter de souffler dans la bouche de sa victime, après lui avoir demandé si elle est prête à se donner à lui, comme cela est arrivé à Anne-Marie de Goergel, condamnée par l'Inquisition de Toulouse en 1335. Pour preuve de son allégeance à Satan, la sorcière se rendait la nuit sous le gibet afin d'arracher aux pendus leurs vêtements, leur corde, leurs cheveux et leur graisse lui permettant d'en tirer des sorts et des potions magiques. Quant à Catherine, épouse de Pierre Delort, condamnée la même année par le tribunal de Toulouse, elle fut entraînée à contracter un pacte avec Satan par un berger de la paroisse de Quint. Selon sa confession, obtenue sous les rigueurs de la question, la rencontre eut lieu à minuit, à la lisière d'un bois, près d'un carrefour. Elle se saigna au bras gauche « en laissant tomber son sang sur un feu alimenté par des ossements humains dérobés au cimetière de la paroisse ». Parut alors un démon « sous la forme d'une flamme violâtre » qui lui apprit l'art de fabriquer les poisons.

Un autre signe d'allégeance au démon consiste à lui baiser l'anus. Ce « baiser au derrière », hommage inversé du baiser sur la bouche donné par le féal à son seigneur, fait notamment partie de la liturgie satanique du sabbat.

Ainsi, une certaine Jeannette Relescée, battue par son mari, se rendit de nuit dans un bois pour quémander l'aide de Dieu ou du diable. Ce dernier lui apparut « en forme obscure, noire », et lui promit que si elle reniait Dieu et le choisissait pour maître, son mari cesserait de la battre. Jeannette s'empressa d'abjurer son baptême et prit Satan pour maître « en ly faisant hommage, le baisant au cul, et ly donnast d'enseigne troys poil de sa teste ». Convaincue de sorcellerie, elle ne tarda pas à être jugée et brûlée à Fribourg, en Suisse, en 1493.

Voici un autre exemple de possession volontaire attestée en Ecosse : pour s'abandonner au diable, l'apprentie sorcière doit se rendre sur une plage déserte par nuit de pleine lune, à mi-chemin entre marée basse et marée haute. A minuit, elle exécute trois tours sur elle-même dans le sens opposé à la trajectoire du soleil, pour affirmer son ralliement aux forces de la nuit. Puis, assise sur le sol, elle pose une main au sommet de son crâne et une autre sous la plante de ses pieds en prononçant neuf fois de suite les paroles suivantes : « Tout ce qui se trouve entre mes deux mains est au diable ! » Elle se trouve alors esclave de Satan.

L'on devient également sorcier en pratiquant des actes contre nature, par exemple en se livrant à l'anthropophagie. Au VIIIe siècle, le capitulaire des Saxons (vers 775-790) prescrit la peine capitale pour quiconque, trompé par le diable, et croyant que les sorciers et les sorcières mangent de la chair humaine, aura fait rôtir l'un d'eux et aura donné sa chair à manger ou en aura consommé lui-même.

La bulle Vox in Rama , fulminée par le pape Grégoire IX en juin 1233, décrit avec précision les rites d'intronisation par lesquels les sorciers se rendent coupables d'hérésie en devenant des adorateurs du diable lors d'une cérémonie d'initiation se déroulant dans une sorte de temple voué à Lucifer, l'ange de lumière déchu : « Lorsque le novice entre dans cette demeure de perdition, c'est une sorte de grenouille, que d'aucuns appellent crapaud, qui lui apparaît en premier lieu. Les uns le baisent honteusement au derrière, les autres sur la bouche, prenant sa langue dans leur propre bouche et recevant sa bave. Cette bête apparaît parfois de sa taille naturelle ; d'autres fois elle est grosse comme une oie ou un canard ; le plus souvent elle a les dimensions d'un four. En avançant, le novice rencontre un homme étonnamment pâle, aux yeux fort noirs, tellement maigre qu'il paraît n'avoir que la peau sur les os. Le novice l'embrasse et le sent froid comme glace. Ce baiser lui fait perdre tout souvenir de la foi catholique. On passe ensuite à table. Puis on se lève, le repas terminé. Alors, d'une colonne, comme il en existe dans les salles de ce genre, descend à reculons un chat noir, de la grosseur d'un chien de taille moyenne, la queue relevée en arrière.

Le novice en premier, puis le maître, puis enfin chacun des autres assistants, selon son rang, le baisent, du moins ceux qui en sont dignes et parfaits. [...] Cela fait, les chandelles sont éteintes et l'on passe aux plus dégoûtantes oeuvres de la luxure sans distinguer entre parents et étrangers. Si les hommes sont en plus grand nombre que les femmes, ceux qui sont en surnombre satisfont entre eux leurs passions honteuses et de même, si des femmes se trouvent en surnombre, elles satisfont entre elles, contre la nature, leurs désirs coupables.

Puis, tous ces honteux plaisirs consommés et ces crimes si détestables accomplis, les chandelles sont rallumées et chacun reprend sa place. D'un coin obscur de la pièce, où ne manquent point les hommes les plus perdus, sort un homme au corps éclatant et plus brillant que le soleil au-dessus de la ceinture, mais au-dessous poilu comme un chat. Sa clarté illumine toute la pièce. Alors le maître, enlevant une partie des vêtements du novice, dit à cet homme lumineux : "Maître, je te donne ce qui m'a été donné." Et l'homme lumineux répond : "Tu m'as bien servi à plus d'une reprise, tu me serviras encore mieux, je confie à ta garde ce que tu m'as donné." Tout de suite après ces paroles, il disparaît. »

Les sorciers, entre eux, ont également recours à des signes de reconnaissance mais ces signes sont secrets et ne doivent pas être dévoilés. Pour se préserver de leurs manigances, en revanche, il est d'usage de placer sa main droite derrière le dos en repliant les doigts, à l'exception de l'index et de l'auriculaire, pointés vers le sol. On dit aussi que les sorciers transmettent leur pouvoir en mourant d'une simple pression de la main. Il est donc conseillé de ne jamais toucher la main d'un moribond, si l'on ne veut pas se retrouver sorcier malgré soi.

Ecrivain et conteur, Edouard Brasey est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages consacrés aux univers de la féerie, du merveilleux et de la sorcellerie, notamment Sorcières et Démons (Pygmalion, 2000), Les Loups de la pleine lune , Le Guide du chasseur de fées (Le Pré aux Clercs, 2005) et L'Encyclopédie du merveilleux Tome I : Des peuples de la Lumière (Le Pré aux clercs, 2005).

Rites de passage

Les soirs de sabbat, les sorciers et les sorcières se rendent dans des grottes ou des bois obscurs en chevauchant des bêtes envoûtées ou des balais en bois. Les nouveaux venus sont intronisés par leur hôte satanique qui leur appose sa marque. Vassaux du diable, les adorateurs lui embrassent le postérieur - rite inversé du baiser du fidèle sur l'anneau de l'évêque.


Sortilèges funestes

Dans une société médiévale confrontée à la mortalité infantile, aux épidémies et aux catastrophes naturelles, on attribue aux agents du Malin la responsabilité de tous les maux. Les sorcières déchaînent les éléments, assassinent des nourrissons et rendent même les hommes impuissants.

Le kit antidémons

« Si tu arraches les yeux d'une hyène vivante et que tu les portes à ton bras dans un morceau de pourpre, tu écarteras toute crainte nocturne et la sorcière qui étrangle les petits enfants et empêche les accouplements et les accouchements, et tout démon sera mis en fuite. » ( Le Livre des Cyranide , 1169, cité dans Le Livre des talismans et des amulettes, Claude Lecouteux, Imago, 2005).

« Fais une bourse avec le coeur d'un homme, remplis-la du sang de trois autres hommes et brûle-la au feu en appelant les démons : ils répondront. » ( Le Livre des grimoires , Claude Lecouteux, Imago, 2005).

Recette pour nouer l'aiguillette et rendre un homme impuissant : « Pour nouer l'aiguillette, ayez la verge d'un loup nouvellement tué, et étant proche de la porte de celui que vous voudrez lier, vous l'appellerez par son [...] nom, et aussitôt qu'il aura répondu, vous lierez ladite verge de loup avec un lacet de fil blanc. Il sera rendu si impuissant [...] qu'il ne le serait pas davantage s'il était châtré. » ( Le Grand Albert et Le Petit Albert , Belfond, 1970).
« Pour échapper à la lubricité des démons, il suffit de porter sur soi de la verveine et de l'herbe de la Saint-Jean. »
« Plusieurs du peuple, quand ils baîllent, font une croix sur la bouche avec le pouce ; on leur en demande la cause ; ils répondent que c'est pour empêcher que le diable n'y entre. » ( Simplicité et Superstitions des paysans du XVIIIe siècle dans la Drôme , cité dans Les Evangiles du diable , Claude Seignolle, Maisonneuve et Larose, 1994.)

«Pour reconnaître à coup sûr la personne qui a donné le mal, il faut prendre un agneau noir de six semaines, né durant la nuit du premier lundi au premier mardi de janvier. Cet agneau noir doit être saigné au lever du soleil, avec un couteau neuf. Quand l'agneau est saigné et écorché, on l'embroche, et on le fait rôtir devant un grand feu de bourrées d'épines noires. Pendant que le feu flambe, il faut piquer l'agneau avec le couteau qui a servi à le tuer. Chaque blessure faite à la bête correspond à la personne qui a donné le mal et lui fait souffrir le martyr, de sorte qu'elle est forcée de se présenter la première dans la maison où l'on fait rôtir l'agneau noir. » ( Les Evangiles du diable ).

En complément


Le Livre des talismans et des amulettes , de Claude Lecouteux (Imago, 2005).
Le Livre des grimoires , de Claude Lecouteux (Imago, 2005).
Magie et sorcellerie , essai historique, de Pierre-François Fournier (Editions Ipomée, 1979).
Histoire générale du Diable , de Gérald Messadié (Robert Laffont, 1993).

Potions maléfiques et aphrodisiaques

« Pour devenir sorcier, il faut se frotter tout le corps avec de la graisse d'un enfant arraché du ventre de sa mère avant le terme naturel. L'enfant est coupé en morceaux et mis à bouillir, sa graisse est recueillie dans des vases fermant hermétiquement et que l'on cache dans les fermes derrière la roche du foyer, grosse pierre qui remplace la plaque de fonte dans les cheminées des paysans. Avant de se servir de cette graisse, elle est présentée à un prêtre, sorcier lui-même, qui prononce certaines formules à rebours afin de donner à l'onguent l'efficacité nécessaire. Sur le coup de minuit, lorsque tout le monde dort, celui qui veut devenir sorcier et qui a pu se procurer de la graisse d'enfant s'en va dans un carrefour, là il se déshabille et s'enduit le corps de la pommade en disant : "Par su his et par sus has/Et par sus la ch'minée j'm'en vas/Jusque dans la forêt de Paimpont/Où tous les compagnons y sont." Et il est transporté aussitôt au milieu des sorciers. » ( Les Evangiles du diable , Claude Seignolle, Maisonneuve et Larose, 1994).


« Pour se faire aimer de son mari, l'épouse doit lui mettre dans l'oreille les plumes d'un chapon qui aura mené de jeunes poussins, du poil de la patte droite de son chien et du bout de la queue de son chat. Elle peut aussi affamer un chat en l'enfermant deux jours sous un cuvier, puis, après lui avoir lié les pattes et les avoir ointes de beurre, l'obliger à manger du pain imbibé de son urine. » ( Les Evangiles des quenouilles , éditions Madeleine Jeay, 1985).
« De ton sang dans le fond d'un petit pot de terre rouge, deux coeurs d'hirondelles écrasés dans ce sang, et tu mettras tout dans une soupe faite avec le lait d'une vache sur laquelle sera montée celle que tu veux posséder [...] » ( Les Evangiles du diable ).

Sources Historia

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 21:07

 

 

Le diable moderne


Dictatures : le syndrome de la diabolisation

 

Par Rémi Kauffer

 

 

 

Tableau J-Art



Pour justifier le sort réservé à leurs adversaires, les Staline, Hitler, Franco, Pol Pot, Mao, Castro, Kim Il Sung et son fils Kim Jong-Il, Mussolini, Pinochet ont en commun d'avoir commencé par les "lucifériser". Voici comment.

 

"Un salaud et une putain " : ce jugement expéditif, Joseph Staline l'assène le 9 juin 1937 par écrit en marge de la lettre du général Yakir. Dans le cadre de l'affaire Toukhatchevski, un prétendu « complot militaire » dont les éléments à charge ont été forgés... par les services secrets de Hitler, le haut gradé de l'Armée rouge fait appel de sa condamnation à la peine capitale. Mais ses jours sont comptés : à lui le mépris, les insultes et, demain, la balle dans la nuque. Festival de servilité devant le « Petit Père des peuples ». En la circonstance, la palme de l'infamie va revenir à Lazare Kaganovitch. Membre du Politburo, l'ancien cordonnier écrit en toutes lettres que « pour ce traître, cette crapule, cette m..., il n'y a qu'un seul châtiment possible - la mort ». Hier encore, la « m... » Yakir était de notoriété publique le meilleur ami de Kaganovitch ! Mais les désirs du chef suprême, le Vojd (le Guide), sont des ordres. Avant de livrer au bourreau un ancien camarade de combat, il faut lui ôter toute dignité humaine, le ravalant au rang d'animal ou, comme ici, d'excrément.

On touche au coeur même des systèmes totalitaires : la négation de toute velléité d'opposition politique, syndicale, philosophique ou religieuse, et le refus concomitant de reconnaître une quelconque valeur à ceux qui pourraient l'incarner. Paranoïaques par essence, stalinisme, fascisme, nazisme, maoïsme, castrisme, polpotisme, kimilsungisme... se vivent comme entourés d'adversaires ennemis du peuple forcément, de la patrie forcément, « dégénérés » forcément, monstres à face humaine forcément, vendus à l'étranger, traîtres, espions forcément. Créatures de Lucifer en un mot. Mais que ce dernier soit un diable capitaliste, communiste, cosmopolite ou juif, il trouvera face à lui, en bonne dialectique, un dieu vivant : Führer, Duce, Petit Père des peuples, Grand Timonier, Líder Máximo, Phare du marxisme-léninisme, Etoile guide du Djoudté (ainsi appelle-t-on le dictateur nord-coréen actuel, Kim Jong-Il, digne héritier de son dictateur de père, Kim Il Sung, dit le Grand Leader ou le Soleil de Corée)... qui conduit les masses sur le sentier du bonheur.

Lénine donne le ton. Dès ses années d'exil et de lutte pour le pouvoir, l'inventeur du bolchevisme fustige ses adversaires en termes meurtriers. « Racaille liquidatrice », « renégats », « sociaux-patriotes », « sociaux-chauvins », voilà ses concurrents au sein du mouvement socialiste dans le même sac ou presque que les tsaristes, les réformistes « bourgeois » et les « bandits impérialistes » ! « Le nom même de la social-démocratie [NDLR, le communisme dans le vocabulaire de l'époque] est souillé et entaché de trahison », éructe-t-il à son retour en Russie en avril 1917. Hostiles au processus insurrectionnel d'octobre, deux des leaders bolcheviks historiques, Zinoviev et Kamenev, deviendront alors sous sa plume de vulgaires « briseurs de grève ».

Hors de mon idéologie, voire de ma personne, point de salut, rhétorique absolutiste qui s'accentue avec la prise de pouvoir puis la guerre civile. Tandis que le goulag fait ses premiers pas aux îles Solovski et qu'émerge la Tchéka, ancêtre du KGB, Lénine, impitoyable, impose une répression toujours plus forte. « La seule place des mencheviks et des SR [NDLR, les socialistes révolutionnaires], qu'ils soient déclarés ou camouflés, est en prison », explique-t-il crûment en avril 1921. Et de préciser quelques mois plus tard : « Si les mencheviks et les SR montrent encore le bout de leur nez, les fusiller sans pitié. » Car l'ennemi satanique est partout... jusqu'aux femmes, régulièrement traitées d'« hystériques », sinon de sorcières !

Haro donc sur les « classes socialement étrangères » qu'attend une fin tragique dans les « poubelles de l'Histoire » ! Haro sur les « contre-révolutionnaires » ! Haro sur les « ex » (ex-tsaristes, ex-propriétaires, ex-nobles, ex-policiers...) ! A eux les arrestations arbitraires, les procès truqués, les tortures, les fusillades, les déportations.

Pour autant, la « dictature du prolétariat » se garde d'épargner les classes populaires. Elle en fait, au contraire, des cibles privilégiées. La même année 1921, on largue des gaz asphyxiants sur les « bandits des forêts » - en fait, de simples paysans en lutte contre les réquisitions forcées. Et après avoir menacé de tirer les marins révoltés de Kronstadt « comme des lapins », Trotski, l'un des principaux hiérarques du régime pour quelques années encore, passe à l'acte. Hier alliés des bolcheviks, les matelots tombent sous les balles. Le complexe de Lucifer toujours : coule le sang des anges révolutionnaires déchus qui barrent le chemin de l'avant-garde...

L'enfer, c'est-à-dire les autres. Tous les autres. En Italie, Mussolini, en route vers le pouvoir, exalte les vertus du peuple, accuse ses diables à lui : les « ploutocrates », l'ordre « bourgeois » (thème repris à partir d'octobre 1943 dans l'éphémère République de Salò) et les marxistes, « parti de l'étranger ».

Dans l'Allemagne du début des années 1920, prospère de même la nébuleuse völkisch , xénophobe pangermaniste, raciste et antisémite. Et en son sein, le parti national-socialiste pousse plus loin encore le bouchon de la haine. Hitler a ses satans à lui, les « criminels de novembre » (traduisez les dirigeants de 1918, coupables d'avoir signé l'armistice), les marxistes. Les israélites surtout, comme il le proclame dès novembre 1920 : « N'allez pas croire que l'on peut combattre la tuberculose raciale sans veiller que le peuple soit libéré de l'organe qui en est la cause. L'impact de la juiverie ne s'effacera pas, l'empoisonnement du peuple ne cessera pas tant qu'on n'aura pas extirpé de notre sein l'agent causal, le juif. » Nous voici en plein darwinisme racial, démonisation exterminatrice à prétention scientifique. La suite ne tardera pas...

Moins chanceux que Mussolini, Hitler échoue dans sa tentative de coup d'Etat à Munich de novembre 1923. Détenu dans la forteresse de Landsberg, l'homme à la petite moustache prépare son retour sur la scène politique avec un livre brûlot, Mein Kampf . Les diables y sont à nouveau montrés du doigt : juifs d'abord, bolcheviks ensuite (à l'occasion, on peut regrouper ces démons-là sous le vocable « judéo-bolchevisme »), puis capitalistes. Sans oublier l'armée française à briser, préalable à la conquête de l'espace vital allemand.

En Union soviétique, Staline luciférise ses propres rivaux dont Trotski, contraint à l'exil et bientôt chargé de toutes les tares et de tous les péchés. A partir de 1927, le Vojd prend les rênes du parti et de l'Etat totalitaire, qui servira vingt ans plus tard de modèle à George Orwell pour son roman 1984 . Lucifer a désormais pour nom « koulak », le paysan riche. Mais chacun, fût-il pauvre comme Job, peut devenir à son tour « koulak » si le besoin idéologique s'en fait sentir. Démons aussi, les « impérialistes » et autres « capitalistes étrangers » (ils ne rêvent naturellement que d'en finir avec le bolchevisme), xénophobie de plus en plus affirmée qui n'empêche pas l'URSS de coopérer militairement avec la Reichswehr noire, l'armée allemande reconstituée en secret au mépris des conventions d'armistice.

Dans une Allemagne en proie à la crise économique, Hitler arrive aux portes du pouvoir. Le 27 février 1933, l'incendie du Reichstag, attribué contre toute évidence aux communistes, permet au nouveau chancelier de lancer la chasse aux sorcières rouges. Les premiers camps de concentration s'ouvrent. Mais les sections d'assaut nazies, les SA, représentent elles aussi un danger. Alors on charge les SS, nouvelle garde prétorienne du régime, d'orchestrer leur liquidation. C'est la Nuit des longs couteaux, le 30 juin 1934. Hitler, ivre de rage, dénonce « la pire trahison de l'histoire du monde ». Il accuse le chef des SA, Ernst Röhm, d'avoir reçu de la France 12 milliards de marks pour livrer l'Allemagne ! Comme 150 à 200 personnes, dont pour faire bonne mesure, quelques opposants de droite ou militants catholiques, Röhm est fusillé le lendemain. Bientôt sonnera l'heure de la chasse aux juifs légalisée.

Même si ses diables sont différents, Staline raisonne de façon analogue. Le 1er décembre 1934, l'assassinat du responsable communiste de Léningrad, Sergueï Kirov, a donné le signal de la Grande Terreur. Elle va frapper des millions et des millions d'être humains innocents baptisés « éléments socialement dangereux », ou tout simplement « criminels ». Traquons dans toute l'URSS les « koulaks », toujours plus nombreux, les « espions », les « saboteurs ». Et comme il n'y a pas de petit profit, étendons la répression à certains dirigeants communistes limogés, « vipères lubriques » passées au service de l'ennemi. Parmi eux Zinoviev. Après avoir été réhabilité, l'ex-« briseur de grève », personnage ondoyant et autocratique, connaît une nouvelle disgrâce. Malheur aux vaincus ! Dans une lettre de juillet 1935, Staline assure sans ambages que cette « racaille doit absolument être éliminée ». Condamnation bientôt suivie d'effet...

Racaille, souvenons-nous-en, était une des invectives favorites de Lénine. Invectives : elles abondent. Ecoutons Vichinsky. Ce procureur du procès du « bloc des droitiers et des trotskistes » de juin 1938, à Moscou, traite d'abord un des accusés, Boukharine, de « croisement de renard et de porc ». Il conclut ensuite son réquisitoire par un véritable exorcisme : « Que les traîtres et les espions qui vendaient notre patrie à l'ennemi soient fusillés comme des chiens galeux ! [...] que les maudits reptiles soient écrasés. »

Rarement fut-on plus explicite dans la démonisation. Mais le nazisme aussi animalise ses opposants, « traîtres », « porcs » (tiens, tiens !) avant de les assassiner, comme il va exterminer de plus en plus massivement les juifs dans les camps de la mort, la Nuit de cristal (10 novembre 1938) annonçant la Solution finale.

A l'heure du « crépuscule des dieux », tout s'écroule sous la poussée alliée. On n'en continue pas moins à exterminer les juifs tandis que Hitler trouve, fin du fin du totalitarisme, le moyen d'insulter le peuple allemand tout entier, qui se serait montré indigne de son Führer.

Un nouveau grand émerge en 1949 à Pékin sous la bannière rouge de Mao Zedong. En Chine, la luciférisation des adversaires « sociaux » ou extérieurs va se doubler, spécificité nationale, de mises en scène de type théâtral. On exorcise en public les « criminels contre-révolutionnaires », « agents du Guomindang » (le parti nationaliste de Tchang Kaï-Chek perdant de la guerre civile), « mauvais propriétaires », « gangsters », « tyrans locaux », « membres des sectes taoïstes réactionnaires », « espions étrangers », « agents de la subversion », « de l'impérialisme » (les missionnaires chrétiens par exemple), dans une débauche de vociférations et de slogans. Ensuite, on les exécute. A coups de pelle, souvent, par souci d'économie...

Cette technique si particulière de chasse aux sorcières en direct, avec humiliation « devant les masses », est appelée à refaire surface tout au long de l'ère maoïste, notamment lors des grands « meetings de lutte » de la révolution culturelle, les cibles devenant alors les « adeptes de la ligne noire », « révisionnistes du type Khrouchtchev », « génies malfaisants », « esprits reptiliens », « rats qui courent les rues » ou « fantômes bovins ». Dès 1966, il est vrai, Mao n'avait-il pas montré la voie en proclamant la nécessité de « renverser les rois de l'enfer et libérer les petits démons » ? Notons enfin qu'un rapport officiel des nouvelles autorités post-maoïstes affirmera après sa mort que Kang Sheng, l'un des architectes de la révolution culturelle, n'était pas « un homme mais un monstre ». C'est dire si la diabolisation des uns conduit à celle des autres et s'il est difficile d'échapper aux schémas dont les régimes totalitaires se sont fait une spécialité.

En Amérique latine, les dictatures militaires des années 1960-1970 innovent au plan sémantique en forgeant, tel le régime chilien du général Pinochet, une démonisation plus technocratique de l'adversaire. Les opposants sont qualifiés de « subversifs ». Mais ne s'agit-il pas tout bonnement d'une remise au goût du jour de la vieille manière franquiste où une certaine retenue de langage (l'ennemi, ce sont les « rouges », un point c'est tout) n'excluait pas, bien au contraire, la plus extrême sauvagerie dans la répression ?

Le dictateur espagnol Francisco Franco, on le sait, était un animal à sang froid. Il en va tout autrement du Cubain Fidel Castro, tyran au sang chaud adepte d'une dialectique plus démonstrative. Dès la prise de pouvoir en 1959, on commence à qualifier les opposants de « bandits ». Et surtout, dans le genre animalier, de gusanos (vers de terre). C'est le temps des grands-messes révolutionnaires où le Líder Máximo dénonce des heures durant l'« impérialisme », les « gringos » et leurs « valets ». Après 1980, viendra celui des « meetings de répudiation ». La foule, dûment encadrée par les hommes des Comités de défense de la Révolution, doit y crier sa haine des « traîtres à la patrie », ceux qui ne pensent qu'à quitter le paradis castriste. Des « déserteurs » qu'on traite volontiers de « pédés », l'homosexualité étant considérée ici comme démoniaque...

Chacun son style, au fond. Les Khmers rouges auront poussé à ses limites les plus extrêmes la diabolisation du monde extérieur (même communiste), tout contact avec lui, preuve irréfutable d'impureté, appelant de ce fait la liquidation physique de la personne « contaminée ». En un sens, leur super-super-stalinisme n'a d'égal que celui qui sévit à l'heure actuelle en Corée du Nord. Avant d'être contraint à une (modeste) remise en cause par les nécessités de sa propre survie, le régime de Pyongyang faisait du monde entier son ennemi, et longtemps les Sud-Coréens furent désignés comme des « valets » ou des « chiens courants de l'impérialisme ». Invectives à la chinoise qui ont cessé depuis que l'aide financière et économique de Séoul est devenue indispensable. Mais le président américain George W. Bush continue, lui, à être considéré comme « pire que Hitler ».

L'enfer, c'est bien les autres...

Rémi Kauffer vient de publier, avec Roger Faligot, L'Hermine rouge de Shanghai (Les Portes du Large). Le récit des vies multiples de Jean Cremet (1892-1973), qui fut secrétaire général adjoint du PCF, espion soviétique, fondateur du PC indochinois, puis dissident et animateur de la Résistance.

Le monstre anarcho-syndicaliste espagnol

En 1936, la phalange espagnole combat la Fédération anarchiste ibérique (FAI), la Confédération nationale du travail (CNT) et leur mot d'ordre "Unios, Hermanos Proletarios" (UHP, Union, frères prolétaires).


Le dragon blanc de la contre-révolution

En 1920, pour le troisième anniversaire de la révolution d'Octobre, l'Armée rouge triomphe de l'Armée blanche contre-révolutionnaire de Koltchak et de Wrangel.

L'hydre judéo- bolchevique

Affiche de la Waffen SS allemande apposée sur les murs de Bruxelles, dans la Belgique occupée, en 1941. Pour combattre le démon bolchevique, représenté avec une étoile juive et une étoile rouge autour du cou, la division SS Wallonie créée par le fasciste belge Léon Degrelle, se portera sur le front de l'Est. Condamné à mort par contumace, celui-ci trouve refuge en 1945 dans l'Espagne franquiste où il meurt paisiblement en avril 1994, à 87 ans.

A mort les "agents du Guomindang" !

A Fukang, après le triomphe de la révolution maoïste en 1951, un paysan, déclaré "ennemi du peuple" est abattu. En 1961, le Grand Timonier lance le mot d'ordre : "Purgeons tous les mauvais éléments."

A bas les "gringos" !

Castro profite de toutes les tribunes (ici celle de l'ONU, en 1960). A la même époque, à La Havane, place de la Révolution, il stigmatise les ennemis de Cuba, Etats-Unis en tête.

Le Grand Satan contre l'axe du Mal

Le 29 janvier 2002, George W. Bush, le président des Etats-Unis prononce, devant le Congrès américain, prononce sa traditionnelle allocution sur l'état de l'Union, surnommée aussitôt discours sur « l'axe du Mal » - le mot evil (mal) y revient à plusieurs reprises. Quatre mois après les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington, George W. Bush dénonce, à cette occasion, l'Irak, la Corée du Nord, l'Iran mais aussi les terroristes du Hamas, du Hezbollah, du Djihad islamique. Juste retour des choses ? En 1998, Oussama Ben Laden, le chef d'Al-Qaïda, le réseau auteur des attentats aux USA, avait appelé « chaque musulman à attaquer les troupes satanistes américaines et leurs démons alliés ». Une dialectique qui rappelle l'Iran de Khomeiny qui, dans les années 1980, qualifiait les Etats-Unis de « Grand Satan » et la France de « Petit Satan ». Déjà, en 1983, Ronald Reagan, alors président des Etats-Unis, avait qualifié l'Union soviétique d'« empire du Mal ».

Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans DIABLE et Diableries
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