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DIABLE et Diableries

Mardi 3 juillet 2007 2 03 /07 /Juil /2007 01:04

 

 

 

Vade retro "vilaine" femme !

 

Par Séverine Fargette




Coupable du péché originel et réduite à la représentation de tentatrice dénuée d'âme, la "créature du diable", belle ou laide, a depuis l'Antiquité cristallisé tous les anathèmes.

"C'est toi la porte du Diable [...]. C'est toi qui la première as déserté la loi divine ; c'est toi qui as circonvenu celui auquel le Diable n'a pu s'attaquer ; c'est toi qui es venue à bout si aisément de l'homme, l'image de Dieu." Voilà en quels termes Tertullien, apologiste et théologien du IIIe siècle, condamne la femme, si malfaisante que sa nature ne peut être que diabolique.

L'Europe diabolise volontiers la femme depuis l'Antiquité, au même titre que les païens, les juifs ( lire page 61 ) et, plus tard, les musulmans ( lire page 63 ). Ce lien qui unit la femme au diable trouve son origine autant dans la pensée grecque et latine que dans la Bible. Dans la Genèse, Eve, séduite par le serpent, incarnation du Mal, entraîne Adam dans sa chute et se trouve à la source de tous les maux de l'humanité. C'est donc sous l'influence de la femme que l'homme s'est perdu. Ambroise de Milan, au IVe siècle, le rappelle : « C'est la femme qui a été pour l'homme auteur de la faute, non l'homme pour la femme. » Pour Tertullien, chaque femme porte encore la faute d'Eve : « Ne sais-tu pas que tu es Eve, toi aussi ? » La colère divine continue à peser sur toutes les femmes, qui doivent accoucher dans la souffrance, et vivre sous la domination de l'homme : « Tu seras avide de ton homme, et lui te dominera » (Genèse, 3,16).

Mais Eve est-elle seule en cause ? La tradition talmudique présente d'autres versions du mythe originel. Selon certains récits, Adam aurait eu successivement deux femmes. La première, Lilith, aurait été créée comme lui, directement de la terre, et proclamée son égale. Mais pervertie, elle aurait quitté l'Eden sous la forme d'un démon femelle. Eve l'aurait alors remplacée. Cette légende a donné lieu à une superstition populaire : Lilith, jalouse de la descendance d'Eve, cherche chaque nuit à faire périr les nouveau-nés. Une autre version raconte qu'Adam, déjà marié à Eve, succombe au charme de Lilith, qui enfante une lignée de diablotins. Dans tous les cas, Lilith incarne la femme totalement maléfique et s'oppose à Eve, pécheresse sans doute, mais sauvée par la maternité. Cette figure de la femme démoniaque, et définitivement condamnée par Dieu, ne passe pas dans la tradition chrétienne, excepté chez les gnostiques, où le diable revêt une figure féminine et règne sur un sérail de diablesses.

Ces traditions juives trouvent un écho dans la mythologie grecque. La première femme, Pandora, y incarne aussi le Mal : elle porte la responsabilité de la chute des hommes et de leur rejet de l'Olympe. Hésiode, dans La Théogonie , chante les temps anciens où hommes et dieux vivaient en bonne harmonie. Jusqu'au jour où Zeus décide de se venger des hommes pour qui Prométhée a volé le feu. A l'aide de terre glaise, Héphaïstos modèle alors la première femme. Pandora, telle une nouvelle déesse, rayonne de grâce et de séduction, mais son apparence est trompeuse, car à l'intérieur règne la « chiennerie de l'âme ». Ce cadeau empoisonné sème la zizanie parmi les hommes, qui jusque-là, se suffisaient à eux-mêmes. La femme s'apparente ainsi à « un terrible fléau installé au milieu des mortels ».

Et comme si cela ne suffisait pas, Hésiode raconte, dans Les Travaux et les Jours , que Zeus confia à Pandora une jarre dans laquelle étaient enfermés tous les maux de la terre (fatigue, labeur, maladies, vieillesse et mort). Poussée par une curiosité irrésistible, elle l'ouvre, et ces malheurs se répandent sur l'humanité.

La responsabilité de Pandora, de Lilith et d'Eve dans le malheur des hommes s'explique par la nature profonde de la femme. Velléitaire et avide, elle montre un véritable attrait pour le Mal et une propension à se lier au diable. Etablir les « vices et méfaits » de la nature féminine relève d'ailleurs du lieu commun. Au XIIIe siècle, Guillaume de Lorris et Jean de Meung, dans Le Roman de la Rose , ou André Le Chapelain, dans son Traité de l'Amour courtois , reconnaissent qu'il n'y a rien au monde de plus répugnant que l'examen détaillé du caractère de la femme. Ces auteurs se réfèrent aussi bien aux penseurs antiques (Platon, Aristote, Galien et Cicéron notamment) qu'à des théologiens plus récents comme Bernard de Morlas ou Thomas d'Aquin. On retrouve d'ailleurs le même discours chez les inquisiteurs et démonologues, comme Institoris et Sprenger (le Marteau des sorcières , 1486), Martin Del Rio, ou Jean Bodin, au XVIe siècle. Et même à la cour du Roi-Soleil, Bossuet reprend ces thèmes misogynes. Les femmes, toujours faibles et crédules, sont incapables de résister à leurs envies et cèdent à toutes les illusions, mêmes sataniques ! Horriblement bavardes, elles ne peuvent s'empêcher d'échanger entre commères leurs connaissances magiques. Insatiables, sensuelles, luxurieuses, elles effraient les hommes... et les attirent. Mais, ne l'oublions pas, Eve a été créée à partir de la côte d'Adam, et cet os tordu correspond bien à l'esprit pervers de la femme.

Cette nature à la fois fragile et dangereuse, exige des hommes une vigilance constante. De nombreuses cultures, anciennes et modernes, obligent la femme à demeurer au foyer, à n'en sortir que la tête voilée et les yeux baissés. Lui concéder une quelconque autorité serait menacer le salut même de l'humanité. En matière de religion, les femmes n'ont qu'un rôle marginal : bénédictions, prières et sacrifices sont en général réservés aux hommes. C'est pour cette raison que les anciens juifs, au cours de leur prière quotidienne, remerciaient Dieu de ne pas les avoir fait naître femmes ! Dans les premiers siècles du christianisme, certaines communautés ont accordé un rôle liturgique aux femmes, mais il faut attendre la fin du XXe siècle pour voir se reposer la question de leur ordination. Un sujet brûlant.

Cependant, on aurait tort de croire que tous les théologiens s'accordent sur l'infériorité fondamentale de la femme. D'ailleurs, l'affaire du concile de Mâcon, en 585, où l'Eglise aurait pour la première fois reconnu une âme à la femme, tient du mensonge historique. En réalité, c'est moins la nature profonde de la femme qui effraie les ecclésiastiques que son corps. Son corps dénudé. La chair suscite la tentation. Cette pulsion sexuelle est attribuée à une animalité inconsciente, incontrôlable, et même étrangère à l'homme.

Pour le démonologue Henri Boguet (XVIIe siècle), le corps féminin dégage une puissante sensualité et éveille le plaisir charnel. Le diable, qui le sait bien, « profite de ce caractère pour chercher à s'unir à elles », et en use « afin que, par un tel chatouillement, il les retienne en obéissance ». Ces accouplements démoniaques s'effectuent lors de sabbats nocturnes. Pourtant, la sorcière, compagne du diable par excellence, n'a pas à se féliciter de son amant : les enquêtes menées par les inquisiteurs révèlent de pitoyables performances : le coït est toujours douloureux, et la semence du démon, glaciale.

Cette sensualité débridée peut entraîner la perte de l'homme, comme le montrent les exemples bibliques d'Adam, de Samson ou du roi Salomon. Les clercs, tenus par le voeu de chasteté, la redoutent et la dramatisent. Lorsque Tertullien évoque la femme comme la « porte du Diable », il veut surtout dire que la femme est une brèche par laquelle Satan s'introduit et gagne les âmes. Dès lors, pour éviter toute tentation, il s'avère fondamental de cacher la moindre parcelle de peau et de voiler sa chevelure voluptueuse. Mais la femme, perfide, embellit son apparence pour tromper l'homme. Dans La Toilette des femmes , Tertullien explique que la nature est l'oeuvre de Dieu : la changer, c'est donc faire le jeu du démon ; or, les femmes persistent à se farder, à se couvrir de bijoux et d'étoffes chatoyantes, pire à coiffer des perruques blondes ou rousses qui, pour le théologien, évoquent les flammes de l'enfer ! Tous ces artifices, bien plus que de la coquetterie et de l'orgueil, dénoncent une connivence avec le diable. De ce fait, habits, coiffure et maquillage font souvent l'objet d'interdits sacrés et profanes.

Au Moyen Age, la longueur des traînes est limitée, car c'est dans les plis du tissu que gambillent diables et démons. Au siècle de Tartuffe, le jésuite Guilloré et le janséniste Treuvé dénoncent les femmes comme des « instruments du démon » : par la nudité des bras et de la gorge, par leurs fards et leurs minauderies, elles conduisent les hommes en enfer. L'abbé Drouet de Maupertuis le confirme : « Le démon n'a point de voie plus sûre pour perdre les hommes que de les livrer aux femmes. » En fait, rares sont ceux qui prêtent encore à la femme une filiation diabolique, mais tous lui reconnaissent une complicité, volontaire ou non, avec Satan. Pour échapper aux douteux appâts de la femme, on a déjà vu certains exaltés recourir à la castration (lire encadré ci-contre) ; d'autres, plus modérés, ont cherché, comme Jean Chrysostome, à se représenter le corps féminin comme un « sac de fiente ».

Et c'est là le paradoxe : belles ou laides, les femmes n'échappent jamais tout à fait à l'emprise du diable. La beauté est néfaste, car elle éveille la concupiscence et favorise le péché. Une trop grande beauté, d'ailleurs, émane fatalement du diable. Dans Le Roman du comte d'Anjou , l'héroïne, Passebelle, paraît si belle qu'on la prend pour un personnage surnaturel et inquiétant. Cela dit, la disgrâce des femmes incite également à la prudence : Jean Bodin, dans sa Démonomanie , explique que « leur laideur est cause de quoy elles sont sorcières et qu'elles s'abandonnent aux diables ». L'apparence physique n'est d'ailleurs pas seule en cause : le parfum des corps féminins, qu'il soit suave ou infect, indique pareillement leur malignité. Le grand médecin flamand Levinus Lemnius, au XVIe siècle, n'hésite pas à affirmer que si l'homme sent naturellement bon, la femme, en raison de ses menstrues, « rend une mauvaise senteur », et infecte les choses les plus pures. Evidemment, elle peut se parfumer, mais le parfum, qui ne fait qu'attiser le désir sexuel, est toujours dénoncé par les prédicateurs comme un outil du démon.

Bref, il vaut mieux se méfier des femmes, dont l'esprit est faible, et l'apparence, trompeuse. Mais d'un point de vue religieux, elles sont en fait moins les alliées de Satan que ses jouets. Si l'Ancien Testament n'est en réalité pas aussi misogyne qu'on le prétend, Jésus, pour sa part, a aboli bien des tabous, en accueillant des femmes réprouvées ou impures, comme Marie-Madeleine. Il ne faut pas se tromper en attribuant aux premiers Pères de l'Eglise une misogynie de tous les diables. Même saint Paul, souvent présenté comme un antiféministe virulent, affirme que « devant Dieu, il n'y a ni homme, ni femme, ni esclave ».

Pour contrebalancer cette image diabolique de la femme, le christianisme a d'ailleurs su créer avec Marie un modèle de perfection féminine. Dans les représentations apocalyptiques, la Vierge en Gloire écrase le serpent qui avait tenté Eve.

Médiéviste, Séverine Fargette travaille sur le thème "violence, justice et société en France". Elle prépare une thèse sur le conflit des Armagnacs et des Bourguignons (1407-1420).

Comprendre

Gnostiques
Adeptes du gnosticisme (IIe et IIIe siècles après J.-C.). Ils professent que la gnose (la connaissance) apporte le salut. Hérétiques aux yeux de l'Eglise, ils se considèrent comme les seuls vrais interprètes des paroles du Christ.
Hésiode
Poète grec du VIIIe siècle avant J.-C. La Théogonie conte la naissance de l'univers et la généalogie des dieux. Dans Les Travaux et les Jours , poème didactique et moral, il décrit et exalte les travaux des champs.
Tertullien
Apologiste et théologien latin (v. 155-v. 230). Par ses idées rigoristes, il s'éloigne de la doctrine officielle de l'Eglise et donne naissance à une hérésie : le tertullianisme.


Combattre l'obscur objet du désir

Pour échapper aux tentations de la chair, une seule solution : la castration ! Origène, théologien grec du IIIe siècle, accusé de trop aimer les jeunes filles, décida de faire taire les calomniateurs en se mutilant. Par cet acte édifiant, il assura sa réputation, et peu après, le patriarche de Jérusalem le consacra prêtre, alors que l'Eglise exige normalement pour son service des hommes entiers... Afin d'assurer son salut, un certain Valesius imita Origène, et fit même quelques émules. Mais bientôt condamnée et chassée de l'Eglise, la secte des valésiens dut se réfugier dans le désert d'Arabie. Les valésiens voyaient avec tristesse que bien des hommes couraient à leur perte en refusant de se châtrer : comme l'Evangile ordonne aux chrétiens de travailler au salut de son prochain, ils commencèrent à tendre des embuscades à leurs hôtes, qui rentraient chez eux bien diminués par cet acte de charité. Cependant, faute de membres, la secte s'étiola rapidement.

En complément

Histoire des femmes en Occident , sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot (Plon, 1991).
Femmes et gens d'Eglise dans la France classique (XVIIe-XVIIIe siècle) , de Marcel Bernos (Cerf, 2003).
La Bible au féminin , de Laure Aynard (Cerf, 1990).

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana Evangelizt - Publié dans : DIABLE et Diableries
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Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 23:27

 

 

 

Satan mène le bal à la cour de France

 

Par Edouard Brasey, écrivain

Tableau de Brylaz




Il s'en passe de belles sous le règne des Valois ! A l'instigation de Catherine de Médicis, très portée sur la magie noire, on use de maléfices pour éliminer les adversaires politiques. Il paraît que ça marche...


Al'époque de la Renaissance, la pratique de la sorcellerie et de la magie noire est telle que la cour de France elle-même n'en est pas exempte. Le règne des Valois, notamment, est entaché de multiples cas d'envoûtements, dont la plupart sont perpétrés à l'instigation de Catherine de Médicis. Née à Florence, celle-ci a été initiée dès son plus jeune âge à la magie et à l'art des poisons. Devenue veuve d'Henri II, elle continue à exercer le pouvoir durant la régence de ses deux fils, Charles IX et Henri III. On dit qu'elle porte sur l'estomac, en guise de protection, une peau d'enfant égorgé, semée de figures et de caractères cabalistiques, et entretient auprès d'elle une troupe d'astrologues, alchimistes, mages et sorciers de tout poil. Parmi eux, Cosme Ruggieri, fils du médecin de Laurent le Magnifique.

En 1570, redoutant l'influence du prince de Condé, de l'amiral de Coligny et de son frère d'Andelot sur Charles IX, Catherine de Médicis commande à Ruggieri un « envoûtement d'airain ». Pour mettre en oeuvre ce redoutable maléfice, le mage florentin fait fondre en grand secret par un artisan du Marais trois statues de bronze à l'effigie exacte des trois chefs huguenots. Ces statues sont ensuite percées de trous à divers endroits stratégiques, notamment les jointures et la poitrine, dans lesquels viennent se loger des vis en acier. Le mage n'a plus qu'à prononcer certaines paroles magiques, empruntées à un petit ouvrage plein de caractères hébraïques, tout en serrant très lentement les vis... Quelques mois plus tard, Condé tombe de cheval à la bataille de Jarnac et est abattu par un gentilhomme de la garde royale. D'Andelot meurt dans les mêmes conditions à Montcontour le 3 octobre. Sur les corps des deux hommes, les médecins notent la présence d'étranges marques sur les articulations des bras, les cuisses et la poitrine... Quant à Coligny, il tombe gravement malade mais survit aux attaques occultes de Cosme Ruggieri. Ce n'est que pour mieux périr, trois ans plus tard, lors de la Saint-Barthélemy.

Mais Cosme Ruggieri joue double jeu. Bien que grassement rétribué par Catherine, qui met à sa disposition le château de Chaumont où il poursuit à grands frais la quête de l'or alchimique, le Florentin trempe dans le complot fomenté par deux amis intimes du duc d'Alençon, frère de Charles IX et prétendant au trône : Annibal Coconnas, un noble piémontais, et le comte de La Mole, amant de Marguerite de Navarre, fille de Catherine et future épouse d'Henri IV, surnommée familièrement la reine Margot.

Pour hâter la mort de Charles IX qui, à 24 ans a l'apparence d'un vieillard et crache des litres de sang, Ruggieri modèle une statuette de cire à l'effigie du roi, dans laquelle il plante un clou acéré au niveau du coeur. Mise au courant du complot, Catherine de Médicis fait écarteler à quatre chevaux La Mole et Coconnas, avant de faire clouer ce qui reste de leurs corps aux portes de Paris. Quant à Ruggieri, elle le fait cruellement torturer, puis l'exile à Marseille, antichambre des galères, avant de le gracier et le rappeler à elle au printemps de 1574 pour améliorer le sort du jeune Charles IX, toujours moribond.

Cosme Ruggieri propose alors à la reine d'organiser une séance de nécromancie, la « cérémonie de la tête qui parle ». Dans la nuit du 28 mai 1574, dans l'une des neuf tours du château de Vincennes, encore appelée aujourd'hui la tour du Diable, Ruggieri, accompagné d'un moine apostat, dresse un autel couvert d'un drap noir, éclairé par des chandelles noires, sur lequel est posé un calice d'ébène rempli de sang coagulé, ainsi qu'une hostie blanche et une hostie noire. Au-dessus de l'autel, l'effigie de la Mère des Ténèbres est couverte d'un triple voile noir. Accompagnée de deux intimes et de Charles IX, Catherine donne l'ordre de commencer la messe noire.

On fait alors entrer un enfant juif, jeune catéchumène qui s'apprête à recevoir le baptême. Le prêtre noir commence à dire la messe démoniaque, blasphème le Dieu des chrétiens et consacre les hosties à Satan. Mais à peine a-t-il donné l'hostie blanche à l'enfant en guise de communion que l'un de ses aides empoigne une épée et décapite le nouveau baptisé. Le moine se saisit de la tête et la pose sur l'hostie noire. C'est à ce moment précis que Charles IX doit se pencher vers la tête et l'interroger sur l'avenir. Le souverain murmure une question inintelligible aux personnes présentes. Après un long silence, les lèvres de la tête coupée s'agitent et exhalent dans un murmure les paroles suivantes : « J'y suis forcé... J'y suis forcé... » Que signifient ces paroles ? Nul ne le sait. Sauf peut-être le roi qui, de saisissement, s'évanouit. Lorsqu'il reprend conscience quelques minutes plus tard, grâce aux sels qu'on lui a fait humer, il hurle : « Qu'on éloigne cette chose de moi ! »

Deux jours plus tard, après une agonie atroce au cours de laquelle il vomit du sang et pousse des cris de terreur, le roi Charles IX s'éteint, le 30 mai 1574, âgé d'à peine 25 ans. Les médecins chargés de l'autopsie témoignent que son coeur était racorni, comme si on l'avait longuement exposé aux flammes...

Le frère de Charles IX, qui lui succède sous le nom d'Henri III, use à son tour de magie noire pour envoyer des sortilèges de mort à la puissante famille des Guises, coupable d'alimenter la Ligue. Les principaux chefs de la coalition meurent assassinés en d'étranges circonstances. Les Guises se défendent en conviant leurs familiers à la cathédrale Notre-Dame, afin de transpercer d'aiguilles des statuettes de cire représentant la famille royale. Henri III fait alors fabriquer des contre-charmes grâce à des grimoires de sorcellerie qu'il fait venir d'Espagne où ils circulent librement à la cour de Philippe II. Cela ne l'empêche d'être assassiné en 1589. L'époque baigne à ce point dans l'obsession de la sorcellerie et de la magie noire que l'on croit que la main du régicide, Jacques Clément, était dirigée par des larves formées magiquement à la suite de cérémonies d'envoûtement et de haine.

L'année même de la mort du roi, un pamphlet séditieux paraît sous le titre Les Sorcelleries de Henri de Valois et les Oblations qu'il faisait au Diable dans le Bois de Vincennes . On y lit : « Henri de Valois et d'Epernon, avec ses autres mignons, faisait quasi publiquement profession de sorcellerie, étant commune à la cour entre iceux et plusieurs personnes dévoyées de la foi et religion catholiques. [...] On a trouvé dernièrement, au Bois de Vincennes, deux satyres d'argent, de la hauteur de quatre pieds. Outre ces deux figures diaboliques, on a trouvé une peau d'enfant, laquelle avait été corroyée ; et sur icelle y avait aussi plusieurs mots de sorcellerie, et divers caractères. [...] Lorsque plusieurs, dans les années 1586 et 1587, avaient été condamnés à mort pour sorcellerie, il [Henri III] les faisait renvoyer absous. Il ne faut pas s'émerveiller si, ayant délaissé Dieu, Dieu ne l'ait aussi délaissé. »

Contrairement aux Valois, Henri IV ne croit pas à la sorcellerie, qu'il qualifie de « sottises de femmelettes ». Mais il se trouve malgré lui associé aux intrigues florentines ourdies par les Médicis. Or, en 1599, Gabrielle d'Estrées meurt prématurément alors que le roi allait l'épouser. Dix ans plus tard, celui-ci est assassiné. Conséquence d'un sortilège ? Cosme Ruggieri, encore lui, avoue avoir tenté de l'envoûter. Et il avait prédit l'assassinat du roi. De là à penser qu'il l'avait magiquement fomenté...

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Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 23:20

 

 

 

Le "Marteau des sorcières", bréviaire du justicier

 

Par Laurent Vissière, maître de conférences à Paris IV-Sorbonne



En 1486 paraît le Malleus maleficarum , qui décrit les mille et une manières de conjurer le Mal, de questionner les sorcières, de conduire un procès. Il devient rapidement le livre de référence.

Dès les années 1320 et le pontificat de Jean XXII, l'Eglise prend très au sérieux la démonologie, et des auteurs en nombre croissant s'intéressent à la sorcellerie, notamment en Alsace et dans toute l'aire rhénane. C'est à Strasbourg qu'est imprimé pour la première fois, en 1467, un tel traité - La Forteresse de la foi d'Alphonse de Spina - bientôt suivi par le Formicarius (la « Fourmilière ») de Jean Nider, édité à Cologne, en 1475. Deux textes qui, avant d'être imprimés, circulaient sous forme manuscrite.

Le Marteau des sorcières de Springer et Institoris est, quant à lui, directement écrit pour l'imprimerie, car ses auteurs se veulent des hommes de progrès et, pour lutter contre Satan, utilisent des techniques de pointe. Un texte manuscrit peut toucher quelques dizaines, quelques centaines de personnes, mais l'imprimerie diffuse le même ouvrage à des milliers d'exemplaires. Or le Malleus maleficarum ou Marteau des sorcières est bien un texte de combat. Il reprend et adapte le titre d'un ouvrage antérieur peu connu, le Flagellum Maleficorum ou Fouet des sorciers de Pierre Mamor, paru en 1462, et imprimé en 1490. Dans les deux cas, il s'agit de produire une arme, fouet ou marteau, contre la sorcellerie... Mais en trente ans, le mal s'est précisé : on ne lutte plus tant contre les sorciers en général que contre les sorcières.

L'ouvrage est signé par deux personnages bien différents. Jakob Sprenger (v. 1436-v. 1495), prieur du couvent dominicain de Cologne, est un homme remarquablement instruit, docteur en théologie et professeur à la faculté de Cologne. Curieusement, bien qu'il ait eu le titre d'inquisiteur dans la vallée du Rhin, il ne semble pas avoir joué un rôle très actif dans la traque des hérétiques et des sorciers. Tout autre s'avère Heinrich Institoris (v. 1430-v. 1505). Ce dominicain de Sélestat fait beaucoup parler de lui : inquisiteur implacable, il se heurte souvent à ses confrères et aux autorités locales qui n'aiment guère qu'on empiète sur leurs prérogatives. C'est ainsi qu'en 1485, l'évêque d'Innsbruck décide de libérer des geôles de sa ville une cinquantaine de soi-disant sorcières, emprisonnées sur l'ordre d'Institoris. L'inquisiteur cependant sait se faire entendre en haut lieu : il semble avoir inspiré au pape Innocent VIII la bulle Summis desiderantes affectibus , datée de 1484, qui relance la chasse aux sorciers. Et l'année suivante, l'affaire peu glorieuse d'Innsbruck pourrait bien motiver la rédaction du Marteau des sorcières . Car Institoris sent le besoin de justifier son action. De fait, Sprenger ne paraît pas avoir vraiment participé à la rédaction, et son nom respectable sert plutôt de caution religieuse et morale à l'ouvrage. On ignore ce que devint Institoris : envoyé par le pape combattre les hérétiques de Bohême-Moravie, il disparaît du côté d'Olomutz, vers 1505.

Véritable somme démonologique, le Marteau des sorcières se divise en trois parties : la première démontre la réalité des maléfices ; la seconde rapporte des exemples concrets, qui sont autant de petits contes fantastiques ; et la troisième se présente comme un code criminel - comment interroger et punir suspects et coupables. L'argumentation logique utilisée pour énoncer des absurdités constitue l'un des grands charmes de l'ouvrage, par ailleurs sinistre.

Les idées d'Institoris sont assez claires : les démons, êtres éthérés, ne peuvent agir ici-bas sans l'aide d'un médium ; et le sorcier ne possède d'autres pouvoirs que ceux que lui prête le diable. En conséquence, si l'Eglise arrive à exterminer les sorciers, le diable perd la plupart de ses moyens d'action. La riche expérience d'Institoris lui a montré que les démons trouvent un terreau plus fertile chez la femme que chez l'homme. Aussi n'hésite-t-il pas à évoquer, dès le début de son ouvrage, « l'hérésie des sorcières, ainsi caractérisée par le sexe où on la voit surtout sévir ». Il donne de nombreux exemples horrifiques, comme ces sages-femmes italiennes qui boivent le sang des bébés, mais également des historiettes édifiantes, comme celle du maire de Wiesenthal. Celui-ci, par prudence, chaque dimanche, consommait de l'eau et du sel bénis, mais un jour, en célébrant des noces, il oublia ce rite et se retrouva envoûté et près de mourir. La lutte contre le mal n'est pas le seul fait des inquisiteurs ; magistrats et simples particuliers doivent y contribuer, chacun selon ses moyens.

Le succès de l'ouvrage est prodigieux : entre 1486 et 1520, on compte une quinzaine d'éditions, parues dans des villes rhénanes, mais aussi à Paris et à Lyon. A raison de 1 000 ou 1 500 exemplaires par tirage, 20 000 exemplaires ont pu circuler avant la Réforme. Le traité connaît une seconde vie à la fin du XVIe siècle. De 1574 à 1621, une quinzaine de nouvelles éditions sortent des presses de Venise, de Lyon et des villes rhénanes. Les dernières éditions datent des années 1660. Abondamment diffusé, le Marteau des sorcières devient, pour deux siècles, un livre de référence, souvent imité. En France, on peut citer De la démonomanie des sorciers (1580) du célèbre humaniste Jean Bodin, et le Discours exécrable des sorciers (1602) d'un obscur juge savoyard, Henri Boguet. Ces ouvrages reprennent sans nuance toutes les élucubrations sur le sabbat et les métamorphoses des sorciers.

Si l'imprimerie a permis de diffuser en Europe l'hystérie démonologique, elle a servi également aux détracteurs de la chasse aux sorcières. Dès 1564, l'humaniste Jean Wier publie à Bâle un traité Des illusions des démons, des incantations et des poisons , qui ne récuse pas l'existence de Satan et de certains sorciers, mais qui voit dans la plupart d'entre eux de simples malades, qu'il faudrait soigner. Les mentalités évoluent, et quand, en 1631, le jésuite allemand Friedrich Spee s'élève contre les bûchers de sorcières (De la prudence en matière criminelle...) , ce terrible fantasme tend déjà à s'effacer.

En complément

Le Marteau des Sorcières , de Sprenger et Institoris, édition et traduction Amand Danet (Jérôme Millon, Grenoble, 1997).

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Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 23:12

 

 

 

 

 

Chasse aux sorcières dans les campagnes

 

Par Benoît Garnot



A peine finies les guerres de Religion, le pouvoir royal tente d'éradiquer une autre "hérésie", la sorcellerie. Premières visées : les femmes, gardiennes de la culture rurale. En fait, il s'agit de faire rentrer dans le rang les provinces nouvellement conquises.

 

En matière de sorcellerie diabolique, il ne faut pas se tromper sur le sens des mots. Un sorcier est un individu supposé avoir passé un pacte avec le diable : en échange de son âme, il a obtenu de lui des pouvoirs surnaturels. Un possédé est malgré lui habité et tourmenté par des démons qu'un sorcier lui a envoyés, de sorte qu'il peut être considéré comme une victime. Enfin, un obsédé n'est que temporellement visité par des démons, contre son gré également.

Dans la France des XVIe et XVIIe siècles, la sorcellerie apparaît comme une réalité rurale qui touche de petites gens, alors que les affaires de possession diabolique concernent surtout des citadins issus de milieux aisés : il s'agit de deux phénomènes distincts, à aborder séparément.

La présence des sorciers n'est pas une nouveauté à la Renaissance. Au Moyen Age, leur existence allait de soi, parce que l'univers de la magie, donc la présence des magiciens, s'imposait à tous, prêtres compris ; en outre, l'idée même de sorcellerie n'était pas, ou peu, reliée au démon. Mais la démonologie est inventée au cours du XVe siècle par quelques clercs, qui voient Satan mener le bal des humains et qui entendent, pour l'en empêcher, éliminer ceux qu'ils considèrent comme ses alliés, les sorciers. Pendant les décennies suivantes, la démonologie est théorisée dans des ouvrages imprimés, dont les plus importants sont le Malleus maleficarum (1486), et la Démonomanie des sorciers (1586) de Jean Bodin : les devins guérisseurs locaux sont ainsi transformés, du moins aux yeux des auteurs de ces ouvrages et de nombre de leurs lecteurs, en sorciers démoniaques. La réalité n'a pas changé, mais sa perception s'est profondément modifiée.

La première chasse aux sorcières est expérimentée dans les Alpes, plus précisément dans le Briançonnais, entre 1428 et 1447 : près de deux cents personnes sont poursuivies et plusieurs sont pendues, noyées ou brûlées pour ce crime nouvellement défini. Mais, en France, la répression de la sorcellerie commence assez tardivement, si l'on compare par exemple aux Pays-Bas catholiques, l'actuelle Belgique, ou à certaines régions pas encore françaises à cette époque, comme l'Artois, la Flandre et le Hainaut, la Franche-Comté, la Lorraine. La première vague de persécutions se produit pendant les années 1560-1580, cette poussée judiciaire se prolongeant jusqu'aux années 1630. Une seconde vague de procès marque le royaume durant les années 1640-1680. On peut se demander ce qui explique cette chronologie. On observera que la chasse aux sorcières commence en France lorsque cesse la chasse aux hérétiques : le dernier pasteur protestant condamné à mort l'est en 1567 à Avignon, et les premières accusations contre « un nombre infini de sorciers » apparaissent en Ile-de-France entre 1572 et 1574, émises aussi bien par les catholiques que par les protestants, tous ennemis du démon. Les mythes sataniques s'installent dans les esprits en même temps qu'un catholicisme de la peur, développé par la Contre-Réforme, qui conduit les élites sociales, donc les juges, à s'intéresser aux agissements de certains humains tentés par Satan, pour se protéger de l'emprise de celui-ci. Ce n'est pas la sorcellerie qui augmente à cette époque : c'est la perception qu'en ont les élites sociales qui se modifie. De tolérée, voire partagée, elle devient crainte, qu'il faut supprimer.

En France, comme dans le reste de l'Europe, la répression de la sorcellerie ne s'affirme pas partout avec la même force. La Bretagne, par exemple, et même l'Ouest dans son ensemble, y échappent totalement ou partiellement. Cela ne signifie pas que les sorciers y sont moins nombreux qu'ailleurs, mais que les circonstances propices à les poursuivre ne sont pas réunies. En fait, c'est dans des régions disputées par des pouvoirs politiques et religieux concurrents, très souvent des zones frontalières, récemment acquises par le souverain qui cherche à y imposer son autorité, que la chasse aux sorcières trouve son terreau privilégié. Dans cette perspective, l'ouest et le centre du royaume, provinces apaisées et obéissantes, relèvent d'un modèle de grande modération dans la chasse aux sorcières. A l'inverse, les régions les plus troublées, notamment les frontières orientales, considérées comme rétives au pouvoir central et éloignées des centres de décision, sont les terrains d'élection des poursuites de sorcellerie, surtout si s'ajoute à cette situation périphérique une angoisse collective qui s'explique par une histoire récente difficile - les luttes entre catholicisme et protestantisme. C'est pour le même genre de raisons que des régions récemment agrégées au royaume, telles que la Flandre et le Hainaut, connaissent aussi, juste après être devenues françaises, une répression de la sorcellerie assez intense, puis un peu plus tard, autour de 1670-1680, des provinces où l'absolutisme royal rencontrait des résistances, comme la Normandie, la Guyenne, le Béarn, le Bigorre, ou encore l'Alsace.

Il est faux de considérer que la sorcellerie se répand essentiellement dans un contexte historique particulier, à savoir les périodes de troubles, qu'il s'agisse des épidémies, des guerres, des jacqueries, des disettes. Elle devient seulement plus visible dans ces circonstances, parce qu'elle constitue pour une grande partie de la population l'un des seuls moyens de résistance aux malheurs des temps. En réalité, ce qui se répand pendant ces périodes troublées, ce n'est pas la sorcellerie, mais la répression de la sorcellerie ; les procès se multiplient, mais cette multiplication ne signifie pas que se multiplie aussi le nombre des sorciers. On sait déjà, depuis un certain temps, que les archives judiciaires révèlent l'activité de la justice, mais en aucune manière, ou très peu, la réalité criminelle : cette vérité s'applique tout autant à la sorcellerie qu'à toutes les autres sortes de déviances.

Les procès de sorcellerie ont aussi une fonction pédagogique. Ils tentent de montrer en exemple aux populations une religion épurée des superstitions traditionnelles, symbolisées par les magiciens et les sorciers, et de les pousser à croire en un Dieu unique, terrible, peu miséricordieux pour les pécheurs, et à faire leur salut éternel en repoussant les superstitions... et la sorcellerie. Les sorcières jouent alors un rôle de repoussoir, s'intégrant (bien malgré elles) dans cette vaste entreprise d'acculturation, dont on peut douter qu'elle ait porté tous les fruits souhaités par ses concepteurs. C'est parfois même l'inverse qui se produit : la religion proposée, voire imposée, est si rigide qu'elle aboutit à susciter des résistances considérables, voire, à plus long terme, à éloigner des autels une partie de la population, ce qui explique certaines formes de la déchristianisation des XIXe et XXe siècles. Cette volonté d'acculturation permet de comprendre la part très majoritaire des femmes, signalée plus haut, et surtout des vieilles femmes, parmi les individus poursuivis : traditionnellement, celles-ci sont les gardiennes et les vecteurs de la culture rurale, colportant les croyances autant que les ragots. S'en prendre frontalement à elles, c'est s'en prendre à cette culture que les autorités et les élites sociales, appuyées localement par une partie plus ou moins grande de la population - plus importante dans les villages où les paysans acceptent l'alphabétisation - ont pour ambition de modifier profondément. La chasse aux sorcières participe à cette volonté d'acculturation, qui diabolise la culture paysanne traditionnelle.

Dans les affaires de sorcellerie, c'est la justice laïque, c'est-à-dire la justice du roi, qui procède. L'Inquisition n'est plus reçue en France à cette époque, et les justices ecclésiastiques habituelles, les officialités, ne sauraient être compétentes en l'espèce, puisque la sorcellerie est considérée comme un crime de lèse-majesté divine passible du bûcher, auquel les officialités ne peuvent donc condamner, ainsi qu'à toute forme de peine de mort. La justice définit la sorcellerie démoniaque comme le plus grave des crimes, car les maléfices des sorciers rompent l'équilibre voulu par Dieu, que le roi se doit de préserver. La sorcière paraît concentrer toutes les turpitudes du monde : apostasie, sodomie, débauche sexuelle, infanticide, blasphème, destruction des familles et mise en cause de la puissance paternelle. Menaçant l'ordre social tel qu'il s'affirme aux XVIe et XVIIe siècles, et même tout ordre quel qu'il soit, la sorcière est présentée comme l'archétype du désordre universel et la quintessence de la criminalité sous tous ses aspects. La sorcellerie apparaît comme un crime exceptionnel (crimen exceptum) , de sorte que son traitement judiciaire, du fait même de la monstruosité du crime, échappe à certaines règles de la procédure habituelle : il n'est ainsi plus toujours besoin d'indice de culpabilité pour appliquer la question, et on admet lors des procédures les témoignages d'enfants et de parents proches, par exemple le père contre le fils et vice versa .

Il s'agit par ces moyens d'arriver à une certitude de culpabilité, car dans la France d'Ancien Régime, la justice ne condamne pas sans preuve : l'intime conviction des juges ne doit pas entrer en compte. Le juge ne passe de la présomption de culpabilité à la conviction que lorsqu'il a une preuve sûre, si possible un aveu - c'est ce qu'il y a de mieux dans la procédure pénale de l'époque. Faute d'aveu spontané, on a recours à divers moyens d'établir des preuves qui permettront de soumettre l'accusé à la question pour le faire avouer. Il s'agit, d'une part, de rechercher sur le corps du prévenu la marque satanique, réputée insensible à la douleur : pour la trouver, on enfonce des aiguilles d'argent dans son corps dénudé, entièrement rasé, jusqu'à trouver un endroit insensible et ne produisant pas d'écoulement de sang ; cette découverte constitue en droit une demi-preuve. D'autre part, les témoignages des voisins et de l'entourage, qui attestent ou contestent les pouvoirs diaboliques du prévenu et l'emploi qu'il a pu en faire : ces témoins sont convoqués pour dénoncer les sortilèges attribués aux accusés, tels que destruction de récoltes, vol de lait à distance en trayant un bâton pour assécher la vache d'un ennemi, mort d'animaux ou d'êtres humains, envoûtement dans un but amoureux ou de haine, autant de maléfices traditionnels dans les villages, mais interprétés ici à l'aune de la sorcellerie diabolique.

Quoi qu'il se passe, l'accusé est en position de faiblesse, puisque considéré dès le départ comme appartenant à une secte dont les membres sont habiles à dissimuler. Toutes ses attitudes sont interprétées en sa défaveur. Ainsi s'il pleure, c'est qu'il est coupable, lit-on dans les manuels de démonologie, mais s'il garde les yeux secs, c'est qu'il est épaulé par le démon.

Il est essentiel pour les juges d'obtenir un aveu pour pouvoir aboutir à une condamnation, parce qu'il s'agit d'une lutte à mort contre le Mal. De cette lutte dépend le salut collectif de l'humanité, pensent-ils. Si la marque a été trouvée, si les témoignages sont probants, l'accusé qui refuse d'avouer de plein gré est mis à la torture. Ceux qui parviennent à y résister sont « mis hors de cour » - ils ne sont pas vraiment innocentés, mais néanmoins remis en liberté -, les autres avouent le crime qu'on leur impute, dénoncent leurs supposés complices et sont condamnés, en général au bûcher. Parfois, une clause secrète, nommée retentum , ordonne au bourreau d'étrangler directement le condamné juste après la mise à feu du bûcher. Puis les procès continuent contre les complices dénoncés sous la torture, et ainsi de suite, ce qui peut entraîner un cycle sans fin.

Pour autant, les chiffres de la répression judiciaire sont faibles en France, du moins si l'on compare au Saint Empire, épicentre des grandes chasses aux sorcières, où l'on totalise 22 500 bûchers au XVIIe siècle pour une population d'une quinzaine de millions d'habitants. Dans le ressort du parlement de Paris, avec ses dix millions d'habitants, on relève 1 254 affaires portées en appel de 1540 à 1670 ; 474 accusés ont été condamnés à mort par les juges des juridictions inférieures, mais le parlement n'a confirmé qu'une centaine de sentences capitales - la proportion de ces confirmations, déjà faible, ne cessant de diminuer au cours des années.

Les condamnés sont sans doute plus nombreux dans les provinces périphériques orientales, mais les chiffres précis manquent. En outre, comme l'appel devant un parlement est loin d'être automatique avant le milieu du XVIIe siècle, du moins dans les provinces périphériques, il arrive que des prévenus soient condamnés par des juridictions de base et exécutés, sans attendre l'avis des juridictions supérieures. Certains juges particulièrement obstinés sont à l'origine de nombreuses condamnations. Nicolas Rémy se vante d'avoir fait exécuter 2 000 à 3 000 sorcières en Lorraine de 1576 à 1606, et Pierre de Lancres a conduit des centaines de poursuites dans le Labourd (au pays Basque) à partir de 1606. Mais, outre que ces cas sont isolés et les chiffres loin d'être fiables, globalement on reste très loin des massacres parfois encore dénoncés à tort.

A partir de 1682, la sorcellerie cesse d'être considérée en France comme un crime, donc d'être poursuivie en justice. Elle ne pas disparaît, loin s'en faut, mais le regard porté sur elle par la société, surtout par les élites, notamment les juges, change. Un édit royal entérine cette année-là les doutes exprimés depuis longtemps par les parlementaires parisiens ou encore bourguignons. Pour ces derniers, marqués de plus en plus par le sens de l'impossible cartésien et devenus sceptiques, la sorcellerie n'apparaît plus maintenant que comme une sorte de folie qu'il convient davantage de soigner que de réprimer, sans oublier aussi de punir les charlatans qui abuseraient de la crédulité populaire. La sorcellerie n'est plus perçue par les élites sociales que comme une superstition méprisable, apanage populaire, et n'est plus ressentie comme un danger social.

Mais parallèlement à cet arrêt des poursuites judiciaires, déjà diminuées pendant les deux à trois décennies qui précèdent 1682, les vieilles croyances magiques perdurent chez une grande partie de la population. La fin des bûchers ne signifie pas la fin de la sorcellerie et de la magie, désormais voilées mais toujours agissantes. Les mentalités magiques continuent à prédominer dans les campagnes, où de nombreux actes de la vie privée ou professionnelle sont accompagnés de superstitions et de maléfices. Le curé Jean-Baptiste Thiers en a rapporté un grand nombre, qu'il a observé, à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, dans les paroisses de Beauce et du Perche dont il a été le desservant. Ainsi, parmi des centaines d'exemples, il y est conseillé de garder les oeufs pondus le Vendredi saint, car ils seront « très souverains pour éteindre les incendies dans lesquels ils seront jetés » ; il faut « donner des clous et des petits morceaux de lard à saint Clou afin de guérir de la galle », ou encore il est souhaitable de « prendre les ourlets des linceuls dans lesquels on a enseveli un mort et les porter au cou ou au bras pour guérir des fièvres. Il faut que ces ourlets ayent été déchirés et non coupés ». Il est recommandé aussi d'« attacher un clou d'un crucifix au bras d'un épileptique pour le guérir. Faire durcir un oeuf, le peler, le picquer de divers coups d'aiguille, le tremper dans l'urine d'une personne qui a la fièvre, puis le donner à un curé si le malade est un mâle. »

En réalité, il n'était sans doute pas possible d'éradiquer profondément les croyances populaires, mais simplement de les contraindre à se faire plus discrètes.

Benoît Garnot, agrégé d'histoire et docteur ès lettres, est professeur d'histoire moderne à l'Université de Bourgogne (Dijon). Il s'est spécialisé dans l'histoire de la justice et de la criminalité dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles. Il est l'auteur d' Intime conviction et erreur judiciaire. Un magistrat assassin au XVIIe siècle ? (Editions universitaires de Dijon, 2004).

Le supplice de l'eau : la preuve par l'absurde

L'ordalie, ou jugement de Dieu par les éléments, consiste à jeter l'accusée dans l'eau (ou le feu). Si elle s'enfonce, elle est innocente ; si elle surnage, c'est que l'eau ne veut pas la recevoir, donc elle est coupable.



Comprendre

Officialités
Tribunaux ecclésiastiques. Aux XVIe et XVIIe siècles, leurs compétences se sont réduites.
Apostasie
Abandon de la foi et de la vie chrétiennes.
Question
Torture judiciaire, qui ne peut être décidée et appliquée que dans un nombre de cas très restreint, sauf dans les accusations de sorcellerie.
Parlement
Tribunal d'appel, doté en outre de pouvoirs politiques. Le parlement de Paris est le plus ancien et sa compétence s'étend au XVIe siècle sur près de la moitié du royaume.
Délire zoopsique
Imitation du comportement d'un animal par un humain en état de délire.
Thermo-anesthésie
Insensibilité à la chaleur et au froid.



En complément

Le Diable au couvent. Les possédées d'Auxonne (1658-1663) , de Benoît Garnot (Imago, 1995).
Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique , de Robert Mandrou (Plon, 1968).
Une histoire du diable. XIIe-XXe siècle , de Robert Muchembled (Seuil, 2000).



Hystérie au couvent : les ursulines ont le diable au corps

La France connaît au XVIIe siècle plusieurs affaires retentissantes de possession diabolique, en particulier à Aix, à Loudun, à Louviers et à Auxonne. Ces affaires sont très différentes des procès de sorcellerie rurale. Elles se produisent toutes en ville, pas à la campagne. Il s'agit de la possession diabolique de religieuses du même ordre (les ursulines), toutes jeunes et de bonnes familles. Elles sont donc, malgré elles, les victimes d'un sorcier, le plus souvent de sexe masculin, et aucunement elles-mêmes des sorcières ; d'ailleurs, elles ne sont pas marquées sur leur corps et ne participent pas au sabbat. Pour les délivrer de leurs démons, elles sont exorcisées sans succès, du moins au début, pendant plusieurs années. Les exorcismes sont spectaculaires et se déroulent avec un grand concours de spectateurs. Le tout est accompagné d'accusations de sorcellerie portées contre des habitants de la ville.


L'affaire des possédées d'Auxonne, une petite ville située sur la Saône, à la frontière entre la Bourgogne et la Franche-Comté (alors espagnole), participe de cette série. La Bourgogne avait connu en 1644, comme la Franche-Comté, une épidémie de sorcellerie rurale, mais l'affaire des possédées d'Auxonne, qui survient une dizaine d'années plus tard, est d'une autre nature : c'est la dernière des grandes affaires de possession diabolique urbaine dans la France moderne. La seule différence avec les affaires précédentes concerne la personnalité du responsable désigné : ici une religieuse sorcière, nommée Barbe Buvée, ailleurs des prêtres sorciers, comme Urbain Grandier à Loudun.


Les faits sont les suivants. En 1658, une quinzaine de religieuses du couvent des ursulines d'Auxonne, dont plusieurs novices, se disent hantées par les démons. La situation des religieuses possédées (nommées « énergumènes »), comme les nombreux exorcismes réalisés au couvent par les aumôniers, sont d'abord secrets. C'est seulement en 1660 que les habitants de la ville d'Auxonne apprennent la réalité des possessions, au moment même où l'épidémie s'étend hors des murs du couvent et touche des habitants de la ville. Des exorcismes publics ont lieu dans l'église paroissiale, des femmes laïques sont condamnées au bannissement par les juges locaux, et deux d'entre elles, prises pour des sorcières, sont même massacrées par la population.


Les religieuses possédées présentent les symptômes habituels de l'hystérie, telle que la décrira Charcot longtemps après. Elles parcourent toute la gamme de ses troubles psychiques, depuis la forme la plus atténuée jusqu'à la plus sévère. Au début, il s'agit de vomissements de corps étrangers, pris pour des sorts diaboliques par les spectateurs - en fait, il ne pouvait s'agir que d'objets avalés par elles sous l'influence simultanée d'une dépravation du goût, souvent constatée chez les hystériques, et d'un intense besoin de mystification -, de contorsions corporelles et de délires érotiques, évidemment liés, et de l'adoption ou de l'invention de pauses physiques spectaculaires. Ensuite, lorsque l'épidémie atteint son plein développement, la suggestion et l'autosuggestion, ainsi que l'imitation des unes par les autres, accentuent les phénomènes caractéristiques de la névrose hystérique, en particulier lors des exorcismes. Dans ces circonstances, les attitudes sont violentes et spectaculaires : corps en arc, avec cris et hurlements, suivis de délires avec imprécations et blasphèmes, pendant lesquels ont lieu les interrogatoires, puis d'excentricités, comme des courses dans l'église ou des sauts sur l'autel, ou parfois, à l'inverse, des comportements à caractère léthargique, avec délire zoopsique. L'ensemble s'accompagne d'anesthésie, parfois même de thermo-anesthésie, et aussi parfois de cessation de battement du pouls, consécutive à la suggestion qui accompagne l'injonction de l'exorciste. Il se produit aussi des contractures diverses, qui persistent parfois après l'attaque hystérique pendant plusieurs heures, ainsi que des perturbations de l'innervation vasomotrice, d'où le non-écoulement du sang à l'occasion des saignées.


En octobre 1660, l'une des religieuses du couvent, Barbe Buvée, nommée en religion soeur de Sainte-Colombe, beaucoup plus âgée que les religieuses possédées, est présentée par la mère supérieure comme la responsable de ces possessions. Accusée publiquement, lors d'une cérémonie religieuse, d'apostasie, de magie, de sortilège et d'infanticide, elle est victime de violences de la part d'autres religieuses et mise aux fers dans la prison du couvent. A la demande de la famille de Barbe Buvée, et constatant des irrégularités procédurières, le parlement de Dijon intervient alors : une commission d'enquête judiciaire, dirigée par le conseiller Legoux, se rend à Auxonne, constitue une commission d'enquête ecclésiastique, procède à de nombreux interrogatoires, fait réaliser des expertises et conclut à la fausseté des possessions ; le parlement ordonne la libération de Barbe Buvée. Dans le même temps, le spectacle des exorcismes attire un vaste public, venu de tout le royaume, dans l'église d'Auxonne. Une nouvelle commission d'enquête, décidée par le parlement de Paris à la demande de la municipalité, persuadée de la réalité des possessions, aboutit alors à la conclusion inverse de la commission précédente, tandis que le parlement de Dijon réhabilite officiellement Barbe Buvée et que l'intendant de la généralité, Bouchu, qui envoie à son tour deux nouvelles commissions d'enquête, conclut successivement à l'absence de possessions, puis à leur réalité. Tout porte à croire que ces rebondissements et ces dissensions s'expliquent pour une bonne part par les rivalités qui opposent diverses familles puissantes de la ville d'Auxonne, ainsi que par l'opposition entre l'intendant et le parlement. Le dossier est finalement confié de nouveau au parlement de Paris, qui préfère enterrer l'affaire. L'épidémie de possessions ne tarde pas alors à se calmer, les religieuses ayant été transférées dans d'autres couvents et les exorcismes ayant cessé.

Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt





Par Adriana Evangelizt - Publié dans : DIABLE et Diableries
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Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 23:02

 

 

 

Le sabbat : banquet du cercle des damnés

Tableau de Ciruelo Cabral



Les sorciers et sorcières ayant fait allégeance au diable ont pour obligation, en gage de leur foi, de se rendre régulièrement à cette réunion satanique attestée dès le XIVe siècle.

Le terme de « sabbat », assimilé tardivement et abusivement au jour de repos des juifs, dériverait en réalité du sabat des vaudois, secte hérétique condamnée par l'Eglise au XIIe siècle et dont les membres étaient chaussés de sabots, ou sabats. Cette sorte de messe inversée, se tient toujours de nuit, le vendredi, jour consacré à Vénus, déesse de l'amour et des excès de la chair. Pour s'y rendre, les sorcières se dévêtent entièrement et oignent leur corps d'un onguent magique composé d'un mélange de plantes : l'aconit (gueule de loup), la jusquiame, la belladone, la mandragore, la ciguë et le nénuphar, le tout mêlé à de la graisse d'enfants morts sans baptême. Cet onguent, au fort pouvoir hallucinogène, prépare la sorcière au « vol magique » qui l'entraîne vers le lieu du sabbat en un clin d'oeil.

La sorcière sort de sa maison par un conduit étroit, généralement la cheminée, et s'envole à cheval sur un bâton, un balai en bois de genêt ou bien un animal (chat, âne ou chèvre). Si la sorcière se rend au sabbat en corps et en esprit, elle le fait le plus souvent en se dédoublant. C'est ainsi qu'elle peut assister aux réunions de sorciers sans bouger de chez elle, comme le précise Jean Bodin : « Les sorcières sont transportées souvent en corps et souvent aussi ravies en extase, étant l'âme séparée du corps par moyens diaboliques, demeurant le corps insensible et stupide. »

Le canon Episcopi , antérieur au Xe siècle, mais dont le contenu fit autorité jusqu'au XVIe siècle, confirme l'existence du vol magique. Ce texte, destiné aux évêques, rappelle que certaines femmes affirment avoir le pouvoir, la nuit, de parcourir de grands espaces dans les airs, sur des bêtes enchantées, accompagnées de Diane et d'Hérodiade. Dans son recueil de pénitentiels en vingt livres, publié vers 1012-1022, Burchard, évêque de Worms, revient sur cette croyance, bien ancrée dans les superstitions populaires : « Crois-tu ce que beaucoup de femmes croient, à savoir que, dans le silence de la nuit, après t'être couchée dans ton lit et ton mari reposant sur ton sein, tu peux sortir, corporellement, toutes portes closes, traverser des étendues de pays avec d'autres femmes trompées par la même erreur, faire périr, sans arme visible, des hommes baptisés, manger leur chair après l'avoir cuite, leur mettre à la place du coeur de la paille ou du bois ou quelque chose d'analogue et les faire revivre ? Si tu l'as cru, quarante jours au pain et à l'eau avec sept années de pénitence. »

Le sabbat se tient près d'un carrefour, dans le voisinage d'une croix ou d'un cimetière, à côté d'un gibet ou d'un arbre mort, ou bien au sommet d'une montagne comme le puy de Dôme, en Auvergne. Il commence par un banquet rituel au cours duquel sorciers et sorcières sont servis par des démons (3). Mais les mets sont insipides et il manque tantôt les tables, tantôt les chaises. Il arrive que les sorcières fournissent aux démons des nourrissons morts ou vifs, afin qu'ils soient cuits et dévorés par l'assistance (1).

Le sabbat se poursuit par des chants et des danses, tels que les décrit le démonologue Henri Boguet dans son Discours des sorciers (1589) : « Un homme manie un gourdin avec lequel il frappe un chêne qui rend un son et un écho pareils à ceux d'une timbale ou d'un tambour militaire. Le diable chante d'une voix rauque, comme s'il se bouchait le nez, si bien qu'un grondement sourd résonne dans l'espace. Toute la compagnie pousse de conserve des cris, des rugissements [...], des hurlements, comme si tous les participants étaient fous. »

Le diable préside en effet ces obscures réjouissances sous la forme d'un grand bouc noir au regard brillant auquel viennent prêter allégeance tous les participants, qu'il s'agisse des sorciers et sorcières de longue date ou des néophytes qui assistent pour la première fois à cette cérémonie orgiaque (2).

Pour être admis dans le cercle des damnés, ces derniers doivent tout d'abord renier Dieu et abjurer leur baptême, que le bouc satanique efface en leur donnant un coup de griffes aux sourcils ou dans l'oeil gauche. Puis ils sont rebaptisés par le diable avec sa propre urine ou de l'eau sale, et reçoivent un nom nouveau dont le démon porte mention dans son Grand Livre de la Mort. En échange, les sorciers et sorcières nouvellement élus doivent offrir à leur maître un objet personnel : un vêtement ou même l'un de leurs enfants. Ils s'engagent en outre à étrangler pour lui au moins un enfant par mois, à faire tout le mal possible autour d'eux, à recruter de nouveaux disciples, à faire régulièrement des offrandes aux démons, et à s'abstenir de faire le signe de croix - sauf de la main gauche - et d'user de sel, d'eau ou de pain bénits.

Les impétrants reçoivent alors en quelque endroit secret de leur corps la fameuse « marque du diable », signe de leur vassalité démoniaque. Le frère Guazzo explique ainsi que le diable « appose ses marques sur une partie ou une autre de leur corps, de même qu'on marque au fer rouge les esclaves fugitifs. Il ne le fait pas à tous, seulement à ceux dont il pense qu'ils se révéleront inconstants, de préférence aux femmes. Il ne les marque pas non plus toujours au même endroit. » Mais ces marques se trouvent la plupart du temps au fondement des hommes et aux parties honteuses des femmes.

Sorciers et sorcières viennent alors rendre compte de tous les crimes et maléfices dont ils se sont rendus coupables depuis le dernier sabbat. Ceux qui n'ont pas suffisamment fait le mal sont sévèrement châtiés, flagellés et fouettés par les démons. Paraissent alors les crapauds, familiers des sorciers, vêtus de pourpoints en velours vert et de clochettes. Ils dansent pour le diable et se plaignent de leurs maîtres lorsqu'ils n'ont pas été assez bien nourris.

Chaque sorcier et sorcière vient alors à tour de rôle baiser le derrière du diable, avant de se livrer à des orgies sexuelles débridées, chacun s'accouplant avec son prochain sans distinction d'âge, de sexe ou de lien familial. Le diable, de son côté, viole les sorcières et les sodomise à l'aide de son membre froid, long d'une aune, entortillé et sinueux comme un serpent, écailleux et bifide, qui lui permet de pratiquer l'acte de chair « dans les deux vases à la fois ». Les sorcières ainsi violentées précisent que cet accouplement leur est fort douloureux, et que la semence du diable est glacée.

Enfin, au premier chant du coq, lorsque l'aube commence à chasser les ombres de la nuit, ou si par inadvertance un étranger surgit par hasard sur les lieux et prononce le nom de Dieu ou fait le signe de croix, les sortilèges du sabbat s'interrompent brusquement, le diable et ses démons se volatilisent et les sorciers et sorcières regagnent leur logis aussi rapidement qu'ils l'ont quitté.

Le vice comme vertu

Orgiaque et macabre, le sabbat bafoue les rites de la messe catholique. Les bébés n'y sont pas baptisés mais décapités !

Comprendre

Aconit
Plante vénéneuse dont les fleurs ont la foliole supérieure en forme de casque.
Jusquiame
Plante herbacée à fleurs jaunes rayées de pourpre, à propriétés narcotiques et toxiques.
Belladone
Plante toxique à baies noires, contenant un alcaloïde, l'atropine, utilisé en médecine.
Mandragore
Plante au pouvoir anesthésiant qui provoque une dilatation de la pupille. Sa racine passait pour avoir des vertus magiques.
Ciguë
Plante des chemins et des décombres, très toxique.


Sources
Historia

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