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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 02:27

 

Le principe de Lucifer 2

Une expédition scientifique dans les forces de l’Histoire

par  Howard Bloom

1ère partie

3


LE TOUT EST PLUS GRAND QUE LA SOMME DES ÉLÉMENTS

QUI LE COMPOSENT




Il existe un concept étrange dans la philosophie scientifique, appelé " entéléchie ". Une entéléchie est une forme complexe qui émerge lorsque l’on regroupe un grand nombre d’objets simples. Si vous examinez une molécule d’eau dans le vide, vous risquez de bâiller face à l’absence d’activité qui règnera dans votre tube à vide. Placez quelques molécules dans un verre et un nouveau phénomène apparaît : un cercle d’ondulations à la surface de l’eau. Si vous versez assez de verres d’eau dans un bassin suffisamment grand, vous obtiendrez tout autre chose : un océan. Prenez les vingt-six lettres de l'alphabet, étalez-les devant vous et vous aurez alors un ensemble de petits gribouillis, évoquant chacun un ou deux sons spécifiques. Rassemblez des millions de lettres dans l’ordre approprié et vous obtiendrez les œuvres complètes de Shakespeare.

Voici des entéléchies. Une ville, une culture, une religion, un ensemble de mythologies, un disque à succès, et une blague osée sont des résultats d'entéléchies. Prenez un être humain, isolez-le dans une pièce de sa naissance à sa mort et il sera incapable d’utiliser le langage, aura peu d’imagination, sera une véritable loque émotionnelle et physique. Mais mettez ce bébé au milieu de cinquante autres personnes, et vous obtiendrez quelque chose d'entièrement nouveau : une culture.

Les cultures ne peuvent être créées que lorsque le groupe est assez important. Elles constituent un phénomène qui balaye les foules comme une vague. Les phénomènes qui ont créé les Beatles, qui ont fabriqué Hitler, qui ont lancé une nouvelle philosophie telle que le Communisme ou le Fondamentalisme Chrétien, voici des entéléchies, des vagues roulant sur la surface de la société, incorporant les mouvements mineurs des individus dans une force massive, comme la houle venue de la mer orchestre d’infimes molécules d’eau en un mouvement irrésistible.

Le bouillonnement continu des vagues et des marées est provoqué par la gravité de la lune. Mais qu’est-ce qui pousse les marées culturelles d’êtres humains ? Qu’est-ce qui amène une horde de nomades barbares des terres désolées de la péninsule arabe à s’unir soudain derrière un homme et à renverser le monde connu, en bâtissant un empire ? Comment une idée invisible prêchée par un Ayatollah a-t-elle pu rassembler des individus isolés en des tornades de croyants prêts à mourir – ou à tuer – pour la " vérité " ? Pourquoi une secte dont l’idée initiale était de tendre l’autre joue inonde-t-elle le monde de guerriers qui marchent littéralement dans le sang ? Qu’est-ce qui fait qu’un pays comme l’Angleterre Victorienne a pu dominer la moitié de la planète avant de refluer, telle une vague, loin du pouvoir et de la prospérité ? Quel courant sous-marin est en train d’attirer l’Amérique dans la même voie aujourd’hui ?

Cinq concepts simples permettent d’expliquer ces courants humains. Chaque section de ce livre est centrée sur l’une de ces idées et sur ses implications parfois saisissantes. L’ensemble de ces concepts est le fondement du Principe de Lucifer.

Concept numéro un : le principe des systèmes auto-organisateurs (des réplicateurs : des morceaux de structure qui fonctionnent comme des mini-usines, assemblant des matières premières puis produisant à la chaîne des produits complexes). Ces chaînes de montage naturelles (dont les gènes sont un exemple) produisent leurs objets à si bas prix que les résultats sont des produits jetables. Vous et moi faisons partie de ces produits jetables.
Concept numéro deux : le superorganisme. Nous ne sommes pas les individus robustes que nous aimerions être. Nous sommes, au contraire, les pièces de remplacement d’un être beaucoup plus important que nous.

Concept numéro trois : le mème, un noyau d’idées auto-réplicant. Grâce à quelques astuces biologiques, ces points de vue deviennent le ciment qui rassemble les civilisations, donnant à chaque culture sa forme distinctive, créant des êtres intolérants face à la différence d’opinion, et d’autres ouverts à la diversité. Ce sont les clés avec lesquelles nous déverrouillons les forces de la Nature. Nos visions offrent un rêve de paix mais font également de nous des tueurs.

Concept numéro quatre : le réseau neuronal, l’esprit de groupe dont le mode de fonctionnement excentrique manipule nos émotions et nous transforme en composants d’une immense machine à apprendre.

Concept numéro cinq : l’ordre de préséance. Le naturaliste qui a découvert cette hiérarchie de dominance l’a qualifiée de clé du despotisme. Les ordres de préséance existent chez les hommes, les singes, les abeilles et même entre les nations. Elles permettent d’expliquer pourquoi les barbares représentent un réel danger et pourquoi les principes de nos politiques étrangères sont souvent faux.

Cinq idées simples mais qui permettent de comprendre un grand nombre de choses. Elles révèlent pourquoi les médecins ne sont pas toujours aussi puissants qu’ils en ont l’air, et pourquoi nous sommes forcés de croire en eux malgré tout. Elles expliquent comment l’Hindouisme, religion de la paix suprême, a pu naître d’une tribu de tueurs assoiffés de sang, et pourquoi la Nature se débarrasse des hommes plus facilement que des femmes. Elles apportent un éclairage sur le déclin de l’Occident et sur les dangers qui nous guettent.

Par-dessus tout, elles éclairent un mystère qui a de tout temps échappé à l’homme : les racines du mal qui hante nos vies. Car dans ces cinq petites idées que nous suivrons, se tapit la force qui nous gouverne.

4


LA RÉVOLUTION  CULTURELLE CHINOISE


Les hommes les plus honorés sont les plus grands tueurs. Ils croient servir leurs semblables.

Henry Miller

Tuer un grand nombre de personnes devient de plus en plus facile et la première chose que fait un principe, si c’est réellement un principe, est de tuer quelqu’un.

Dorothy L. Sayers



Au milieu des années soixante, Mao Tse-tung déchira le tissu de la société chinoise. Ce faisant, il déclencha les émotions les plus primitives qui soient, les vrais démons de l’âme humaine. Ces facteurs intrinsèques primordiaux lacérèrent le visage de la Chine, apportant la mort, la destruction et la souffrance. La frénésie que Mao avait libérée n’était pourtant pas une création des philosophies Maoïstes mais le simple produit des passions qui s'agitent continuellement en nous.


* * *


En 1958, Mao décida de propulser la Chine dans l’avenir. Sa catapulte fut le Grand Bond en Avant, un plan économique destiné à exploiter la main d'oeuvre chinoise dans un programme de modernisation massive. Des pancartes montraient un ouvrier chinois à cheval sur une roquette. Le slogan disait, SURPASSONS L’ANGLETERRE EN 15 ANS ! Les étudiants, les personnes âgées, les intellectuels et les fermiers travaillèrent sans relâche à la construction de fours pour la fabrication de l’acier. Ils recueillirent des ustensiles en fer et arrachèrent les éléments en laiton des portes anciennes de leurs maisons pour fournir la ferraille nécessaire à la construction de ces fours. Mobilisés en masse, les paysans quittèrent leurs maisons, pour aller travailler comme des forcenés dans les cantines communautaires et se lançèrent dans le travail avec un formidable enthousiasme. Après tout, dit Gao Yuan, qui était écolier à cette époque, " les gens disaient que le vrai communisme était proche. "

Malheureusement, le long du parcours, le Grand Bond en Avant fit un faux pas et tomba de tout son long. Les cantines communautaires fermèrent. Les propriétaires de maison qui avaient amené leurs ustensiles aux fours durent en trouver d’autres. Les coupons de rationnement apparurent pour le blé, l'huile, le tissu et même les allumettes. Assis à l’école, les petits garçons qui s’étaient investis de façon si enthousiaste dans la mise en œuvre de ce miracle économique étaient affaiblis par la faim. Ils apprirent à attraper des cigales sur les poteaux avec un bâton enduit de colle et se forcèrent à avaler les insectes gigotant encore. Ils parcoururent les collines à la recherche d’herbes. Leurs mères fabriquèrent du pain avec de la farine coupée de feuilles de saule et de peuplier. Durant ces trois longues années de " progrès " héroïque, des millions de Chinois moururent de faim.

Le Grand Bond en Avant avait paralysé l’économie, ralentissant la production des biens les plus simples. Et l’architecte de cette belle faute, Mao lui-même, perdit le pouvoir. Il se retira dans des considérations idéologiques, laissant le soin de gouverner l’état au jour le jour à un nid bureaucratique de fonctionnaires de moindre importance. Ceux-ci observèrent la population torturée par la malnutrition et se réadaptèrent rapidement. Ils abandonnèrent la rigueur théorique et œuvrèrent à accroître la production des ustensiles et équipements ménagers qui avaient tous disparu. En haut de la liste des priorités se trouvait la collecte d’argent, de beaucoup d’argent. La doctrine passa après le simple objectif de mettre de la nourriture sur les tables chinoises.

Plus la nouvelle politique avançait, plus les fonctionnaires responsables de son application sentaient qu’ils détenaient un pouvoir réel sur la Chine. Leur orgueil démesuré leur dit qu’ils étaient les nouveaux patrons, les hommes qui tenaient la barre de l’histoire. Mao était une relique, une antiquité, un prête-nom. Lorsque Mao essaya de donner des ordres, ses subalternes le traitèrent poliment mais l’ignorèrent. Les ordres du Grand Timonier furent rejetés.

Mao Tse-tung n’apprécia pas d’être mis à la retraite. Et il n’était pas homme à accepter une retraite forcée et à se reposer. Alors le demi-Dieu de la révolution combina un plan pour réaffirmer son autorité, un plan qui serait encore plus dévastateur pour la Chine que le Grand Bond en Avant. Son projet ne se contenterait pas d’affamer les populations, il allait les torturer, les battre à mort et les pousser au suicide. C’était la Révolution Culturelle.

Mao profita d’une simple caractéristique de la nature humaine : l’esprit de rébellion des adolescents. L’attitude provocante des jeunes punks et des enragés de heavy-metal peut apparaître comme une rage engendrée uniquement par les désordres de la culture occidentale mais ce n’est pas le cas. L'adolescence éveille des envies de provocation chez la majorité des primates. Chez les chimpanzés, elle inspire une envie de voir le monde qui pousse certaines jeunes femelles à quitter la confortable famille qu’elles ont toujours connue et à s’en aller faire leur propre vie parmi des étrangers. Chez les langurs gris, elle déclenche une agitation qui est plus à-propos. À l’adolescence, les langurs gris mâles se débarrassent des attaches qui les lient à leur famille et à leur enfance, et se regroupent en bandes indisciplinées et menaçantes. Puis ils vont rôder à la recherche d’un mâle plus âgé et établi q'’ils peuvent attaquer. Le but des adolescents est de déloger leur respectable aîné de son foyer tranquille, et de s’emparer de tout ce qu’il possède : son pouvoir, son prestige et ses femmes.

Comme nous le verrons plus tard, les êtres humains sont menés par un certain nombre d’instincts semblables à ceux de nos cousins primates. Par conséquent, de nombreux adolescents de notre espèce protestent également contre l’autorité des adultes. Leurs hormones leur disent soudain qu’il est temps d’affirmer leur individualité et de remettre en question les prérogatives de la génération précédente.

Mao ne s’est pas adressé aux adultes chinois. Ces camarades plus âgés voyaient le bon sens des fonctionnaires qui avaient mis Mao sur la touche et s'étaient concentrés sur la production de nourriture pour remplir les estomacs vides depuis trois longues années. Mao se tourna donc vers une autre partie de la population pour entreprendre sa recherche de l’autorité perdue. Il se tourna vers les adolescents du pays.

Mao commença sa campagne pour reprendre les rênes de la Chine de manière assez innocente. Sous ses ordres, les principaux journaux lancèrent un débat littéraire. Ils attaquèrent un groupe d’auteurs qui se nommait le " Village des trois familles ". Ces essayistes étaient des fonctionnaires du gouvernement, des figures-clés de la phalange de bureaucrates résistant aux ordres de Mao. L’un d’entre eux était adjoint au maire de Pékin. Un autre, rédacteur en chef du Soir de Pékin, était directeur de la propagande pour le Comité du Parti de Pékin. Un troisième était un propagandiste du gouvernement de la ville de Pékin. Tout au long des années, les articles de ces trois hommes avaient été considérés comme des diversions amusantes, des modèles de style spirituel. Les rédacteurs en chef " découvrirent " alors que les écrits du Village des trois familles regorgeaient de sens cachés. Et à quoi se ramenaient ces sens cachés ? À des agressions envers les préceptes sacrés du Parti.

L’attaque du Village des trois familles passa rapidement des journaux aux écoles. Les étudiants furent encouragés à rédiger leurs propres excoriations des traîtres, comme le dit un journal, en ouvrant le " Feu sur la ligne noire de l’antiparti ! " Les élèves firent des affiches calomniant les noms des crapules et les placardèrent sur tous les murs qu’ils pouvaient trouver. Ainsi, ils remplirent leur devoir qui était de " tenir haut la grande bannière de la pensée de Mao Tse-tung ! "

La bannière de la pensée de Mao Tse-tung s’enroula rapidement autour du cou de nombreuses personnes, au-delà du Village des trois familles. Les écoliers furent encouragés à trouver d’autres œuvres littéraires pourries de révisionnisme et de notions anti-révolutionnaires. Les enfants sautèrent avidement sur leurs devoirs. Mais ils firent preuve d’encore plus d’enthousiasme quelques mois plus tard lorsqu’une nouvelle directive leur vint d’en haut : débusquer les tendances bourgeoises et le révisionnisme réactionnaire parmi leurs professeurs.

Cette nouvelle tâche ne pouvait qu’être accomplie avec joie par les jeunes. Le professeur qui vous a donné une mauvaise note à votre dernière rédaction ? C’est un bourgeois révisionniste ! Humiliez-le. La pédagogue qui vous a engueulé pour être arrivé en retard en classe ? Une vache de capitaliste ! Faites-lui sentir votre colère. La vengeance n’avait rien à y voir. Ce n’était qu’une question de pureté idéologique.

Les étudiants examinèrent tout ce que leurs professeurs avaient écrit. Dans les tournures de phrase les plus subtiles, ils découvrirent des signes d'infamie réactionnaire. Au début, ils se contentèrent de punaiser des affiches vilipendant les professeurs, tels des monstres et des démons. Puis tous les cours furent suspendus afin que les élèves puissent consacrer tout leur temps à débusquer les traîtres. Les instructeurs qui avaient combattu loyalement pour les forces révolutionnaires de Mao furent soudain insultés. Ceux qui se considéraient comme des fanatiques de la pensée Maoïste furent mis au pilori comme répugnants hommes et femmes de droite. Certains ne purent supporter cette humiliation.

Gao Yuan, fils d’un fonctionnaire du parti dans une petite ville, était à cette époque élève et pensionnaire au lycée Rue de la Démocratie de Yizhen. Dans l’école de Gao Yuan, un professeur tenta de se trancher la gorge. D’autres pédagogues essayèrent de calmer les élèves. Ils " exposèrent " leurs collègues et écrivirent des confessions, espérant se tirer d’affaire. Cela ne marcha pas.

Les élèves du lycée Rue de la Démocratie créèrent une nouvelle forme d’assemblée scolaire. Son attraction principale était l’ " avion à réaction ". Un professeur était interrogé en long et en large, en privé, et forcé à " reconnaître " ses crimes. Puis il était amené sur scène devant un public d’élèves et frappé à l’arrière des genoux jusqu’à ce qu’il tombât. Un élève l’attrapait alors par les cheveux et tirait sa tête en arrière. Les autres lui levaient les bras et les lui tiraient d’un coup sec derrière le dos. Puis ils maintenaient le malheureux professeur dans cette position tordue pendant des heures. Lorsque cela était terminé, la plupart des professeurs ne pouvait plus marcher. Pour faire durer l’humiliation un peu plus longtemps, les élèves rasaient la tête de leurs professeurs fautifs.

Parmi les professeurs, les élèves assidus " découvrirent " le sommet de l’abomination. Gao Yuan explique qu’ils découvrirent " des voyous et des sales types, des paysans riches et crasseux et des salauds de propriétaires terriens, des capitalistes suceurs de sang et des nouveaux bourgeois, des contre-révolutionnaires historiques et des contre-révolutionnaires actifs, des gens de droite et de l’extrême droite, des éléments de classe étrangère et des éléments dégénérés, des réactionnaires et des opportunistes, des contre-révolutionnaires révisionnistes, des chiens d’impérialistes et des espions. " Les élèves s’armèrent d’épées en bois et de matériel. La nuit, ils emprisonnaient leurs professeurs dans leurs chambres. Un autre instructeur de la Democracy Street Primary School, à bout de force, se pendit.

À présent qu’ils s’étaient entraînés sur leurs professeurs, les élèves furent exhortés à pousser plus avant leur nettoyage culturel et à former des unités organisées, les Gardes Rouges, pour déraciner le révisionnisme dans les villes. Comme de jeunes singes envahissant le domaine de leurs aînés, les jeunes de dix à quinze ans saccagèrent les villes pour trouver les fonctionnaires qui s’étaient écartés de la stricte voie Maoïste. Ils flairèrent les " fantômes de bœufs et les esprits de serpents " parmi les autorités municipales, soumirent des magistrats, des maires et les chefs du parti local à des interrogatoires, des passages à tabac et des rasages du crâne. Ils firent défiler les scélérats dans les rues affublés, d’un bonnet d’âne faisant parfois jusqu’à neuf mètres de haut. Inutile de dire que les fonctionnaires visés avaient été les piliers du soutien aux pouvoirs bureaucratiques qui avaient ignoré le Président Mao peu de temps auparavant. Plus les Gardes Rouges attaquaient les bases, plus la résistance bureaucratique au Glorieux Président s’effondrait.

Les Gardes Rouges ne laissèrent pas leur enthousiasme s’arrêter là. Poussés par les discours de Mao, ils partirent en campagne contre " Les Quatre Vieux " : les restes du style pré-révolutionnaire. Les étudiants firent tomber les enseignes des boutiques, renommèrent les rues, découpèrent les jambes de pantalon de ceux qui portaient des pantalons serrés, arrêtèrent les femmes qui passaient les portes des villes pour couper leurs tresses, détruisirent les monuments anciens, entrèrent par effraction dans les maisons et fracassèrent tout ce qui portait l’aura de la tradition. Puis les Gardes Rouges se retournèrent les uns contre les autres pour entamer ce qui allait être un débat sur la véritable ligne Maoïste. Cependant, derrière ce débat sur la pensée de Mao se trouvait une autre question.

La lutte des classes est un concept central au Maoïsme. Par conséquent, chaque citoyen de la Chine de Mao était répertorié selon la classe à laquelle appartenaient ses parents et ses grands-parents. Si votre famille avait appartenu par le passé à une catégorie sociale inacceptable, vous étiez un paria. Qu’est-ce qui était acceptable ? Les paysans pauvres et les soldats. Les paysans moyens et les intellectuels étaient méprisables. Les paysans aisés, les capitalistes ou les propriétaires terriens étaient mis à l’index. Pour que les choses soient bien claires, les descendants de ces strates sociales haïes étaient parfois obligés de porter des brassards noirs indiquant leur statut en lettres blanches.

Dans l’école de Gao Yuan, un élève déclara catégoriquement que seuls ceux dont le milieu social était " pur ", ceux dont les parents appartenaient aux catégories Rouges (les paysans pauvres et les soldats) pouvaient faire partie des Gardes Rouges. Et que faire des enfants dont les parents venaient des catégories Noires (les paysans moyens et aisés, les propriétaires terriens et les capitalistes) ? Interdisons-leur d’y entrer, dit l’élève snob. La classe des parents n’a rien à voir avec les enfants, protesta Gao Yuan. " Tous nos camarades de classe sont nés et ont été élevés sous le drapeau rouge à cinq étoiles. Nous avons tous reçu une éducation socialiste. " Faux, lança le garçon déterminé à faire des Gardes Rouges un club privé, " un dragon engendre des dragons, un phœnix engendre des phœnix et les petits d’une souris ne savent que creuser des trous. "

Dans les mois qui suivirent, appartenir aux Gardes Rouges deviendrait un sujet d’importance vitale. Les Gardes Rouges allaient s’emparer de l’administration des villes et des écoles. Si vous y apparteniez, vous aviez le pouvoir. Sinon, la moindre petite rancune contre vous pouvait se transformer en attaque politique. Et la plus petite accusation de péché idéologique pouvait être utilisée pour rendre vos jours pires que votre cauchemar le plus effrayant. Le débat concernant les personnes qui pouvaient faire partie des Gardes Rouges et celles qui devaient en être exclues n’était pas un innocent jeu d’enfants.

Finalement, deux groupes de Gardes Rouges différents furent constitués dans l’école de Gao Yuan. L’un était composé des enfants des classes favorisées. L’autre abritait les rejetés, les enfants des classes interdites. Au début, les deux factions étaient ravies de se chamailler pour savoir laquelle d’entre-elles détenait la vraie ligne Maoïste. Chacune accusait l’autre de révisionnisme de droite. Chacune hurlait des torrents de citations de Mao, déterminée à prouver que la faction rivale avait tort. Bientôt, elles passèrent des citations aux sarcasmes puis aux insultes. Puis elles en vinrent à se jeter des pierres.

Les deux branches s’armèrent. Elles fabriquèrent des lance-pierres et des matraques, puis tissèrent des casques avec des brindilles de saule trempées dans l’eau. Les casques étaient si durs que vous pouviez les frapper avec un marteau et à peine les cabosser. Quelques enfants chanceux trouvèrent de vieilles épées. D’autres fabriquèrent des sabres et des dagues en ferraille. Tout le monde dans la ville de Gao Yuan avait appris en grandissant à faire de la poudre à fusil avec rien, car les enfants fabriquaient traditionnellement leurs propres pétards pour les congés annuels. Les élèves du lycée Rue de la Démocratie mirent alors ce savoir au service d’un nouvel usage : la fabrication d’arsenaux de grenades artisanales. Certains trouvèrent même le moyen de se procurer des fusils.

Il ne fallut pas longtemps aux deux bandes rivales de Gardes Rouges de l’école de Gao Yuan pour déclencher une guerre de grande envergure. Chacune occupait un groupe d’immeubles sur le campus. Et chacune entama une série de descentes visant à chasser l’autre de son nouveau quartier général. Au cours de ces incursions armées, des élèves furent blessés par des pierres, des lames et des explosifs. Plus le sang coulait, plus chaque côté était en colère.

Une faction de Gardes Rouges rencontra sur le campus un membre de la bande rivale, le traîna dans un dortoir vide, le ligota et l’interrogea pour connaître les points faibles de leurs adversaires. L’élève capturé refusa tout d’abord de parler. Les interrogateurs le frappèrent à coups de pied de chaise. Ils attrapèrent un autre élève et le pendirent au plafond pendant des jours. Ils en matraquèrent un autre avec un tisonnier. Cette-fois, ils firent une erreur. Le tisonnier avait une saillie pointue qui perçait la peau du prisonnier à chaque coup. Lorsque la séance de questions fut terminée, les jambes de la victime saignaient abondamment. Il mourut quelques heures plus tard.

Pourquoi les bourreaux avaient-ils utilisé autant de force ? Leur prisonnier avait trahi les préceptes du Président Mao. Le Président lui-même avait dit que la révolution n’était pas un dîner entre amis. Il était parfois difficile de se souvenir que la personne qui était pendue aux chevrons était assise à trois chaises de vous dans le foyer depuis que vous étiez tout petits.

L’attachement des élèves des deux bords aux paroles de Mao était passionné. Ils crachaient des phrases du Grand Guide comme des rafales de mitraillette, féroces dans leur dévouement envers la " vérité dialectique ". Mais, en réalité, l’idéologie Maoïste avec ce noble objectif qu’est la libération de l’humanité, était utilisée par une faction des Gardes Rouges pour prendre le pouvoir à l’autre. Les rationalisations de l’idéalisme transformèrent l’avidité des élèves en un sentiment de ferveur désintéressée.

La Révolution Culturelle précipita la Chine dans le chaos. Finalement, les militaires prirent le contrôle du pays et restaurèrent l’ordre. Les membres des Gardes Rouges furent incorporés lorsqu’ils en eurent l’âge. Les adolescents qui s’étaient combattus prirent des chemins différents. Gao Yuan fit son service militaire puis étudia à Pékin. Il rencontra une Américaine, déménagea aux États-Unis et écrivit un livre sur son expérience, Born Red. Peu de temps après, d’autres jeunes ayant souffert de la Révolution Culturelle rédigeraient leurs mémoires, révélant des horreurs pires encore.

Entre-temps, le chef du groupe favorisant la pureté de classe qui avait systématiquement torturé Gao Yuan et ses amis pendant plus d’un an fut embauché dans une entreprise de transports. Le chef de la brigade de Gardes Rouges plus libéraux à laquelle appartenait Gao Yuan disparut pendant de nombreuses années. Il ne refit surface que lorsque la Chine entra dans une réforme économique moderne, qui permettait une certaine liberté d’esprit d’entreprise. Aujourd’hui, l’ancien chef des Gardes Rouges, à nouveau, a cette capacité à organiser une équipe qui l’a aidé à rassembler sa jeune et violente armée d’élèves : il fonde des entreprises capitalistes prospères.

Une seule personne a obtenu ce qu’elle attendait de la Révolution Culturelle chinoise : Mao Tse-tung. Lorsque tout fut fini, il avait réussi à déraciner ses opposants et à reprendre le contrôle de la Chine.

Mais la Révolution Culturelle Chinoise avait libéré les instincts humains les plus primitifs et les plus terrifiants, offrant ainsi une piste au mécanisme biologique qui nous conduit à la guerre et la violence. Les adolescents timides et bien élevés pris dans la Révolution Culturelle Chinoise se rassemblèrent en groupes soudés. Le signal qui les réunit était l’altruisme de l’idéologie. Lorsque leurs groupes eurent été formés, l’idéologie fut un prétexte secondaire. Elle devint une arme, une excuse pour se battre contre les groupes rivaux, une justification des meurtres, de la torture et de l’humiliation. Dans ces bandes soudées, les adolescents chinois s’aimaient. Leur loyauté envers leurs camarades et envers leur maître, le Président Mao, était féroce. Mais lorsqu’ils tournaient leur attention vers les autres, ceux qu’ils disaient contre-révolutionnaires, leurs sentiments étaient différents. Envers les personnes extérieures à leur petit cercle, ils ne dégageaient que de la haine. Et ils traitaient ceux qu’ils méprisaient avec une brutalité implacable.

La Révolution Culturelle Chinoise était un microcosme des forces qui manipulent l’histoire humaine. Elle montra comment ces choses irréelles que nous appelons idées peuvent déclencher le fanatisme le plus élevé et la plus basse des cruautés. Et elle démontra comment, sous le besoin d’héroïsme et l’engagement envers l’élévation de toute l’humanité, se cache souvent une chose totalement grotesque : l’impulsion de détruire les autres êtres humains.

Comment de simples fragments de pensée deviennent-ils des concepts qui tuent ? Pourquoi les groupes se figent-ils si facilement pour faire face et se battre ? Pour répondre à ces questions, nous devons étudier les forces qui nous ont donné naissance.

Troisième partie

Posté par Adriana Evangelizt

 

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Published by Adriana Evangelizt - dans LUCIFER
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