Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : LE PORTEUR DE LUMIERE
  • LE PORTEUR DE LUMIERE
  • : Qu'est-ce que l'Hermétisme ? L'Occultisme ? Le Spiritisme ? Savez-vous qu'à la base il n'y avait qu'un seul Enseignement et que ce sont les hommes qui ont inventé les religions ?
  • Contact

Texte Libre

Il y a  

  personne(s) sur ce blog

Recherche

Texte libre

Archives

25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 19:08

Je vous conseille d'aller sur Google Livres, on trouve des livres à télécharger du 19e siècle fort intéressants. Le seul problème, c'est que l'on ne peut pas faire de copier-coller mais qu'à cela ne tienne, voici un extrait tiré d'un ouvrage de Chevalerie évoquant l'hypothétique provenance du Graal.  Je dis hyptothétique car d'où vient-il vraiment ? La réponse n'est pas dans cet article mais dans celui qui vient... et vous allez sûrement être étonné.   

 

 

 

Le Saint-Graal

Tiré de l'ouvrage Histoire de France dans les temps les plus reculés jusqu'en 1789

par Henri Martin

Tome III Edition 1855

Epoque narrative XIIe siècle

Livre entier

Tableau Alan Rabinowitz

 

 

Page 392 à 404

Nous n'avons pas tout dit sur la chevalerie. Ce grand arbre de la poésie chevaleresque, qui a couvert l'Europe de son ombre, nous en avons montré les deux branches principales ; mais il y en a une autre encore, entée sur la seconde, sur celle qui est, à nos yeux, la vraie tige de l'arbre, et si bien entée sur elle qu'on les a souvent confondues. C'est le rameau du Saint-Graal.

Ceci n'a pas pour nous la même importance et ne tient pas de même au développement moral essentiel de la France ; ce nouvel élément poétique est toutefois trop curieux par lui-même et par tout ce qui s'y rattache pour ne pas mériter un coup d'oeil.

Il y aurait une étude intéressante à faire sur le rôle des évangiles apocryphes dans les traditions du Moyen-Âge. Rejetés du corps des Ecritures lors de la grande collection qui dégagea les Quatre Evangiles d'entre cette multitude de documents enfantés ou transformés par l'imagination naïve de la foule, par le mysticisme savant des gnostiques et par le symbolisme des rabbins convertis, ces monuments des premiers siècles chrétiens restèrent à l'état de légende dans la mémoire populaire, et bien des trésors de poésie religieuse sortirent de cette mine toute pleine des pierres précieuses de l'Orient. Non seulement les hérétiques, mais les mystiques orthodoxes du Moyen-Âge y puisèrent à pleine main, et l'on en retrouve la trace évidente dans des dévotions très considérables, très autorisées, mais très étrangères d'esprit et de forme aux Quatre Evangiles et aux Pères.

Une de ces légendes arriva à une grande fortune. Il lui suffit de s'enraciner dans le sol de Cambrie qui fécondait tout germe poétique.

Le christianisme avait été porté dans l'Île de Bretagne vers le même temps où se fonda notre glorieuse église de Lyon, sans doute aussi par des mains plutôt grecques que romaines. Les évangiles apocryphes étaient arrivées en même temps que les véritables. Un de ces monuments, l'Evangile de Nicodème, paraît avoir obtenu une grande et durable popularité. Un des caractères de ce livre était l'importance accordée au personnage de ce Joseph d'Arimathie, qui détacha Jésus de la croix et lui donna une sépulture.

Joseph est là le grand disciple, au-dessus de Pierre et de tous les autres. Une légende extraordinaire se construisit sur cette base. A côté du néo-druidisme ou druidisme mêlé de christianisme, il s'était établi, dans l'église galloise, un christianisme modifié par le druidisme, anti-augustinien, anti-romain. Dans un coin de ce christianisme gallois, à une époque que nous ne saurions déterminer, fut couvée la légende en question. Toute la religion reposait là sur une forme particulière et toute symbolique du mystère eucharistique. Joseph d'Arimathie avait recueilli le sang des plaies du Sauveur dans le vase qui avait servi à la Cène : Jésus-Christ, lui-même, avait confié à perpétuité la garde de ce vase à Joseph et à sa race, et le neveu de Joseph, Allan (Alain en français), l'avait porté dans l'Île de Bretagne. Ce vase avait des propriétés incomparables : il assurait à ceux qui le contemplaient la compagnie du Seigneur Jésus et les joies indicibles du ciel ; il les nourrissait d'un aliment délicieux et intarissable ; il les mettait à couvert de l'injustice et de la violence des hommes. Mais on ne pouvait le contempler sans être en état de grâce. Il disparaissait aux regards des pécheurs, et les initiés à ses mystères devaient être muets devant les profanes.

Ce vase mystérieux, ne l'a-t-on pas déjà reconnu ! n'a-t-il pas en un autre maître, avant le Seigneur Jésus ? n'est-ce pas le vase dont l'Enfant lumineux, le petit Gwyon, l'initiateur, a dérobé les secrets à la déesse nature ? Ce n'est pas de Judée qu'il vient. Il est indigène dans l'Île de Bretagne. C'est la troisième forme du bassin sacré : vase de science divine chez les bardes, simple bassin magique chez les conteurs, il devient chez les prêtres chrétiens le vase d'amour divin, le vase de la Cène et de la Passion(1).

Les premiers introducteurs des traditions bardiques et du cycle d'Arthur en France, Geoffroi de Montmouth, Wace, l'auteur, quel qu'il soit, de la vie de Merlin en vers latins, l'auteur ou les auteurs des fragments du Tristan en vers français, et même Chrestien de Troies, dans le Chevalier au Lion et le Chevalier de la Charette, n'avaient pas dit un mot de cette légende. Elle paraît être arrivée parmi les clercs et les trouvères dela cour de Henri II quelques années après la rédaction du Brut par Wace.

L'histoire du saint vase avait été, dit-on, décrite en latin par un ermite breton du huitième siècle, à qui Dieu l'avait révélée. Elle était intitulée Histoire de Gradal.  On n'a plus cet original latin, et la date du huitième siècle est fort suspecte. Ce qui est certain, c'est que vers 1160 à 1170, époque à laquelle la légende commença de se répandre, on donnait au vase mystique, le nom de gradalis ou gradale en latin et de graal en français. "Graal", dit le moine Hélinand, "signifie, en français, (gallicé), un bassin (littéralement, une écuelle large et un peu profonde) où l'on fait cuire des mets recherchés(2). -"Graal appelle-t-on le vaissel (le vase)" dit l'auteur du Saint-Graal en vers français ;

        Car nul le Graal ne verra,
       Ce croi-je, qu'il ne lui agrée(
3)."

Cette seconde étymologie ne semble pas pouvoir être prise au sérieux ; néanmoins ce double-sens, propre et figuré, le bassin et la chose agréable, suave, se retrouve précisément dans le mot gallois per, dont graal semblerait n'être que la traduction ; d'une autre part, le mot gréal se retrouve lui-même en kimro-gallois, où il signifie réunion, combinaison de principes élémentaires. Ceci convient parfaitement à l'eau du bassin de Koridwen, qui symbolise, par l'infusion des six plantes mystiques, le mélange des éléments de la nature, et révèle, à qui s'en abreuve, les principes des choses. Grëal aurait-il donc été, dans les mystères bardiques une dénomination plus profonde et plus secrète que dans per(4) ? C'est là un cercle d'idées et de termes fort singulier et fort curieux.

A peine la légende est-elle dans les mains des lettrés de la cour anglo-normande, parmi lesquels, chose remarquable, figurent plusieurs chevaliers, qu'ils la développent en vastes amplifications, et opèrent, entre elle et le cycle de la Table Ronde, une combinaison qui n'avait jamais eu lieu chez les gallois. Sous la direction, à ce qu'il semblerait, d'un chapelain de Henri II, Gautier Map(5), ils ajustent, tant bien que mal, une préface et une conclusion dévotes à ces romans d'amour, créés dans un esprit si différent, qu'ils contribuent eux-mêmes à propager, tout en entrant dans une voie opposée. La France proprement dite et la Provence reçoivent la légende. Peu à peu, à mesure que les versions en prose et en vers se remanient et se succèdent, l'écart augmente entre les deux esprits qu'on a mis aux prises dans la littérature chevaleresque ; dans les romans du Saint-Graal, la Table Ronde finit par n'avoir été fondée, par Uter et Arthur, que pour la recherche du chateau mystérieux où l'on garde le saint vase, et qui ne peut-être retrouvé que par le plus pieux et le plus chaste des chevaliers. Tous les héros de la Table Ronde, devenus les poursuivants du Graal, sont de la race de Joseph d'Arimathie, comme les chevaliers gardiens du Graal, eux-mêmes. Le prophète Merlin reparaît au centre de ce cycle tout chrétien. Le Sauveur a changé la nature diabolique que Merlin avait reçu de son père l'incube, le démon de l'air, ainsi que les gens d'église appellent nos sylphes ; et Merlin a provoqué la sainte destination de la Table Ronde.

Chrestien de Troies, lui-même, le poète de l'amour chevaleresque, prend une certaine part, assez faible, il est vrai, à ce mouvement. Esprit ouvert à tous les souffles, il a chanté l'amour sensuel des anciens en traduisant Ovide, et il effleure aussi l'ascétisme, quoique sa véritable inspiration ne soit ni païenne ni ascétique. Le Perceval, dans les mains des continuateurs de Chrestien, personnifie d'une manière frappante les transformations d'un grand type dont nous avons parlé (voir page 358). Le Peredur barqique était le type de l'initié : l'homme sauvage et animal s'élevant à la lumière de la vie spirituelle, à la science.

Le Pérédur des Mabinogion est l'enfant grossier s'élevant à l'héroïsme chevaleresque et amoureux. Le Perceval français, dans lequel Chrestien, et surtout ses continuateurs, combinent les Mabinogion avec le Saint-Graal, part du même point que le Peredur des conteurs, arrive d'abord au même but, puis, de la perfection chevaleresque, passe à la perfection ascétique chrétienne, et devenu le gardien du Graal, reprend là, sous d'autres formes, le caractère mystique qu'il avait eu chez les bardes.

En résumé, le cycle du Saint-Graal est une tentative de réaction ascétique contre la morale de la chevalerie. Les principales aventures et les principaux personnages de la chevalerie amoureuse y sont enveloppés, avec conclusion à la pénitence et à la fin monastique(6) ; mais il importe d'observer que cette tentative, pour venir de l'esprit ascétique, ne vient nullement de l'Eglise. On a vu qu'elle procède d'une origine non seulement étrangère à Rome, mais hétérodoxe, et ce caractère indépendant, sinon hostile, ne s'efface pas à mesure que le cycle s'étend et se modifie(7).

La légende du Graal a une dernière phase très intéressante, après une transition dont nous n'avons  pas les monuments. Les troubadours paraissent lui avoir imprimé certaines modifications, et en même temps que Chrestien de Troies s'en empare, elle est remaniée par un autre trouvère champenois, Guyot de Provins, qui, après avoir pris la robe de bénédictin à Cluni, écrit, sur la fin de sa vie (vers le commencement du treizième siècle), une espèce de grande satire intitulée la Bible Guyot, où il attaque, avec une virulence extrême, le pape et les cardinaux(8). Nous n'avons pas son poème sur le Saint-Graal(9), et nous ne connaissons son intervention dans ce cycle que par le témoignage du célèbre templier souabe Wolfram d'Eschenbach, qui, dans son Parcival, déclare avoir suivi Kiot et non Chrestien de Troies. C'est hors de la France et de la littérature française, c'est dans les deux poèmes de cet imitateur allemand, surtout dans le Titurel, que la légende du Graal atteint sa dernière et splendide transfiguration, sous l'influence d'idées que Wolfram semblerait avoir puisées en France et plus particulièrement chez les Templiers du midi de la France. Ce n'est plus dans l'Île de Bretagne, mais en Gaule, sur les confins de l'Espagne, que le Graal est conservé. Un héros appelé Titurel fonde un temple pour y déposer le saint vaissel, et c'est le prophète Merlin qui dirige cette construction mystérieuse, initié qu'il a été par Joseph d'Arimathie en personne au plan du temple par excellence, du temple de Salomon(10). La chevalerie du Graal devient ici la Massenie, c'est-à-dire une franc_maçonnerie ascétique, dont les membres se nomment les templistes, et l'on peut saisir ici l'intention de relier à un centre commun, figuré par ce temple idéal, l'ordre des templiers, parvenu, en France surtout, à une grande puissance et à une grande richesse, et les nombreuses confréries de constructeurs qui renouvellent alors l'architecture du Moyen-Âge. On entrevoit là bien des ouvertures sur ce qu'on pourrait nommer l'histoire souterraine de ces temps, beaucoup plus complexes qu'on ne le croit communément. Il y aurait des aperçus à suivre d'une part sur le mouvement de l'architecture ogivale, de l'autre sur les tendances indépendantes et hétérodoxes des templiers, qui, malheureusement pour eux, ne devaient pas rester sur les hauteurs de l'ascétisme poétique où les montrait leur confrère Wolfram, et qui ne descendirent que trop vite à des hérésies d'une autre nature.

Ce qui est bien curieux, et ce dont on ne peut guère douter, c'est que la franc-maçonnerie moderne, instrument, durant quelques temps, si efficace de la philosophie du dix-huitième siècle, ne remonte d'échelon en échelon jusqu'à la Massenie du saint Graal. Les propagateurs de Voltaire, héritiers en ligne directe des ascètes du Moyen-Âge, c'est là une des transformations les plus singulières qu'offre l'histoire.

La tentative de la chevalerie du Graal pour se substituer à la chevalerie amoureuse échoua. Dans sa dernière période surtout, la légende du Graal avait posé nettement sa chevalerie en face de l'autre, qu'elle ne voulait plus seulement dominer, mais supprimer. L'une était la chevalerie de Jésus Christ, toujours en état de grâce ; l'autre la chevalerie du monde et de Satan, toujours en état de péché mortel ; et ce n'était plus seulement l'amour charnel, mais l'amour de la créature qui était le péché. La vraie chevalerie ne se soumit pas : elle garda dans l'idéal et dans l'histoire, son caractère propre, c'est-à-dire la nouvelle conception de l'amour, et la chevalerie du Graal disparut devant elle.

La pensée du Graal, nous l'avons assez fait voir, ne procédait pas du grand centre ecclésiastique. Quelle est donc l'attitude de l'Eglise, en présence de la chevalerie, qui lui échappe après l'avoir servie ? Hostile à l'idée chevaleresque, elle doit l'être. Hostile non pas seulement à la théorie qui met l'amour en guerre avec le mariage, mais à l'amour même, l'Eglise pense, sur ce point, comme les ascètes hétérodoxes du Graal(11). Elle ne reconnaît pas le sentiment par lequel l'homme et la femme se prennent pour idéal et pour but réciproque de la vie. Elle fait du mariage un moyen, non un but. Le but est uniquement, à ses yeux, la transmission de la vie, la succession des générations. Occasionnellement, le mariage est un moyen d'éviter aux faibles le péché de la concupiscence, en tournant exclusivement leur intention à l'oeuvre nécessaire, mais subalterne de la génération. L'union des sexes, est en deux mots, suivant l'expression de Pascal, la plus basse des conditions du christianisme ; le refuge des faibles qui ne savent pas s'élever à la sainteté du célibat(12). Les conceptions ecclésiastiques sur cette vie et sur l'autre sont incompatibles avec le nouveau monde moral qui commence.

L'Eglise n'attaque pas de front la chevalerie. Nous connaissons, il est vrai, des prohibitions de conciles contre les tournois, à cause des blessures quelquefois mortelles qui résultent de ces jeux périlleux ; nous n'en connaissons point qui ait un caractère légal contre les romans, contre les cours d'amour, etc. L'Eglise eût pu s'approprier le mouvement du saint Graal, faire faire des romans orthodoxes pour disputer le terrain aux poèmes de la Table-Ronde ; mais tout cela était peu efficace. On s'y prit avec plus d'habileté, avec une habileté d'autant plus  profonde qu'elle était d'instinct, de sentiment même plus que de calcul. L'agitation morale qui attendrissait les âmes, qui élevait si haut la femme, le flot du génie féminin, peut-on dire, était aussi entré dans l'Eglise. Le monde ecclésiastique accepte ou subit la réaction contre la dure maxime du vas infirmius. Rome n'ose condamner ce Robert d'Arbrissel, qui, dans ses doubles monastères renouvelés de la vieille Irlande, soumettait les hommes au gouvernement des femmes(13). Les femmes à extase prennent une autorité croissante. Le célèbre docteur Gautier de Saint-Victor consulte la visionnaire Hildegarde sur un point capital de théologie scolastique contre Gilbert de la Poirée. Au siècle suivant, ce sera sur les révélations d'une autre extatique, la Liégeoise Julienne de Mont-Cornillon, que l'on établira la fête du Saint-Sacrement. L'Italie ne tardera pas à avoir à son tour ses saintes mystiques bien plus éclatantes.

Ce mouvement, au sein de l'Eglise, se concentre dans une forme qui est là toute préparée et qui s'agrandit pour le recevoir et l'accroître.

Il y avait dans la religion un type féminin très naturellement et très légitimement vénéré dès l'origine : la mère du Sauveur. Mais lapersonne de Marie était plus indiquée que manifestée, plus révérée que connue dans les monuments authentiques de la foi. Les évangiles apocryphes présentaient, au contraire, des traditions poétiques très développées sur son enfance, sur toute sa vie, sur son assomption au ciel. Ces traditions continuèrent à se propager et servirent d'aliment à la dévotion croissante des masses envers la Mère de Jésus, envers la MERE DE DIEU, ainsi qu'on nomma Marie définitivement Marie après une grande controverse qui ébranla l'église grecque au cinquième siècle. Un mouvement impétueux entraînait alors les populations orientales vers le culte de la Vierge, et, si ce titre de Mère de Dieu fut adopté par les Pères des conciles grecs comme une protestation contre Nestorius, qui séparait dans Jésus la personne humaine de la personne divine, ce fut par un tout autre sentiment que les foules asiatiques s'y attachèrent avec fanatisme. C'était la renaissance de ces anciens cultes féminins, si chers aux peuples de l'Orient, et qui, momentanément comprimés, mais non pas déracinés des instincts populaires, reparaissaient épurés et transformés dans le sein du christianisme.

En Occident, ce fut à un mobile bien différent que le culte de la Vierge, qui avait été longtemps grandissant, dut l'immense développement qu'il reçut à partir du douzième siècle. Ce ne fut plus là le retour de l'instinct vers les vieux cultes naturalistes, mais, au contraire, l'élan de l'âme vers la nouvelle idéalité qui reconnaissait dans la femme la grande puissance morale de la Création. L'essor du culte de la Vierge procéda chez nous de la même cause que le culte de la dame, que la chevalerie. C'est sur ce terrain si favorable que l'Eglise va porter toutes ses forces. C'est là qu'elle trouve le grand moyen d'action sur les imaginations et sur les coeurs, le seul dérivatif qui puisse être efficace contre la religion de la chevalerie. Les femmes aimeront le culte d'une femme, de la Mère par excellence. Parmi les hommes, les âmes délicates, rêveuses et froissées, celles qui n'ont pas rencontré ce qu'elles cherchaient sur la terre, pourront être détournées de l'amour humain par l'adoration de ce chaste type, qui va perdre, dans les visions extatiques, puis sous la main des artistes, la sombre austérité de l'art byzantin et roman pourdevenir touchant et tendre. L'Eglise va avoir des chevaliers de la Sainte Vierge, qui serviront beaucoup mieux la cause ecclésiastique que les chevaliers du Graal ou que leur prototype réel, les chevaliers du Temple. Les dominicains et les franciscains vont paraître.

En somme, l'Eglise accepte le mouvement irrésistible qui relève la femme, mais sans en accepter les conséquences logiques : elle met sur les autels la Vierge et la Mère, mais elle continue à tenir l'amante, l'épouse en dehors de son idéal.

La ferveur croissante du culte de la Vierge amène, avant le douzième siècle, les premières manifestations notables d'une idée qui sera, dans le catholicisme romain, le terme extrême de la réhabilitation de la femme. Le renversement des opinions antiques sur l'infériorité du sexe masculin diminue nécessairement, dans les sentiments du Moyen-Âge, la distance entre Marie et Jésus. Le dogme positif ne permet pas aux esprits d'aller jusqu'au bout de cette tendance et de se demander si Dieu ne s'est pas manifesté personnellement dans la Mère comme dans le Fils ; mais ne pouvant voir Dieu même dans Marie, beaucoup y voient du moins une créature au-dessus de toutes les créatures, une médiatrice créée à coté du Médiateur incréé. C'est là ce qu'on a nommé l'Immaculée Conception. Dès les temps anciens, la plupart des chrétiens avaient cru que Marie avait été sanctifiée dès le sein de sa mère, privilège partagé avec saint Jean-Baptiste et Jérémie, et qu'elle était immaculée, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais péché, privilège accordée à elle-seule(14) ; mais personne n'avait songé (du moins il n'en existe pas de trace) à la mettre hors de la solidarité d'Adam, hors de la condition humaine. Les textes de saint Paul et de saint Augustin sont formels sur ce point : "Que Jésus-Christ seul est né d'une femme sans participer au péché d'Adam.(15)" Au neuvième siècle, Paschase Radbert, que nous avons vu soutenir la présence réelle contre Jean Scott, avance que la Vierge a été conçue sans la tache originelle. C'est la première apparition certaine de cette opinion. La proposition de Paschase retentit peu et couve assez obscurément. Au onzième siècle, Pierre Damiani, le grand champion de la papauté, et saint Anselme parlent sur ce point comme saint Augustin : ils affirment et ne discutent pas. Au douzième, l'opinion de Radbert se relève : les circonstances semblent devenues propices. Les chanoines de Lyon établissent une fête de l'Immaculée-Conception de Notre-Dame (1140). Mais saint Bernard, aussitôt, leur écrit une lettre fort vive contre cette innovation(16), et Rome, à qui il s'en réfère, ne le désavoue nullement : la doctrine de saint Bernard est la doctrine reçue parmi les théologiens d'un côté comme de l'autre des Alpes. Les hommes de la tradition et de la théologie positive, les docteurs en masse, depuis les dialecticiens purs jusqu'aux mystiques eux-mêmes, secondent saint Bernard et refoulent les sympathies d'instinct qui se produisent en faveur de la nouveauté. Le treizième siècle reste sur le même terrain ; ses docteurs les plus renommés pour leur dévouement au culte de la Vierge, ceux qu'on peut appeler les moines chevaliers de Marie, ne croient pas que l'orthodoxie permette l'hésitation(17).

Ce n'est qu'au commencement du quatorzième siècle que l'opinion des écoles de Paris, si longtemps et si violemment hostile(18), se modifie en faveur de la nouveauté que tant de réprobations illustres avaient comprimé sans l'anéantir. Il n'est pas de notre sujet de dire ici comment l'opinion repoussée durant les âges encore voisins de l'antiquité chrétienne devint peu à peu l'opinion prépondérante dans le catholicisme moderne, jusqu'à ce que la papautée se fut enfin décidée à en faire un article de foi par un coup d'autorité sans exemple dans les temps de sa plus grande, de sa réelle puissance(19).

La suite du livre... et le commencement... très intéressant...

 

(1) Mr d'Eckstein l'avait vu clairement dès 1829; Catholique, t.XVI, p. 707. Mr de la Villemarqué l'a démontré; contes bretons , t.II, p. 181-219. Avec le bassin, les légendaires chrétiens ont emprunté un autre symbole qui l'accompagne. La lance sanglante, emblème de la seconde des vertus druidique, de la force, comme le bassin est l'emblême de la première vertu, de la science, la lance sanglante, qui est le signe de la guerre à mort contre les Germains, devient la lance avec laquelle a été percé le flanc du Sauveur, et que l'on garde avec le saint vase. Toutefois, la tradition druidique ne se perd pas et se mêle à la nouvelle interprétation chrétienne. Chose très singulière et qui atteste la variété des documents celtiques parvenus à nos trouvères. Chrestien de Troies en sait plus sur ce point que le Mabinoghi original de Peredur, qu'il imite dans son Perceval. Dans le Peredur gallois, la lance sanglante ne se rapporte, comme le bassin, qu'à un merveilleux assez vulgaire. Chrestien de Troies, au contraire, dans son Perceval, cite en propre terme une prophétie attribuée à Taliésin sur la délivrance de l'Île de Bretagne par cette lance.

        Il est escript qu'il est une ore (heure)
       Où tout le royaume de Logres (des anglo-saxons)
       .........
       Sera détruit par ceste lance.

(2) Voir la Chronique d'Hélinand, ap. D. Tissier ; Hélinand est un ancien trouvère picard devenu moine de Cîteaux. Son témoignage décide contre l'opinion de M. Fauriel, qui voulait que le mot Graal ou Grazel appartenait exclusivement à la langue d'oc. Hélinand écrivait au commencement du XIIIe siècle.

(3) Le Roman du Saint-Graal publié par Francisque Michel, Bordeaux, 1841, p. 112.

(4) Gwal Grëal veut dire pays des éléments, monde élémentaire : ce nom est synonyme d'annwn ou annwfen, l'abîme des germes. v. Owen's Welsh Dictionn. v° Grëal et Per. Le mot Grëal a une série de dérivés se rapportant à son sens de collection, de combinaisons d'éléments divers, ce qui semble démontrer son ancienneté dans la langue kimrique.

(5) Suivant M. Paulin Pâris, Gautier Map aurait développé la légende en latin, et Luces de Gast, Robert de Borron, etc. l'auraient traduite et paraphrasée de nouveau en prose française. Il parait toutefois certain que Map a lui-même écrit en français diverses parties de ses romans.

(6) Il n'y a que Tristan et Iseult qu'on n'ait osé faire renoncer à l'amour en mourant. On a respecté ce suprême idéal de la passion. Pour Lancelot et Genièvre, les romanciers du Saint-Graal pouvaient s'autoriser des Triades, qui font fuir Gwenhyvar dans un monastère.

(7) Saint-Pierre est introduit tant bien que mal dans la légende ; mais ce n'est point à son avantage : il ne commence pas par s'installer à Rome pour envoyer de là ses missionnaires. Subordonné à Joseph d'Arimathie, qui reste toujours hors ligne, il est d'abord chargé d'aller droit aux vaux d'Avaron (à la vallée druidique d'Avallon), pour convertir l'Île de Bretagne (v. le Saint-Grall en vers français p. 131) et y attendre Alain, le gardien du Saint-Graal. Encore, dans une autre version, sans doute la primitive, est-ce Joseph en personne qui convertit le roi de Bretagne. (v. Paulin Pâris, catalog. des Mss., t. I, p. 126.) Pierre, dans le Saint-Graal en prose est assez maltraité. Il manque de foi, n'ose marcher sur les flots à la suite de Joseph et des autres ; on le laisse sur le rivage, et il lui faut faire pénitence, etc. Il est à remarquer qu'on attribue à Gautier Map, en dehors des romans, des satires très âpres contre Rome et le haut clergé.

        (8) "Molt est l'estoile et belle et claire ;
       Tel devroit estre nostre père ;
       Clers devroit-il estre et estable
       Qué jà pooir (pouvoir) n'eust déable (diable)
       En lui, n'en ses commandements.
       Quand le père occist ses enfants,
       Grand péchié fait. Ha ! Rome ! Rome !
       Encore occiras-tu maint homme !
       Vous nous occiez chascun jour ;
       Chrestientez a pris son tour. (a fini son temps)
     ...................................
       Tout est perdu et confondu,
       Quand li chardenal (les cardinaux) sont venu,
       Qui viennent çà tuit (tout) allumé
       Et de convoitise embrasé.
       Ca viennent plein de simonie
       Et comble de malvaise vie ;
       Ca viennent sans nulle raison,
       Sans foi et sans religion...
       Rome nous suce et nous englout (engloutit) ;
       Rome détruit et occist tout ;
       Rome est la doiz (le dais), la couverture de la malice.
       Dont sordent tuit li malvais (tous les mauvais) vice...
       Contre l'Escripture
       Et contre Dieu sont tuit leur fait.

Il ne maltraite guère moins le reste du clergé et certains des princes, v. Hist. litt. de la France, t. XVIII, p. 812-814. Hélinand que nous avons cité plus haut, ne ménage pas non plus Rome dans son remarquable poème moral, en vers français, sur la Mort. Ibid. p. 100. C'est dans le morceau de Guyot sur le pape que se trouvent les vers, souvent cités, qui attestent que la boussole étaient alors déjà connue.

(9) A moins qu'on ne lui attribue le grand fragment publié par M. Francisque Michel ; le Roman du Saint-Graal ; Bordeaux ; 1841.

(10) Perceval finit par transférer le Graal et rebâtir le temple dans l'Inde, et c'est le prêtre-Jean, ce chef fantastique d'une chrétienté orientale imaginaire, qui hérite de la garde du saint vaissel.

(11) Quand  nous disons l'Eglise, nous disons l'opinion dominante dans l'Eglise, l'interprétation reçue de la doctrine chrétienne parmi le clergé. Il ne s'agit point ici de décisions des grands conciles, de dogmes constitués. Beaucoup de clercs pensaient individuellement d'une autre façon.

(12) "Le mariage est un désinfectant," a-t-on dit de nos jours, en traduisant dans un cynique langage la parole de saint Paul : Il vaut mieux se marier que de brûler. Ce cynisme n'est ici qu'une affectation de mauvais goût ; mais il est assez commun, de fort bonne foi, chez les vieux écrivains ecclésiastiques, quand ils parlent de ce qui touche aux relations des sexes. Ne connaissant que deux termes extrêmes, l'ascétisme et la luxure, aut coelum, aut coenum, toute mesure leur échappe pour juger la vraie valeur morale des sentiments et des actions. Il nous revient à la mémoire un exemple dont nous ne pouvons retrouver la source, mais dont l'authenticité est certaine. Un prince du midi de la France avait rompu avec sa femme pour une maîtresse. La femme délaissée fait enlever sa rivale et la livre aux outrages d'un groupe d'hommes d'armes. L'amant exaspéré, commence contre sa femme, princesse souveraine elle-même, une guerre à mort qui embrase tout le pays. L'Eglise s'interpose pour engager le prince à se réconcilier avec sa femme et à lui pardonner une faute légère ! dit le chroniqueur ecclésiastique.

(13) Voir page 214 en bas de page. Dans sa dernière maladie, il appelle ses moines, et leur dit : "Délibérez entre vous, tandis que je vis encore, si vous voulez persister dans votre résolution, à savoir, pour le salut de vos âmes, d'obéir aux commandements des servantes du Christ ; car sachez que tout ce que j'ai édifié, en quelque lieu que ce soit, je l'ai soumis à leur puissance et à leur domination." Presque tous acclamèrent d'une même voix : "J'ai soumis à leur service, dit-il encore, et moi, et mes disciples". Il mourut en laissant tout pouvoir à une abbesse. Acta 88, Februar, 1, III, p. 607. -Son dévouement à la réhabilitation de la femme était tel qu'il pénétrait jusque dans les bouges des prostituées pour les entraîner à sa suite et en faire des saintes.

(14) Cette croyance universelle : saint Basile, saint Jean-Chrysostôme, Tertullien ne la partageaient pas.

(15) La fête de la Conception de la Vierge, établie dans l'Eglise grecque, simultanément avec celle de la Conception de saint Jean-Baptiste, du septième au huitième siècle, n'a encore rien de commun avec l'Immaculée-Conception.

(16) "Cette fête nouvelle, l'usage de l'Eglise l'ignore ; la raison ne l'approuve pas, la tradition ne l'autorise point. La Vierge reine n'a pas besoin d'un faux honneur ; elle ne peut pas se plaire à ce qu'introduit, contre les usages de l'Eglise, la nouveauté, sœur de la superstition, fille de l'inconstance." Il se plaint de "surprendre la superstition chez les sages," et réfute longuement l'idée de l'Immaculée-Conception, en établissant que cette qualification ne peut convenir qu'au Christ seul." St Bernard, ep. 174, ed. Mabillon.

(17) "Si Marie, dit saint Thomas d'Aquin, eût été conçue sans péché, elle n'aurait pas eu besoin d'être rachetée par Jésus-Christ. -"C'est là, dit saint Bonaventure, une opinion qu'on ne peut soutenir sans impiété". Voir les textes rassemblés par M. de la Boulaye. - Journal des débats des 7 et 19 novembre 1854.

(18) Les théologiens de Paris ne se contentaient pas de voir la fête de l'Immaculée-Conception prohibée par les évêques, Jean de Pouilly, docteur en renom, alla jusqu'à demander le feu pour ces hérétiques.

(19) Aucun dogme, à aucune époque n'avait jamais été proclamé que par les conciles.

Sources E book  Histoire de France

Posté par Adriana Evangelizt

Partager cet article

Repost 0
Published by Adriana Evangelizt - dans Chevalerie
commenter cet article

commentaires