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31 octobre 2006 2 31 /10 /octobre /2006 23:39

Genèse 1:26-27 :

l'Image de Dieu, le couple humain

et le statut de la femme chez les premiers cabalistes

2ème partie

1ère partie

Une vision ambivalente de la femme (suite)


Dans ce passage le problème du dualisme apparaît aussi mais dans une autre perspective. Cette fois c'est Dieu lui-même qui veut éviter qu'il y ait dualisme entre un pouvoir supérieur et un pouvoir inférieur, exercé par Adam. Il n'est pas question, comme pour le Rabed, d'un dualisme entre entités supérieures antithétiques, plus évocateur de sa forme gnostique. Le choix de Rachi dans sa tentative de faire concorder les deux récits de la création de l'homme suppose une primat du premier, où mâle et femelle sont créés ensemble et au même moment, et le second récit est appréhendé comme étant la suite du précédent où l'homme originel bisexué se voit disjoint en deux moitiés. En revanche, pour le Rabed, le second récit rend compte du premier et en donne l'ultime signification : la dualité masculin/féminin s'efface au profit d'une unité toute mâle qui est lésée dans sa plénitude corporelle par l'extraction d'un organe qui va être modelé par Dieu en femme. En dehors des implications sociales et juridiques d'une telle conception, la vision de la femme qui suppose - ou découle de - cette interprétation de la création de l'humanité, envisage l'épouse comme la présence aux côtés de l'homme (mâle) d'une incarnation de sa blessure et de son imperfection première. En tant que membre de l'homme, la femme lui appartient, mais elle est aussi un organe qui manque à son intégrité originelle, rappel incessant de ce qui fait défaut, manifestation extérieure d'un vide intérieur. Certains commentateurs n'ont pas ignoré le fait que cette situation évoque l'enfantement : à cette occasion initiale et unique c'est l'homme qui enfante la femme, renversement de l'ordre naturel, accaparement mythique par le mâle d'un privilège strictement féminin :

“"Cette fois c'est un os issu de mes os" (Gen. 2:23), dès lors et par la suite, ce sera l'inverse, l'homme naîtra de la femme... ou une autre femelle, tous viennent de la femme” (Tossaphot ha-Chalem, op. cit. p. 116a).

Néanmoins, un commentaire comme celui de Rachi ouvre une toute autre perspective et la plupart des cabalistes postérieurs, dont l'auteur du Zohar, suivront ce grand exégète. Alors le plan supérieur et sa structure duelle et égalitaire aura eu raison de la conception strictement patriarcale. Avec une réserve cependant : cette égalité ne sera réalisable dans le plan humain et social qu'à la fin des temps, auparavant, la prééminence du mâle sur la femelle correspond à une nécessité inhérente au plan divin, dans lequel l'attribut de Rigueur, signifié par le Féminin, doit être soumis à l'attribut de Miséricorde, signifié par le Masculin. Nous verrons, en un prochain chapitre, que même dans le plan supérieur, en principe bien sûr égalitaire, un décalage est intervenu, drame théogonique pensé autour du motif de la “diminution de la lune”.

Rabbi Abraham ben David et ses successeurs n'ont aucunement innové dans leur insistance à situer la femme dans une position de soumission vis-à-vis de l'homme. Ils étaient les héritiers d'un très ancien fond culturel pour lequel l'égalité au sein du couple humain était non seulement une pure utopie mais une menace redoutable, capable de faire voler en éclat l'ordre social. Le meilleur témoignage à cet égard est la légende extra-biblique - peut-on parler de mythe ? - relative à la première Eve, créée en même temps qu'Adam et bien vite écartée. Les sources les plus anciennes sont les moins explicites. Elles remontent au IIIe siècle et font état de la création d'une première femme devant les yeux d'Adam épouvanté par l'horreur du spectacle sanglant qui s'offrait à sa vue :

“Rabbi Yehouda Bar Rabbi dit : Le Saint béni soit-il avait créé une première femme, mais l'homme, la voyant pleine de sang et de sécrétions, s'en était écarté. Aussi le Saint béni soit-il s'y est repris et lui en a créé une seconde” (Genèse Rabba 18:4, et cf. 17:7).

Mais un autre passage fait état d'une survie de cette première Eve jusqu'à la génération suivante, et bien que l'assertion soit aussitôt contredite, elle recèle sans doute la trace d'une tradition plus développée qui a pu fournir la matière des élaborations ultérieures :

“Yehouda Bar Rabbi dit : [Caïn et Abel] se querellaient pour [la possession] de la première Eve. Rabbi Ayvou a objecté : Cette première Eve était déjà retournée à la poussière” (Genèse Rabba 22:7).

C'est un écrit plus tardif, le “midrach” intitulé Alphabet de Ben Sira, rédigé vers le Xe siècle, qui met vraiment en scène cette première Eve. Le nom qu'il lui prête désormais, Lilith, est une appellation générique dans le Talmud d'une classe de démons femelles. Ici c'est le nom propre de la première femme d'Adam, prototype de la femme révoltée, refusant la soumission, exigeant une place égale à celle de l'homme. Il n'est pas inutile de rapporter le texte concerné dans son intégralité :

“Quand le Saint béni soit-il eut créé le premier homme solitaire, il se dit : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul", il lui a donc créé une femme prise de la terre comme lui et il l'a dénommée Lilith. Dès ce moment ils ne cessaient pas de rivaliser entre eux. Elle disait : "Je ne coucherai pas par dessous" et lui disait : "Je ne coucherai pas par dessous mais par dessus, car tu est faite pour être dessous et moi dessus." Elle lui dit : "Nous sommes tous deux égaux, puisque tous deux nous venons de la terre." Aucun d'eux n'écoutait l'autre. Constatant cela, Lilith a prononcé le Nom merveilleux et elle s'est envolé dans l'espace aérien. Adam s'est tenu en prière devant son Créateur et dit : "Souverain du monde, la femme que tu m'a donnée s'est enfuie loin de moi". Aussitôt le Saint béni soit-il a dépêché ces trois anges [Sanoï, Sansanoï, Samnaglof], pour aller à sa recherche et la faire revenir. Le Saint béni soit-il dit [à Adam] : "Si elle veut retourner [vers toi] c'est bien. Sinon, elle devra accepter que cents de ses enfants meurent chaque jour". [Les anges] l'ont quittée (sic) et sont partis à sa recherche. Ils l'ont surpris au coeur de la mer, dans les eaux tumultueuses qui, dans le futur, engloutiront les égyptiens. Ils lui ont rapportè la parole du Seigneur mais elle a refusé de revenir. Ils lui ont dit : "Nous allons te noyer dans la mer." Elle leur a répliqué : "Laissez-moi donc, car je n'ai été créée que pour rendre malade les nourrissons : depuis leur naissance jusqu'à huit jours si ce sont des garçons, d'eux je m'empare, depuis leur naissance jusqu'à vingt jours si ce sont des filles." Après avoir ouïs ses propos, ils ont insistè pour la prendre. Elle leur a fait cette promesse : "A chaque fois que je vous verrais, vous, vos noms ou vos portraits inscrits sur une amulette, je ne toucherais pas le nourrisson qui la portera." Elle dû accepter que cents de ses enfants meurent chaque jour, c'est pourquoi tous les jours meurent cent démons. Aussi écrivons-nous le nom de ces anges sur une amulette portée par les petits enfants, [Lilith] les voit et elle se souvient de sa promesse et l'enfant est guéri” (Otsar ha-Midrachim, I, p. 47) (41).

A première vue, ce récit est un mythe étiologique qui vise à expliquer l'origine d'une pratique conjuratoire. Le démon Lilith responsable de la mort des nourrissons n'est autre, pour cette légende, que la première femme d'Adam, son égale créée comme lui de la terre et non pas prise d'une de ses côtes comme le sera sa seconde épouse. Les trois anges dont le nom et le portrait sont dessinés sur les amulettes placées auprès des nouveau-nés, ont le pouvoir d'arrêter l'action maléfique de Lilith en lui rappelant son serment. Le Zohar va reprendre l'essentiel de ce récit mis au compte des “livres des anciens” en donnant quelques précisions supplémentaires :

“Au début le Saint béni soit-il a créé Adam et Eve mais Eve n'était pas chair mais boue et lie de la terre, c'était un esprit maléfique. C'est pourquoi le Saint béni soit-il l'a prise à Adam et il lui a donné une autre Eve à sa place, ce que signifie le verset : "Il a prisune de ses côtes" (Gen. 2:21), à savoir une première Eve qu'il lui prit, "et il referma la chair à sa place" (ibid.), c'est la seconde Eve qui était de chair, car la première ne l'était pas” (cité dans Midrach Talpiot, fol. 199a, et voir le Zohar I, fol. 34b, p. 193 du tome 1 de notre traduction et Zohar Hadach, fol. 16c, p. 586, ibidem, trad. de B. Maruani).

Pour le Zohar cette Lilith n'était pas l'aide annoncée par le verset Biblique, elle représente pour lui le côté purement terrestre d'Adam, la “lie de la terre”, vestige des puissances chthoniennes qui ont contribué à la constitution de l'homme matériel et par conséquent rebelles à sa gouverne.

Il est intéressant de noter la transformation tardive de ce démon femelle, engendré par Adam parmi d'autres esprits malfaisants selon les sources rabbiniques antérieures (Eroubin 18b passim), en sa première compagne qui fut aussi son égale. Elle est au contraire dans les traditions plus anciennes un rejeton démoniaque de la semence d'Adam, conséquence fâcheuse de l'interruption de son rapport normal avec Eve après le péché. Nous assistons dans ce type de littérature médiévale à une diabolisation de la femme comme partenaire égale et créée avec l'homme, et c'est le vieux démon Lilith qui lui a prêté ses traits. Cependant, l'idée d'une première Eve qui est vite retournée à la poussière est beaucoup plus ancienne, ainsi que les midrachim cités le montrent, même si cette Eve ne porte pas encore le nom de Lilith. Le Zohar et les cabalistes postérieurs iront encore plus loin en voyant en Lilith la compagne de l'ange mauvais Samaël, formant ensemble le couple démoniaque principal du système démonologique, contrepartie noire du couple lumineux formé par la sefira Tiferet et la sefira Malkhout : les deux pôles sexués du monde divin auront ainsi leur contrefaçon dans l'Autre côté, le domaine impur et maléfique. Des cabalistes iront jusqu'à attribuer au Saint béni soit-il même l'équivalent de la Lilith d'Adam sous la forme d'une première Chekhinah qui est retournée au néant (voir infra) ; d'autres verront dans la protestation révoltée de la première Eve le reflet humain d'un drame théosophique qui s'est déroulé primitivement entre les deux dimensions divines contraires et concurrentes (voir infra). Malgré le peu de sympathie que le Zohar accorde à la figure de Lilith, il lui concède néanmoins un rôle important dans son eschatologie : c'est cette puissance féminine démoniaque qui accomplira à la fin des temps la destruction de Rome, ville symbole de l'inimitié des nations chrétiennes envers Israël et de son exil le plus long et le plus amer. Cette note favorable à l'endroit de Lilith reste toutefois l'exception.

Il est plus que probable que Rabbi Abraham ben David avait en tête la légende de la première Eve, égale d'Adam, quand il a rédigé son interprétation de la création du premier couple que nous avons citée précédemment. Des auteurs contemporains du maître languedocien ont non seulement accordé leur crédit au mythe de Lilith comme première femme d'Adam, mais ils l'ont développé et y ont ajouté d'autres traditions. Ils brossent d'elle un tableau peu flatteur et la voient sous la forme d'une femme affublée de pieds de poule (42), trait caractéristique de la gent démoniaque. Un Tossaphiste rapporte même un dire (peut-être apocryphe) de Rabbi Akiba selon lequel c'est seulement en rêve qu'Adam eu affaire à elle (43). L'angoisse des hommes devant une femme qui serait pleinement leur égale est parfaitement mise en scène dans les récits sur Lilith, surnommée souvent “la mère des démons”. Or il est clair que toute angoisse de ce genre n'a plus de raison d'être si l'on adopte la vue selon laquelle la femme n'est rien d'autre qu'un petit morceau de l'homme détaché de lui pour l'aider dans ses besognes et le servir. Et c'est cette vue qui s'est imposée dans un premier temps parmi les cabalistes.

Une nouvelle version des idées du Rabed dans l'École catalane

La pensée de Rabed n'a pas été sans exercer une influence notable auprès des cabalistes postérieurs. Il est significatif que nous trouvons encore chez un cabaliste qui était avant tout un grand talmudiste et un décisionnaire de renom, le type de spéculation rencontré dans les écrits du Rabed. Au début du XIVe siècle en effet, un halakhiste catalan qui dirigeait aussi un cercle d'étude de la cabale, Rabbi Salomon ben Abraham Adret, dont on connaît par ailleurs l'intérêt qu'il portait aux enseignements du docteur de Narbonne et qui était le disciple direct de Nahmanide, commente la création de la femme en reprenant visiblement les idées, voire les mots mêmes, de son prédécesseur languedocien. Le passage en question figure dans un recueil de ses responsa et il est rapporté par Rabbenou Behayé ben Acher dans son commentaire sur la Torah. Ce texte mérite d'être cité à titre d'illustration d'une tendance de la cabale, encore clairement soumise aux impératifs du discours d'autorité, visant au premier chef le bon ordre social. Parallèlement à ce genre d'écrit, florissait déjà chez les cabalistes de Castille, une autre approche, nous le verrons, qui elle aussi a des sources indéniablement anciennes. Voici le passage en cause :

“Mon maître le sage Rabbenou Salomon écrit : Il faut expliquer ici deux sujets qui sont à mon avis tous deux véridiques, les paroles de Rabbi Abahou [dans Berakhot 61a] : “Au début il est monté dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres humains, un mâle et une femelle]." On sait que les paroles des Écritures et des Aggadot sont des allusions et des images matérielles visant à représenter les choses dans les âmes. Afin d'avertir que tout a été créé avec vigilance de Sa part, béni soit-il, selon une extrême perfection, [le docteur] a rapporté les choses à une chose réfléchie dans la pensée, et il a dit que la création de l'homme a été méditée dans la pensée et l'intelligence, il est monté dans la pensée [divine l'idée] de créer deux êtres, c'est à dire chacun pour lui-même, existant à part soi, sans que l'un reçoive de l'autre et sans que l'un enfante de l'autre. La forme du mâle et de la femelle étant analogue à celle du soleil et de la lune. Ensuite la Sagesse a décidé qu'il n'est pas bon que l'homme, qui est l'essentiel de la création, soit seul, mais qu'il faut que lui soit l'agent et que la femelle soit comme un instrument (kéli) dont il s'aidera pour agir, il en va comme de la pensée et de l'acte au sujet de la lune et du soleil, dont nos maîtres, de mémoire bénie, disent : "La lune a déclaré devant le Saint béni soit-il : Maître du monde, il est impossible que deux rois se servent d'une même couronne. Le Saint béni soit-il lui a répondu : Va et fais-toi petite" [Houlin 60a et voir infra]. Elle n'est en effet qu'un instrument pour que le soleil agisse en elle et elle reçoit de lui [la lumière]. C'est ce que dit Rabbi Abahou : Au début il est monté à la pensée [de Dieu] de créer deux êtres, chacun à part soi, et finalement, n'en a été créé effectivement qu'un seul, qui est le mâle. Et bien que la femelle ait été extraite de lui et qu'ils aient été deux, la femelle n'est pas comptée dans la création, car elle n'est que comme une chose accessoire à l'essentiel qui a été prise de lui pour assurer son service, c'est pourquoi nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, l'ont appelée "queue" (44). Il faut encore expliquer la phrase : "Au début il est monté à la pensée [de Dieu] d'en créer deux", en la rapportant à la création des autres êtres vivants, où le mâle est à part soi et la femelle à part soi, mais à la fin n'en a été créé qu'un, le mâle seul, afin que la femelle soit prise de ses côtes pour être destinée (meyouhedet) à son service comme un de ses membres dédiés à son service, et pour désirer ardemment le bien de son époux et que l'époux désire ardemment le sien, ce que dit l'Écriture: "Os de mes os et chair de ma chair [...] c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère..." (Gen. 2:24), elle veut dire : elle a été créée os de ses os pour que leur attachement soit vrai et solide, davantage que celui qui lie le fils au père et à la mère, lui qui provient de leur corps, cet [attachement à la femme] est plus, car il s'agit d'une chose qui a été prélevée en tant que partie réelle de ses membres. Il se souciera donc de son bien comme il se soucie du bien de son corps - telles sont les paroles de notre maître, que sa mémoire soit une bénédiction” (cité par Rabbenou Behayé dans son Commentaire sur la Torah, éd. Chavel, Jérusalem, 1977, p. 72-73).

Ce texte souligne rétrospectivement les points déjà mis en évidence par le Rabed. L'allusion au symbolisme des deux luminaires et à la diminution de la lune pour expliquer la diminution de la femme par rapport à l'homme renvoie à une problématique qui a connu de multiples développements et en particulier ceux des cabalistes qui identifient symboliquement la “lune” au Féminin et le “soleil” au Masculin. Nous aurons l'occasion de revenir longuement sur ce point important. Le Rachba (sigle sous lequel est souvent désigné R. Salomon ben Abraham Adret), manifeste le même souci que le Rabed : fournir un justificatif métaphysique à la situation sociale de la femme vis à vis de son époux. Un élément nouveau cependant est introduit : la référence aux “luminaires” fait allusion, bien que de façon subreptice - pratique coutumière chez les élèves de Nahmanide - à l'infériorité et à la dépendance de la dimension féminine supérieure face à la dimension masculine du domaine d'en haut, dépendance semblable à celle de la lune face au soleil. Nous remarquons ici comment le motif du double visage s'articule avec celui des deux luminaires : la création effective finale d'un homme mâle uniquement et l'extraction secondaire de la femelle, correspond à la diminution de la “lune” placée sous la dépendance du “soleil”. Rien ne nous est dit ici sur l'origine de cette diminution, mais à partir de ce qui est expliqué à propos de la création de l'homme, l'on peut supposer que la raison en est la nécessité d'introduire un principe hiérarchique entre les entités ou attributs divins, pour éviter l'annulation réciproque de leur motions contraires. L'insistance sur le caractère accessoire de la femme opposé au caractère essentiel de l'homme (mâle) traduit encore une fois le désir d'harmoniser le récit biblique de la création de l'homme avec des impératifs d'ordre religieux et sociaux et peut-être également le souci de donner le primat à l'unité simple du premier homme, qui fait pendant à l'unité simple de la divinité. L'Un, en effet, ne correspond pas seulement à une idée abstraite : c'est aussi un principe de pouvoir qui donne une direction unique aux entreprises humaines. L'unité de l'homme - et il faut entendre ici sa solitude initiale en tant que mâle - fait de lui le chef du couple à venir. En définitive, c'est parce qu'il a été créé “un”, solitaire et unique, que le mâle dispose de sa prérogative de maître vis à vis de sa femme qui a un rôle instrumental, tel un des membres de son corps. Toute la difficulté du passage réside dans le fait que la domination de la femme y est pensée comme la domination de soi-même ou d'une partie de son propre corps. L'assujettissement de la femme est encore plus poussé que dans le cas de l'esclave, pour lequel il ne s'agit que d'exercer un pouvoir sur un individu-objet reconnu comme distinct de soi-même, tandis que l'épouse évoque à son époux un membre de son corps auquel il s'attache à nouveau comme à lui-même et qu'il manie comme un bras supplémentaire. En un mot, la femme n'existe pas comme individu ayant une volonté propre et une conscience singulière. Dieu a renoncé à la créer - bien que telle avait été son intention initiale - au profit de l'homme ou de l'humanité. A ce titre, elle assume une déficience ou une ratée de l'action divine, incapable de concilier concrètement la dualité sexuée de l'humain et la bonne marche de la société. C'est au nom d'un certain confort, du bon ordre familial et social, ne l'oublions-pas, que le Rachba nous présente la raison qui a fait que Dieu n'a créé qu'un seul être, le mâle humain, alors qu'en principe sa première pensée - qui est exprimée dans le premier récit biblique de la création - était d'en créer deux. Il fallait que ce fut une exigence vraiment décisive de l'auteur pour qu'il ose prendre le risque de porter atteinte à la perfection de la pensée divine ou à sa capacité de faire correspondre ses actes à ses pensées. Comme si le réel, et particulièrement la réalité sociale des rapports humains, offrait une résistance trop grande pour que l'intention initiale puisse se réaliser. Nous allons voir que des critiques inclinant dans ce sens ont été formulées par des cabalistes d'une autre école que le Rachba. Mais il convient auparavant de souligner l'impact durable des idées de Rabbi Abraham ben David (le Rabed) dans la cabale géronaise et au-delà d'elle. Outre R. Salomon ben Abraham Adret, plusieurs cabalistes postérieurs ont traité de la création du premier couple humain en faisant appel à l'interprétation du Rabed et chose intéressante, certains d'entre eux ont effectué une synthèse entre sa conception exotérique développée dans le Sefer Baalé ha-Néfech (le Livre des maîtres de soi) et la tradition ésotérique qu'il rapporte dans le fragment retrouvé par Scholem. C'est le cas de l'auteur anonyme du Sefer ha-Ma'arekhet (livre de la structure, appelé aussi Structure de la divinité). Cet ouvrage écrit vers la fin du XIIIe siècle par un héritier des enseignements transmis dans le cercle de Gérone, c'est à dire par les disciples de Nahmanide, et qui présente un net penchant pour la philosophie, a connu un très grand succès et une large diffusion attestée par la dizaine de commentaires dont il a été pourvu. C'est à l'occasion de l'explication ésotérique qu'il donne d'un texte midrachique relatant l'association nécessaire pour la création de l'attribut du jugement et de l'attribut de Miséricorde qu'il aborde le thème de la création de l'homme et de la femme. Il vaut la peine de rapporter quelques extraits significatifs de son ample exposé :

“Nous avons dit que leur association première est ce qui convenait à la perfection de la création. Nous avons déjà rappelé que l'essentiel et le principe de tout est bien et mal. C'est pourquoi l'on dit d'abord que la chose fut parfaite initialement dans la Pensée [divine], comme si l'Agent avait dit : Si je crée le monde par l'attribut de Miséricorde, c'est à dire seulement par la [sefira] Hessed, qui est grande Miséricorde, il ne pourra pas subsister, car à cause de l'importance de cette dimension les créatures n'auraient pas éprouvé de désir en fonction de cette dimension, car le désir ne procède que du côté gauche, ainsi donc la subsistance de l'espèce et celle du monde aurait été impossible et ce "n'est par pour le chaos qu'il l'a créée [la terre], il l'a formée pour qu'elle soit habitée" (Is. 45:18). Et si je crée par l'attribut du jugement, qui est la [sefira] Frayeur, le monde ne pourra subsister car d'elle découle le penchant au mal qui fait errer le monde, à partir de lui les méchants se seraient multipliés et le jugement aurait permis la destruction totale du monde, car c'est le glaive vengeur. Ajoutons encore ceci : Si je crée avec ces deux [attributs] mais sans que la puissance de l'un soit associée à la puissance de l'autre, le monde ne pourrait pas non plus subsister, car lorsque [les créatures] auraient suivi le penchant au mal, l'attribut du jugement aurait permis de tout détruire, même les bons, et le juste aurait eu le même sort que le méchant. Qu'a-t-Il fait ? Il les a associé ensemble, et c'est [la sefira] Tiferet, le premier équilibrage, qui incline vers Hessed. Telle est la racine du début de l'association qui était montée parfaite au début de la Pensée pour la subsistence du monde [...]. Ce début de la Pensée consiste en cette association où se concentre (yihoud) la Miséricorde, à savoir : l'attribut du jugement est emboîté dans la miséricorde en puissance et non en acte. Et c'est la raison pour laquelle l'homme sera le chef dans sa maison et que toute la gloire de la fille du roi sera à l'intérieur. L'intelligent fera la relation avec ce sur quoi il méditera plus loin, à propos de ce que [les maîtres ont dit] au sujet de la création de l'homme et de sa femme : Au début monta à la Pensée de créer deux [êtres] et à la fin il n'en a crééqu'un seulement. Car c'est en cet enchaînement qu'Adam et Eve ont été créés en bas comme double visage, explication : bien qu'il montât dans la Pensée qu'il y en ait vraiment deux, s'ils avaient été créés dès le départ deux, l'un se serait tourné par-ci et l'autre se serait tourné par-là, à la manière des animaux et l'homme n'aurait pu imposer sa volonté à la femme et se faire aider par elle pour la préservation de l'espèce et pour le culte de son Créateur. Mais comme ils furent tout d'abord un double visage, c'est la cause qui fait que même après avoir été séparés, ils sont "une seule chair" et que l'un recherche l'autre par l'amour de la jeunesse” (Ma'arekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 88b).

La référence à l'intrication des attributs de jugement et de miséricorde ainsi que l'évocation du double visage rappelle le fragment de Rabed, alors que la mention de la subordination de la femme comprend des formules empruntées à l'exposé exotérique du Sefer Baalé ha-Néfech. Mais une précision importante est additionnée : l'association de ces deux attributs signifie que celui du jugement est englobé, presque neutralisé au sein de l'attribut de miséricorde, dans lequel il est seulement “en puissance” et n'agit pas avec toute sa vigueur. L'intrication n'est pas réciproque, comme il en allait dans le texte du Rabbi Abraham ben David de Posquières. L'association est en fait ici une absorption : en étant inclus dans l'attribut de miséricorde, l'attribut du jugement perd son autonomie et n'exerce plus qu'une action atténuée. Mais, comme dans l'écrit du Rabed, la fonction de la création de l'homme en double visage consiste dans la relation d'interdépendance qui sera celle du couple humain, avec de surcroît une prédominance de l'homme sur la femme qui correspond à la prédominance de l'attribut de miséricorde sur celui du jugement. Le même ordre qui préside à la création du monde au niveau de l'association des dimensions ou attributs divins se répercute logiquement au niveau de la création de l'homme. L'ordre qui règne dans le cosmos et même d'abord au sein de la Pensée de Dieu est le même qui s'instaure entre l'homme et la femme. Dans un autre passage l'auteur anonyme du Sefer ha-Maarekhet revient sur le sujet de la création du premier couple en le mettant cette fois en rapport non plus avec les deux attributs divins correspondant aux sefirot Hessed et Pahad (ou Guevoura), comme faisait Rabed, mais avec les sefirot Atara (ou Malkhout) et Tiferet, comme c'est le cas dans le Zohar par exemple :

“J'ai expliqué que la forme de l'homme est une allusion à l'ensemble de l'édifice [des sefirot]. En effet, de même qu'est monté au début la Pensée [la décision] qu'il y ait un double visage, pour que le désir soit dans la relation afin que subsiste le monde, et que la Sagesse a décrété que doit se manifester la puissance de la Atara pour qu'elle soit une aide pour Tiferet au niveau de la guidance du monde, ainsi par enchaînement, l'homme a été créé double visage, face et dos, en un seul corps, comme il est dit : "Devant et derrière tu m'as formé" (Ps. 139:5), pour qu'ils aient [l'homme et la femme] une nature qui les porte l'un vers l'autre après leur séparation, car ils furent finalement séparés pour [que la femme] soit une aide pour l'homme qui accomplisse ses besoins en sorte qu'il puisse se consacrer au culte de son Créateur et que tous deux aient du mérite” (Ma'arekhet ha-Elohout, Mantoue 1558, fol. 136b).

La différence entre les deux formulations n'est que superficielle, dans la mesure où Atara et Tiferet dérivent respectivement des sefirot Guevoura et Hessed où elles puisent leur substance et donc le présent schéma renvoie au précédent. Si l'on se rapporte au long développement que notre auteur anonyme accorde au motif de la diminution de la lune (que nous aurons l'occasion dans le chapitre suivant d'étudier en détail), on découvre que la subordination de la femme posée dans les passages précités comme une nécessité pour la bonne harmonie du couple humain à partir de la création d'un être unique qui comprenait un double visage avant sa scission, est liée à la nécessité d'une restriction de la puissance de l'attribut du jugement qui se répercute sur la sefira Atara qui en est l'instance réceptrice par excellence, et qui se manifeste dans le monde en la femelle qui en dérive (fol. 107a). Ainsi, si l'émanation de dimensions divines sous la forme d'un double visage d'un seul tenant permet de rendre compte de la relation d'interdépendance et de ces dimensions supérieures et de leur reflets inférieurs, notre auteur doit faire appel au récit talmudique de la diminution de la lune pour expliquer l'asymétrie de cette unité et la nécessité d'une subordination du pôle féminin (attribut du jugement et sefira Atara) au pôle masculin (attribut de miséricorde et sefira Tiferet). L'on se souvient que Rabed avait fait allusion dans le fragment rapporté ci-dessus aux deux luminaires mais sans développer d'analyse quant à l'épisode de la diminution de l'un d'eux raconté dans le Talmud. Il faut noter ici une sorte de paradoxe qui saute aux yeux quand on réfléchit sur la nature de la subordination de la femme en tant que cette soumission est rapportée au plan supérieur des sefirot ou des attributs : c'est la dimension féminine qui est chargée d'assurer la guidance du monde inférieur, c'est elle, plus que tous les autres aspects divins, qui gouverne l'univers. Or justement, à cause de cette fonction capitale, elle a dû être restreinte dans son pouvoir pour que la puissance de jugement qui est intrinsèquement liée à elle ne soit pas une force destructrice sans limite. Peut-on extrapoler au niveau du couple humain et considérer que si la femme doit être soumise à l'homme, c'est à cause du gouvernement qu'elle exerce sur les conditions matérielles d'existence du foyer ? Ce serait à cause de son pouvoir déterminant qu'elle doit être subordonnée à son époux pour qu'une limite soit donnée à sa maîtrise ? Sa position inférieure en droit ne serait dans ce cas qu'un rééquilibrage visant à contrebalancer sa position directrice en fait ? Étant plus proche du monde matériel, elle exerce sur lui directement son emprise alors que l'homme, qui en est d'un degré plus éloigné, aurait moins de pouvoir sur lui. Ce qui semble être l'idée de notre cabaliste quand il affirme que la femme est l'aide de l'homme au niveau de ses besoins, alors que se consacrant au culte de son Seigneur, il n'a pas d'emprise directe sur la dimension concrète du monde. Quoi qu'il en soit, dans le Maarekhet, qui reprend les schèmes de Rabed, la mention de la soumission de la femme est très appuyée. Celle-ci à un statut semblable à celui de l'attribut du jugement, c'est pourquoi, pour notre auteur, “la femme doit obéir à son époux et non l'époux à la femme” (ibid. fol. 92b). Le double visage et l'association des deux attributs ne désigne qu'un unique phénomène. Ce double visage n'est pas une entité symétrique où les deux parties disposent d'une place en propre, mais c'est une structure dissymétrique constituée d'un pôle prépondérant qui a absorbé un pôle dont la différence est atténuée. Le souci de l'harmonie du couple humain revient comme un leitmotive, mais cette harmonie est considérée essentiellement comme la conséquence de la domination du mari. A cet égard quelques précisions nous sont données plus loin :

“Grâce à la forme initiale de la conjonction, l'un ne se détournera pas de l'autre comme font les animaux, mais ils seront une seule chair pour la subsistance du monde. Si l'homme mérite d'avoir un couple conforme à la création parfaite, que sa femme lui vienne en aide pour accomplir sa besogne dans ce monde-ci et pour élever ses enfants, afin qu'il ait du loisir pour la besogne du chemin du monde à venir, ainsi qu'il a été évoqué, alors s'accomplit en lui le début de la Pensée et son édifice est parfait à la ressemblance d'en haut. Il convient également qu'il lui procure [à sa femme] des nourritures pour habiter constamment avec elle afin d'enseigner à ses enfants de suivre avec lui les voies de son Créateur pour le servir ; ainsi ils fructifieront et se multiplieront sans cesse et la bénédiction se trouvera avec eux. En revanche, quand la femme se rebelle contre son époux, lui aussi se rebellera contre elle, car il abandonnera son foyer et s'en ira, répudiera sa femme et les enfants seront turbulents comme des orphelins [...] en renvoyant la mère, les enfants seront renvoyés, car alors elle se détachera d'eux et se vengera sur eux” (fol. 94a).

Le couple idéal correspond à l'organisation supérieure des attributs divins. De même que l'attribut du jugement doit être subordonné et gouverné par l'attribut de miséricorde, la femme doit être, au sein du couple, le partenaire soumis à l'autre. Et cela est surtout nécessaire dans les moments de crise et de colère. Même en ces occasions, le type d'association idéal a établi des liens si forts entre les pôles contraires, que l'un finit par rejoindre l'autre (voir ibid. fol. 92b). Notre cabaliste, à l'instar de son prédécesseur provençal et géronais, considère qu'une insoumission de la femme équivaut à une distorsion de l'ordre parfait voulu et établi par Dieu depuis le commencement. Mais il insiste surtout sur ses conséquences fâcheuses sur le plan de la vie familiale et en particulier sur l'éducation des enfants. Encore une fois, nous voyons comment un motif de la cabale théosophique a été articulé à des préoccupations sociales, qu'il ne faudrait cependant pas qualifier avec mépris de prosaïque. Le simple fait de chercher un fondement à un ordre existant témoigne de la fragilité de celui-ci. S'il faut l'expliquer, c'est qu'il ne va plus de soi. En faisant remonter la situation de la femme à celle d'un attribut divin, ces cabalistes ont ouvert la voie à une série d'interprétations dont nous étudierons par la suite le détail.

Sur le plan exégétique, une différence avec le texte de Rabed (et de Rachba) apparaît dans la volonté affirmée de l'auteur du Ma'arekhet qui estime qu'il y a adéquation entre la “pensée” divine initiale d'une création de deux entités distinctes et sa réalisation finale d'une entité unique double, alors que chez Rabed était clairement posée une rupture entre les deux :

“Nous ne considérerons pas que l'existence du début de la Pensée [divine] s'est annulée, loin de nous, car le double visage est aussi dans cette création tel que cela est monté dans la Pensée” (Ma'arekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 93b).

Cette adéquation vaux aussi pour les attributs divins :

“Le début de la Pensée est pour la perfection, pour ce que requiert la fin de l'action, en tant que l'attribut du jugement est inclus dans l'attribut de miséricorde en puissance et non en acte” (ibid. fol. 88-89).

Une idée nouvelle est additionnée à la conception de Rabed : l'attribut du jugement existe en puissance en non en acte dans celui de la miséricorde. Cette insertion d'un concept aristotélicien ne doit pas surprendre. L'auteur du Ma'arekhet ha Elohout tente à plusieurs reprises de soutenir des propositions de la cabale en faisant appel à la philosophie (45). Le couple d'opposés puissance/acte a été maintes fois utilisé par des cabalistes et à toutes les époques. La plupart d'entre eux cependant ne se sont pas souciés d'expliquer comment une entité pouvait receler en son sein l'entité opposée, car l'important à leurs yeux était sans doute la possibilité que leur donnait cette conception de maintenir l'unité intrinsèque des émanations - dont ces attributs sont les deux axes principaux - tout en préservant une dualité de pôles opposés perçus comme mâle et femelle.

Ainsi, un cabaliste comme Isaac d'Acre identifie ce double visage avec les deux chérubins correspondant aux sefirot mâle et femelle, Tiferet et Malkhout (Beauté et Royauté) :

“Cette sefira (la Malkhout) et la sixième (Tiferet) sont appelées "double visage" (dou partsoufim) et sont appelées "chérubins", bien que chacune des dix [sefirot] soit appelée "chérubin" ou "dieu" (el), "YHVH" ou "ton Dieu" ou "Elohim" ou "Saint, béni soit-il" ou "Chaddaï", le tout selon le sujet” (Méirat Enayim, éd. Erlanger, Jérusalem, 1981, p. 9).

L'idée d'une identité des chérubins avec le double visage a été étudiée par Moshé Idel, dans un travail encore inédit dont nous avons parlé plus haut. Un cabaliste comme Joseph Achkénazi (surnommé Joseph le Long) (46) affirme par exemple :

“Les chérubins sont de l'ordre de Tiferet et Malkhout car ils ont un visage (partsouf) d'homme” (Commentaire sur le Sefer Yetsira 1:1).

En effet, à eux d'eux ils ont un visage d'homme, en tant que celui-ci est constitué d'un couple mâle et femelle. Nous reviendrons bien évidemment sur l'importante question des chérubins proprement dits.

La problématique qui s'est ouverte dans la cabale à partir du motif du double visage, s'est portée sur la question de la prédominance d'un visage sur l'autre. Comment concilier l'unité parfaite de ces visages qui n'en font qu'un et la nécessité qu'un seul des pouvoirs divins s'exerce, au détriment de l'autre ? Nous avons vu que le Rabed conçoit l'imbrication de ces deux entités pour éviter de donner prise à l'accusation de dualisme. Mais d'autres solutions ont été apportées par la suite, qui constituent une contribution fondamentale des cabalistes.



Une autre perspective : R. Todros Aboulafia et l'École de Castille

Une attitude tout à fait contraire à celle qui vient d'être décrite se rencontre en effet dans le commentaire de R. Todros Aboulafia sur les aggadoth du Talmud. Celui-ci écarte, au moyen de la dialectique du raisonnement talmudique appuyée par la tradition ésotérique, l'opinion selon laquelle la femme n'est advenue qu'à partir d'un organe prélevé sur l'homme - la queue d'après une opinion exprimée dans le Talmud - et cela en vue d'un alignement sur les conceptions de la cabale concernant le plan supérieur. Ce développement assez long mérite d'être rapporté :

“Berakhot (61a) : "YHVH Elohim a construit la côte"... jusqu'au [dictum de R. Abahou] : "Est monté dans la pensée divine [l'idée] de créer deux [individus] mais finalement [l'homme] fut créé seul etc." L'essentiel de ce passage et son début se trouve dans [le traité] Eroubin (18b), chapitre [intitulé] "On fait des bordures aux puits", où nous apprenons ceci : "R. Jérémie ben Eléazar dit : Le premier homme avait un double visage, comme il est marqué : "Je t'ai formé devant et derrière" (Ps. 139:5) et "YHVH Elohim a construit le côté" (Gen. 2:22). Rav et Samuel [discutent] etc." c'est ce que nous lisons là-bas dans la tradition [du Talmud]. Sache qu'un enseignement traditionnel est entre nos mains selon lequel le premier homme avait un double visage (dou partsoufim), suivant les paroles de R. Jérémie et suivant les paroles de celui qui dit [que la femme était un] visage (partsouf). C'est ce qui ressort du passage du Talmud. En effet, dans la mesure où le Talmud s'efforce avec ardeur de répondre à toutes les objections que formule celui qui prétend [que la femme a été créée à partir d'une] queue en faveur de celui qui dit [qu'elle était] un visage [formant la moitié féminine du premier homme], cela suppose [qu'il opte pour] cette version. Et bien que le Talmud réponde aussi [à des objections] qui vont dans le sens de celui qui parle d'une queue, lorsque l'on y regarde de plus près, la tradition tranche en faveur de celui qui parle d'un visage. Il faut que tu saches que toutes les parties de la vraie tradition (qabalah), dans leur ensemble et dans leurs détails, sont toutes bâties sur ce fondement et tournent autour de ce point-là, il s'agit d'un secret profond sur lequel sont suspendues des montagnes de montagnes. Rabbi Abahou, qui voit une contradiction entre les deux versets, lui aussi pense [que l'homme a été créé avec] un double visage, mais il se contraint à trouver une réplique qui n'en est pas une [en faveur de l'opinion voulant que la femme a été créée à partir d'une queue], avec une grande gène, car Dieu ne tolère pas [une telle solution], allant selon les dires de ce maître qui a déclaré : "Au début est montée [l'idée] dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres], mais finalement [l'homme] a été créé seul", c'est là une chose inconvenante envers l'en haut. L'on se trouve dire que Dieu a décidé ensuite de faire le contraire de ce qui était monté dans sa pensée au début ! Loin de nous ! "Dieu n'est pas un homme pour mentir, ni un fils d'homme pour se repentir" (Nom. 23:19). Tout ce que nos maîtres ont dit, tout ce qui est monté dans la pensée [divine] a été accompli et ce fut ainsi. En fait, toujours le premier homme eut un double visage et c'est ce qui était monté au début dans la pensée [divine] pour être créé, et c'est ainsi qu'ils ont été créés [en tant que deux faces, une mâle et une femelle], et finalement est montée dans la pensée [divine l'idée] de les séparer, ce qui fut fait. C'est pourquoi les maîtres ont expliqué l'expression "il a construit" (Gen. 2:22) de plusieurs manières, comme tes yeux le voient dans ce passage du Talmud en question. Si l'on explique que R. Abahou n'admet pas [la création de l'homme] en double visage, cette interprétation est vide de tout sens. Dans [le traité] Ketouvot, premier chapitre, tu trouveras [un texte] qui abonde explicitement dans le sens de nos affirmations, nous lisons là-bas : "Lévi se trouvait un jour dans la maison de Rabbi aux noces de son fils R. Siméon. Il a récité cinq bénédictions. Rav Assi se trouvait un jour dans la maison de Rav Achi lors des noces de Mar, fils de Rav Achi et il a récité six bénédictions. Il faut dire qu'à ce sujet [ces maîtres] ont une divergence. L'un pense qu'il n'y eut qu'une seule création [de l'homme] tandis que l'autre pense qu'il y eut deux créations [relativement à l'homme]. Non pas. Tous [pensent] qu'il n'y eut qu'une création, mais l'un pense que l'on doit tenir compte de la pensée [divine] tandis que l'autre pense que l'on doit tenir compte de l'acte [divin]" (Ketouvot 8a). On apprend donc de ce [texte] que les deux visages sont une seule création, et que c'est ainsi qu'il est monté dans la pensée [divine] au début et qu'il est monté dans la pensée [divine] de les séparer à la fin, et ce fut ainsi. De l'avis des initiés à la vérité dont la tradition est vérité et dont l'enseignement est vérité, les versets ne se contredisent pas l'un l'autre, car le verset : "Mâle et femelle il les créa" et le verset "A l'image de Dieu il le créa" sont tout un, et celui qui connaît le secret de l'image dont il est dit : "Selon notre image à notre ressemblance" nous comprendra. C'est pourquoi je dis que R. Abahou admet [la création d'Adam] en double visage, mais il dévoile le secret en usant d'une allusion. Réfléchis à ce qu'expliquent nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, [à propos du verset] : "Faisons l'homme": "De qui prendrons-nous conseil ? R. Josué dit : Nous demanderons conseil à l'oeuvre du ciel et de la terre ; à l'exemple d'un roi qui avait deux conseillers et ne faisait rien sans leur avis. R. Samuel bar Nahmani dit : Nous demanderons conseil à l'oeuvre de chaque jour, à l'exemple d'un roi qui avait un conseiller et qui ne faisait rien sans son avis" (Genèse Rabba 8:3). Ailleurs il est dit : "Nous prendrons conseil de la Torah", et tout est vrai. Celui qui comprend cette parabole dans son fond et sa vérité de façon à établir la parabole extérieure sur le sens intérieur, je lui certifie qu'aucune des paroles des sages, parmi toutes celles qui ont été rapportées, ne lui paraîtra étrange, de même des nombreuses autres choses que j'ai écrites ; quant à moi je ne dois pas l'expliquer car il n'a pas été permis d'écrire cette chose, même par allusion, et on ne la transmet qu'aux personnes discrètes, et oralement, de fidèle à fidèle, l'on n'en transmet que les têtes de chapitres et des généralités particulières, les détails lui-même les dira” (Otsar ha-Kavod, Varsovie, 1879, p. 9b).

Bien que R. Todros Aboulafia se refuse à dévoiler le “secret” auquel il se réfère, il est hors de doute qu'il s'agit de la présence d'un “double visage” dans le plan divin, à l'image duquel l'homme a été créé avec une face féminine et une face masculine. En écartant la conception qui considère que la femme a été formée après l'homme, secondairement à lui et en dérivant de lui, notre auteur sous-entend une dualité au niveau de l'essence divine, comparable sans doute à celle qu'affirmait le Rabed, mais dont les deux termes sont probablement le masculin et le féminin plutôt que la Miséricorde et le Jugement, bien que, comme on le verra, ces deux attributs connotent, tout au long de l'histoire de la cabale, la nature du mâle et celle de la femelle. Il est significatif que notre cabaliste milite pour la création duelle de l'homme, dont l'unité est composée de la bipolarité sexuelle, en faisant appel non seulement au raisonnement talmudique examinant une discussion entre maîtres des temps anciens, qui divergent sur l'interprétation de versets bibliques, mais qu'il introduise un recours à la tradition secrète pour laquelle il est établi absolument et sans le moindre questionnement, que l'homme a été créé double. Là où les spéculations des cabalistes pouvaient entrer en opposition avec une opinion autorisée de la tradition rabbinique - et on a vu que cette opinion a été adoptée par des auteurs comme le Rabed et le Rachba - notre cabaliste opte non seulement pour l'opinion concordant avec la théorie ésotérique, mais choisit une stratégie qui le mène à refuser d'entériner la conception voulant que la femme ait été créée à partir d'une queue, en la taxant d'argutie ou de simple jeu d'interprétation. Il n'est pas question pour lui d'admettre qu'un maître de la tradition rabbinique ait pu penser sérieusement que la femme vienne d'une queue et n'est qu'un appendice coupé du corps de l'homme. Si lors de la discussion du Talmud cette possibilité-là a été envisagée, elle n'a été défendue que pour mettre en évidence l'aberration des arguments qui pourraient venir en sa faveur. L'argument principal en discussion est tiré d'un dictum de R. Abahou qui semble affirmer une contradiction entre l'intention divine initiale et sa réalisation finale. Comme cette idée est insultante vis à vis de Dieu, elle n'est recevable qu'une fois comprise dans le sens d'une création effective d'un homme double. Pour R. Todros Aboulafia, la parole de ce maître : “Au début il eut la pensée de créer deux et à la fin il a créé un”, signifie : l'intention divine de créer deux faces, une mâle et une femelle, s'est réalisée finalement par la création d'un seul être comportant un double visage, qui a été séparé en homme et femme. On peut l'entendre encore de cette façon : au début l'homme était un double visage masculin et féminin, ensuite il a été séparé et il y eut “un” homme et “une” femme. L'émergence de la femme ne trahit donc pas une ratée au niveau d'une intention initiale de Dieu, qui ne se serait pas réalisée, comme le pense R. Salomon ben Abraham Adret, pour lequel prime la nécessité concrète d'une hiérarchie entre les sexes dont l'un doit être subordonné à l'autre pour que la femelle humaine serve son époux et lui soit fidèle, contrairement à la femelle dans le règne animal. Cette dernière conception qui oppose un état idéal des choses voulu par la pensée divine, mais qui aurait été nuisible à la bonne marche des choses et surtout, semble-t-il, au pouvoir du mâle, qui n'eut pas manqué d'être mis en question, est réfutée avec vigueur par notre auteur, et cela pour des raisons qui tiennent au savoir ésotérique transmis par les cabalistes concernant le domaine supérieur divin. Il est temps de poser une question : qu'est-ce que les cabalistes ont fait de leur conception qui implique tôt ou tard la reconnaissance d'une égalité et d'un rapport de non subordination entre l'homme et la femme ? Il est évident qu'ils n'ont pas cherché à bouleverser l'ordre social existant. Un tel événement ne s'est produit que plus tard, et encore de façon très brève, lors de l'explosion messianique du XVIIe siècle connue sous le nom de sabbatianisme (47). Il est tout aussi évident que les cabalistes ont dû tenir compte de cette donnée spéculative pour lui concéder des conséquences concrètes. L'on trouve cependant, dans les écrits des cabalistes, des élaborations compliquées pour soutenir une certaine primauté du masculin sur le féminin à partir de réflexions sur la position de la sefira Malkhout (royauté) vis-à-vis de son partenaire masculin, la sefira Tiferet (beauté). Aussi bien dans le système de Moïse Cordovéro que dans celui d'Isaac Louria, l'on discerne une tendance à marquer l'infériorité de la femelle sur le mâle. Il faut noter toutefois que cette tendance a un statut assez particulier. Cette inégalité qui s'ancre au niveau du monde divin, est considérée comme temporaire et comme étant appelée, dans l'avenir eschatologique, à s'annuler. De plus, nous verrons bientôt que l'on trouve quelques écrits, où la primauté dans le plan du processus d'émanation, est attribuée au principe féminin, considéré comme la toute première expression limitée de l'Infini. Il est évident que cette inégalité, si minime soit-elle, entre les attributs masculin et féminin de la divinité, permet de justifier l'inégalité sociale et religieuse entre l'homme et la femme, ou tout au moins de rendre compte de cette inégalité au niveau spéculatif. Mais comme celle-ci n'est pas considérée comme définitive, une percée ou anticipation de cette égalité future a été envisagée effectivement. Ici s'ouvre un des chapitres les plus passionnants et les plus méconnus de l'histoire de la cabale. Et ce chapitre est justement un des sujets de notre actuel travail. Les cabalistes ont essentiellement répercuté leur théorie ésotérique dans le plan humain, au niveau de la relation conjugale entre l'homme et la femme. S'il était difficile pour eux, sinon impossible, de donner une traduction sociale de leur conception, radicalement hétérogène à la mentalité forgée par des millénaires de patriarcat, il leur restait à élaborer un système et une pensée de la relation intime, où la réunion des sexes restaure et rétablit la vérité originelle de leur rapport et qui en même temps préfigure ce qu'il ce qu'il sera aux temps messianiques. Leur pensée de l'un comme supportant la dualité sans souffrir de division et de séparation leur a fourni la possibilité notionnelle d'une telle entreprise. FIN

NOTES EN FIN DE PAGE

Posté par Adriana Evangelizt


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Published by Adriana Evangelizt - dans KABBALE
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