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13 mai 2006 6 13 /05 /mai /2006 15:52

Un  texte qui pousse à la réflexion et incite à une autre vision... très intéressant...

 

La Quête de l'Humanité: Entre Juridique et Mystique

Réflexion sur la Cité Terrestre

par René-Jean Dupuy

 

Perçue comme un argument dans une lutte pour un développement inaccessible, comme un enjeu du conflit mondial, comme un malentendu générateur du babélisme, la Cité terrestre atteint le seuil du désespoir.

Pour la première fois, la suite de ses échecs conduit l'humanité à s'interroger sur ses chances de survie. Comment échappera-t-elle à l'épreuve fatale vers laquelle elle semble courir ? Par sa science et la technologie qu'elle n'a pas su jusqu'ici, vouer à la justice et à la paix ? Le chaos restera-t-il le dernier mot de l'enclos ? Ou la lucidité fera-t-elle surgir des profondeurs où elle gît, une générosité qui parfois émerge dans l'histoire et transfigure alors un décor affligeant ?


L'imagination créatrice


L'ampleur des changements intervenus en un siècle qui a suscité autant de créations que de ruines, ne facilite pas la prospective. Cependant, sans gambader allègrement sur les crêtes du devenir, on peut, compte tenu des mutations déjà entamées, tenter certaines anticipations. Il semble que le déclin de l'État se poursuivra. Les avantages que les multinationales tirent d'une structure autrement fluide inspireront d'autres formules dans des domaines divers. Les internationales du terrorisme ont mis fin au monopole de la violence du pouvoir d'Etat. Des entités nouvelles regrouperont plus qu'aujourd'hui les hommes de nationalités diverses pour des finalités multiples. Les associations internationales de chercheurs, de savants, de créateurs, d'artistes, de femmes et d'hommes engagés dans des actions humanitaires, iront se multipliant.


Exerçant des pressions sur les gouvernements, encore que le droit international ne leur reconnaisse aucun pouvoir, elles puisent dans l'opinion publique leur autorité.


Elles devraient se développer d'autant mieux que l'âge informatique va multiplier des moyens de communication de plus en plus faciles. Les lourds appareils étatiques, installés sur le modèle des vastes entreprises concentrées et rigides de l'ère industrielle, pourront-ils contrôler ou rompre tous les réseaux que tissera l'intelligence, naturelle ou artificielle ?


On a abusé du mythe de l'apprenti sorcier.


L'homme n'est pas nécessairement ensorcelé par ce qu'il invente. Son génie est aussi au service de son rêve de dépassement. Mais il se concrétise trop souvent dans des prodiges technologiques, réalisés au rythme d'une recherche quotidienne, sans poursuivre un projet d'organisation du monde. Savoir et pouvoir ne travaillent pas toujours de conserve. Pour nombre de savants, les percées à attendre dans quelques domaines clés devraient renouveler les conditions de la vie des hommes.


Dans cette perspective sera assurée la maîtrise complète de l'énergie grâce à la fusion thermonucléaire. L'avènement de cette énergie sûre, peu polluante et bon marché, mettrait à la disposition de l'humanité, nous dit-on, l'équivalent d'un milliard d'années de pétrole. Ces ressources énergétiques quasi  illimitées devraient ouvrir des possibilités, jusqu'ici insoupçonnables, de transformation de la terre pour la rendre mieux habitable et par la dessalinisation y déverser l'eau douce. L'investissement de l'espace cosmique, où l'homme s'installera en permanence, avant la fin de ce siècle, assurera une connaissance plus complète de la Terre, permettra des progrès nouveaux dans les télécommunications, la mèdee et, Plus tard, dispensera des matières premières à volonté.


La célébration de l'ordinateur, premier outil destiné à accroître non la force physique, mais les facultés cérébrales de l'homme, sa mémoire et la mise en oeuvre des informations, commence à faire face à l'émerveillement attendu de l'intelligence informatique. Alors, l'ordinateur ne manipule plus des nombres, mais des symboles. Il engendrera des  " systèmes experts " permettant l'accès à la simulation de la rationalité.


Enfin, l'angoisse alimentaire de Malthus sera versée au musée terreurs mythiques.


La découverte de la structure de l'ADN et du code génétique, permet le développement des technologies. Désormais capable de modifier le patrimoine du vivant, de créer des espèces nouvelles, l'homme peut escompter des avancées prodigieuses dans les domaines agro-alimentaires et pastoraux, médicaux, cependant que l'exploitation du milieu naturel relèvera de méthodes plus conformes aux grands équilibres écologiques.
N'y a -t' il plus qu'à attendre l'arrivée et la consolidation de ce nouvel âge d'une humanité sauvée par la magie technologique ? Les dangers qui peuvent résulter de ces innovations, spécialement des actions sur le cycle du vivant, feront aux sociétés le devoir de s'assujettir à des normes culturelles et éthiques, si l'on veut notamment éviter de rejoindre le meilleur des mondes, par la sélection individus absolument identiques, à partir du partage d'un embryon.


La prétention faustienne de changer la nature se nourrit du rêve de l'abondance


Ce rêve  fait de la qualité un sous-produit de la quantité. Capitalisme et marxisme ont chacun prétendu lui donner :ses meilleures chances d'incarnation. Il n'y a plus besoin aujourd'hui du soutien d'une idéologie. Les promesses technologiques annoncent une humanité nouvelle. On avance parfois qu'une énergie, des matières premières et des aliments à volonté, pourraient libérer de la guerre. Pour ceux qui se réfèrent à l'hypothèse des trois cerveaux, le reptilien, pulseur des forces vitales, de l'animalité, de l'agressivité, serait maîtrisé par le cerveau analytique animé du génie créateur. Ces perspectives optimistes n'apaisent pas ceux qui s'interrogent sur l'avenir du cerveau inspiré, censé embrasser la création par la poésie, l'art, la spiritualité.


La réponse sera-t-elle dans un sursaut religieux, comme le prophétisait Malraux pour le Ille millénaire ?


En tout état de cause, à supposer que, dans l'ordre temporel, les nouveaux temps apportent plus d'abondance, celle-ci ne pourra, à elle seule, établir la justice, toujours conditionnée par l'aménagement de la répartition. L'extraction des ressources minérales de l'Antarctique, des fonds océaniques ou de la Lune, une fois acquise leur rentabilité, ne réduira-t-elle pas à la ruine les pays de l'actuel Tiers Monde dans lesquels leurs équivalents terrestres sont concentrés ? Les affres de la pénurie écartées, de quelle distorsion sociale devra-t-on payer l'avènement de la quantité?  Pour l'heure, rien ne permet de penser que le retard sur les sciences physiques, des sciences politique et économique appliquées, aura alors été comblé. Il est imputable à la perspective des décideurs à s'immobiliser sur le court terme pour privilégier l'intérêt national.
Ainsi s'expliquent les entraves opposées à l'organisation du monde. Et cependant le seul fait qu'on l'ait tentée est bien la preuve que l'humanité est en quête d'elle-même.


L'humanité en recherche de soi


Alors qu'au siècle passé, la Nation croyait pouvoir atteindre sa plénitude dans l'Etat, à l'approche du Ille millénaire et de ses défis, l'humanité ressent confusément le besoin de s'accomplir dans des ceuvres à sa mesure. Le buissonnement d'institutions internationales, universelles ou régionales, à vocation générale ou spécialisée, témoigne d'efforts systématiques pour établir un certain ordre politique, économique, social et pour organiser le colloque permanent des cultures.
Même si le passage de la communauté fruste à la société rationnelle se trouve contrarié par la contradiction des exigences de la coopération et les traditions de l'individualisme étatique, on passe de la juxtaposition à la coexistence, et maintenant à la cohabitation. Du monde des cités à la Cité du monde. La maturation de cette Cité en élaboration continue permettra- t-elle aux peuples et aux gouvernants de prendre une plus complète conscience, du moins sur les points vitaux pour elle, de l'intérêt général de l'humanité ?
Question majeure qui conditionne toute réflexion sur les chances du développement de la paix et des droits de l'homme, envisagés, cette fois, à partir de leur situation présente.


L'enclos fait aux pauvres une condition carcellaire.


Sur cinq hommes, quatre sont  affamés ou mal nourris. Considérée dans son ensemble, l'économie du monde en développement ne paraît pas aux experts condamnée à péricliter indéfiniment. Elle est, certes, extrêmement sensible aux mouvements de l'économie mondiale, et tout examen isolé du Tiers Monde serait déformant. Son endettement, apparu chez des pays désireux d'accélérer leur rythme de croissance, a été démultiplié par la baisse du volume et des prix de leurs exportations. On estime cependant qu'il se réglera d'ici une dizaine d'années. Encore faut-il prendre en compte un fait essentiel : la fragmentation du Tiers Monde en zones différenciées de développement. L'Asie, l'Amérique latine et l'Afrique ne peuvent être envisagées sur le même Plan.
Les perspectives africaines sont les plus inquiétantes, tant du fait d'une explosion démographique non suivie d'une production agricole suffisante, que de la stagnation de son industrialisation. Il est encore plus préoccupant de réaliser que ces diagnostics ne suscitent pas, dans les pays industriels, un projet pour l'Afrique des temps qui viennent, continent abandonné aux initiatives charitables comme un pauvre irrécupérable. Y a-t-il une conscience universelle pour le développement ?


L'humanité porte en elle un projet de paix


L'humanité porte en elle un projet de paix qui éveille la convoitise des Machiavel. Ils évaluent le profit à tirer de l'accaparement du mythe : la paix rêvée devient une arme réelle. L'Initiative de Défense stratégique en est une illustration. Proposée à l'opinion comme l'amorce du rêve de guerre impossible, elle prend le relais des utopies antérieures, de la paix par le droit, par l'économie, par le désarmement. Mais à supposer qu'un jour les deux Grands parviennent à s'abriter chacun derrière un bouclier invisible, les conflits armés persisteraient ailleurs dans le monde. L'humanité n'est pas vouée à s'affronter, jusqu'à la fin des temps, sur le marxisme et le capitalisme. Sans attendre les mythes nouveaux qui viendront la tourmenter, elle voit d'ores et déjà les sociocultures prêtes à entrer en ébullition. Les deux Grands parviendront-ils à les contenir encore longtemps ? Question d'autant plus justifiée que les Etats leaders du Tiers Monde se dotent d'arsenaux substantiels. Les critères traditionnels de la puissance militaire, l'importance de la population, l'étendue du territoire, la position géographique, le développement industriel, ont été balayés par l'arme atomique. Des Etats de moyenne dimension ont pu compenser leurs désavantages naturels dès lors qu'ils étaient capables de s'en doter.


Telle est la fonction égalisatrice du nucléaire. Dans certaines limites, il accorde à des Etats comme l'Angleterre et la France une promotion stratégique que la nature leur refuse dans l'hypothèse d'une guerre classique de théâtre. On saisit la signification que revêtaient à leurs yeux les déclarations arnéricano-soviétiques qui envisagaient une élimination des armements nucléaires. Une telle décision aurait permis aux deux superpuissances, et spécialement à l'URSS, de récupérer les atouts qu'elles tiennent de la démographie et des dimensions de leur territoire respectif, tout en imputant la persistance de l'arme nucléaire aux Etats auxquels l'atome avait apporté une promotion contre nature. Sans doute ne s'agissait-il, à Washington et à Moscou, que d'action psychologique, destinée à montrer tout à la fois la latitude que l'on gardait à l'égard du nucléaire et la position dominante qu'en tout état de cause l'on conserverait même une fois l'atome évacué.


L'Interrogation


Pour l'heure, on s'interroge : la dissémination des armes nucléaires va-t-elle s'étendre ? Elle existe déjà. L'effet égalisateur de l'atome va-t-il ériger, à côté des habitués de la puissance, des parvenus inexpérimentés, démunis de culture stratégique ? La technologie n'est pas entièrement subordonnée au développement : les déserts se hérissent de fusées rutilantes. Sans doute, la détention de l'atome n'ouvre pas, à elle seule, l'accès à la plénitude de la dissuasion. Faute de sous-marins porteurs d'engins prêts à la seconde salve, l' Etat lanceur ne peut, sauf à imposer à son peuple le rôle de kamikaze collectif, affronter les puissances plénières du nucléaire. En revanche, l'atome lui vaudra la prééminence dans  sa région si ses voisins en sont démunis. Rien ne garantit qu'il ne cédera pas à la tentation de les détruire. Les forces morales qui ont retenu la démocratie américaine d'utiliser son privilège contre l'Union soviétique lorsque celle-ci en était privée, ne se retrouvent pas dans les systèmes clos centrés sur une idole toujours avide de sacrifices humains. Au surplus, en dépit d'une sophistication de plus en plus poussée, sont qualifiées de classiques, pour les distinguer du nucléaire, des armes que leur perfectionnement et leurs performances écartent radicalement de la panoplie traditionnelle et tendent à rapprocher des armes atomiques tactiques.


Dès maintenant, les grandes puissances ne sont plus les seules pourvoyeuses du Tiers Monde en armement de ce type. En son sein, les "Nouveaux pays industriels"  en font commerce avec les premiers comme avec les Etats relevant du second. On peut donc s'attendre à des guerres de pauvres. Elles marqueront les crises régionales qui, inévitablement, affecteront la sécurité de l'Occident. Comme l'avait annoncé Arnold Toynbee, au lendemain de la seconde guerre, accusé d'avoir été le grand agresseur, l' Occident est aujourd'hui le grand agressé. Certains de ses ennemis, dépassant le ressentiment politico-économique et brûlant d'intolérance, réintroduisent dans les relations internationales une haine qui, depuis Hitler, n'y paraissait plus. L'antagonisme soviétoaméricain relève de l'Histoire, non de l'exécration. En fait, les Grands se battent par haines interposées. Ceux qu'elles possèdent se veulent la seule incarnation valable d'une humanité dont doit être exclu l'ennemi.
En fin de compte, le débat porte sur la définition de l'homme. Proclamés historiquement à la face du roi, puis à celle de Dieu, à qui les droits de l'homme sont-ils aujourd'hui opposés ? A l'homme lui-même : tyran, terroriste, criminel de droit commun. A la société dont la pression écrase sa personnalité, finit par le dissoudre dans l'uniformité. Comment instituer sa transcendance en pleine immanence ? Au nom de quelle vérité ? On sait celle de Pascal : " L'homme passe infiniment l'homme. " Certes, la formule repose sur une foi : l'homme est habité par l'Esprit. Pour l'humanisme athée, la majuscule cède la place à la minuscule, mais l'individu, comme tel, puise dans l'esprit et sa dignité et sa liberté. Seul être, dans la création, à se voir vivre, il est le seul à s'interroger sur lui-même et sur l'humanité. Or, le respect des droits de l'homme lui prescrit de ne donner qu'une réponse provisoire. Une affirmation définitive disqualifierait toutes les autres, serait réductrice, sinon oppressive. Comme la vérité scientifique, constamment corrigée, jalonne de ses formulations successives l'histoire du savoir, la réponse sur l'homme se cherche tout au long de sa propre histoire. Cette question de chaque conscience fonde l'égalité de tous. La reconnaissance de la pluralité des cultures conduit au respect de l'autre réponse. Ce schéma idéal est, dans la réalité, compromis par les entraves dressées par les systèmes clos dont la raison d'être est d'imposer une réponse définitive.


Conditionné par l'évolution, l'homme est toujours à découvrir. Au coeur de cette recherche, fermente le désir de fonder l'homme nouveau. L'expression s'est étendue du langage spirituel au vocabulaire politique : nombreux ont été, dans les années 60, les leaders de la pensée tiers-mondiste à annoncer son avènement par la décolonisation et le développement, oubliant parfois la place à faire à la liberté.
La question sur l'homme et sur l'humanité apparaît d'autant plus ouverte que l'on connait, aujourd'hui, la vanité des déterminismes, scientistes ou historicistes, qui s'efforçaient de rassurer le XiXe Siècle sur l'avenir de l'espèce. Sans doute cet affranchissement se produit-il en Occident. Attaqué pour ses conquêtes anciennes, il le sera désormais pour sa libération des esprits. Il existe d'ailleurs dans le monde des signes de cette délivrance de l'intelligence. L'avenir est dans ce combat entre clôture et ouverture, fin et recommencement.


L'utopie des fins


Sans doute la vie génétique s'enroule-t-elle selon une fonction cyclique qui boucle toujours le même cercle, selon un processus précis. Mais il est aussi chez l'homme une fonction de renouvellement et de diversification. La volonté des systèmes totalitaires d'imposer une culture uniformisante impliquant des alignements de robots, ignore les exigences de la vie, qui va en se complexifiant, en se diversifiant. Car, étant inachevé, l'homme est promesse.  Telle est la raison de sa sacralisation par la philosophie des droits de l'homme; tous s'ordonnent autour de son droit à la vie, valeur sacrée transmise de génération en génération, en dépit des entraves et des régressions. Etrange ténacité qui soutient l'humanité tout au long de son cheminement. Certes, le ressort biologique est puissant. Mais cette vigueur, toujours retrouvée, ne vient pas que de lui. Elle procède aussi de la pulsion utopique. Il est un bon usage de l'utopie. L'humanité le pratique à son insu. Cette réserve de songes engrange depuis toujours des images. La paix y fleurit sans entrave : " l'enfant jouera avec le cobra, la chèvre dormira dans les bras du lion ". La paix est un état de grâce. A l'opposé, c'est l'état de nature. S'évader dans l' utopie, est-ce opter pour la grâce en ignorant la nature ? Choisir le réalisme, est-ce n'accepter que la nature en méprisant la grâce ? N'existe-t-il pas une utopie qui, refusant la fuite, se voudrait active dans l'histoire, pour ouvrir à la grâce son chemin dans la nature ?



Telle est l'utopie des fins.


Sa chance est d'espérer contre tout espoir. Voulant évacuer la violence du monde, elle se grise de l'audace du défi. Elle participe du mythe mobilisateur sublimé par Georges Sorel. Faisceau d'images motrices, il anime des ferveurs, au service d'une volonté créatrice. En rupture avec un monde qu'elle rejette, mais en travail pour le transformer. Destiné à alerter l'opinion, il semble plus riche d'inquiétudes salutaires que de solutions précises. Mais il y a une ambivalence dans l'utopie. A celle qui désigne des objectifs jusqu'ici considérés comme inaccessibles, s'oppose l'utopie des moyens. Besogneux agenceur de structures complexes, celui qu'elle captive construit des modèles dont la perfection le ravit : son utopie est mécaniste. Elle se veut recette de paix universelle, de bonheur éternel. Ces deux démarches paraissent parfois guider les mêmes hommes. Elles sont pourtant antinomiques.



L'utopie des fins risque de se dégrader en utopie des moyens, lorsqu'elle se fixe sur un modèle préfabriqué et définitif, censé détenir la formule magique. Son erreur est une rationalisation excessive qui enferme l'homme dans l'utopie alors que sa fonction est l'ouverture. La force de l'utopie des fins vient du désir de garder son élan et, refusant de se laisser clôturer dans un schéma définitif, d'en réinventer toujours un. Elle ne peut dès lors se limiter à la paix conçue comme une non-guerre; elle sait que la paix est une stratégie globale imposant de multiples combats : contre le sous développement, contre le désordre démographique, contre le mépris pour l'homme. Aussi éloignée du songe, puisqu'elle affronte le réel, que du procédé, puisqu'elle restera toujours à approfondir, cette utopie veut ouvrir une lucarne dans le huis clos. Elle est au départ de toutes les avancées du monde. De la découverte de l'Amérique comme de la démocratie. De Pasteur dans son laboratoire comme d'Amstrong pointant sur la Lune.


L'Humanité a vocation à créer


Cette fonction utopique entretient l'humanité dans sa vocation à créer, dans son ardeur à vouloir atteindre une transcendance. Cet acharnement à rêver d'elle-même, au delà de sa condition présente, exprime sa conviction d'un droit à la survie. L'enjeu de la Cité terrestre est clair : va-t-elle dépasser le quadrillage étatique et s'assumer comme une communauté de peuples rassemblés en un être collectif ? La prise en compte des menaces qui pèsent sur l'humanité supposerait, de la part des gouvernements, qu'ils se voient non plus entre eux, mais en elle. Ce passage d'une attitude commune, à la recherche d'une convergence, impliquerait qu'ils renoncent à amplifier leurs contradictions pour adopter une même visée des objectifs majeurs qui conditionnent leur survie. Cette mutation des mentalités participe de l'utopie de la Cité harmonieuse. Elle a déjà pénétré ce monde. Elle anime les efforts pour la protection de l'environnement; elle a conçu le patrimoine commun de l'humanité. Il lui faudrait aussi commander l'examen et le traitement des risques accumulés par la démographie, la sous-alimentation, le surarmement.


Etre membre des Nations Unies est une qualité juridique; se sentir membre de l'humanité procède d'une mystique suscitée par la conscience de périls sans précédents.


L'analyse de Bergson s'applique ici : passer de l'homme aux groupes, familial, régional, national, international résulte d'une progression quantitative; accéder à l'humanité suppose un saut qualitatif. Dès lors qu'il est franchi, elle doit, elle-même, jouir de droits, faute de quoi les hommes perdraient les leurs. Certes, elle n'est pas une simple somme des vivants puisque, lourde encore de tous ceux qui l'ont faite, elle est déjà porteuse de ceux qui viendront. Voilà pourquoi elle constitue une entité propre. Mais il ne peut y avoir de contradictions entre ses droits et ceux des individus puisque, en les niant, ils se nieraient eux?mêmes. Ceux de l'humanité convergent dans sa vocation à survivre. A elle se rattachent des droits indissociables à l'unité et à la diversité. Le vieux mythe de l'unité du genre humain qui, en Occident, s'est perpétué à travers la Révolution française et les Romantiques se retrouve dans la charte des Nations Unies. Les périls universels l'ont régénéré. Il se pense maintenant en termes de fatalité plutôt que par référence au mythe du premier homme, ancêtre commun. La stratégie nucléaire, tenant les peuples en otage sous la menace unifiante d'une disparition collective, leur interdit la prière d'Erik Maria Rilke : "Seigneur, donne à chacun sa propre mort ".


La croissance de l'humanité s'est accomplie dans une diversité qui justifie son droit à la pluralité ethnique et culturelle.


La Cité ne souffre aucune amputation, ni ne tolère la discrimination qui frapperait l'une des communautés composantes; elle ne peut vivre au détriment d'une partie d'elle-même. Aussi est-elle tout entière concernée par les catastrophes et calamités, naturelles ou accidentelles, qui accablent une population, comme pour toute offense portée à un homme. Car une seule injustice entache toute la Cité. La tendance actuelle à situer les droits de l'homme dans le patrimoine commun de l'humanité s'inspire de cette utopie finaliste. Le droit de l'humanité à sa mémoire s'y rattache. Sa vie antérieure révèle les généalogies dont elle est issue, mais aussi ouvre des perspectives sur le milieu humain : "Je cherche l'homme et non des pierres", affirmait Leroy Gouran. On comprend la consécration des biens culturels par leur affectation au patrimoine commun. Ce faisant, les Nations Unies entendent souligner l'égale vocation des peuples à poursuivre ensemble l'enrichissement de la culture.

L'histoire "promesse"  prend le relais de l'histoire "héritage".

Sans doute ces droits de l'humanité ne sont pas formulés, mais, du fond des subconscients, ils nourrissent son espoir, sinon son espérance.  Tout se passe comme si le genre humain était convaincu qu'un jour la misère, la guerre et les oppressions seront évacuées. Le dynamisme de l'espèce dépasse le scepticisme des individus. Les hommes savent qu'ils ne sortiront de l'enclos que par la mort. Cette fatalité avive leurs rivalités. Mais ils perçoivent aussi, à l'horizon de la Cité terrestre, l'humanité qui vient.

Dans un univers où se cache l'enchevêtrement des antagonismes, l'homme la découvre, à travers les oeuvres de son génie créateur. C'est du jour où il a pu atteindre l'inaccessible, l'espace cosmique et les fonds marins, qu'il a compris la nécessité d'en donner la maîtrise au genre humain. La découverte de sa vulnérabilité nouvelle a poussé à en écarter la guerre. Le patrimoine commun est, pour l'humanité, un défi à sa mortalité. Un défi théorique, certes, mais un signe. Le signe d'une ténacité qui refuse de considérer le pouvoir de l'homme sur la nature comme fatalement funeste à l'espèce.

Cependant, multiples sont les comportements incohérents qui viennent compenser ces réactions rationnelles. Ordre et désordre ne sont pas une alternative. Leur tension mutuelle dynamise l'évolution de l'humanité, poussée par sa volonté de puissance dans des directions incoordonnées où s'engendrent des faits de domination et de résistance, sans direction déterminée. Mais ce désordre ne va pas inexorablement au néant. Il est aussi créateur. Dans le chaos se cherche une organisation nouvelle, insaisissable dans son schéma idéal, mais projet fascinant. Au moins pour un temps. D'où la fréquente réclamation d'un « nouvel ordre » par le Tiers Monde.

La justice ne régnera jamais sans partage dans la Cité terrestre,

Pour survivre, les hommes ont besoin de mimer la construction de son Royaume. A travers ces gestes pathétiques, des pans imposants s'échafaudent parfois. Et lors même qu'ils se lézardent ou s'écroulent, on rebâtit l'édifice précaire. Au-delà des échos et des ombres laissés par les échecs accumulés, cette persévérance entretient un espoir angoissé qui fraye un chemin à cette Cité d'épreuves.

On évoquerait Sisyphe si cette référence n'était, à elle seule, imparfaite.

Le mythe qu'il incarne reste répétitif : on revient à la même pierre pour la pousser vers le même sommet. Or, oubliant ses revers, l'humanité repart toujours vers des projets nouveaux, ajoute chaque fois à son ambition. Prométhée vient au secours de Sisyphe. Par le feu arraché aux dieux, il continue la création. L'énergie des hommes se recharge à cette dialectique de la répétition et de l'invention. Ce n'est pas l'éternel retour. C'est l'éternelle relance.


Pr. René-Jean Dupuy


Courtoisie du Professeur Charles ZORGBIBE, directeur du Centre de Politique Internationale de Paris I  Sorbonne


NDLR. René-Jean-Dupuy professeur au Collège de France, membre de l'Institut nous a quittés avant l'irruption du 21ème siècle. Sa réflexion si éclairante des évènements que nous venons de vivre, nous incite à aller au delà des apparences et à faire un retour sur nous même pour nous remettre en question.

Sources : GEOPOLITIS

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans TEXTES A LIRE
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