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Mardi 31 octobre 2006

Genèse 1:26-27 :

l'Image de Dieu, le couple humain

et le statut de la femme chez les premiers cabalistes

2ème partie

1ère partie

Une vision ambivalente de la femme (suite)


Dans ce passage le problème du dualisme apparaît aussi mais dans une autre perspective. Cette fois c'est Dieu lui-même qui veut éviter qu'il y ait dualisme entre un pouvoir supérieur et un pouvoir inférieur, exercé par Adam. Il n'est pas question, comme pour le Rabed, d'un dualisme entre entités supérieures antithétiques, plus évocateur de sa forme gnostique. Le choix de Rachi dans sa tentative de faire concorder les deux récits de la création de l'homme suppose une primat du premier, où mâle et femelle sont créés ensemble et au même moment, et le second récit est appréhendé comme étant la suite du précédent où l'homme originel bisexué se voit disjoint en deux moitiés. En revanche, pour le Rabed, le second récit rend compte du premier et en donne l'ultime signification : la dualité masculin/féminin s'efface au profit d'une unité toute mâle qui est lésée dans sa plénitude corporelle par l'extraction d'un organe qui va être modelé par Dieu en femme. En dehors des implications sociales et juridiques d'une telle conception, la vision de la femme qui suppose - ou découle de - cette interprétation de la création de l'humanité, envisage l'épouse comme la présence aux côtés de l'homme (mâle) d'une incarnation de sa blessure et de son imperfection première. En tant que membre de l'homme, la femme lui appartient, mais elle est aussi un organe qui manque à son intégrité originelle, rappel incessant de ce qui fait défaut, manifestation extérieure d'un vide intérieur. Certains commentateurs n'ont pas ignoré le fait que cette situation évoque l'enfantement : à cette occasion initiale et unique c'est l'homme qui enfante la femme, renversement de l'ordre naturel, accaparement mythique par le mâle d'un privilège strictement féminin :

“"Cette fois c'est un os issu de mes os" (Gen. 2:23), dès lors et par la suite, ce sera l'inverse, l'homme naîtra de la femme... ou une autre femelle, tous viennent de la femme” (Tossaphot ha-Chalem, op. cit. p. 116a).

Néanmoins, un commentaire comme celui de Rachi ouvre une toute autre perspective et la plupart des cabalistes postérieurs, dont l'auteur du Zohar, suivront ce grand exégète. Alors le plan supérieur et sa structure duelle et égalitaire aura eu raison de la conception strictement patriarcale. Avec une réserve cependant : cette égalité ne sera réalisable dans le plan humain et social qu'à la fin des temps, auparavant, la prééminence du mâle sur la femelle correspond à une nécessité inhérente au plan divin, dans lequel l'attribut de Rigueur, signifié par le Féminin, doit être soumis à l'attribut de Miséricorde, signifié par le Masculin. Nous verrons, en un prochain chapitre, que même dans le plan supérieur, en principe bien sûr égalitaire, un décalage est intervenu, drame théogonique pensé autour du motif de la “diminution de la lune”.

Rabbi Abraham ben David et ses successeurs n'ont aucunement innové dans leur insistance à situer la femme dans une position de soumission vis-à-vis de l'homme. Ils étaient les héritiers d'un très ancien fond culturel pour lequel l'égalité au sein du couple humain était non seulement une pure utopie mais une menace redoutable, capable de faire voler en éclat l'ordre social. Le meilleur témoignage à cet égard est la légende extra-biblique - peut-on parler de mythe ? - relative à la première Eve, créée en même temps qu'Adam et bien vite écartée. Les sources les plus anciennes sont les moins explicites. Elles remontent au IIIe siècle et font état de la création d'une première femme devant les yeux d'Adam épouvanté par l'horreur du spectacle sanglant qui s'offrait à sa vue :

“Rabbi Yehouda Bar Rabbi dit : Le Saint béni soit-il avait créé une première femme, mais l'homme, la voyant pleine de sang et de sécrétions, s'en était écarté. Aussi le Saint béni soit-il s'y est repris et lui en a créé une seconde” (Genèse Rabba 18:4, et cf. 17:7).

Mais un autre passage fait état d'une survie de cette première Eve jusqu'à la génération suivante, et bien que l'assertion soit aussitôt contredite, elle recèle sans doute la trace d'une tradition plus développée qui a pu fournir la matière des élaborations ultérieures :

“Yehouda Bar Rabbi dit : [Caïn et Abel] se querellaient pour [la possession] de la première Eve. Rabbi Ayvou a objecté : Cette première Eve était déjà retournée à la poussière” (Genèse Rabba 22:7).

C'est un écrit plus tardif, le “midrach” intitulé Alphabet de Ben Sira, rédigé vers le Xe siècle, qui met vraiment en scène cette première Eve. Le nom qu'il lui prête désormais, Lilith, est une appellation générique dans le Talmud d'une classe de démons femelles. Ici c'est le nom propre de la première femme d'Adam, prototype de la femme révoltée, refusant la soumission, exigeant une place égale à celle de l'homme. Il n'est pas inutile de rapporter le texte concerné dans son intégralité :

“Quand le Saint béni soit-il eut créé le premier homme solitaire, il se dit : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul", il lui a donc créé une femme prise de la terre comme lui et il l'a dénommée Lilith. Dès ce moment ils ne cessaient pas de rivaliser entre eux. Elle disait : "Je ne coucherai pas par dessous" et lui disait : "Je ne coucherai pas par dessous mais par dessus, car tu est faite pour être dessous et moi dessus." Elle lui dit : "Nous sommes tous deux égaux, puisque tous deux nous venons de la terre." Aucun d'eux n'écoutait l'autre. Constatant cela, Lilith a prononcé le Nom merveilleux et elle s'est envolé dans l'espace aérien. Adam s'est tenu en prière devant son Créateur et dit : "Souverain du monde, la femme que tu m'a donnée s'est enfuie loin de moi". Aussitôt le Saint béni soit-il a dépêché ces trois anges [Sanoï, Sansanoï, Samnaglof], pour aller à sa recherche et la faire revenir. Le Saint béni soit-il dit [à Adam] : "Si elle veut retourner [vers toi] c'est bien. Sinon, elle devra accepter que cents de ses enfants meurent chaque jour". [Les anges] l'ont quittée (sic) et sont partis à sa recherche. Ils l'ont surpris au coeur de la mer, dans les eaux tumultueuses qui, dans le futur, engloutiront les égyptiens. Ils lui ont rapportè la parole du Seigneur mais elle a refusé de revenir. Ils lui ont dit : "Nous allons te noyer dans la mer." Elle leur a répliqué : "Laissez-moi donc, car je n'ai été créée que pour rendre malade les nourrissons : depuis leur naissance jusqu'à huit jours si ce sont des garçons, d'eux je m'empare, depuis leur naissance jusqu'à vingt jours si ce sont des filles." Après avoir ouïs ses propos, ils ont insistè pour la prendre. Elle leur a fait cette promesse : "A chaque fois que je vous verrais, vous, vos noms ou vos portraits inscrits sur une amulette, je ne toucherais pas le nourrisson qui la portera." Elle dû accepter que cents de ses enfants meurent chaque jour, c'est pourquoi tous les jours meurent cent démons. Aussi écrivons-nous le nom de ces anges sur une amulette portée par les petits enfants, [Lilith] les voit et elle se souvient de sa promesse et l'enfant est guéri” (Otsar ha-Midrachim, I, p. 47) (41).

A première vue, ce récit est un mythe étiologique qui vise à expliquer l'origine d'une pratique conjuratoire. Le démon Lilith responsable de la mort des nourrissons n'est autre, pour cette légende, que la première femme d'Adam, son égale créée comme lui de la terre et non pas prise d'une de ses côtes comme le sera sa seconde épouse. Les trois anges dont le nom et le portrait sont dessinés sur les amulettes placées auprès des nouveau-nés, ont le pouvoir d'arrêter l'action maléfique de Lilith en lui rappelant son serment. Le Zohar va reprendre l'essentiel de ce récit mis au compte des “livres des anciens” en donnant quelques précisions supplémentaires :

“Au début le Saint béni soit-il a créé Adam et Eve mais Eve n'était pas chair mais boue et lie de la terre, c'était un esprit maléfique. C'est pourquoi le Saint béni soit-il l'a prise à Adam et il lui a donné une autre Eve à sa place, ce que signifie le verset : "Il a prisune de ses côtes" (Gen. 2:21), à savoir une première Eve qu'il lui prit, "et il referma la chair à sa place" (ibid.), c'est la seconde Eve qui était de chair, car la première ne l'était pas” (cité dans Midrach Talpiot, fol. 199a, et voir le Zohar I, fol. 34b, p. 193 du tome 1 de notre traduction et Zohar Hadach, fol. 16c, p. 586, ibidem, trad. de B. Maruani).

Pour le Zohar cette Lilith n'était pas l'aide annoncée par le verset Biblique, elle représente pour lui le côté purement terrestre d'Adam, la “lie de la terre”, vestige des puissances chthoniennes qui ont contribué à la constitution de l'homme matériel et par conséquent rebelles à sa gouverne.

Il est intéressant de noter la transformation tardive de ce démon femelle, engendré par Adam parmi d'autres esprits malfaisants selon les sources rabbiniques antérieures (Eroubin 18b passim), en sa première compagne qui fut aussi son égale. Elle est au contraire dans les traditions plus anciennes un rejeton démoniaque de la semence d'Adam, conséquence fâcheuse de l'interruption de son rapport normal avec Eve après le péché. Nous assistons dans ce type de littérature médiévale à une diabolisation de la femme comme partenaire égale et créée avec l'homme, et c'est le vieux démon Lilith qui lui a prêté ses traits. Cependant, l'idée d'une première Eve qui est vite retournée à la poussière est beaucoup plus ancienne, ainsi que les midrachim cités le montrent, même si cette Eve ne porte pas encore le nom de Lilith. Le Zohar et les cabalistes postérieurs iront encore plus loin en voyant en Lilith la compagne de l'ange mauvais Samaël, formant ensemble le couple démoniaque principal du système démonologique, contrepartie noire du couple lumineux formé par la sefira Tiferet et la sefira Malkhout : les deux pôles sexués du monde divin auront ainsi leur contrefaçon dans l'Autre côté, le domaine impur et maléfique. Des cabalistes iront jusqu'à attribuer au Saint béni soit-il même l'équivalent de la Lilith d'Adam sous la forme d'une première Chekhinah qui est retournée au néant (voir infra) ; d'autres verront dans la protestation révoltée de la première Eve le reflet humain d'un drame théosophique qui s'est déroulé primitivement entre les deux dimensions divines contraires et concurrentes (voir infra). Malgré le peu de sympathie que le Zohar accorde à la figure de Lilith, il lui concède néanmoins un rôle important dans son eschatologie : c'est cette puissance féminine démoniaque qui accomplira à la fin des temps la destruction de Rome, ville symbole de l'inimitié des nations chrétiennes envers Israël et de son exil le plus long et le plus amer. Cette note favorable à l'endroit de Lilith reste toutefois l'exception.

Il est plus que probable que Rabbi Abraham ben David avait en tête la légende de la première Eve, égale d'Adam, quand il a rédigé son interprétation de la création du premier couple que nous avons citée précédemment. Des auteurs contemporains du maître languedocien ont non seulement accordé leur crédit au mythe de Lilith comme première femme d'Adam, mais ils l'ont développé et y ont ajouté d'autres traditions. Ils brossent d'elle un tableau peu flatteur et la voient sous la forme d'une femme affublée de pieds de poule (42), trait caractéristique de la gent démoniaque. Un Tossaphiste rapporte même un dire (peut-être apocryphe) de Rabbi Akiba selon lequel c'est seulement en rêve qu'Adam eu affaire à elle (43). L'angoisse des hommes devant une femme qui serait pleinement leur égale est parfaitement mise en scène dans les récits sur Lilith, surnommée souvent “la mère des démons”. Or il est clair que toute angoisse de ce genre n'a plus de raison d'être si l'on adopte la vue selon laquelle la femme n'est rien d'autre qu'un petit morceau de l'homme détaché de lui pour l'aider dans ses besognes et le servir. Et c'est cette vue qui s'est imposée dans un premier temps parmi les cabalistes.

Une nouvelle version des idées du Rabed dans l'École catalane

La pensée de Rabed n'a pas été sans exercer une influence notable auprès des cabalistes postérieurs. Il est significatif que nous trouvons encore chez un cabaliste qui était avant tout un grand talmudiste et un décisionnaire de renom, le type de spéculation rencontré dans les écrits du Rabed. Au début du XIVe siècle en effet, un halakhiste catalan qui dirigeait aussi un cercle d'étude de la cabale, Rabbi Salomon ben Abraham Adret, dont on connaît par ailleurs l'intérêt qu'il portait aux enseignements du docteur de Narbonne et qui était le disciple direct de Nahmanide, commente la création de la femme en reprenant visiblement les idées, voire les mots mêmes, de son prédécesseur languedocien. Le passage en question figure dans un recueil de ses responsa et il est rapporté par Rabbenou Behayé ben Acher dans son commentaire sur la Torah. Ce texte mérite d'être cité à titre d'illustration d'une tendance de la cabale, encore clairement soumise aux impératifs du discours d'autorité, visant au premier chef le bon ordre social. Parallèlement à ce genre d'écrit, florissait déjà chez les cabalistes de Castille, une autre approche, nous le verrons, qui elle aussi a des sources indéniablement anciennes. Voici le passage en cause :

“Mon maître le sage Rabbenou Salomon écrit : Il faut expliquer ici deux sujets qui sont à mon avis tous deux véridiques, les paroles de Rabbi Abahou [dans Berakhot 61a] : “Au début il est monté dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres humains, un mâle et une femelle]." On sait que les paroles des Écritures et des Aggadot sont des allusions et des images matérielles visant à représenter les choses dans les âmes. Afin d'avertir que tout a été créé avec vigilance de Sa part, béni soit-il, selon une extrême perfection, [le docteur] a rapporté les choses à une chose réfléchie dans la pensée, et il a dit que la création de l'homme a été méditée dans la pensée et l'intelligence, il est monté dans la pensée [divine l'idée] de créer deux êtres, c'est à dire chacun pour lui-même, existant à part soi, sans que l'un reçoive de l'autre et sans que l'un enfante de l'autre. La forme du mâle et de la femelle étant analogue à celle du soleil et de la lune. Ensuite la Sagesse a décidé qu'il n'est pas bon que l'homme, qui est l'essentiel de la création, soit seul, mais qu'il faut que lui soit l'agent et que la femelle soit comme un instrument (kéli) dont il s'aidera pour agir, il en va comme de la pensée et de l'acte au sujet de la lune et du soleil, dont nos maîtres, de mémoire bénie, disent : "La lune a déclaré devant le Saint béni soit-il : Maître du monde, il est impossible que deux rois se servent d'une même couronne. Le Saint béni soit-il lui a répondu : Va et fais-toi petite" [Houlin 60a et voir infra]. Elle n'est en effet qu'un instrument pour que le soleil agisse en elle et elle reçoit de lui [la lumière]. C'est ce que dit Rabbi Abahou : Au début il est monté à la pensée [de Dieu] de créer deux êtres, chacun à part soi, et finalement, n'en a été créé effectivement qu'un seul, qui est le mâle. Et bien que la femelle ait été extraite de lui et qu'ils aient été deux, la femelle n'est pas comptée dans la création, car elle n'est que comme une chose accessoire à l'essentiel qui a été prise de lui pour assurer son service, c'est pourquoi nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, l'ont appelée "queue" (44). Il faut encore expliquer la phrase : "Au début il est monté à la pensée [de Dieu] d'en créer deux", en la rapportant à la création des autres êtres vivants, où le mâle est à part soi et la femelle à part soi, mais à la fin n'en a été créé qu'un, le mâle seul, afin que la femelle soit prise de ses côtes pour être destinée (meyouhedet) à son service comme un de ses membres dédiés à son service, et pour désirer ardemment le bien de son époux et que l'époux désire ardemment le sien, ce que dit l'Écriture: "Os de mes os et chair de ma chair [...] c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère..." (Gen. 2:24), elle veut dire : elle a été créée os de ses os pour que leur attachement soit vrai et solide, davantage que celui qui lie le fils au père et à la mère, lui qui provient de leur corps, cet [attachement à la femme] est plus, car il s'agit d'une chose qui a été prélevée en tant que partie réelle de ses membres. Il se souciera donc de son bien comme il se soucie du bien de son corps - telles sont les paroles de notre maître, que sa mémoire soit une bénédiction” (cité par Rabbenou Behayé dans son Commentaire sur la Torah, éd. Chavel, Jérusalem, 1977, p. 72-73).

Ce texte souligne rétrospectivement les points déjà mis en évidence par le Rabed. L'allusion au symbolisme des deux luminaires et à la diminution de la lune pour expliquer la diminution de la femme par rapport à l'homme renvoie à une problématique qui a connu de multiples développements et en particulier ceux des cabalistes qui identifient symboliquement la “lune” au Féminin et le “soleil” au Masculin. Nous aurons l'occasion de revenir longuement sur ce point important. Le Rachba (sigle sous lequel est souvent désigné R. Salomon ben Abraham Adret), manifeste le même souci que le Rabed : fournir un justificatif métaphysique à la situation sociale de la femme vis à vis de son époux. Un élément nouveau cependant est introduit : la référence aux “luminaires” fait allusion, bien que de façon subreptice - pratique coutumière chez les élèves de Nahmanide - à l'infériorité et à la dépendance de la dimension féminine supérieure face à la dimension masculine du domaine d'en haut, dépendance semblable à celle de la lune face au soleil. Nous remarquons ici comment le motif du double visage s'articule avec celui des deux luminaires : la création effective finale d'un homme mâle uniquement et l'extraction secondaire de la femelle, correspond à la diminution de la “lune” placée sous la dépendance du “soleil”. Rien ne nous est dit ici sur l'origine de cette diminution, mais à partir de ce qui est expliqué à propos de la création de l'homme, l'on peut supposer que la raison en est la nécessité d'introduire un principe hiérarchique entre les entités ou attributs divins, pour éviter l'annulation réciproque de leur motions contraires. L'insistance sur le caractère accessoire de la femme opposé au caractère essentiel de l'homme (mâle) traduit encore une fois le désir d'harmoniser le récit biblique de la création de l'homme avec des impératifs d'ordre religieux et sociaux et peut-être également le souci de donner le primat à l'unité simple du premier homme, qui fait pendant à l'unité simple de la divinité. L'Un, en effet, ne correspond pas seulement à une idée abstraite : c'est aussi un principe de pouvoir qui donne une direction unique aux entreprises humaines. L'unité de l'homme - et il faut entendre ici sa solitude initiale en tant que mâle - fait de lui le chef du couple à venir. En définitive, c'est parce qu'il a été créé “un”, solitaire et unique, que le mâle dispose de sa prérogative de maître vis à vis de sa femme qui a un rôle instrumental, tel un des membres de son corps. Toute la difficulté du passage réside dans le fait que la domination de la femme y est pensée comme la domination de soi-même ou d'une partie de son propre corps. L'assujettissement de la femme est encore plus poussé que dans le cas de l'esclave, pour lequel il ne s'agit que d'exercer un pouvoir sur un individu-objet reconnu comme distinct de soi-même, tandis que l'épouse évoque à son époux un membre de son corps auquel il s'attache à nouveau comme à lui-même et qu'il manie comme un bras supplémentaire. En un mot, la femme n'existe pas comme individu ayant une volonté propre et une conscience singulière. Dieu a renoncé à la créer - bien que telle avait été son intention initiale - au profit de l'homme ou de l'humanité. A ce titre, elle assume une déficience ou une ratée de l'action divine, incapable de concilier concrètement la dualité sexuée de l'humain et la bonne marche de la société. C'est au nom d'un certain confort, du bon ordre familial et social, ne l'oublions-pas, que le Rachba nous présente la raison qui a fait que Dieu n'a créé qu'un seul être, le mâle humain, alors qu'en principe sa première pensée - qui est exprimée dans le premier récit biblique de la création - était d'en créer deux. Il fallait que ce fut une exigence vraiment décisive de l'auteur pour qu'il ose prendre le risque de porter atteinte à la perfection de la pensée divine ou à sa capacité de faire correspondre ses actes à ses pensées. Comme si le réel, et particulièrement la réalité sociale des rapports humains, offrait une résistance trop grande pour que l'intention initiale puisse se réaliser. Nous allons voir que des critiques inclinant dans ce sens ont été formulées par des cabalistes d'une autre école que le Rachba. Mais il convient auparavant de souligner l'impact durable des idées de Rabbi Abraham ben David (le Rabed) dans la cabale géronaise et au-delà d'elle. Outre R. Salomon ben Abraham Adret, plusieurs cabalistes postérieurs ont traité de la création du premier couple humain en faisant appel à l'interprétation du Rabed et chose intéressante, certains d'entre eux ont effectué une synthèse entre sa conception exotérique développée dans le Sefer Baalé ha-Néfech (le Livre des maîtres de soi) et la tradition ésotérique qu'il rapporte dans le fragment retrouvé par Scholem. C'est le cas de l'auteur anonyme du Sefer ha-Ma'arekhet (livre de la structure, appelé aussi Structure de la divinité). Cet ouvrage écrit vers la fin du XIIIe siècle par un héritier des enseignements transmis dans le cercle de Gérone, c'est à dire par les disciples de Nahmanide, et qui présente un net penchant pour la philosophie, a connu un très grand succès et une large diffusion attestée par la dizaine de commentaires dont il a été pourvu. C'est à l'occasion de l'explication ésotérique qu'il donne d'un texte midrachique relatant l'association nécessaire pour la création de l'attribut du jugement et de l'attribut de Miséricorde qu'il aborde le thème de la création de l'homme et de la femme. Il vaut la peine de rapporter quelques extraits significatifs de son ample exposé :

“Nous avons dit que leur association première est ce qui convenait à la perfection de la création. Nous avons déjà rappelé que l'essentiel et le principe de tout est bien et mal. C'est pourquoi l'on dit d'abord que la chose fut parfaite initialement dans la Pensée [divine], comme si l'Agent avait dit : Si je crée le monde par l'attribut de Miséricorde, c'est à dire seulement par la [sefira] Hessed, qui est grande Miséricorde, il ne pourra pas subsister, car à cause de l'importance de cette dimension les créatures n'auraient pas éprouvé de désir en fonction de cette dimension, car le désir ne procède que du côté gauche, ainsi donc la subsistance de l'espèce et celle du monde aurait été impossible et ce "n'est par pour le chaos qu'il l'a créée [la terre], il l'a formée pour qu'elle soit habitée" (Is. 45:18). Et si je crée par l'attribut du jugement, qui est la [sefira] Frayeur, le monde ne pourra subsister car d'elle découle le penchant au mal qui fait errer le monde, à partir de lui les méchants se seraient multipliés et le jugement aurait permis la destruction totale du monde, car c'est le glaive vengeur. Ajoutons encore ceci : Si je crée avec ces deux [attributs] mais sans que la puissance de l'un soit associée à la puissance de l'autre, le monde ne pourrait pas non plus subsister, car lorsque [les créatures] auraient suivi le penchant au mal, l'attribut du jugement aurait permis de tout détruire, même les bons, et le juste aurait eu le même sort que le méchant. Qu'a-t-Il fait ? Il les a associé ensemble, et c'est [la sefira] Tiferet, le premier équilibrage, qui incline vers Hessed. Telle est la racine du début de l'association qui était montée parfaite au début de la Pensée pour la subsistence du monde [...]. Ce début de la Pensée consiste en cette association où se concentre (yihoud) la Miséricorde, à savoir : l'attribut du jugement est emboîté dans la miséricorde en puissance et non en acte. Et c'est la raison pour laquelle l'homme sera le chef dans sa maison et que toute la gloire de la fille du roi sera à l'intérieur. L'intelligent fera la relation avec ce sur quoi il méditera plus loin, à propos de ce que [les maîtres ont dit] au sujet de la création de l'homme et de sa femme : Au début monta à la Pensée de créer deux [êtres] et à la fin il n'en a crééqu'un seulement. Car c'est en cet enchaînement qu'Adam et Eve ont été créés en bas comme double visage, explication : bien qu'il montât dans la Pensée qu'il y en ait vraiment deux, s'ils avaient été créés dès le départ deux, l'un se serait tourné par-ci et l'autre se serait tourné par-là, à la manière des animaux et l'homme n'aurait pu imposer sa volonté à la femme et se faire aider par elle pour la préservation de l'espèce et pour le culte de son Créateur. Mais comme ils furent tout d'abord un double visage, c'est la cause qui fait que même après avoir été séparés, ils sont "une seule chair" et que l'un recherche l'autre par l'amour de la jeunesse” (Ma'arekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 88b).

La référence à l'intrication des attributs de jugement et de miséricorde ainsi que l'évocation du double visage rappelle le fragment de Rabed, alors que la mention de la subordination de la femme comprend des formules empruntées à l'exposé exotérique du Sefer Baalé ha-Néfech. Mais une précision importante est additionnée : l'association de ces deux attributs signifie que celui du jugement est englobé, presque neutralisé au sein de l'attribut de miséricorde, dans lequel il est seulement “en puissance” et n'agit pas avec toute sa vigueur. L'intrication n'est pas réciproque, comme il en allait dans le texte du Rabbi Abraham ben David de Posquières. L'association est en fait ici une absorption : en étant inclus dans l'attribut de miséricorde, l'attribut du jugement perd son autonomie et n'exerce plus qu'une action atténuée. Mais, comme dans l'écrit du Rabed, la fonction de la création de l'homme en double visage consiste dans la relation d'interdépendance qui sera celle du couple humain, avec de surcroît une prédominance de l'homme sur la femme qui correspond à la prédominance de l'attribut de miséricorde sur celui du jugement. Le même ordre qui préside à la création du monde au niveau de l'association des dimensions ou attributs divins se répercute logiquement au niveau de la création de l'homme. L'ordre qui règne dans le cosmos et même d'abord au sein de la Pensée de Dieu est le même qui s'instaure entre l'homme et la femme. Dans un autre passage l'auteur anonyme du Sefer ha-Maarekhet revient sur le sujet de la création du premier couple en le mettant cette fois en rapport non plus avec les deux attributs divins correspondant aux sefirot Hessed et Pahad (ou Guevoura), comme faisait Rabed, mais avec les sefirot Atara (ou Malkhout) et Tiferet, comme c'est le cas dans le Zohar par exemple :

“J'ai expliqué que la forme de l'homme est une allusion à l'ensemble de l'édifice [des sefirot]. En effet, de même qu'est monté au début la Pensée [la décision] qu'il y ait un double visage, pour que le désir soit dans la relation afin que subsiste le monde, et que la Sagesse a décrété que doit se manifester la puissance de la Atara pour qu'elle soit une aide pour Tiferet au niveau de la guidance du monde, ainsi par enchaînement, l'homme a été créé double visage, face et dos, en un seul corps, comme il est dit : "Devant et derrière tu m'as formé" (Ps. 139:5), pour qu'ils aient [l'homme et la femme] une nature qui les porte l'un vers l'autre après leur séparation, car ils furent finalement séparés pour [que la femme] soit une aide pour l'homme qui accomplisse ses besoins en sorte qu'il puisse se consacrer au culte de son Créateur et que tous deux aient du mérite” (Ma'arekhet ha-Elohout, Mantoue 1558, fol. 136b).

La différence entre les deux formulations n'est que superficielle, dans la mesure où Atara et Tiferet dérivent respectivement des sefirot Guevoura et Hessed où elles puisent leur substance et donc le présent schéma renvoie au précédent. Si l'on se rapporte au long développement que notre auteur anonyme accorde au motif de la diminution de la lune (que nous aurons l'occasion dans le chapitre suivant d'étudier en détail), on découvre que la subordination de la femme posée dans les passages précités comme une nécessité pour la bonne harmonie du couple humain à partir de la création d'un être unique qui comprenait un double visage avant sa scission, est liée à la nécessité d'une restriction de la puissance de l'attribut du jugement qui se répercute sur la sefira Atara qui en est l'instance réceptrice par excellence, et qui se manifeste dans le monde en la femelle qui en dérive (fol. 107a). Ainsi, si l'émanation de dimensions divines sous la forme d'un double visage d'un seul tenant permet de rendre compte de la relation d'interdépendance et de ces dimensions supérieures et de leur reflets inférieurs, notre auteur doit faire appel au récit talmudique de la diminution de la lune pour expliquer l'asymétrie de cette unité et la nécessité d'une subordination du pôle féminin (attribut du jugement et sefira Atara) au pôle masculin (attribut de miséricorde et sefira Tiferet). L'on se souvient que Rabed avait fait allusion dans le fragment rapporté ci-dessus aux deux luminaires mais sans développer d'analyse quant à l'épisode de la diminution de l'un d'eux raconté dans le Talmud. Il faut noter ici une sorte de paradoxe qui saute aux yeux quand on réfléchit sur la nature de la subordination de la femme en tant que cette soumission est rapportée au plan supérieur des sefirot ou des attributs : c'est la dimension féminine qui est chargée d'assurer la guidance du monde inférieur, c'est elle, plus que tous les autres aspects divins, qui gouverne l'univers. Or justement, à cause de cette fonction capitale, elle a dû être restreinte dans son pouvoir pour que la puissance de jugement qui est intrinsèquement liée à elle ne soit pas une force destructrice sans limite. Peut-on extrapoler au niveau du couple humain et considérer que si la femme doit être soumise à l'homme, c'est à cause du gouvernement qu'elle exerce sur les conditions matérielles d'existence du foyer ? Ce serait à cause de son pouvoir déterminant qu'elle doit être subordonnée à son époux pour qu'une limite soit donnée à sa maîtrise ? Sa position inférieure en droit ne serait dans ce cas qu'un rééquilibrage visant à contrebalancer sa position directrice en fait ? Étant plus proche du monde matériel, elle exerce sur lui directement son emprise alors que l'homme, qui en est d'un degré plus éloigné, aurait moins de pouvoir sur lui. Ce qui semble être l'idée de notre cabaliste quand il affirme que la femme est l'aide de l'homme au niveau de ses besoins, alors que se consacrant au culte de son Seigneur, il n'a pas d'emprise directe sur la dimension concrète du monde. Quoi qu'il en soit, dans le Maarekhet, qui reprend les schèmes de Rabed, la mention de la soumission de la femme est très appuyée. Celle-ci à un statut semblable à celui de l'attribut du jugement, c'est pourquoi, pour notre auteur, “la femme doit obéir à son époux et non l'époux à la femme” (ibid. fol. 92b). Le double visage et l'association des deux attributs ne désigne qu'un unique phénomène. Ce double visage n'est pas une entité symétrique où les deux parties disposent d'une place en propre, mais c'est une structure dissymétrique constituée d'un pôle prépondérant qui a absorbé un pôle dont la différence est atténuée. Le souci de l'harmonie du couple humain revient comme un leitmotive, mais cette harmonie est considérée essentiellement comme la conséquence de la domination du mari. A cet égard quelques précisions nous sont données plus loin :

“Grâce à la forme initiale de la conjonction, l'un ne se détournera pas de l'autre comme font les animaux, mais ils seront une seule chair pour la subsistance du monde. Si l'homme mérite d'avoir un couple conforme à la création parfaite, que sa femme lui vienne en aide pour accomplir sa besogne dans ce monde-ci et pour élever ses enfants, afin qu'il ait du loisir pour la besogne du chemin du monde à venir, ainsi qu'il a été évoqué, alors s'accomplit en lui le début de la Pensée et son édifice est parfait à la ressemblance d'en haut. Il convient également qu'il lui procure [à sa femme] des nourritures pour habiter constamment avec elle afin d'enseigner à ses enfants de suivre avec lui les voies de son Créateur pour le servir ; ainsi ils fructifieront et se multiplieront sans cesse et la bénédiction se trouvera avec eux. En revanche, quand la femme se rebelle contre son époux, lui aussi se rebellera contre elle, car il abandonnera son foyer et s'en ira, répudiera sa femme et les enfants seront turbulents comme des orphelins [...] en renvoyant la mère, les enfants seront renvoyés, car alors elle se détachera d'eux et se vengera sur eux” (fol. 94a).

Le couple idéal correspond à l'organisation supérieure des attributs divins. De même que l'attribut du jugement doit être subordonné et gouverné par l'attribut de miséricorde, la femme doit être, au sein du couple, le partenaire soumis à l'autre. Et cela est surtout nécessaire dans les moments de crise et de colère. Même en ces occasions, le type d'association idéal a établi des liens si forts entre les pôles contraires, que l'un finit par rejoindre l'autre (voir ibid. fol. 92b). Notre cabaliste, à l'instar de son prédécesseur provençal et géronais, considère qu'une insoumission de la femme équivaut à une distorsion de l'ordre parfait voulu et établi par Dieu depuis le commencement. Mais il insiste surtout sur ses conséquences fâcheuses sur le plan de la vie familiale et en particulier sur l'éducation des enfants. Encore une fois, nous voyons comment un motif de la cabale théosophique a été articulé à des préoccupations sociales, qu'il ne faudrait cependant pas qualifier avec mépris de prosaïque. Le simple fait de chercher un fondement à un ordre existant témoigne de la fragilité de celui-ci. S'il faut l'expliquer, c'est qu'il ne va plus de soi. En faisant remonter la situation de la femme à celle d'un attribut divin, ces cabalistes ont ouvert la voie à une série d'interprétations dont nous étudierons par la suite le détail.

Sur le plan exégétique, une différence avec le texte de Rabed (et de Rachba) apparaît dans la volonté affirmée de l'auteur du Ma'arekhet qui estime qu'il y a adéquation entre la “pensée” divine initiale d'une création de deux entités distinctes et sa réalisation finale d'une entité unique double, alors que chez Rabed était clairement posée une rupture entre les deux :

“Nous ne considérerons pas que l'existence du début de la Pensée [divine] s'est annulée, loin de nous, car le double visage est aussi dans cette création tel que cela est monté dans la Pensée” (Ma'arekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 93b).

Cette adéquation vaux aussi pour les attributs divins :

“Le début de la Pensée est pour la perfection, pour ce que requiert la fin de l'action, en tant que l'attribut du jugement est inclus dans l'attribut de miséricorde en puissance et non en acte” (ibid. fol. 88-89).

Une idée nouvelle est additionnée à la conception de Rabed : l'attribut du jugement existe en puissance en non en acte dans celui de la miséricorde. Cette insertion d'un concept aristotélicien ne doit pas surprendre. L'auteur du Ma'arekhet ha Elohout tente à plusieurs reprises de soutenir des propositions de la cabale en faisant appel à la philosophie (45). Le couple d'opposés puissance/acte a été maintes fois utilisé par des cabalistes et à toutes les époques. La plupart d'entre eux cependant ne se sont pas souciés d'expliquer comment une entité pouvait receler en son sein l'entité opposée, car l'important à leurs yeux était sans doute la possibilité que leur donnait cette conception de maintenir l'unité intrinsèque des émanations - dont ces attributs sont les deux axes principaux - tout en préservant une dualité de pôles opposés perçus comme mâle et femelle.

Ainsi, un cabaliste comme Isaac d'Acre identifie ce double visage avec les deux chérubins correspondant aux sefirot mâle et femelle, Tiferet et Malkhout (Beauté et Royauté) :

“Cette sefira (la Malkhout) et la sixième (Tiferet) sont appelées "double visage" (dou partsoufim) et sont appelées "chérubins", bien que chacune des dix [sefirot] soit appelée "chérubin" ou "dieu" (el), "YHVH" ou "ton Dieu" ou "Elohim" ou "Saint, béni soit-il" ou "Chaddaï", le tout selon le sujet” (Méirat Enayim, éd. Erlanger, Jérusalem, 1981, p. 9).

L'idée d'une identité des chérubins avec le double visage a été étudiée par Moshé Idel, dans un travail encore inédit dont nous avons parlé plus haut. Un cabaliste comme Joseph Achkénazi (surnommé Joseph le Long) (46) affirme par exemple :

“Les chérubins sont de l'ordre de Tiferet et Malkhout car ils ont un visage (partsouf) d'homme” (Commentaire sur le Sefer Yetsira 1:1).

En effet, à eux d'eux ils ont un visage d'homme, en tant que celui-ci est constitué d'un couple mâle et femelle. Nous reviendrons bien évidemment sur l'importante question des chérubins proprement dits.

La problématique qui s'est ouverte dans la cabale à partir du motif du double visage, s'est portée sur la question de la prédominance d'un visage sur l'autre. Comment concilier l'unité parfaite de ces visages qui n'en font qu'un et la nécessité qu'un seul des pouvoirs divins s'exerce, au détriment de l'autre ? Nous avons vu que le Rabed conçoit l'imbrication de ces deux entités pour éviter de donner prise à l'accusation de dualisme. Mais d'autres solutions ont été apportées par la suite, qui constituent une contribution fondamentale des cabalistes.



Une autre perspective : R. Todros Aboulafia et l'École de Castille

Une attitude tout à fait contraire à celle qui vient d'être décrite se rencontre en effet dans le commentaire de R. Todros Aboulafia sur les aggadoth du Talmud. Celui-ci écarte, au moyen de la dialectique du raisonnement talmudique appuyée par la tradition ésotérique, l'opinion selon laquelle la femme n'est advenue qu'à partir d'un organe prélevé sur l'homme - la queue d'après une opinion exprimée dans le Talmud - et cela en vue d'un alignement sur les conceptions de la cabale concernant le plan supérieur. Ce développement assez long mérite d'être rapporté :

“Berakhot (61a) : "YHVH Elohim a construit la côte"... jusqu'au [dictum de R. Abahou] : "Est monté dans la pensée divine [l'idée] de créer deux [individus] mais finalement [l'homme] fut créé seul etc." L'essentiel de ce passage et son début se trouve dans [le traité] Eroubin (18b), chapitre [intitulé] "On fait des bordures aux puits", où nous apprenons ceci : "R. Jérémie ben Eléazar dit : Le premier homme avait un double visage, comme il est marqué : "Je t'ai formé devant et derrière" (Ps. 139:5) et "YHVH Elohim a construit le côté" (Gen. 2:22). Rav et Samuel [discutent] etc." c'est ce que nous lisons là-bas dans la tradition [du Talmud]. Sache qu'un enseignement traditionnel est entre nos mains selon lequel le premier homme avait un double visage (dou partsoufim), suivant les paroles de R. Jérémie et suivant les paroles de celui qui dit [que la femme était un] visage (partsouf). C'est ce qui ressort du passage du Talmud. En effet, dans la mesure où le Talmud s'efforce avec ardeur de répondre à toutes les objections que formule celui qui prétend [que la femme a été créée à partir d'une] queue en faveur de celui qui dit [qu'elle était] un visage [formant la moitié féminine du premier homme], cela suppose [qu'il opte pour] cette version. Et bien que le Talmud réponde aussi [à des objections] qui vont dans le sens de celui qui parle d'une queue, lorsque l'on y regarde de plus près, la tradition tranche en faveur de celui qui parle d'un visage. Il faut que tu saches que toutes les parties de la vraie tradition (qabalah), dans leur ensemble et dans leurs détails, sont toutes bâties sur ce fondement et tournent autour de ce point-là, il s'agit d'un secret profond sur lequel sont suspendues des montagnes de montagnes. Rabbi Abahou, qui voit une contradiction entre les deux versets, lui aussi pense [que l'homme a été créé avec] un double visage, mais il se contraint à trouver une réplique qui n'en est pas une [en faveur de l'opinion voulant que la femme a été créée à partir d'une queue], avec une grande gène, car Dieu ne tolère pas [une telle solution], allant selon les dires de ce maître qui a déclaré : "Au début est montée [l'idée] dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres], mais finalement [l'homme] a été créé seul", c'est là une chose inconvenante envers l'en haut. L'on se trouve dire que Dieu a décidé ensuite de faire le contraire de ce qui était monté dans sa pensée au début ! Loin de nous ! "Dieu n'est pas un homme pour mentir, ni un fils d'homme pour se repentir" (Nom. 23:19). Tout ce que nos maîtres ont dit, tout ce qui est monté dans la pensée [divine] a été accompli et ce fut ainsi. En fait, toujours le premier homme eut un double visage et c'est ce qui était monté au début dans la pensée [divine] pour être créé, et c'est ainsi qu'ils ont été créés [en tant que deux faces, une mâle et une femelle], et finalement est montée dans la pensée [divine l'idée] de les séparer, ce qui fut fait. C'est pourquoi les maîtres ont expliqué l'expression "il a construit" (Gen. 2:22) de plusieurs manières, comme tes yeux le voient dans ce passage du Talmud en question. Si l'on explique que R. Abahou n'admet pas [la création de l'homme] en double visage, cette interprétation est vide de tout sens. Dans [le traité] Ketouvot, premier chapitre, tu trouveras [un texte] qui abonde explicitement dans le sens de nos affirmations, nous lisons là-bas : "Lévi se trouvait un jour dans la maison de Rabbi aux noces de son fils R. Siméon. Il a récité cinq bénédictions. Rav Assi se trouvait un jour dans la maison de Rav Achi lors des noces de Mar, fils de Rav Achi et il a récité six bénédictions. Il faut dire qu'à ce sujet [ces maîtres] ont une divergence. L'un pense qu'il n'y eut qu'une seule création [de l'homme] tandis que l'autre pense qu'il y eut deux créations [relativement à l'homme]. Non pas. Tous [pensent] qu'il n'y eut qu'une création, mais l'un pense que l'on doit tenir compte de la pensée [divine] tandis que l'autre pense que l'on doit tenir compte de l'acte [divin]" (Ketouvot 8a). On apprend donc de ce [texte] que les deux visages sont une seule création, et que c'est ainsi qu'il est monté dans la pensée [divine] au début et qu'il est monté dans la pensée [divine] de les séparer à la fin, et ce fut ainsi. De l'avis des initiés à la vérité dont la tradition est vérité et dont l'enseignement est vérité, les versets ne se contredisent pas l'un l'autre, car le verset : "Mâle et femelle il les créa" et le verset "A l'image de Dieu il le créa" sont tout un, et celui qui connaît le secret de l'image dont il est dit : "Selon notre image à notre ressemblance" nous comprendra. C'est pourquoi je dis que R. Abahou admet [la création d'Adam] en double visage, mais il dévoile le secret en usant d'une allusion. Réfléchis à ce qu'expliquent nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, [à propos du verset] : "Faisons l'homme": "De qui prendrons-nous conseil ? R. Josué dit : Nous demanderons conseil à l'oeuvre du ciel et de la terre ; à l'exemple d'un roi qui avait deux conseillers et ne faisait rien sans leur avis. R. Samuel bar Nahmani dit : Nous demanderons conseil à l'oeuvre de chaque jour, à l'exemple d'un roi qui avait un conseiller et qui ne faisait rien sans son avis" (Genèse Rabba 8:3). Ailleurs il est dit : "Nous prendrons conseil de la Torah", et tout est vrai. Celui qui comprend cette parabole dans son fond et sa vérité de façon à établir la parabole extérieure sur le sens intérieur, je lui certifie qu'aucune des paroles des sages, parmi toutes celles qui ont été rapportées, ne lui paraîtra étrange, de même des nombreuses autres choses que j'ai écrites ; quant à moi je ne dois pas l'expliquer car il n'a pas été permis d'écrire cette chose, même par allusion, et on ne la transmet qu'aux personnes discrètes, et oralement, de fidèle à fidèle, l'on n'en transmet que les têtes de chapitres et des généralités particulières, les détails lui-même les dira” (Otsar ha-Kavod, Varsovie, 1879, p. 9b).

Bien que R. Todros Aboulafia se refuse à dévoiler le “secret” auquel il se réfère, il est hors de doute qu'il s'agit de la présence d'un “double visage” dans le plan divin, à l'image duquel l'homme a été créé avec une face féminine et une face masculine. En écartant la conception qui considère que la femme a été formée après l'homme, secondairement à lui et en dérivant de lui, notre auteur sous-entend une dualité au niveau de l'essence divine, comparable sans doute à celle qu'affirmait le Rabed, mais dont les deux termes sont probablement le masculin et le féminin plutôt que la Miséricorde et le Jugement, bien que, comme on le verra, ces deux attributs connotent, tout au long de l'histoire de la cabale, la nature du mâle et celle de la femelle. Il est significatif que notre cabaliste milite pour la création duelle de l'homme, dont l'unité est composée de la bipolarité sexuelle, en faisant appel non seulement au raisonnement talmudique examinant une discussion entre maîtres des temps anciens, qui divergent sur l'interprétation de versets bibliques, mais qu'il introduise un recours à la tradition secrète pour laquelle il est établi absolument et sans le moindre questionnement, que l'homme a été créé double. Là où les spéculations des cabalistes pouvaient entrer en opposition avec une opinion autorisée de la tradition rabbinique - et on a vu que cette opinion a été adoptée par des auteurs comme le Rabed et le Rachba - notre cabaliste opte non seulement pour l'opinion concordant avec la théorie ésotérique, mais choisit une stratégie qui le mène à refuser d'entériner la conception voulant que la femme ait été créée à partir d'une queue, en la taxant d'argutie ou de simple jeu d'interprétation. Il n'est pas question pour lui d'admettre qu'un maître de la tradition rabbinique ait pu penser sérieusement que la femme vienne d'une queue et n'est qu'un appendice coupé du corps de l'homme. Si lors de la discussion du Talmud cette possibilité-là a été envisagée, elle n'a été défendue que pour mettre en évidence l'aberration des arguments qui pourraient venir en sa faveur. L'argument principal en discussion est tiré d'un dictum de R. Abahou qui semble affirmer une contradiction entre l'intention divine initiale et sa réalisation finale. Comme cette idée est insultante vis à vis de Dieu, elle n'est recevable qu'une fois comprise dans le sens d'une création effective d'un homme double. Pour R. Todros Aboulafia, la parole de ce maître : “Au début il eut la pensée de créer deux et à la fin il a créé un”, signifie : l'intention divine de créer deux faces, une mâle et une femelle, s'est réalisée finalement par la création d'un seul être comportant un double visage, qui a été séparé en homme et femme. On peut l'entendre encore de cette façon : au début l'homme était un double visage masculin et féminin, ensuite il a été séparé et il y eut “un” homme et “une” femme. L'émergence de la femme ne trahit donc pas une ratée au niveau d'une intention initiale de Dieu, qui ne se serait pas réalisée, comme le pense R. Salomon ben Abraham Adret, pour lequel prime la nécessité concrète d'une hiérarchie entre les sexes dont l'un doit être subordonné à l'autre pour que la femelle humaine serve son époux et lui soit fidèle, contrairement à la femelle dans le règne animal. Cette dernière conception qui oppose un état idéal des choses voulu par la pensée divine, mais qui aurait été nuisible à la bonne marche des choses et surtout, semble-t-il, au pouvoir du mâle, qui n'eut pas manqué d'être mis en question, est réfutée avec vigueur par notre auteur, et cela pour des raisons qui tiennent au savoir ésotérique transmis par les cabalistes concernant le domaine supérieur divin. Il est temps de poser une question : qu'est-ce que les cabalistes ont fait de leur conception qui implique tôt ou tard la reconnaissance d'une égalité et d'un rapport de non subordination entre l'homme et la femme ? Il est évident qu'ils n'ont pas cherché à bouleverser l'ordre social existant. Un tel événement ne s'est produit que plus tard, et encore de façon très brève, lors de l'explosion messianique du XVIIe siècle connue sous le nom de sabbatianisme (47). Il est tout aussi évident que les cabalistes ont dû tenir compte de cette donnée spéculative pour lui concéder des conséquences concrètes. L'on trouve cependant, dans les écrits des cabalistes, des élaborations compliquées pour soutenir une certaine primauté du masculin sur le féminin à partir de réflexions sur la position de la sefira Malkhout (royauté) vis-à-vis de son partenaire masculin, la sefira Tiferet (beauté). Aussi bien dans le système de Moïse Cordovéro que dans celui d'Isaac Louria, l'on discerne une tendance à marquer l'infériorité de la femelle sur le mâle. Il faut noter toutefois que cette tendance a un statut assez particulier. Cette inégalité qui s'ancre au niveau du monde divin, est considérée comme temporaire et comme étant appelée, dans l'avenir eschatologique, à s'annuler. De plus, nous verrons bientôt que l'on trouve quelques écrits, où la primauté dans le plan du processus d'émanation, est attribuée au principe féminin, considéré comme la toute première expression limitée de l'Infini. Il est évident que cette inégalité, si minime soit-elle, entre les attributs masculin et féminin de la divinité, permet de justifier l'inégalité sociale et religieuse entre l'homme et la femme, ou tout au moins de rendre compte de cette inégalité au niveau spéculatif. Mais comme celle-ci n'est pas considérée comme définitive, une percée ou anticipation de cette égalité future a été envisagée effectivement. Ici s'ouvre un des chapitres les plus passionnants et les plus méconnus de l'histoire de la cabale. Et ce chapitre est justement un des sujets de notre actuel travail. Les cabalistes ont essentiellement répercuté leur théorie ésotérique dans le plan humain, au niveau de la relation conjugale entre l'homme et la femme. S'il était difficile pour eux, sinon impossible, de donner une traduction sociale de leur conception, radicalement hétérogène à la mentalité forgée par des millénaires de patriarcat, il leur restait à élaborer un système et une pensée de la relation intime, où la réunion des sexes restaure et rétablit la vérité originelle de leur rapport et qui en même temps préfigure ce qu'il ce qu'il sera aux temps messianiques. Leur pensée de l'un comme supportant la dualité sans souffrir de division et de séparation leur a fourni la possibilité notionnelle d'une telle entreprise. FIN

NOTES EN FIN DE PAGE

Posté par Adriana Evangelizt


Par Adriana Evangelizt - Publié dans : KABBALE
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Mardi 31 octobre 2006

Genèse 1:26-27 :

l'Image de Dieu, le couple humain

et le statut de la femme chez les premiers cabalistes


par Charles Mopsik

1ère partie


Genèse 1:26-27 est le texte biblique qui a, plus que tout autre, joué un rôle déterminant dans l'éclosion et les développements de la mystique juive médiévale dénommée cabale. Nous allons examiner ici un aspect de l'interprétation que les premiers cabalistes ont donné de ces versets. Ce n'est pas essentiellement la nature de l'image de Dieu telle qu'elle a été pensée par les cabalistes qui retiendra notre attention, mais sa composante sexuelle. Les discours des premiers mystiques juifs médiévaux concernant les éléments mâle et femelle de cette image de Dieu nous permettrons de percevoir le mouvement qui a conduit la pensée ésotérique vers une plus grande autonomie vis-à-vis de la pensée religieuse commune. Ils nous permettrons aussi d'assister aux débuts hésitants d'une réflexion sur le statut de la femme et sur son égalité ontologique avec l'homme.

Rabbi Abraham ben David de Posquières (Beaucaire aujourd'hui), né à Narbonne vers 1120 et mort en 1191, est le premier auteur médiéval dont quelques fragments relevant de la mystique juive appelée Cabale, la tradition ésotérique, ont été conservés. Comme son beau-père, R. Isaac ben Abraham, le président du Tribunal rabbinique de Narbonne, c'était une haute figure rabbinique (1). Le Rabed, ainsi qu'on a pris l'habitude de le nommer en regroupant les initiales de son nom, a surtout été connu pour ses gloses critiques (hassagot) sur le Code de la Loi (michné torah) de Maïmonide. Mais il est aussi l'auteur d'un commentaire sur le Talmud dont il ne reste que quelques pages. Or il semble que le Rabeb ait introduit dans ce commentaire, en grande partie perdu, des exégèses de type cabalistique. Un fragment de cette nature a été retrouvé par G. Scholem. Ce dernier affirme n'avoir guère de doute quant à son authenticité et cela à partir de critères chronologiques concernant l'état d'élaboration de la cabale. Nous sommes en mesure de confirmer l'authenticité de ce texte à partir d'une analyse comparée d'un autre écrit de Rabed depuis très longtemps connu et répertorié. Mais l'examen de ces deux passages qui s'éclairent l'un l'autre seront pour nous d'un intérêt considérable puisqu'ils offrent un tableau détaillé de la conception des premiers cabalistes concernant la création de l'Homme à l'image de Dieu et concernant le statut de ses aspects mâle et femelle.

Le fragment de Rabed se présente comme le commentaire d'un dit ancien (IIIe siècle ?) appartenant à la littérature rabbinique, qui lui-même interprète Genèse 1:26-27 et Genèse 5:2. Selon ce dit attribué à R. Jérémie ben d'Éléazar (2), le premier homme a été créé doté de deux visages (dou-partsoufim) (3). Rachi (R. Salomon ben Isaac, Troyes, 1040-1105), dans sa lecture du Talmud qui a fait autorité, considère que cet homme était composé de deux parties dont une mâle et une femelle, détachées par la suite l'une de l'autre pour former un homme et une femme. Rachi interprète donc ce texte du Talmud en se servant d'un autre midrach, Genèse Rabba 8:1. Selon cette sentence rabbinique, homme et femme sont les deux moitiés d'un être unique qui est l'Adam premier, image de Dieu. Mais le Rabed propose une interprétation du passage du traité Berakhot qui comporte deux facettes : la première concerne la création de l'homme réel et historique et tend nettement à contrevenir à l'idée d'une égale dignité de l'homme et de la femme, en tant qu'éléments constituant les deux aspects de l'humanité primordiale, idée contenue en germe dans la sentence de R. Jérémie ; la seconde interprétation concerne l'Image de Dieu, sa forme manifestée dans ses middot (attributs ou dimensions) et, au contraire de la précédente, elle plaide pour l'unicité dans l'égalité de ces deux visages de l'Homme supérieur. Voici une traduction du fragment annoncé :

“Commentaire de Rabed : La raison de la création [d'Adam et Eve] en deux visages (dou-partsoufim) consiste en ceci : l'homme a été créé en deux visages afin que la femme obéisse à son époux et afin que sa vie soit suspendue à la sienne, qu'ils ne suivent pas chacun son propre chemin, mais qu'il y ait entre eux proximité et fraternité, qu'ils ne se séparent pas. Alors il y a aura la paix entre eux et par leur intermédiaire il y aura la paix dans le monde. Il en va ainsi également des “ouvriers fidèles dont l'action est fidélité (4)”. La signification des deux visages se rapporte à deux choses. On sait que deux contraires ont été émanés, l'un est le Jugement (din) et son compagnon est la Miséricorde parfaite (rahamim guemourim). S'ils n'avaient pas été émanés en double visage, chacun aurait agi selon sa dimension propre et ils apparaîtraient comme deux pouvoirs (chté rechouyot). Chacun aurait agi sans relation (hibour) avec l'autre et sans son aide. Mais comme ils ont été créés en double visage, toutes leurs actions s'accomplissent à l'unisson, à égalité, en parfaite corrélation (yihoud), sans séparation entre eux. S'ils n'avaient pas été créés en double visage, aucune corrélation complète n'aurait émergé d'eux, et la dimension du Jugement n'aurait pas pu correspondre à la dimension de Miséricorde comme la dimension de Miséricorde n'aurait pas pu correspondre à la dimension du Jugement. Mais comme ils ont été créés en double visage, chacun d'eux se rapproche et s'unit à l'autre, désirant et convoitant de se conjoindre (léhithaber) à l'autre, pour être un seul tabernacle (5). Une preuve en est que les noms [divins] se désignent l'un l'autre, tu trouveras que YHVH [qui se rapporte à la Miséricorde] désigne parfois aussi la dimension du Jugement, de même le nom Elohim [qui se rapporte au Jugement], désigne parfois la dimension de Miséricorde, comme dans Genèse 19:24. Ces dimensions passent l'une dans l'autre. Telle est, en bref, la signification du double visage. Médite cela et tu trouveras (6).”

L'expression dou partsoufim qui désigne dans le midrach la nature bissexuée de l'homme initial, signifie pour le Rabed la coïncidence en Dieu de ses deux attributs : la Miséricorde et le Jugement. Un tel usage de cette expression n'est pourtant pas une innovation. Dans un autre midrach, l'attitude de Dieu est caractérisée de la façon suivante : “R. Hochaya dit : Il y eut deux visages (dou partsoufim) : un visage de lumière pour Israël et un visage d'obscurité pour les égyptiens (7)”. Une même action divine s'est exercée simultanément en faveur d'Israël et pour châtier l'Égypte. Cette double facette de l'oeuvre divine est appréhendée au moyen de la formule qui désigne la dualité sexuelle de l'homme premier. L'évocation de la correspondance des noms divins (le Tétragramme et Elohim) avec les deux attributs est coutumière dans la tradition midrachique, au contraire de l'idée d'une possible inversion de cette correspondance affirmée ici.

Un cabaliste du début du XIVe siècle reprend explicitement l'idée contenue dans le fragment du Rabed, et il ajoute une notation importante, qui en précise le sens : l'image de la forme double de l'homme, le modèle de sa création, n'est autre que le double visage dont a parlé R. Abraham ben David. Dans son commentaire sur la création de l'homme, R. Josué Ibn Chou'aib déclare en effet :

“L'homme a été créé à la ressemblance du modèle [d'en haut] qui est mâle et femelle, double visage, et déjà Rabbi Abraham ben David, que sa mémoire soit une bénédiction, en a écrit la raison (8)”.

Cette citation met en étroite relation deux fragments de Rabed, qui sont ordinairement considérés comme totalement distincts et sont par conséquents étudiés séparément par les savants. Le premier fragment est celui que nous avons rapporté plus haut ; le second est un commentaire du verset de Genèse 1:26-27 traitant de la création de l'homme mâle et femelle à l'image de Dieu. Pour saisir l'enjeu exégétique de cette lecture, quelques précisions préalables sont nécessaires. Le Rabed écrit à une époque où la philosophie aristotélicienne s'est imposée, surtout à travers l'oeuvre de Maïmonide, comme un critère de vérité. La solution apportée par l'allégorisme maïmonidien à la question épineuse du statut des anthropomorphismes bibliques, qui n'était certes pas nouvelle, était en passe de s'imposer comme une vérité dogmatique, mais elle heurtait profondément les tenants des solutions plus traditionnelles, désireux d'éviter le réductionnisme inévitable des allégories. Pour donner le change à la solution de Maïmonide - l'image de Dieu en l'homme est son intellect et seulement lui - ces personnalités ont fait appel à des traditions qui ne devaient certes rien à la philosophie, mais qui comportaient des éléments bien plus audacieux et riches de périls à l'endroit du strict monothéisme.

Maïmonide, dans sa codification de la Loi dénommée Michné Torah, affirme qu'est hérétique (min) “celui qui dit : il existe un Souverain unique mais il est un corps et il possède une image (9)”. Ce qui implique que les anthropomorphismes dont la Bible abonde et qui prêtent à Dieu des traits corporels humains, doivent être interprétés comme autant d'allégories sans significations particulières au sujet de l'essence divine. Cette condamnation pour hérésie formulée par Maïmonide, grand législateur médiéval de la Synagogue, a fait l'objet d'une remarque critique de la part de Rabed. Mais cette remarque a été plutôt mal interprétée par G. Scholem, qui la cite en omettant sa seconde partie. Ce qui permet à cet auteur d'affirmer qu'il existe chez Rabed et les cabalistes une “apologie de l'anthropomorphisme (10)”. La première partie de la glose critique de Rabed rejette l'appellation d'hérétique comme terme adéquat pour qualifier la croyance dans la nature corporelle de Dieu : “Pourquoi qualifie-t-il cette personne d'hérétique ? Beaucoup de gens, plus grands et meilleurs que lui [Maïmonide], ont adopté cette conception...” (ad loc.), mais la suite porte : “... à cause de ce qu'ils virent dans les Écritures et plus encore à cause de ce qu'ils virent dans les dires des aggadot qui troublent les idées”. Trompé par l'apparence de plusieurs textes rabbiniques anciens, ces personnes ont cru que Dieu possède un corps, mais il n'y pas de raison de les considérer comme des hérétiques. La seconde partie de la citation montre clairement que Rabed ne partage pas cette fausse opinion, même s'il ne veut pas la qualifier du nom d'hérétique. Mais elle implique aussi quelque chose de plus conséquent. Ces aggadot troublantes doivent être comprises selon leur vrai sens de façon à percevoir correctement à quoi se rapportent leurs anthropomorphismes. Il n'est pas question pour Rabed, à l'instar de Maïmonide, d'attribuer une forme corporelle à l'Être suprême. Mais il faut rendre compte des textes bibliques ou rabbiniques qui semblent la lui attribuer sans recourir pour autant à une méthode allégorique qui aboutit toujours à neutraliser les significations littérales des écritures. Dans sa glose critique, Rabed garde le silence sur ce qui serait la bonne manière d'entendre les anthropomorphismes. Cependant, un très précieux fragment de son commentaire perdu sur les Aggadot du Talmud, que des auteurs postérieurs ont conservé, nous fournit la clé de son système d'interprétation, qui, s'il est mis en relation avec son commentaire sur la création de l'homme avec deux visages ou deux masques, cité plus haut, apporte un éclairage satisfaisant de la conception initiale de la cabale quant au modèle supérieur de la création de l'homme. Voici d'abord une traduction du bref passage annoncé. Le commentaire porte sur une sentence du Talmud (11) : “D'où savons-nous que le Saint béni soit-il met les tefilines ?” Le petit-fils de Rabed, Acher ben David, mentionne à ce sujet “la teneur exacte [de l'explication de mon grand-père], le grand Rabbi Abraham ben David” :

“Ce dire [du Talmud] se rapporte au Prince de la Face, lui dont le nom est comme le nom de son Maître. [A moins qu'il y ait un être situé au-dessus de lui, émané de la cause suprême, et qui possède la puissance du Très-Haut (12)], c'est lui qui est apparu à Moïse et qui est apparu à Ezéchiel dans la vision de l'Homme d'en haut (Ez. 1:26). C'est lui qui s'est manifesté aux prophètes. Tandis que la cause des causes n'est apparue à personne, ni avec un [bras] droit ni avec un [bras] gauche, ni avec une face ni avec un dos. C'est un secret dans l'Oeuvre du Commencement : “Quiconque connaît la mesure du Formateur du commencement, est assuré [d'avoir part au monde à venir (Chiour Qomah)]”. Et c'est lui qui dit : "Faisons l'homme [à notre image]" (Gen. 1:26) (13)”.

Une version un peu différente de ce passage est rapportée par R. Jacob ben Habib, auteur du Eyn Yaakov (14) :

“J'ai trouvé écrit au nom du Rabed, de mémoire bénie : [...] L'Émissaire c'est le Prince du monde apparu aux prophètes, gouvernant le Char, émané de la cause première, possédant en lui la puissance du Très-Haut, c'est lui qui dit : "Faisons l'homme à notre image"”.

“Prince de la Face” ou “Prince du monde” sont des appellations de l'archange suprême dénommé Métatron dans la Aggada rabbinique et la littérature des Palais (15). Cet archange, présenté comme une émanation de la Cause suprême (16), est le sujet véritable des apparitions divines et des formulations anthropomorphiques du texte biblique. C'est lui l'Elohim qui dit “Faisons l'homme à notre image (17)”, et non la Cause suprême. Il se manifeste en tant que démiurge et il est l'Homme d'en haut, objet de la vision des prophètes. Il possède le nom et la puissance de son Maître, invisible et sans forme (18).

Figure de médiateur et de manifestation divine, sa forme corporelle supporte la totalité des attributs divins, le bras droit est l'attribut de Miséricorde, le bras gauche l'attribut de Jugement, la face et le dos représentent d'autres dimensions manifestées de la Cause suprême, peut-être l'attribut de Beauté et celui de Royauté (les sefirot Tiferet et Malkhout). Cette entité intermédiaire endosse l'anthropomorphisme des écrits anciens, elle permet de maintenir leur signification littérale sans recourir à l'allégorie et sans tomber dans une conception qui rabaisserait l'Être suprême au rang d'une réalité corporelle. Elle assume sémantiquement la charge des textes anthropomorphistes en sauvegardant leur intégrité de vérités révélées et irréductibles. On peut même dire que la notion de Dieu ou de divinité se déplace : le mot Dieu (Elohim) du texte biblique se réfère directement à cet archange suprême, de même l'expression “Saint béni soit-il” de la tradition rabbinique, mais il ne désigne que médiatement l'Être ou la Cause suprême que les cabalistes se plairont à dénommer En Sof (Infini). Si l'on met en relation cette interprétation de R. Abraham ben David - qui est en fait plus qu'une interprétation mais la clé de la pensée ésotérique juive - avec son commentaire sur la création de l'homme en un double visage, il ressort que le modèle supérieur de l'homme, celui qui possède les deux attributs de Miséricorde et de Jugement identifiés aux pôles masculin et féminin, n'est autre que cet archange suprême, émanation de la Cause première ineffable, que l'on peut qualifier à bon droit de Dieu manifesté. En déplaçant le Dieu dont l'homme est la ressemblance au niveau d'une dimension médiane entre l'Absolu caché et le monde créé, la voie a été ouverte aux spéculations sur les faces masculines et féminines de ce Dieu manifesté possédant une forme corporelle nantie de deux faces, dont est l'une est mâle et l'autre femelle. Pour avoir préféré sauver l'anthropomorphisme traditionnel sans faire appel à la méthode allégorique, c'est l'essence divine de la différentiation sexuelle qui a été promue. En même temps, cette théologie a rejoint ou a retrouvé des spéculations juives “mystiques” très anciennes, dont l'hermétisme et le gnosticisme sont des témoins privilégiés, nous allons le voir.

Une interprétation mystique contemporaine de celle que R. Abraham ben David donne du verset de Genèse 1:26-27, se trouve dans le livre Bahir (§ 172), à moins qu'elle soit la source cachée de ses propos. Voici un extrait du commentaire en question :

“Le Saint béni soit-il a sept formes saintes et toutes ont leur correspondant en l'homme, ainsi qu'il est dit : "Car à l'image de Dieu il a fait l'homme, mâle et femelle il les créa" (Gen. 9:6), "A l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa" (Gen. 1:27) et ce sont : la cuisse droite et la gauche, la main droite et la gauche, le tronc et l'alliance. En voilà six, et tu avais dit sept. La septième [forme] est en sa femme, comme il est écrit : "Ils seront une chair une" (Gen. 2:26).“

Les sept formes saintes de Dieu, qui constituaient anciennement l'Heptade archangélique - les sept grands princes célestes qui servent le Roi divin près de son Trône - deviennent les sept formes par lesquelles la divinité cachée se révèle et agit. Ce sont ces sept formes qui constituent le modèle de la forme corporelle de l'homme, et elles comprennent le sexe masculin (“l'alliance”) et le sexe féminin qui est “en sa femme”. Homme et femme constituent un tout unique qui possède la totalité des éléments correspondant aux formes saintes de Dieu. Parmi elles, celle qui a comme correspondante le sexe féminin, est sûrement celle que le Bahir dénomme la gloire ou la Chekhinah d'en bas. Que cet écrit soit ou non une des sources du Rabed, malgré la nette différence de tonalité, il se situe dans un cadre conceptuel qui en est très proche.

L'anthropomorphisme biblique, qui fut au centre des spéculations les plus représentatives de la mystique juive, et cela dès l'Antiquité - que l'on songe à la vision d'Ezéchiel 1:26, à qui se manifeste une forme d'Homme assis sur un Trône - est une des clés les plus sûres pour percer l'énigme historique de l'origine de la conception des cabalistes médiévaux. L'existence d'une représentation bissexuée de la forme corporelle de Dieu en tant que modèle de la création de l'homme est attestée directement par des sources juives anciennes et indirectement par des sources gnostiques qui empruntent leurs motifs à la mystique juive de leur temps. Ainsi lit-on dans la Lettre d'Eugnoste :

“Le premier qui fut manifesté avant le tout dans l'illimité est un autoconstitué, Père autocréé, possédant la plénitude de la lumière rayonnante, indicible. Celui-là a conçu dès le principe que sa similitude devait devenir une grande puissance. Aussitôt le principe de cette lumière-là s'est manifesté en tant qu'Homme immortel, androgyne. Son nom masculin est (intellect géniteur et) parfait. Son nom féminin est Sagesse totalement sage, génitrice. On l'appelle également semblable à son frère et à son conjoint (19).”

Le Père incréé, principe indicible et suprême qui a la position du deus absconditus dans le système gnostique, possède cependant une forme, sa “similitude”, qui est l'Homme primordial, être lui aussi immortel et de pure lumière, qui est proprement “l'image de Dieu”, selon le modèle de qui les hommes ont été créés. C'est cet Homme primordial qui est le créateur des êtres célestes (20). Cet Anthropos supérieur est androgyne, il possède l'attribut masculin d'intellect parfait et l'attribut féminin de sagesse génitrice (21). Cette forme archétypale - l'Homme immortel - issue du Père autoconstitué, est à l'évidence une lecture gnostique de “l'image de Dieu” (tselem elohim) de Genèse 1:26-27. L'auteur gnostique en fait un être divin distinct du premier Père et à qui échoit la fonction démiurgique. On retrouve chez Philon d'Alexandrie l'idée de l'existence initiale d'un homme céleste, celui qui est fait à l'image de Dieu, mais pour lui cet Homme-Logos n'est “ni mâle ni femelle (22)”. Le texte gnostique donne il est vrai un sens très abstrait, intellectuel, à ces caractères féminins et masculins, mais il ne les élimine pas. Il est loisible de voir dans l'androgynie accordée à l'image du Dieu suprême dans la Lettre d'Eugnoste une réminiscence du texte de la Genèse disant que Dieu a créél'homme “à son image” mâle et femelle, et une tradition rabbinique conservée dans le midrach Genèse Rabba confirme cette vue :

“Rabbi Jérémie fils d'Eléazar dit : Quand le Saint béni soit-il a crééle premier homme, androgyne il le fit, comme il est écrit : "Mâle et femelle il les créa... et il les a appelés du nom d'homme" (Gen. 5:2) (23)”.

Cet Adam premier ajoute le midrach, “remplissait le monde entier”, sa taille occupait tout l'espace de la création. Il ne s'agit donc pas de l'homme ordinaire, mais d'un être d'une envergure gigantesque. Cet homme premier est l'image de Dieu, et c'est ce passage de la Genèse que le commentaire rabbinique explicite en le disant androgyne et d'une taille cosmique. Il faut avouer que les traditions rabbiniques qui nous ont été conservées dans les recueils de midrachim qui nous sont parvenus, semblent partielles et fragmentaires en la matière. Les conceptions des premiers rabbins sont rapportées sous forme d'aphorismes aussi brefs qu'énigmatiques. Mais on ne peut nier que ce sont là les bribes d'une doctrine plus développée relative au premier homme en tant qu'image de Dieu. Et les sources gnostiques permettent en effet de corroborer cette impression. Ces sources anciennes ont leur équivalent dans les écrits des cabalistes médiévaux. Dans son commentaire sur le passage de Genèse Rabba cité plus haut, un cabaliste de la fin du XIIIe siècle, R. Chalom Achkénazi, en propose la “signification ésotérique suivante : c'est à partir du secret du Masculin et du Féminin qu'ils [Adam et Eve] ont été créés et pour cette raison ils sont l'image de Dieu (24)”.

Le texte de R. Abraham ben David élève jusqu'à l'évidence la relation entre androgynie divine et totalisation des attributs divins, qui équivaut aussi à l'unité de ses deux noms principaux. Ce faisant, cet auteur médiéval renoue avec la pensée religieuse la plus archaïque ; il nous suffira de citer quelques lignes d'une analyse que donnait naguère Mircea Eliade du mythe de l'androgynie divine : “Tous les attributs coexistant dans la divinité, on doit s'attendre à y voir coïncider pareillement, sous une forme plus ou moins manifeste, les deux sexes. L'androgynie divine n'est pas autre chose qu'une formule archaïque de la bi-unité divine ; la pensée mythique et religieuse, avant même d'exprimer ce concept de la bi-unité divine en termes métaphysiques (esse - non esse) ou théologiques (manifesté - non manifesté) a commencé par l'exprimer en termes biologiques (bisexualité)... mais qu'on ne se laisse pas abuser par l'aspect extérieur de ces langages, en prenant la terminologie mythique au sens concret, profane (“moderne”) des mots... aussi l'androgynie divine rencontrée dans tant de mythes et de croyances a-t-elle une valeur théorique, métaphysique. L'intention vraie de la formule est d'exprimer - en termes biologiques - la coexistence des contraires, des principes cosmologiques (i. e. mâle et femelle), au sein de la divinité (25).” Le fragment d'un des premiers cabalistes étudié ici, présente une intrication d'éléments mythiques et théologiques. L'unité des deux attributs contraires et des deux noms divins (éléments théologiques) exprime fondamentalement la même chose que l'unité des deux visages, mâle et femelle, en Dieu (éléments mythiques). Bien sûr, ce découpage entre théologie et mythologie a quelque chose d'arbitraire, mais il répond à une classification courante dans la pensée occidentale, et à ce titre il peut contribuer à clarifier les choses.

Dans ce passage très dense de Rabed, deux plans sont mis en parallèle mais restent asymétriques : le début de son commentaire est strictement exotérique, il vise à expliquer le dictum ancien par le recours à la nécessité d'une relation d'obédience à l'intérieur du couple humain. L'expression “deux-visages” signifie en cette approche que la partie féminine n'est pas distincte de la partie masculine, qu'elle est incluse dans le mâle originel sans se différencier comme réalité autonome. Elle ne compose pas avec lui un couple dont les partenaires seraient soudés mais garderaient leur différence au sein de cette union, elle n'apparaît comme féminine qu'à partir de l'extraction par Dieu d'un membre du premier homme qui est tout entier mâle, membre qui sera bâtit en femme, selon l'expression biblique. Autrement dit, la femme ou le féminin n'était pas présente en tant qu'entité déjà sexuellement différenciée dans l'homme originel qui a été créé par Dieu. Cette interprétation implique que la femme ait un statut subordonné à celui de l'homme, qu'elle doive lui obéir et le servir comme un inférieur sert un maître.

La seconde moitié du commentaire de R. Abraham ben David propose cette fois une interprétation cabalistique du même segment aggadique. “Les ouvriers fidèles” sont deux attributs divins (midot). Scholem rappelle que cette expression est empruntée à la liturgie de la néoménie, formulée dans le traité Sanhédrin 42a, et désigne les deux “luminaires”, le soleil et la lune. Ces deux astres ont ici un sens clairement “symbolique”. Ils renvoient à la dimension de Miséricorde et à la dimension de Jugement (rahamim et din). Dans les écrits ultérieurs de la cabale, ces deux entités renverront non plus seulement à ces attributs, mais aux aspects ou sefirot mâle et femelle du monde divin, appelés le plus souvent Tiferet et Malkhout, Beauté et Royauté. Il est toutefois fort probable que les dimensions de Miséricorde et de Jugement soient aussi des désignations, dans cet écrit de Rabed, du mâle et de la femelle, compte tenu de la première moitié du passage et à cause surtout du texte midrachique qu'il est censé commenté. Mais le caractère masculin de la Miséricorde comme le caractère féminin du Jugement restent à l'arrière-plan. Visiblement, l'auteur veut éviter de mettre en avant la différence sexuelle au niveau de son interprétation ésotérique, dédaignant de signaler la correspondance, pourtant sous-entendue, entre cette différence sexuelle présente dans l'humanité et dans la divinité. La formule des “deux visages”, qui désigne la polarité sexuelle dans le plan humain, ne désigne, dans le plan divin, que les attributs classiques de Jugement et de Miséricorde. Même s'il est loisible de penser qu'est signifié du même coup la correspondance entre masculin/Miséricorde et féminin/Jugement, celle-ci ne semble valoir que dans le plan humain, de sorte que la femme soit dite plus dure, plus rigide que l'homme, et que ce dernier soit dit plus compatissant, plus généreux que la femme, avec pour corollaire fatale la nécessité d'une domination de l'homme, plus porté à la miséricorde, sur la femme, plus encline à la colère. Dans cette typologie la femme perd de la dignité à tous les niveaux : elle n'est pas intrinsèquement un constituant de l'humanité, puisqu'elle est venue après l'homme ; elle ne dispose pas clairement d'un modèle supérieure dans le plan divin, et sa subordination à l'homme est posée comme une vérité fondamentale et essentielle.

Les deux attributs sont présentés comme étant emboîtés l'un en l'autre, de sorte qu'une conception dualiste est écartée. En effet, le dualisme pointe dans cette présentation de deux entités divines différenciées en une entité favorable aux hommes (la miséricorde) et une entité défavorable (la jugement). Pour conjurer cette véritable hantise du judaïsme rabbinique (26), Rabed affirme que si ces attributs agissent dans des directions apparemment opposées, ils comprennent chacun leur contraire, de sorte que jamais l'un ne s'active sans que l'autre qui l'habite n'entre aussi en action, même si ne n'est qu'à un degré d'efficience moindre. Les entités divines de Miséricorde et de Jugement sont des contraires radicalement distincts, cependant ils contiennent chacun leur opposé, de telle sorte que l'un puisse passer en l'autre, qu'il existe une possibilité d'échange entre eux à cause de leur corrélation particulière : chaque entité contient son contraire sans l'abolir et sans porter atteinte à son caractère spécifique. Il y a ainsi différence et non séparation. L'un divin recèle de la différence sans que celle-ci porte atteinte à son unité, parce que les termes de cette différence sont gros l'un de l'autre.


Étude d'un écrit exotérique de R. Abraham ben David

Alors que la partie ésotérique du commentaire de Rabed insiste sur l'égalité et l'unité des deux visages, au niveau exotérique et humain il est surtout question d'une subordination et d'un décalage ontologique entre eux. Ce double régime de vérité - celle du haut ne vaut pas pour celle du bas - sera par la suite surmonté par une audace accrue des cabalistes. Ceux-là adopteront avec toujours davantage de ferveur un point de vue univoque, et ils viendront à considérer que ce qui est en bas constitue la réplique exacte de ce qui est en haut et doit se conformer à son modèle supérieur. Cette conception aboutira, quant au sujet qui nous occupe, à l'affirmation et à la recherche concrète d'une égalité entre l'homme et la femme, à la fin de son assujettissement. Mais il est clair que le Rabed n'était pas prêt à de telles remises en cause de l'ordre social et patriarcal qui s'imposait au niveau même des prérogatives des époux dans la législation rabbinique médiévale et qui remonte à l'Antiquité. Ainsi Flavius Josèphe résume la conception traditionnelle du rapport entre les sexes : “La femme, dit la loi, est inférieure à l'homme en toutes choses. Aussi doit-elle obéir, non pour s'humilier, mais pour être dirigée, car c'est à l'homme que Dieu a donné la puissance (27)”. Dans un autre écrit de Rabed, le Livre des maîtres de soi (Sefer baalé ha-néféch), consacré justement à la relation sexuelle dans ses aspects juridiques et éthiques et surtout aux règles rituelles relatives à la séparation périodique de la femme menstruée (nida), il propose, pour introduire son sujet, une réflexion sur la création d'Adam et sur l'apparition de la femme, qui est en étroite relation avec la partie de son commentaire de niveau exotérique que nous venons d'examiner. Il utilise même des expressions semblables parfois mot à mot. Voici une traduction d'un extrait de cette introduction :

“Les oeuvres du Créateur sont extraordinaires, qui comprendra leur secret ? En effet, toutes les créatures ont été créées mâle et femelle tandis que l'homme a été créé un, ensuite Il a créépour lui à partir de lui-même une “aide face à lui”. Qui pourra soutenir la profondeur de Ses merveilles, pour parvenir au bout de la sagesse, la sagesse de Ses actes. Seulement l'homme doit réfléchir avec l'indigence de son intelligence et avec la petitesse de son intellect au fait que toute oeuvre accomplie par Dieu, Il l'a faite avec sagesse, avec intelligence et avec connaissance, c'est ainsi qu'il a tout fait.

Moi je dis, avec mon léger intellect, que c'est pour le bien de l'homme et pour son profit qu'il l'a créé un, car s'il l'avait créé mâle et femelle à partir de la terre, de la façon dont ont été créées les autres créatures, la femme aurait été auprès de l'homme comme l'animal femelle auprès du mâle, femelle qui n'accepte pas la domination du mâle et ne se tient pas auprès de lui pour le servir, de plus l'un se dérobe à l'autre et l'un se rebelle contre l'autre, chacun suit son propre chemin, ils ne sont pas destinés (meyouhad) l'un à l'autre, chacun ayant été créé pour lui-même. C'est ainsi que le Créateur vit le besoin de l'homme et ce qui lui est profitable et il l'a créé solitaire, puis il a pris une de ses côtes et bâtit à partir d'elle la femme, il l'a amené ensuite à l'homme pour qu'elle soit une épouse et pour être auprès de lui une aide et un appui, puisqu'elle est considérée par rapport à lui comme un de ses membres créés pour le servir, et pour que l'homme la domine comme il domine ses membres, afin qu'elle le désire ardemment de même que ses membres désirent ardemment le bien de son corps. Ce que dit l'Écriture : "Pour l'homme il n'a pas trouvé d'aide face à lui" (Gen. 2:20). Cette "trouvaille" ne vient pas après une recherche et une exploration comme les autres trouvailles, il ne convient pas de parler ainsi du Créateur, mais elle se trouve au sein de la Pensée primordiale ; lorsque est monté en Sa pensée [l'idée] de créer toutes les créatures mâle et femelle à partir de la terre, il a scruté et a vu le meilleur pour l'homme et son intérêt, et il ne trouvait pas pour lui d'aide dans cette création, c'est pourquoi il n'a pas voulu le créer comme les autres créatures, aussi, quand il mentionne la création de l'animal, de la bête sauvage, des volatiles, il dit : "Pour l'homme il ne trouvait pas d'aide face à lui" (ibid.), [le verset] veut dire : s'il crée l'homme comme il en va pour la création du bétail, il ne trouverait pas pour lui d'aide face à lui, et il dit : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul", c'est à dire : il n'est pas bon que l'homme s'isole comme l'animal dont la femelle ne reste pas unie (mityahedet) auprès du mâle, c'est pourquoi "je lui ferais une aide face à lui", je le créerai de manière qu'il y ait pour lui une aide face à lui, une aide qui soit à son service pour tous ses besoins, "face à lui" pour qu'elle se tienne constamment auprès de lui; en conséquence l'homme dit en la voyant : "Il a connu qu'elle avait été prise de lui, c'est ainsi que l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme pour qu'ils soient une seule chair" (Gen. 2:24). Autrement dit : Celle-ci est apte à être sans cesse auprès de moi, et moi auprès d'elle, c'est à dire "une seule chair". Il faut donc que l'homme aime sa femme comme son corps, qu'il l'honore, s'attendrisse sur elle et qu'il la garde, de la même façon qu'il garde un de ses membres. Ainsi a-t-elle l'obligation de le servir, de l'honorer et de l'aimer comme son âme, car de lui elle a été prise. Aussi, le Créateur commandait-t-il à l'homme à propos de sa femme : "Sa nourriture, son vêtement, son 'temps', il ne diminuera pas" (Ex. 21:10). Et afin que l'homme sache qu'il a un Créateur qui le domine, il lui a prescrivi une loi et une règle [qui s'applique] lorsqu'il se joint à la femme, de même qu'il a prescrivi ses lois sur tous les dons [que Dieu fait] à l'homme, si par exemple il lui donne un champ, il lui prescrit des lois concernant les labours, les semailles et la récolte, stipulant de ne pas labourer les mélanges végétaux interdits (kilaîm), ni d'en semer (28)...”

La structure du pouvoir présentée dans ce passage est très proche de celle que l'on retrouve dans la théologie chrétienne : au bas de l'échelle la femme qui est soumise à l'homme et ce dernier est soumis directement à Dieu, comme dans la première Épître aux Corinthiens 11:3 : “Le chef de tout homme c'est le Christ, le chef de la femme, c'est l'homme”. De plus, la représentation de la femme comme corps de l'homme, bien qu'elle s'origine dans un dicton du Talmud, rappelle encore davantage un précepte des juristes de la Scolastique : “Mulier corpus viri”, qui caractérise le statut de la femme comme “assujettie pure (29)”. Dans ce même ouvrage, un autre passage de Gratien est mentionné qui reprend Saint Ambroise, et à cause d'une certaine parenté avec le commentaire du Rabed, il mérite d'être ici proposé :

“La femme a été faite non de la terre dont fut pétrie Adam, mais de la côte d'Adam ; de là remarquons une nature unique du corps pour l'homme et la femme, une source unique du genre humain. On n'a donc pas fait au commencement l'homme et la femme, ni deux hommes, ni deux femmes ; mais d'abord l'homme, puis de celui-ci la femme. Car Dieu a voulu constituer aux hommes une seule nature et, partant d'un seul principe de la créature, il a ainsi empêché la prolifération de natures disparates”. La Glose précise sur ce mot : “pour ce qui touche au sexe (30)”.

Cette unité initiale d'Adam comme pur mâle est le principe de son autorité. Une différence décisive entre les écrits chrétiens étudiés par P. Legendre et le texte du Rabed doit être cependant soulignée : l'insistance de ce dernier porte en fait sur deux points et non sur un seul. Outre l'affirmation de l'autorité du mari - et, par delà sa personne, de l'institution juridique et religieuse - R. Abraham ben David met au premier plan l'amour et le souci du bien être réciproque que les époux se portent, comme étant les effets de la création d'un Adam unique et de la séparation d'un de ses membres, ensuite bâti en femme. L'autorité de l'homme sur son épouse n'est qu'un des deux aspects de son mode de création célibataire, alors que dans les textes scolastiques, c'en est le seul. Sans doute cette différence tient-elle à la conception chrétienne de la virginité, analysée aussi par Pierre Legendre (31). Le dire du Talmud auquel nous faisions allusion ne mettait en rapport le corps du mari et sa femme que pour insister sur l'amour que celui-ci doit lui porter :

“Nos maîtres ont enseigné : Qui aime sa femme comme son corps et l'honore plus que son corps... sur lui s'applique le passage : "Tu jouira de la paix sous ta tente (32)"”.

Cette référence ne se rapporte aucunement à un principe d'autorité et elle ne peut être considérée comme la seule source de Rabed, qui a dû subir l'influence supplémentaire de la Scolastique juridique pour élaborer sa conception ; il ne faut pas oublier que cet auteur était lui-même un juge et un juriste éminent qui pouvait connaître ses collègues chrétiens du sud de la France. Il est intéressant de noter que l'on trouve dans une Épître paulinienne une formule qui rappelle celle du Talmud précité : “Les maris doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Qui aime sa femme s'aime soi-même (33)”.

Il est cependant peu probable que ce texte soit la source de l'assertion du Talmud, l'on trouve en effet dans la tradition rabbinique une formule semblable à celles-là mais appliquée non plus à l'épouse mais au disciple : “Mar bar Rav Achi dit : "Je suis inapte à juger un jeune disciple. Pourquoi ? Parce qu'il est chéri par moi comme mon corps et l'homme ne voit pas sa propre culpabilité (34)”.

Dans l'optique rabbinique classique “aimer comme son corps” implique donc l'impossibilité d'exercer une autorité puisque l'aptitude à juger, fondement de toute autorité, est inhibée par cet amour. En outre, le passage du traité Yébamot, ci-dessus rapporté, ajoute que le mari doit “honorer” sa femme plus que son corps, et il faut avoir à l'esprit que ce verbe connote déférence et obédience. En d'autre mots, le mari est censé avoir davantage le souci du bien-être de son épouse que celui de son propre corps. Nous sommes aux antipodes de la relation servile et utilitaire proposée par Rabed. Un dernier élément de comparaison peut-être versé dans ce dossier. Dans le même traité Yébamot, une version de la création de l'homme opposée à celle de Rabed est envisagé :

“R. Eléazar dit : Tout homme qui n'a pas de femme n'est pas homme, parce qu'il est écrit : "Mâle et femelle il les a crééet il les a appeléshomme" (Genèse 5:2) (35)”.

Nous verrons par la suite que d'autres textes du Talmud peuvent néanmoins être invoqués à l'appui de la conception du juge de Narbonne. Reste que l'exposé du Rabed évoque d'assez près les conceptions des juristes de la Scolastique. Il est très significatif que le commandement relatif à la femme menstruée est envisagé comme étant donné à l'homme qui à son tour y soumet sa femme. Dieu ne s'adresse pas à la femme pour lui intimer ses prescriptions mais au maître de la femme qui est son époux. Celui-ci doit s'y conformer au même titre qu'il doit se conformer aux règles établies pour la culture de son champ ainsi qu'aux autres dont le Rabed nous dresse une longue liste. En fin de compte, dans la mesure où la femme est comme un membre du corps de l'époux, et que celui-ci a reçu des commandements concernant l'usage de son corps - comme la circoncision - il doit soumettre sa femme à ces impératifs au même titre que son propre corps est soumis aux commandements divins. Le fond de cette structure exclut absolument toute véritable réciprocité, dans la mesure où l'un des partenaires n'est là que comme appendice de l'autre. Il faut souligner encore la très grande netteté de l'explication de Rabed ; au lieu d'expliquer le commandement de la séparation lors des menstrues en invoquant, comme le fera un peu plus tard Nahmanide par exemple, des précautions hygiéniques et médicales, ou comme l'avait fait des siècles avant un Rabbi du Talmud en invoquant la joie provoquée par les retrouvailles des époux qui sont comme des jeunes mariés s'unissant pour la première fois (36), le docteur de Narbonne comprend et explique ce commandement en recourant à un argument de pure autorité : c'est afin de manifester son pouvoir sur ce membre de l'homme qu'est la femme, comme il exerce son autorité en tant que premier propriétaire de tout ce que l'homme possède, que Dieu a prescrit des commandements sur la relation à l'épouse. C'est, si l'on veut, afin que l'homme, propriétaire en second de la femme, n'en vienne pas à s'affirmer dans la position d'un maître suprême, que le premier Maître soumet sur ce point l'homme à ses ordres. Toute la problématique du Rabed est centrée sur la question du pouvoir et de son exercice, de sa répartition et de son origine. Dieu est avant tout perçu comme Gouverneur suprême. Ses commandements sont de purs actes d'autorité indépendamment de leur positivité intrinsèque et de leur signification particulière. Si Dieu commande, c'est pour qu'on fasse acte d'obédience envers lui. D'autres fois dans son livre, R. Abraham ben David a l'occasion de définir le désir et pour ce faire il recourt à une théorie d'origine aristotélicienne : “Le désir qui s'impose à l'homme provient de la puissance de l'âme végétative qui est [l'âme] animale (37)” (p. 115). Par la suite, on verra les cabalistes recourir, pour expliquer la nature du désir, à une toute autre conception, celle de l'unité primitive en une seule âme de l'homme et de la femme et de la force qui tend à les faire se réunir. Une autre explication plus tardive sera l'intrication du masculin et du féminin dans une même personne et la propension du semblable à rejoindre le semblable (38). Le désir pour l'autre sexe sera expliqué au moyen de conceptions qui situent son origine sur un tout autre plan, bien plus élevé que celui de la fonction végétative. Parfois certains cabalistes chercheront à conjuguer ces deux plans dans un système intégrant appétit organique et désir des âmes les portant à se rejoindre intimement. Il arrive même que la juxtaposition de ces deux niveaux permette à des cabalistes d'expliquer l'origine du désir homosexuel, dont on peut trouver plusieurs versions plus ou moins aisément conciliables. Pour Mordekhaï Yaffé par exemple, à la différence du désir pour l'autre sexe, le désir pour son propre sexe provient exclusivement de l'âme “naturelle” et ne s'ancre pas dans une aspiration des âmes à se réunir pour reconstituer l'individu complet, mâle et femelle, qui existait avant la naissance (39). Cette considération peut être regardée comme une critique du mythe platonicien de l'androgyne, en tant que celui-ci inclut le cas d'un être double aux deux composantes de même sexe, cette conception est impensable pour nos cabalistes, pour qui la dualité ne peut être que bissexuée (40).

Une vision ambivalente de la femme.

Le Rabed use de mots assez durs pour qualifier la femme dans son ouvrage précité : “Il n'est pas de mal plus nuisible que la méchanceté de la femme lorsqu'elle domine son époux” (ibid. p. 123). Mais ce n'est pas vers une relation égalitaire qu'il se tournera pour éviter cette nuisance catastrophique, il ne verra que dans la domination de l'homme sur la femme le rétablissement d'une situation convenable. Le désordre fatal que déclenche l'inversion du rapport “normal” de soumission est un motif très ancien que l'on trouve dès la Bible à plusieurs reprises : la première faute n'est-elle pas considérée comme ayant été provoquée par le pouvoir qu'a eu Eve sur Adam. Dans le livre d'Esther c'est le refus d'obéissance de l'épouse du roi Assuérus qui annonce et précipite toute la dramatique du récit. L'angoisse devant l'éventualité d'une prise du pouvoir par la femme a été l'un des moteurs des commentaires du Rabed, angoisse conjurée par le recours à l'établissement, défini en termes de normes juridiques, de la situation inégalitaire de l'homme et de la femme devant Dieu en tant que créatures subordonnées l'un à l'autre. Les idées du Rabed seront reprises par un Tossaphiste qui cite une version résumée de son explication :

“Ils seront une seule chair. R. Abraham fils de R. David explique : “Une seule chair” et elle ne s'abandonnera pas aux autres hommes comme les animaux, car elle et son mari sont une seule chair, c'est-à-dire que celui qui va avec la femme d'un autre homme c'est comme s'il allait avec son mari. Selon l'explication de Bekhor Chor : Il semble que le but soit qu'elle chérisse son mari” (Tossaphot ha-Chalem, I, Jérusalem, 1982, p. 108).

D'autres Tossaphistes tiennent un discours très semblable à celui du Rabed, qu'ils s'en inspirent ou non :

“Je lui ferai une aide face à lui. Afin qu'elle l'aide et elle s'assiéra face à lui pour donner à manger à son bétail pour accomplir sa besogne. Je lui ferai une aide, à lui et non aux bêtes et aux animaux dont les femelles n'aident pas les mâles" (ibid. p. 108). Ou encore : “"Une de ses côtes [ou vertèbres]". Difficulté ! Pourquoi la femme a-t-elle été créée d'une vertèbre et non d'un autre membre ? C'est afin que la femme soit ployée en ses vertèbres et asservie à son époux” (ibid. p. 111a).

Un commentateur comme Rachi propose une autre explication des deux récits de la création de la femme dans la Genèse, afin de les harmoniser. Rachi considère en effet que la fameuse côte ou vertèbre à partir de laquelle la femme a été faite n'était justement que le “côté” féminin de l'homme originel qui en a été détaché pour permettre aux deux parties de se trouver face à face, et surtout pour éviter que l'homme dispose d'une trop grande ressemblance à Dieu et donc d'un pouvoir comparable au sien. Voici comment un Tossaphiste commente cette conception en citant notre exégète :

“"Il n'est pas bon que l'homme soit seul" (Gen. 2:18). Le Saint béni soit-il dit : Je suis unique et il est unique, si l'on peut dire, cela ressemble à deux pouvoirs. D'après Rachi : "Afin qu'on ne dise pas qu'il y a deux pouvoirs (rechouyot), le Saint béni soit-il est unique en haut et n'a pas de conjoint. Celui-ci est unique en bas et n'a pas de conjoint” (ibid. Voir le Midrach Pirqé de Rabbi Eliézer, chap. 12).

2ème partie

Sources :
Journal des Etudes de la Cabale

Posté par Adriana Evangelizt



Par Adriana Evangelizt - Publié dans : KABBALE
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Mardi 31 octobre 2006

Hiérarchie des anges et hiérarchie sociale



par Charles Mopsik



Le pouvoir "sociurgique" des hommes ne s'exerce pas seulement dans le champ des groupes humains. Il a aussi été mis en oeuvre dans le domaine supracéleste des anges. La "sociurgie" est un néologisme que j'emprunte à Henri Desroche ; il signifie la capacité magico-religieuse de créer du social. Il répond bien sûr à la "théurgie" ou art de créer du divin des néoplatoniciens païens de l'Antiquité tardive. Une ample littérature élaborée dans la mouvance du courant apocalyptique juif de la fin de l'Antiquité, atteste que les anges ne sont pas moins des êtres sociaux que les hommes. La littérature des Palais, ainsi que les savants modernes ont convenu de la désigner, s'est grandement attachée à décrire la vie sociale des anges, c'est-à-dire des habitants du Royaume de Dieu. Elle nous donne la possibilité d'entrevoir l'idéal social des hommes de ce courant religieux qui a si fortement influencé le judaïsme, le christianisme (avec le pseudo-Denys) et l'islam (voir par ex. les textes assemblés dans L'Echelle de Mahomet). Je partirai donc d'une hypothèse de travail indémontrable : la société des anges et leur façon de se gouverner est la projection dans le ciel d'un idéal social eschatologique. Je dis d'un idéal et non d'un vécu réel, bien que le réel historique ne soit jamais absent de l'anticipation généralement par les chercheurs qui voudraient que l'organisation de la société des anges présentée par cette littérature reflète fidèlement la structure du pouvoir et de son exercice dans l'Empire byzantin, traduise un historicisme étriqué et myope. Une projection ou une anticipation idéaliste n'est jamais un simple reflet du réel, elle est un remaniement du réel selon des critères de transformation irréductibles aux situations historiques concrètes ; c'est pourquoi d'ailleurs elle peut avoir une activité sociurgique efficiente. Il n'entre pas dans notre propos de discuter ici de l'origine de ces critères. Je m'aventurerais seulement à dire que certains d'entre eux au moins pourraient provenir de secteurs marginaux de la société ou de traditions anciennes présentes au coeur même de la société, mais tenues à l'écart, souterraines, et traitées comme hétérodoxes, excentriques, antinomiques, voire fantaisistes. La société contiendrait cachée en elle-même les éléments d'une déstabilisation créatrice, qui, s'ils émergent avec toute leur énergie, peuvent la conduire au chaos aussi bien qu'à une régénération. Ces éléments sont à mon avis ceux-là mêmes qui l'ont constitués comme société au moment de sa naissance et qui sont endormis en son sein et demeurent latents tout au long de son histoire. Ils sont perçus communément comme étrangers ou insignifiants. Mais laissons-là ces spéculations hasardeuses.

Ce que les apocalypticiens désirent pour eux-même et leur société, ils le voient déjà réalisé dans la société des anges. Celle-ci est par avance ce que le messianisme apocalyptique attend pour une vie terrestre transfigurée. Cette société angélique est le fruit de l'activité sociurgique de l'imagination religieuse appliquée au Royaume de Dieu. Et cette activité sociurgique de l'imagination n'est pas gratuite ou sans effet sur le réel immédiat : elle vise à faire éprouver une expérience extatique ou littéraire transformatrice. En un mot, à transformer ceux qui participent de quelque façon à l'exploration de cette société du ciel en témoins d'un Royaume qui existe déjà, en messagers d'un modèle d'organisation sociale et de rapports sociaux capables d'en aiguiser l'attente dans leur propre société et par conséquent de construire ou de renforcer le lien social en le soudant à une attente collective d'un dénouement définitif des crises de l'histoire.

Certains traits de cette société des anges pourraient nous en apprendre long sur un état de la pensée religieuse en tant qu'elle pense le social et le politique comme réalisation totale de l'exigence de perfection et d'absolu. Si un régime théocratique a jamais été pleinement en vigueur, c'est bien dans ce pays céleste. Dans un monde où Dieu règne sans fonctionne-t-il et comment la société est-elle organisée ?

Essayons de voir comment cette société se caractérise à la lumière d'un ouvrage important du corpus angélologique et apocalyptique juif conservé en hébreu, Le Livre des Palais appelé encore III Hénoch. Cette version hébraïque de l'antique légende hénochienne, la seule conservée dans cette langue, a été éditée telle qu'elle nous a été transmise aux alentours du Ve siècle après J.C., mais son substrat, et même des séquences entières, sont beaucoup plus anciens et remontent au moins au premier siècle avant J.C. Je rappelle en passant que la version conservée en éthiopien ou I Hénoch remonte à un "original" araméen dont certaines parties datent du IIIe siècle avant l'ère commune, à savoir à une époque où le corpus vétérotestamentaire n'était pas encore complètement constitué. Ajoutons qu'il est de plus en plus souvent admis aujourd'hui que le court et énigmatique passage du livre biblique de la Genèse qui contient le récit de la vie du patriarche antédiluvien Hénoch n'est qu'un fragment détaché d'un contexte plus large que les livres d'Hénoch apocryphes nous restituent. La tradition littéraire hénochienne est donc aussi ancienne, sinon plus ancienne encore, que le texte canonique, qui n'en a conservé qu'une infime séquence. Cette tradition légendaire et utopiste a été rajeunie d'âge en âge, jusqu'à ce qu'elle soit intégrée dans le cadre du judaïsme rabbinique des premiers siècles et qu'elle aboutisse ainsi à la forme littéraire que lui a donné III Hénoch, qui est donc une sorte de remake relativement tardif d'un récit fondateur d'origine pré-biblique. Avant lui, il y eut d'autres remake (l'Hénoch dit éthiopien et l'Hénoch dit slave) et après lui il y en eu d'autres encore, comme l'Hénoch médiéval inclus dans le Livre des Justes. (Il y eut aussi un Hénoch gnostique appelé Marsanés ou un Hénoch arabe appelé Idris). Nous avons choisi III Hénoch parce qu'il est accessible directement en hébreu et qu'il se situe au carrefour de l'Antiquité et du Haut Moyen Age : d'une certaine façon, il s'exprime de façon plus ouverte et libre que les versions antérieures et son cadre idéologique paraît moins contraignant que celui des versions concurrentes. Mais surtout, cette version annonce une mutation dans l'idéal politique de l'imaginaire religieux. A la description assez classique de la société parfaite des anges, elle adjoint un récit qui raconte un changement dramatique dans la nature du pouvoir qui s'exerce sur cette société et sur les sociétés des hommes.

Quel est le régime politique de la société des anges qu'il décrit ? C'est une monarchie absolue appuyée sur des cohortes de fonctionnaires, intendants, super-intendants, au service, à la solde et à la dévotion du Roi. Cette société est fermée, totalitaire, entièrement composée de fonctionnaires, massive, hiérarchique. Elle n'admet pas la moindre déviance chez ses membres, elle exige d'eux une obéissance absolue et immédiate. C'est une société tendue dont l'équilibre et l'harmonie sans cesse menacé, est rétabli par des moyens violents et coercitifs d'une efficacité radicale. Tout laisserait penser que cette société idéale, cette anticipation du Royaume de Dieu, est un paradis totalitaire. Mais comme on va le voir, un événement inattendu va la bouleverser, percer une brèche dans son système clos, et modifier en profondeur les hiérarchies, au point même de faire courir à son régime le risque d'un renversement et d'un éclatement en mettant en question le lieu même du pouvoir.

Détaillons ces points.


- Une société fermée : les anges n'admettent pas d'intrus en leur sein et quand un étranger (en l'occurrence un humain) s'approche d'un peu trop près de leur univers céleste, ils tentent de le rejeter hors des frontières de leur société. Ils repèrent d'ailleurs de très loin toute présence étrangère "à son odeur", signe de son impureté, et s'efforcent de la repousser pour qu'elle ne pollue pas leur milieu (chapitre 6). En cas de contact avec un étranger, par définition impur, ils courent se purifier dans un fleuve de feu (chap. 36).


- Une société totalitaire : tous ses membres sont entièrement voués au service de leur Chef et à sa glorification. Les déviants, tels Aza et Azaël, qui veulent ouvrir la société aux étrangers, sont bannis (chap. 4). Tout membre qui glorifie le Chef à contre-temps, est puni de mort (chap. 47). Le pouvoir du Chef est omniprésent et omniscient et il l'exerce sans partage sur toute l'étendue de son Royaume.


- Une société de fonctionnaires : chaque ange est chargé d'une fonction très précise qui est sa raison d'être au sein d'une grande machinerie où chacun est un rouage auquel il n'échappe pas. Les anges reçoivent leur nourriture, le feu divin, du Chef suprême qui en est la source intarissable et qui la distribue et la répartit à tous selon leur degré dans la hiérarchie sociale. Chaque groupe d'anges est chapeauté par un chef de groupe que tous ses subordonnés révèrent et auxquels ils doivent un respect strictement délimité : c'est la hiérarchie des honneurs défini au chapitre 18. Souvent l'organisation des groupes d'anges est de type militaire : c'est par exemple le cas de ceux qui sont subordonnés au super-intendant Kerouviel (chap. 22).


- Une société de masse : la société des anges comprend un nombre extraordinaire d'éléments qui ne se différencient que par les fonctions qu'ils remplissent, en groupe ou individuellement. Ils n'ont droit à la parole que pour chanter les louanges de leur Chef, toujours en choeur et dresser au garde-à-vous. Les anges ont certes des noms, mais les individus en tant que tel sont essentiellement anonymes : leur nom est soit un nom fonctionnel qui exprime leur place et leur fonction, soit un nom qui n'est qu'un appendice du nom de leur Roi, qu'ils portent comme un étendard et pour marquer leur total subordination. Mais la grande masse des membres de cette société est totalement anonyme. Malgré son caractère massif, il règne un équilibre parfait entre les membres de cette société, qui ont chacun une place strictement délimitée. Il arrive même que leur Chef les prive momentanément de leur identité fonctionnelle, change leur sexe, leur forme, leur éclat lumineux afin qu'ils éprouvent devant lui une peur panique et qu'ils acceptent son autorité et son pouvoir ("le joug du Royaume") de façon pleine et entière et qu'ils exaltent sa puissance de tout leur coeur. Ce n'est qu'après qu'ils retrouvent leur semblant d'identité (chap. 35).


- Une société hiérarchisée à l'extrême : la société des anges n'est pas une société d'égaux. L'ordre règne, sans faille aucune, à tous les niveaux. Le moindre écart dans l'ordre prescrit est puni de mort : le Chef suprême pointe sont doigt sur les groupes d'anges qui manquent à l'ordre approprié, un feu dévorant en surgit et les consume d'un seul coup (chap. 40). Puis il remplace immédiatement les anges détruits par d'autres identiques à eux qui prennent leur place dans l'harmonie collective. La hiérarchie est signifiée par la taille spécifique, le nombre d'ailes et d'yeux, l'intensité lumineuse de chacun, strictement mesurée. Nul ne conteste sa place dans la hiérarchie. Leur zèle pour servir le Chef ne dérive jamais en rivalité. Un protocole précis règle les relations entre les chefs et leurs subordonnés (chap. 17).


- Une société ultra-conformiste : il n'est pas le moindre espace de liberté et aucune initiative n'est permise. Les anges sont des êtres grégaires qui s'imitent les uns les autres et remplissent leur fonction de conserve.


Ces éléments sont très éloquents. Une société dont Dieu est le Souverain direct, qui fonctionne de façon parfaite, et c'est le cas de la société des anges, est, malgré son harmonie et sa magnificence, une société inhumaine. Mais ce n'est là qu'une partie de la description que nous propose le Libre d'Hénoch hébreu. Cette structure normale du Royaume du ciel est pourtant susceptible d'être complètement bouleversée. Une sorte de révolution, provoquée par le Chef suprême lui-même, introduit au sein de cette société, un tumulte et un désordre inouï. Ce remue-ménage qui atteint une société organisée à l'extrême et que rien ne devrait perturber procède curieusement de l'arrivée en son sein d'un étranger. En principe, nul allogène n'est autorisé à pénétrer le corps social fermé des anges, ni même à s'en approcher de trop près, de sorte que son odeur ne pollue pas leur monde parfumé. Quand il est fait violence victorieusement à cette xénophobie des anges du ciel, une réorganisation complète de leur société ultra-conservatrice se produit ainsi qu'une redistribution du pouvoir. Comment un étranger réussit-il à traverser les frontières de cet univers clos ? Attardons-nous un peu sur cette ingérence extérieure. Cet étranger, évidemment, est un homme, c'est-à-dire le membre d'une société d'hommes vivant dans des conditions terrestres ordinaires : sa durée de vie est limitée, la violence entre les membres de la société est affaire courante, les luttes, dysfonctionnements, révoltes contre les chefs, violations des interdits, bref, tous les aléas de la vie sociale dans un univers vide de la présence souveraine de Dieu sont son lot quotidien. La société des hommes s'oppose à la société des anges comme l'imperfection à la perfection, la liberté à l'ordre, la cacophonie à l'euphonie, la passion à la raison, la désobéissance à l'obéissance. La société des hommes est sans cesse jugée - et très sévèrement - par la société des anges réunie en Tribunal autour du grand Chef (chap. 28 à 32), qui envoie des mouchards pour l'observer et rapporter ses turpitudes avec acribie. Elle subit aussi les intrusions fréquentes de membres de la société du ciel qui exercent leur vindicte sur une race humaine aussi fragile qu'incorrigible (chap. 28). Les anges s'étaient depuis le début opposés à la création de l'homme (chap. 4) et avaient réussi à persuader le grand Monarque de quitter la terre où il séjournait (chap. 5) pour rejoindre le Ciel. La liste des griefs des anges envers les hommes est longue (chap. 48C). Le choc de l'arrivée d'un homme dans un milieu aussi hostile à tout ce qui est humain était donc prévisible. Mais pourquoi un habitant de la terre est-il introduit dans la société du ciel ?

Pour être un témoin éternel de la malignité de ses propres frères les hommes qui furent balayés par un déluge (chap. 4). Et parce qu'il est le favori du Roi, pour ses vertus sa justice et sa fidélité (chap. 6). Enfin, parce qu'il est l'homme le meilleur, celui qui justifie la création d'une race humaine sur la terre. Autrement dit, cet homme, Hénoch, est précisément la réalisation idéale de l'oeuvre du Créateur, celui qui correspond exactement à l'idée que le Roi s'était fait de l'homme. L'homme idéal, élevé dans les cieux, est introduit dans une société idéale, la société des anges (chap. 7). De cette nouvelle socialisation résulte un processus de naturalisation : Hénoch est transformé en archange (chap. 15), on lui donne un nouveau nom, un nouvel habit, une nouvelle coiffe (chap. 12). On lui transmet la connaissance de tous les secrets du Royaume du ciel dont il devient un membre à part entière (chap. 10).

Mais Hénoch, devenu le prince angélique Métatron, ne devient par un membre ordinaire de la société des anges. Il est élevé à la plus haute distinction : il devient le chef du monde des anges, le second du Roi, dont il prend le nom et auprès duquel il se tient, sur un trône semblable à celui du grand Chef. Ce nouveau Seigneur, ou "Petit Seigneur", remplit désormais plusieurs fonctions : il sert le Trône de gloire, régente le Royaume du ciel, mais aussi y accueille les visiteurs et plaide en faveur des hommes. Un étranger, "enfant de la femme", est donc devenu le premier des archanges et s'est fait admettre, à l'instigation du Roi, dans la société des anges. Constatons d'abord qu'il s'agit d'une sorte d'incarnation à l'envers : dans ce dernier cas, un "fils de Dieu" descend sur terre et prend la forme d'un homme pour régner spirituellement sur la société des hommes et pour lui venir en aide. Dans le cas d'Hénoch, un fils d'homme et de femme monte au ciel, prend la forme d'un "fils de Dieu", devient le régent de la société des anges et vient en aide aux hommes. Il est même tout à fait imaginable que le concept d'incarnation développé au début du christianisme ne soit pas autre chose que l'inversion du concept apocalyptique très ancien d'angélomorphose de l'homme. De même que le Christ est un "étranger" (zar, selon les Odes de Salomon), un "allogène" dans des textes gnostiques, vis-à-vis de ce monde terrestre, de même Hénoch est un étranger et un nouveau venu pour le monde céleste. On pourrait multiplier les points communs et élaborer une typologie très précise de l'inversion christologique de la tradition hénochienne. Mais tel n'est pas notre propos.

Regardons de plus près le nature du bouleversement que l'avènement d'un humain provoque dans le monde ordonné, hiérarchisé et totalitaire des anges. Ceux-ci cessent d'être directement dépendant du grand Roi et subordonnés à lui : son autorité s'exerce désormais sur eux par l'intermédiaire d'un étranger naturalisé, qui s'interpose entre eux et la puissance absolue du Chef et joue le rôle de premier ministre ou de vizir (chap. 10). Les anges tremblent de peur devant lui et tombent sur la face en signe de subordination quand ils aperçoivent leur gouverneur quand il paraît devant eux munis des insignes de majesté que lui a donnés le Roi (chap. 14). Ils sont soumis à son jugement et obéissent à ses commandements (chap. 16). De l'intronisation d'Hénoch comme représentant de l'autorité souveraine sur la société des anges résulte un retrait de la personne du Roi, qui se retire au plus haut des cieux et ne gouverne plus directement son Royaume céleste ; le lieu de sa gloire n'est d'ailleurs pas même connu des anges (chap. 1 et voir chap. 48, textes cités note 4). Le pouvoir divin ne s'exerce plus depuis son lieu d'origine, qui devient objet de mystère. Comme le Roi avait quitté la société des hommes à l'époque de déluge et s'était retiré dans le ciel à l'instigation des anges zélés, il se retire de la société des anges qu'il ne gouverne plus que par le biais d'Hénoch-Métatron, qui seul peut accéder à la présence du Roi et transmet ses directives. Le Roi est désormais absent de son propre Royaume, mais la continuité du pouvoir est assuré par son favori, qui est un étranger, un humain venu de la terre. Cette délégation du pouvoir à un homme vertueux et juste qui l'assume en conformité à la loi d'un Souverain caché traduit-elle un idéal politique plus ou moins conscient en vogue dans les milieux où les traditions hénochiennes ont été transmises ? Et dans l'affirmative, de quel idéal s'agit-il ?

Tentons de répondre à cette question difficile avec toute la prudence qui s'impose. L'irruption d'un intermédiaire dans la société des anges ne paraît pas répondre à une nécessité intérieure à cette société. Mais plutôt, elle semble s'imposer comme une exigence de l'instance suprême du pouvoir qui s'y exerce. Le Monarque, origine absolue du pouvoir, est pris dans une sorte de spirale ascendante qui l'entraîne peu à peu à s'élever toujours plus haut ; il quitte d'abord la terre pour rejoindre le ciel, ensuite il s'élève des cieux inférieurs vers les cieux supérieurs, enfin, des écrits appartenant à la littérature des Palais (cités chap. 48, note 4) décrivent son ascension vers des hauteurs inaccessibles, des "cieux en nombres infinis" dit un texte. Cette retraite infinie du pouvoir, un verset des Psaumes est censé y faire allusion : "Le Très-Haut habite dans le mystère" (91:1). Mystère auxquels même les anges n'ont pas accès. Ce sentiment d'une disparition progressive et irrémédiable de la source de l'autorité et de la loi, qui laisse derrière elle un médiateur qui est à la fois homme et archange, et qui assume et représente la continuité du régime malgré l'éloignement du Roi, correspond certainement à une réalité vécue dans les milieux juifs de la fin de l'Antiquité, quand la perte totale d'une autorité politique nationale juive a sonné le glas des espoirs de victoire immédiate contre la puissance romaine. L'idéal alors, ce n'était plus la constitution d'une société humaine organisée selon le modèle de la société des anges, qui ne pouvait plus contenir en son sein la source d'un pouvoir qui lui échappait. L'idéal devenait moins ambitieux et se réduisait à l'espoir d'une persistance de la relation avec la source du pouvoir suprême, qu'un intermédiaire, représentant à la foi la société des hommes et la société des anges auprès du Roi mystérieux était seul capable de réaliser. Le rêve d'un gouvernement direct par la toute-puissance divine était épuisé, puisque même le Royaume des cieux était vide de la présence immédiate du Dieu-Roi et que la société parfaite des anges n'avait pas été était capable de la retenir auprès d'elle. Désormais, l'univers d'en haut comme celui d'en bas devaient être gouvernés par un vice-roi, c'est-à-dire par un être qui reste lié au roi, mais qui n'est pas le roi, par une sorte de double ou succédané du pouvoir absolu, qui cessait d'être reconnaissable comme tel et de régler en personne la marche de l'histoire. L'intronisation d'Hénoch-Métatron comme "petit Seigneur" était un événement dans le ciel qui donnait au "grand Seigneur" la possibilité de se retirer dans son mystère sans provoquer d'anarchie ou d'anomie. Il ouvrait un espace où l'homme, élu "petit Seigneur", détenteur des secrets de la création et maître du ciel, pouvait désormais assumer la loi du "grand Seigneur" en conservant une distance vis-à-vis de lui. Il me semble que l'imaginaire religieux et social qui est derrière le récit de la passation de pouvoir entre le Dieu-Roi et son serviteur l'Homme-Ange a exprimé à sa façon la naissance d'une nouvelle gestion du rapport de la religion à la politique, qui s'est enracinée aussi bien dans le judaïsme que le christianisme, mais de façon différente. Dans le premier le pouvoir absolu ne pouvait désormais faire plus que se manifester sporadiquement dans les personnes de maîtres et d'érudits qui connaissaient et possédaient la loi sans incarner sa Source suprême. La loi du Dieu-Roi prit la place du pôle de l'autorité royale, qui s'était elle-même éclipsée.

Il est possible je crois de tirer bien d'autres enseignements de la passation de pouvoir racontée dans le Livre d'Hénoch hébreu. Cette passation n'est cependant pas une abdication, et le récit du chapitre du 16 de cet ouvrage, qui raconte qu'un maître de la loi qui avait une fois confondu le Roi céleste et son tenant lieu entraîna l'humiliation de ce dernier, est éloquent à ce sujet. Même si, dans l'esprit des auteurs et des transmetteurs de ce livre, ce n'est pas Dieu qui gouverne directement les anges et les hommes mais son Archange, l'erreur par excellence serait de prendre l'un pour l'autre et de confondre celui qui exerce l'autorité avec le principe de l'autorité et sa source. Le pouvoir effectif n'est jamais au pire qu'un simulacre et au mieux qu'une représentation du pouvoir réel, qui demeure à jamais enfermé dans son "mystère". Entre l'un et l'autre un "Rideau" est tiré (chap. 45), Rideau céleste dont la face intérieure porte les figures dessinées de tous les événements et de tous les personnages de l'histoire passée, présente et future, dont le Livre d'Hénoch dresse une liste non exhaustive, comme pour dire que seul celui qui se tient derrière le Rideau, du côté du Trône du Roi caché, est en mesure de savoir qu'un sens oriente cette histoire et que nul ne saurait l'énoncer. A moins qu'il ait franchit ce Rideau, ce que même les anges ne peuvent faire.




Annotations


1 - La science des religions ne cherche pas des lois qui gouvernent les religions et permettraient de les expliquer. L'extrême complexité des phénomènes religieux rend impossible la formulation d'une loi quelconque.


2 - Cette science sans loi comporte un élément d'anarchie et de hasard lié à l'idiosyncrasie des chercheurs. Or le hasard est créateur. Donc la science des religions est une science qui n'est pas essentiellement descriptive mais créatrice. Quand elle est desctructive elle manque de redondance ou de mémoire.


3 - La science des religions comme science créatrice produit un savoir qui n'est pas seulement un stock d'informations sans liens, mais un système complexe qui ne peut être le pur reflet de l'objet de son étude.


4 - Cette complexité, parce qu'elle est liée au hasard et qu'elle est créatrice, ne peut s'exprimer que sous la forme d'une oeuvre d'art.


5 - Cette oeuvre d'art, de type essentiellement littéraire, est une création nouvelle, une image nouvelle d'une religion donnée.


6 - Son degré de vérité depend de sa capacité à intégrer le plus grand nombre possible d'informations apparemment contradictoires tout en demeurant cohérente, même si cette cohérence peut être très difficile à saisir.


7 - Une religion est un super-phénomène au sens où elle comporte une pluralité de phénomènes à des niveaux d'expression différents. Tout objet humain pour la science ne peut être qu'un super-phénomène. Or un super-phénomène est d'une complexité telle qu'il ne peut être appréhendé à travers des lois. Il est le fruit d'un nombre de faits de hasards quasi infini.

Sources : Journal des Etudes de la cabale

Posté par Adriana Evangelizt


Par Adriana Evangelizt - Publié dans : KABBALE
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Mardi 31 octobre 2006

De l'apparition à la disparition

par Jean-Luc PARANT


Nous voyons et nous touchons mais tout ce que nous voyons et tout ce que nous touchons n'est jamais vu ni touché à sa propre taille, car dans la lumière nous sommes toujours trop loin de tout et dans l'obscurité toujours trop près.


Nous voyons et nous touchons le monde plus petit ou plus grand qu'il n'est réellement car le monde bouge, nous bougeons. Le monde est en mouvement, le monde est vivant, nous sommes vivants. Tout change sans cesse de dimensions pour pouvoir entrer dans tout, sortir de tout et se reproduire pour se multiplier et trouver place dans l'infini en expansion.


Nous voyons pour que le minuscule puisse surpasser l'énorme, pour que la main puisse cacher le soleil. La vue peut faire entrer l'infini dans l'infime et l'infime dans l'infini et les faire contenir entièrement l'un dans l'autre. La vue peut faire entrer le soleil par les fenêtres et les yeux dans le ciel de la nuit. Quand nous faisons un pas nous en faisons mille sur ce que nous voyons. Tout est visible de pouvoir se grouper sur d'infimes espaces.


Seulement dans l'immobilité totale le monde est à sa taille réelle, le monde est infime et infini et rien ne peut plus entrer ni sortir, rien ne peut plus s'accoupler, apparaître et disparaître.


Le monde bouge et nous bougeons pour que l'infime soit plus grand et l'infini plus petit, pour que nous puissions vivre ici dans un monde à notre taille. Si nous ne bougions pas, si le monde ne bougeait pas, si rien ne bougeait nous serions à la fois très petits et très grands infimes et infinis.


Nous bougeons mais nous n'avons pas de dimensions car nous ne sommes jamais là en mouvement où il faudrait que nous soyons pour être à notre taille, nous ne sommes jamais là vivant où nous ne bougeons plus.


Nous n'avons pas de taille. Nous ne voyons pas le sommet de notre corps; nous ne le voyons pas parce que nous pensons avec lui. Sous nos pieds la terre nous continue, sous nos pieds la terre est notre corps comme le soleil est notre tête au-dessus de notre front.


Nous ne pouvons pas représenter ce qui nous entoure à sa propre taille car la taille réelle du monde n'existe pas dans un monde vivant. Le mouvement diminue et augmente tout ce qui nous entoure. Le sexe qui donne la vie n'est jamais à sa taille. Il grossit ou s'ouvre, rapetisse ou se referme.
Une infime poussière devient énorme quand elle tombe dans notre oeil comme si elle arrivait si vite et de si loin qu'elle provoquait un cataclysme dans notre vision comme si nos yeux ne vivaient pas ici sur la terre mais très loin dans l'espace.


L'homme a mis le monde à une autre dimension pour pouvoir y vivre. Car à sa propre dimension le monde est impossible à vivre : la terre est trop grosse et son mouvement sous nos pieds et dans l'espace nous projetteraient infiniment loin dans le vide. Le soleil est trop gros et nous brûlerait, il brûlerait tout.


Si nous ne sentons pas le mouvement de la terre sous nos pieds c'est parce que nous n'avons pas conscience de la dimension de la terre dans l'espace. Si nous arrivons à cacher le soleil avec la main c'est parce que le soleil n'est plus une boule de feu suspendue au-dessus de notre tête, le soleil est devenu de la lumière qui nous fait briller les yeux. Nous ne vivons plus dans l'effroi d'un monde en feu et brûlant, mais dans la joie d'un monde éclairé et lumineux.


Nous ne pourrions pas vivre dans un monde où tout serait à sa taille réelle. Le soleil n'est jamais à sa propre dimension, même s'il était à quelques mètres au-dessus de notre tête. Il faudrait entrer tout entier dans le soleil, brûler en lui pour que nous puissions prendre conscience de sa taille et de son feu.
Nous ne pourrions pas vivre dans un monde où tout serait à sa taille réelle car c'est que nous serions dans tout, non pas au-dehors, devant ou derrière, dessus ou dessous, non pas loin ou près, très loin ou très près, mais au-dedans du monde, profondément à l'intérieur de tout. Et c'est que rien ne serait apparu à la surface de la terre.


Quand la terre n'est ni vue et ni touchée elle est à sa dimension. Quand il n'y a plus d'yeux, plus de mains, plus d'oreilles, plus de bouches, plus de nez, plus de sexe quand il n'y a plus de corps, quand le monde est un désert, quand tout est vide, quand il n'y a plus seulement que le néant le monde est à sa taille réelle.

Nous ne pouvons pas dire que nous voyons.
Vous ouvrez les yeux mais vous ne voyez pas. Le seul mouvement de vos paupières ne vous suffit pas pour voir, car tout ce que vous voyez a une infinité de mouvements de par l'espace qui vous entoure.
Tout ce que tu vois a une infinité de faces.


J'ouvre les yeux mais ce n'est pas voir, c'est deviner ce qui est devant l'homme, c'est imaginer ce que la femme ne peut pas toucher, c'est supposer voir ce qui est devant les yeux des enfants.
Tu ouvres les yeux mais si en plus je ne bouge pas alors nous ne voyons rien. Si tu n'avances pas nous sommes aveugles, si l'homme ne marche pas autour de ce que nous croyons voir tu es sans yeux devant le monde.


Nous ne voyons pas si nous ne faisons pas un nombre incalculable de mouvements dans la lumière.
Tu ouvres les yeux mais tout est dans le brouillard, le monde est flou, tout est voilé. Tu ne peux pas voir simplement en ouvrant les yeux. C'est seulement si tu marches des heures et des jours tout autour de ce qui nous entoure, puis que tu continues pendant des années, des siècles et des millénaires que nous nous envolerons au-dessus du monde, que nous ramperons au-dessous, que nous entrerons dans le monde jusqu'à nous immerger tout entier en lui comme un oeil démesuré dont la paupière serait toute la peau du corps de l'homme.
Seulement dépouillé, tu verras. La chair à vif nous serons voyants.


C'est quand vous aurez parcouru d'immenses distances et que votre corps se sera frotté et poli contre le monde jusqu'à devenir brillant et lisse comme un oeil que tout sera devenu visible autour de nous.
Avec les yeux, toutes les routes bifurquent vers le ciel, toutes les routes continuent vers le haut. Plus de chemins de terre mais des chemins de ciel qui montent vers le soleil.



Les yeux ne se voient pas. Ni le droit voit le gauche, ni le gauche voit le droit. Ils ne se voient pas parce qu'ils sont si près l'un de l'autre qu'il fait nuit entre eux. Ils ne se voient pas parce qu'ils voient et que voyants il fait jour devant eux. Si les yeux se voyaient il ferait jour entre eux et nuit devant l'homme et la femme.
Nos yeux sont inséparables : ouverts ils voient, fermés ils se touchent, ouverts ils s'unissent pour que tu puisses voir devant toi, fermés ils s'unissent pour que mes mains puissent les remplacer et toucher le monde devant moi.

Le monde n'est pas le même à pied qu'en vélo, en vélo qu'en voiture, en voiture qu'en avion, en avion qu'à quatre pattes. Le monde est toujours différent suivant l'endroit d'où nous le voyons, suivant la position dans laquelle les hommes se trouvent, suivant le moyen de locomotion avec lequel les femmes le parcourent, suivant l'heure qu'il est, suivant qu'il fait jour ou nuit, suivant que nous sommes au printemps, en été, en automne ou en hiver.


Vous avez devant vous une infinité de mondes dans un seul monde, car le monde change sans cesse : il suit le mouvement des hommes et des femmes mais aussi le mouvement de la terre. Il se déplace sans cesse parce qu'il suit le déplacement des corps sur la terre et le déplacement de la terre dans le ciel. Le monde que vous voyez devant vous est irreprésentable.

Quand il y a la nuit le jour, elle est plus forte que la nuit. Quand il y a le jour la nuit, il est plus fort que le jour.

Le monde peut se contenir une infinité de fois. Je peux voir dix ou vingt fenêtres à travers ma fenêtre, et plus elles seront loin de ma fenêtre plus ma fenêtre en contiendra.


Mes yeux sont des fenêtres ouvertes sur le ciel. Mes yeux peuvent contenir tous les yeux mais tous les yeux seraient si loin de tes yeux que mes yeux ne les verraient plus.


Tout ce que voient mes yeux est très loin de tes yeux, comme la fenêtre contient un morceau de ciel qui est si loin de la fenêtre que la fenêtre peut le contenir.


Une seule fenêtre peut contenir des milliers de fenêtres de la même grandeur qu'elle. Une fenêtre peut se contenir une infinité de fois comme tes yeux peuvent contenir des milliers d'yeux. Comme mes yeux peuvent se contenir une infinité de fois.


Dans le ciel, une infinité d'étoiles le contient. dans mes yeux, une infinité d'yeux les contient. Tes yeux contiennent l'univers, un univers infiniment éloigné d'eux.


Le contenu du monde c'est son infinité. le monde est fait de son infinité. Le contenu du monde c'est sa répétition infinie à l'infiniment loin. Je vois d'être loin. Plus tu es loin, plus tes yeux contiennent de monde.

Dans ma fenêtre qui mesure environ un mètre sur deux il y a un champ immense, puis une dizaine de maisons et de chemins, puis une centaine d'arbres. Dans ma fenêtre qui mesure toujours un mètre sur deux il y a aussi un morceau de ciel dans lequel brille le jour un énorme soleil plus gros que la terre. Il y a un morceau de ciel qui contient une infinité d'étoiles la nuit.


Il me semble inimaginable d'ouvrir les yeux et de voir dans la fenêtre qui est ouverte devant moi qu'un monde peut y prendre place. Il me semble inimaginable qu'en ouvrant seulement les yeux je peux faire entrer le monde dans ma maison.


Dans vos yeux qui sont beaucoup plus petits que la fenêtre, vous pouvez faire entrer le monde parce que vouss pouvez faire entrer sa lumière.


Dans mes yeux il y a cette fenêtre parce qu'il y a le soleil, il y a tout ce que tu vois parce qu'il fait jour. Dans tes yeux il y a tous les soleils de l'univers.


Mon corps est ma maison. Mes yeux sont mes fenêtres que j'ouvre partout où tu vas dans le jour.
Il me semble inimaginable de voir qu'un simple trou de serrure peut contenir un espace immense, qu'à travers quelques centimètres de fenêtre peut tenir place un morceau de ciel qui contient une infinité d'étoiles.


Il me semble avoir quelque chose d'inimaginable sur le visage, si inimaginable qu'il me fait tenir la lune entre deux doigts.


Tes yeux sont cette fenêtre dont je ne peux toucher que le cadre, tout comme je ne peux toucher de mes yeux que leur tour. Ce qu'il y a dans la fenêtre et ce qu'il y a dans tes yeux est intouchable parce que bien trop loin de moi.


Ce qu'il y a dans la fenêtre c'est ce qu'il y a dans tes yeux. La matière polie et colorée de mes yeux est la matière du ciel bleu. Mes yeux sont mes fenêtres que j'ouvre devant toi pour faire entrer le monde en moi.

Tout ce que nous voyons change si nous changeons de place. Tout ce que nous voyons devient véritablement visible si nous nous déplaçons car tout ce que nous voyons n'existe que par son continuel changement que produit sur lui l'heure de la journée ou le jour de l'année.


Tout paysage bouge pour que l'homme bouge avec lui. Tout paysage change lui-même sans cesse, et voir c'est encore le faire changer par soi-même, c'est bouger comme il bouge, c'est sans cesse changer de place comme sans cesse il change de lumière. Tout bouge, et voir c'est bouger avec tout.
Voir ce n'est pas seulement bouger les yeux, c'est bouger tout son corps. C'est se mettre debout, se retourner, se baisser, se hausser. Voir c'est tourner, se coucher, s'asseoir, s'allonger sur le dos puis sur le ventre. Voir ce n'est pas seulement ouvrir les yeux, c'est ouvrir tout son corps , c'est se mettre dans une infinité de positions, c'est faire une infinité de déplacement tout autour de ce que nous voyons. Voir c'est s'éloigner, s'approcher, reculer, avancer, c'est recouvrir et découvrir de ses mains, c'est monter et descendre, c'est faire apparaître et disparaître, c'est faire la lumière et l'obscurité, c'est se déplacer à pied, c'est monter sur un vélo, puis dans une voiture. Voir c'est changer de vitesse dans un train puis c'est monter dans un avion, c'est utiliser tous les moyens de locomotion, toutes les inventions et toutes les constructions de l'homme, c'est utiliser toutes les possibilités que nous donne notre mouvement, c'est monter et descendre tous les escaliers, monter et descendre tous les étages, monter et descendre à tous les niveaux, grimper sur tous les arbres et sur toutes les montagnes.


Pour voir il faut nous servir de tous les moyens qui nous permettent de bouger et de nous déplacer, car les yeux voient seulement par notre mouvement. Ils vont si vite que leur vitesse reste un mystère. La vitesse des yeux est une vitesse cosmique. Les yeux cillent et rien ne va plus vite. Un seul cillement et ils ont déjà atteint le soleil ou les étoiles dans le ciel.


Si voir c'est monter dans un avion, c'est aussi ramper sur le sol. Si c'est monter dans une voiture, c'est aussi monter dans un arbre ou sur un toit. Si c'est monter sur un cheval c'est aussi monter sur un tabouret ou descendre un étage. Voir c'est bouger comme ses yeux. Voir c'est rouler dans l'espace, c'est se projeter dans la lumière.


L'immobilité nous rend aveugles même les yeux ouverts, comme nos yeux immobiles, et même ouverts, nous sommes morts.



Le champ que tu vois de ma fenêtre, je ne le vois que du premier, du deuxième et du troisième étage, tu ne le vois que de la porte du rez-de-chaussée, de la première, de la deuxième et de la troisième marche de l'entrée, à travers les grilles de la cave, et encore seulement dans les intervalles de deux ou trois barreaux. Tu sais qu'il y a encore un champ, qu'il y a encore deux champs, trois champs, une infinité de ce champ, dans ce champ je voudrais monter sur le toit, voir de chaque angle du toit. Voir encore des champs de ce champ. Voir mille champs par ce champ.


Vous savez qu'il se cache un champ quelque part pas loin de ce champ. Nous savons qu'il se cache un champ de ce champ, peut-être à quelques centaines de mètres derrière nous, peut-être un autre encore à quelques centaines de mètres au-dessus de vous.


Le champ que tu vois de ma fenêtre, il est devant otoi mais il est aussi quelque part derrière moi. Il se cache en cent, en mille, il est partout tout autour de lui, dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, prenant peu de place, tenant dans le trou d'un mur de pierres, dans les carreaux de fenêtres d'une maison que tu ne vois même pas de ma fenêtre.


Le champ que je vois de ta fenêtre, il est là plaqué de côté contre le mur droit et gauche de ma maison, à l'angle de la ferme et du château, au détour d'un chemin. Il est là devant toi ou plutôt une partie de lui, une de ses infimes parties parce qu'il est aussi au-dessus de moi, de l'autre côté devant nous, à chaque pas de ces deux chemins qui y mènent. À chaque pas que vous faites derrière ma fenêtre. Un pas et nous voyons une partie du champ que je ne voyais pas, un autre pas et vous ne voyez plus une autre partie de lui que tu voyais.


Le champ est non seulement là où nous le voyons mais aussi tout autour de lui qui se guette chaque partie de lui. Le champ est entouré par ses champs comme mon image est entourée par ses images. Tu le vois mais nous le voyons seulement d'où vous êtes, et d'où je suis tu n'en distingues jamais qu'une infime partie. C'est seulement à force de me déplacer autour de lui, dans tous les sens et à toutes les distances que tu le vois, que nous le verrons d'où nous ne sommes pas, d'où vous ne serez plus. Seuls les oiseaux sont comme des yeux qui verraient tout. Les oiseaux sont des yeux voyants.
Voir c'est voler, c'est rayonner, c'est envahir. Les yeux envahissent le monde.



Les jambes sont la rallonge de tes mains et de tes yeux. Tu marches pour toucher et voir un peu plus du monde. Nous marchons pour toucher et voir infiniment le monde. Vos jambes vont si loin que vos mains sont infiniment grandes et que vos yeux s'ouvrent partout dans l'espace sans fin.
Tout est si près avec les yeux et si loin avec les jambes.


Si nos jambes sont la rallonge de mes mains et de tes yeux pour la terre, si vous aviez des ailes, elles seraient leur rallonge pour le ciel. Sans tes jambes je n'ai ni mains et ni yeux pour la terre comme sans ailes tu n'as ni mains et ni yeux pour le ciel.


Si nous avions des ailes vous auriez des yeux et des mains pour le ciel comme tu as des jambes et j'ai des mains et des yeux pour la terre.


Mes yeux m'ont fait découvrir le jour mais pas la nuit. Tes yeux t'ont fait dcouvrir le ciel mais pas la terre.
Nous avons en nous la nuit, sans nos yeux. J'ai la terre sous mes pieds et sous mes mains, sans mes yeux.


Les hommes peuvent aller de l'autre côté de la terre, les femmes ne voient rien de plus du ciel dans le ciel comme si les enfants n'avaient pas bougé, comme si l'homme et la femme ne voyaient rien de plus de la terre sur la terre.


Si de l'autre côté de la terre les hommes voient bien autre chose de la terre sur la terre, les femmes n'en voient pas plus qu'elles ne voient du ciel dans le ciel et que j'en vois de ce côté de la terre. Les enfants ont beau marcher nous voyons toujours plus de la terre mais pas plus que nous voyons du ciel.
Le soleil vous lie tous parce que nous le voyons tous de partout sur la terre. L'homme ne voit jamais plus du ciel en marchant que la femme en voit sans bouger. Les enfants ont beau marcher, se déplacer, aller de l'autre côté de la terre, il nous semble toujours être resté sans bouger devant le ciel.
Si de l'autre côté de la terre les hommes ont d'autres paysages terrestres devant les yeux, les femmes n'ont pas d'autres paysages célestes. Les paysages célestes sont les mêmes de ce côté que de l'autre côté de la terre : un soleil ou des étoiles, des étoiles ou un soleil suivant qu'il fait jour ou nuit ou nuit ou jour.


Les hommes ont tous une image différente de la terre devant les yeux. Parce qu'elle est touchable ils ne voient pas seulement avec leurs yeux mais aussi avec leurs mains et avec leurs pieds. Les femmes voient des bosses et des creux, des vallées et des montagnes, des océans et des forêts. Mais les enfants ne volent pas dans le ciel comme ils marchent sur la terre sinon nous verrions des bosses d'air et des creux d'espace, des vallées d'étoiles et des montagnes de soleils, des océans de lumière et des forêts d'obscurité. Du ciel vous avez tous la même image devant les yeux. Parce que le ciel est intouchable l'homme le voit seulement avec ses yeux. La femme voit un soleil et des étoiles.
Comme si vous étiez tous liés par le ciel au-dessus de vous et non par la terre au-dessous, comme si nous étions tous liés par cette même image : le soleil le jour, les étoiles la nuit. Les hommes n'ont qu'à lever les yeux et les femmes auront l'image que les enfants voient de partout sur la terre. Comme si en regardant le ciel les hommes étaient à la fois et en même temps transportés partout sur la terre. Partout où le soleil brille : de ce côté de la terre dans le jour qui se lève et de l'autre côté quand de ce côté de la terre la nuit tombe.


Tu lèves les yeux vers le ciel et tu es au-dessus de l'Asie, au-dessus de l'Amérique, au-dessus de l'Europe. Nous sommes au-dessus de tous les pays, vous êtes partout avec le soleil au-dessus de la terre entière. Comme l'homme ferme les yeux et avec l'obscurité la femme est partout sur la terre. Comme si la vision du ciel ou de la nuit, comme si la vision de l'infini liaient les hommes les femmes et les enfants tous ensemble.

Nous ne pouvons pas dire que nous voyons.
Si vous voyez les yeux des autres hommes que les autres hommes ne voient pas eux-mêmes, si vous ne voyez pas vous-même vos yeux que les autres femmes voient, c'est que chacun vous voyez du monde ce que les autres hommes et femmes ne voient pas, c'est que chacun vous ne voyez pas du monde ce que les enfants voient.
Si tu pouvais voir le monde que les autres femmes, hommes et enfants voient, le monde serait figé comme tes yeux, dans un miroir, le son devant tes yeux qui se voient.
Chacun vous voyez une partie du monde invisible pour les hommes comme chacun vous ne voyez pas une partie du monde visible pour les autres femmes. Comme si tes yeux avec lesquels tu vois le monde seprojetaient hors du monde que je vois.



Si tu vois de l'autre homme ce que l'autre homme ne voit pas, si l'autre femme voit ce que vous ne voyez pas, c'est que chacun voyez ce que l'autre homme ou femme ne voit pas, c'est que l'autre femme ou homme voit ce que chacun ne voyez pas, c'est que tu vois du monde ce que les hommes et les femmes ne voient pas, c'est que les femmes et les hommes voient du monde ce que vous ne voyez pas. Chacun vous voyez ce que les hommes et les femmes qui vous entourent ne voient pas et chacun vous ne voyez pas ce que je vois.



Il faudrait que tu sois à la place des autres hommes ou femmes pour voir ce qu'ils voient, pour voir ce que vous ne voyez pas et pour ne plus voir ce que vous voyez. Si vous voyez chacun ce que les autres hommes ou femmes ne verront jamais c'est parce que les autres hommes ou femmes ne pourront jamais être à votre place. Tu ne verras jamais ce que tous les hommes voient parce que tu ne pourras jamais te mettre à leur place, c'est ainsi que toutes les places où je ne suis pas me permettent de voir le monde. Je vois le monde parce que les hommes voient à ma place ce que je n'en vois pas. Comme si la lumuère de mes propres yeux était la lumière avec laquelle les autres hommes ou femmes voient ce que je ne vois pas. Comme si la lumière de leurs yeux était la lumière avec laquelle je voyais ce qu'ils ne voient pas. Comme si j'étais né pour que les autres hommes et femmes voient, avec la lumière de mes yeux, ce qu'ils n'avaient jamais vu. Comme si les autres femmes et hommes étaient nés pour que tu puisses voir, avec la lumière de leurs yeux, ce que tu n'avais jamais vu.



Quand un homme naît sur la terre d'autres yeux s'ouvrent sur le monde pour que la femme puisse voir avec eux ce qu'elle ne voit pas. Si l'homme ne voit que par un seul endroit sur son corps, si sa vue n'est pas comme son toucher répandue sur tout son corps c'est parce que la femme voit aussi avec tous les autres yeux qui s'ouvrent sur le monde, comme s'ils étaient la continuité de son corps visible, comme si leur lumière délimitait la surface de son corps voyant comme toute la peau qui recouvre le propre corps de l'homme délimite la surface de son corps touchable et aveugle.



Je ne vois que par un seul endroit sur mon corps comme le soleil n'est qu'à un seul endroit dans le ciel, mais sa lumière éclaire le monde.
Tu ne vois que par un seul endroit sur ton corps comme si tu ne pouvais toucher que par tes mains et que la nuit était seulement au bout de tes doigts, comme le jour est au bout de tes yeux.



Si nous pouvons toucher par tout notre corps c'est parce que nous ne pouvons pas toucher avec les autres mains comme nous voyons avec les autres yeux. Nous pouvons tous voir à la fois le soleil au même endroit mais nous ne pourrions pas toucher à la fois la terre au même endroit.
Les mains de votre corps touchable ne sont pas toutes les autres mains mais toute la peau qui recouvre votre propre corps. Comme les yeux de mon corps visible ne sont pas que mes yeux qui s'ouvrent sous mon front mais tous les autres yeux qui s'ouvrent et se sont ouverts sur le monde.
Si tu ne voyais pas avec les autres yeux tu verrais par tout ton corps; tous les yeux fendraient ton corps entièrement.



Les hommes sont dans le noir et ils voient le soleil par deux petits trous sous leur front. Si leur corps tout entier touche, leur corps tout entier ne voit pas.
Les femmes ne voient pas comme elles touchent, elles voient seulement par leurs yeux, par le feu dans le ciel. Les femmes touchent avec leur corps tout entier, avec la terre toute entière.
Si vous pouvez toucher par tout votre corps et que vous voyez seulement par un seul endroit de votre corps c'est parce que vous êtes tout entier dans la nuit avec seulement deux petits jours qui brillent dans cette nuit. Si vous pouviez seulement toucher par un seul endroit de votre corps et voir par tout votre corps vous ne verriez pas car c'est que vous seriez tout entier dans le jour avec seulement deux petites nuits au milieu de ce jour.
Nous voyons par deux petites fentes sous notre front parce que nous sommes tout entier dans la nuit, enfouis dans le noir le plus total. Si nous pouvions seulement toucher par nos mains et voir par tout notre corps, le ciel empli de milliers de soleils aurait ébloui notre nuit dans nos mains pour nous brûler tout entier.
La lumière ne surgit que de l'obscurité. Une infime étincelle dans une nuit infinie suffit à lever le jour. Dans la lumière la lumière n'éclaire pas. Dans la nuit seulement le soleil brille, le feu n'est plus du feu, il est de la lumière.



Quand un homme meurt il vous laisse ce qu'il voit du monde. Tous les hommes qui sont morts vous ont laissé ce qu'ils voyaient du monde. Quand vous arrivez sur terre vos yeux sont pleins de tout ce que tous les hommes et toutes les femmes ont vu depuis l'arrivée de l'homme et de la femme.
Si vous ne connaissez pas les hommes et les femmes et les enfants qui vous entourent sur la terre c'est parce que vous ne voyez pas ce qu'ils voient. Si vous voyiez ce qu'ils voient, si chacun voyait ce que l'autre voit, si tous vous voyiez ce que tous voient vous vous connaîtriez tous sans jamais vous être vus. Vous ne connaissez pas les autres parce qu'ils voient ce que vous ne voyez pas, parce que vous voyez ce qu'ils ne voient pas. Vous ne vous connaissez pas parce que vous ne vous voyez pas vous-mêmes tout entier, vous ne voyez pas vous-mêmes vos propres yeux.
Connaître les autres c'est voir comme eux, c'est apprendre à voir ce qu'ils voient, c'est apprendre à voir ses propres yeux. C'est apprendre à se voir soi-même tout entier.



Si nous connaissons encore moins les animaux que les hommes c'est parce que nous ne pourrons jamais voir ce qu'ils voient, car ce n'est pas que les animaux ne voient pas ce que nous voyons d'eux-mêmes ou qu'eux-mêmes voient ce que nous ne voyons pas de nous-mêmes mais bien plutôt que nous voyons un visible intouchable pour les animaux et que les animaux voient un touchable invisible pour nous-mêmes.
Les animaux ne voient pas la lumière du soleil, ils sentent seulement son feu les chauffer. Si les animaux ne voient pas ce que nous voyons, si nous avons inventé un visible qu'ils ne pourront jamais saisir et qui nous sépare à jamais, les hommes et les femmes qui voient ce que nous ne voyons pas et qui ne voient pas ce que nous voyons ne font pas de nous un animal parmi les autres hommes et femmes ni eux-mêmes des animaux pour nous-mêmes mais un homme parmi les hommes, une femme parmi les femmes, des hommes pour la femme, des femmes pour l'homme, car si notre visible nous sépare des animaux il ne nous sépare pas des hommes; notre visible c'est une partie du monde que les femmes ne voient pas, leur visible c'est une partie du monde que nous ne voyons pas et que nous voyons pour elles et qu'elles voient pour nous. Notre visible c'est ce qui nous rapproche les uns des autres.



Si vous ne connaissez pas les hommes qui vous entourent sur la terre c'est parce que vous ne voyez pas ce qu'ils voient et qu'ils ne voient pas ce que vous voyez. Mais s'il suffit de les voir pour les reconnaître c'est que vous voyez ce qu'ils voient dans leurs yeux.
Si les autres hommes voyaient ce que vous voyez et si vous voyiez ce qu'ils voient vous les reconnaîtriez instantanément comme si vous les aviez déjà vus et que vous aviez déjà vu ce qu'ils voient.
Si tous les hommes voyaient ce que chaque femme voit, tous les hommes auraient vu toutes les femmes qu'ils n'ont jamais rencontrées.
Si nous sommes tous reconnaissables à la vue de nos yeux c'est parce que nos yeux reflètent à travers eux le monde qu'ils voient et que chacun nous voyons du monde ce que l'autre ne voit pas.
Si je porte mon identité dans mes yeux c'est parce que je porte en eux le monde qu'ils voient, et que le monde qu'ils voient n'a jamais été vu par d'autres yeux.



Vous voyez chacun ce que les autres ne voient pas, c'est ainsi que vos yeux sont ce qui vous montre aux autres et vous rend reconnaissable à leurs yeux. Avec vos yeux vous n'êtes plus inconnus des autres, car vos yeux voient un monde que les autres n'ont jamais vu et qui fait l différence avec eux. Vos yeux s'ouvrent pour vous dévoiler à leurs yeux.
Nous n'avons pas de patrie. Nous sommes du monde que nous voyons et que personne n'a jamais vu. Nous voyons chacun une partie différente du monde qui, à nous tous, rend le monde tout entier visible. Nous n'avons pas de patrie, nous sommes du pays que nous voyons car les vraies frontières sont délimitées par ce que nos yeux voient. Nous sommes d'un pays inconnu des autres que les autres reconnaissent seulement à la vue de nos yeux. Comme si nos yeux émettaient une lumière si différente de voir ce qu'ils voient que nous ne pouvions pas rester inconnu une fois nos yeux vus.



Je qui vous différencie les uns des autres ce n'est pas la couleur de votre peau comme chez les animaux, c'est la couleur du monde que vous voyez et qui colore vos yeux d'un regard différent pour chacun de vous.
Si tu n'es reconnaissable que par un seul endroit de ton corps c'est parce que tu ne vois que par cet endroit sur ton corps.
L'homme ou la femme que tu ne peux pas toucher est beaucoup plus reconnaissable visuellement que l'homme ou la femme qui est proche de toi et que tu peux atteindre. Si tu es reconnaissable par tout ton corps aux hommes et aux femmes qui te sont proches c'est parce que tu touches par tout ton corps les hommes ou les femmes qui te sont proches. Si vous vous aimiez entre vous, vous pourriez vous reconnaître à n'importe quelle partie de votre corps.
Si les hommes sont plus reconnaissables à leurs yeux qu'à leurs mains c'est parce qu'ils sont plus vus que touchés, plus visibles que touchables.
Si les femmes étaient plus touchables que visibles elles seraient plus reconnaissables à leurs mains ou à leurs pieds ou à toutes autres parties de leur corps qu'à leurs yeux; comme si leurs yeux par où nous les reconnaissons portaient en eux un corps qui, quand il rencontrait d'autres yeux, s'enlaçait avec l'autre corps qui s'échappait de ces autres yeux. Comme si les yeux ne se voyaient pas mais se touchaient pour se reconnaître. Comme si les yeux s'accouplaient pour se rendre reconnaissables entre eux et faire naître la vue.
Si vous étiez du monde que vous touchez des mains et des pieds vous seriez aveugles et vous seriez tous du même monde. Vous seriez chacun avec la même nuit sous vos mains et sous vos pieds car il n'y a pas une infinité de nuits comme il y a une infinité de jours. Il y a une nuit infinie qui vous recouvre tous et qui vous fait touchables par tout votre corps. Une nuit infinie qui vous recouvre tous sans vous séparer les uns des autres et qui ne vous fait plus chacun vous-mêmes mais qui vous rassemble tous en une seule et même masse de vie aveugle.



Je ne peux pas être de ce monde là devant moi et au-dessous de moi, je ne suis pas né à cet endroit où mon corps s'est allongé et où mes pieds se sont posés et ont touché le sol pour la première fois. Je suis né là où mon corps s'est levé dans le jour pour voir le soleil, le soleil que je vois de partout sur la terre.
Si les animaux existent là où ils sont nés c'est parce qu'ils n'existent pas visibles. Ils n'existent que touchables parce qu'ils n'ont pas pour eux le soleil et sa lumière mais la terre, l'eau et l'air.
Nommer le lieu de ta naissance c'est nommer l'animal que tu es encore et non l'humain que tu serais dejà. Tu n'es pas né là où tu le dis, là où on te l'a dit, tu es né là où la lumière t'a éclairé pour la première fois; peut-être à tout autre endroit de ta naissance, peut-être il n'y a que quelques heures dans les yeux que tu viens de croiser devant toi.
La naissance des hommes n'a pas de lieu sur la terre ni de date dans le temps. Elle peut avoir lieu dans l'espace à des années-lumière du soleil qui éclaire le monde.



Si l'on nous reconnaît à la vue de nos yeux c'est parce que nos yeux se sont habillés d'une couleur différente pour chacun de nous, et inconnu jusqu'alors, pour pouvoir nous rendre visibles.
Mes yeux se sont colorés d'une couleur unique pour que je puisse moi-même exister.
Il suffit que l'on te regarde une fois dans les yeux pour que l'on te reconnaisse ensuite instantanément comme si quand on avait vu tes yeux on reconnaissait ton corps, et que la vision de tes yeux avait une fois pour toutes éclairé ton corps d'une lumière si différente que tu ne pouvais plus être confondu avec aucun autre être vivant sur la terre.

Nous sommes tous d'une planète inconnue.

Sources :
La Parole Vaine

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana Evangelizt - Publié dans : TEXTES A LIRE
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Mardi 24 octobre 2006

 

 

 

 

L'Evangile selon le spiritisme

CONTENANT
L’EXPLICATION DES MAXIMES MORALES DU CHRIST
LEUR CONCORDANCE AVEC LE SPIRITISME

ET LEUR APPLICATION AUX DIVERSES POSITIONS DE LA VIE

par ALLAN KARDEC 

 

 

4ème partie 

3ème partie

2ème partie

1ère partie

 

 

CHAPITRE IV

PERSONNE NE PEUT VOIR LE ROYAUME DE DIEU S'IL NE NAIT DE NOUVEAU.

 

Résurrection et réincarnation. - Liens de famille fortifiés par la réincarnation et brisés par l'unité d'existence. - Instructions des Esprits : Limites de l'incarnation. - L'incarnation est-elle un châtiment ?


1. Jésus étant venu aux environs de Césarée-de-Philippe, interrogea ses disciples et leur dit : Que disent les hommes touchant le Fils de l'Homme ? Qui disent-ils que je suis ? - Ils lui répondirent : Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste ; les autres Elie, les autres Jérémie ou quelqu'un des prophètes. - Jésus leur dit : Et vous autres, qui dites-vous que je suis ? - Simon-Pierre, prenant la parole, lui dit : Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu vivant. - Jésus lui répondit : Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean, parce que
ce n'est point la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux. (Saint Matthieu, ch. XVI, v. de 13 à 17 ; saint Marc, ch. VIII, v. de 27 à 30.)

2. Cependant Hérode le Tétrarque entendit parler de tout ce que faisait Jésus, et son esprit était en suspens, - parce que les uns disaient que Jean était ressuscité d'entre les morts ; les autres qu'Elie était apparu, et d'autres qu'un des anciens prophètes était ressuscité. - Alors Hérode dit : J'ai fait couper la tête à Jean ; mais qui est celui de qui j'entends dire de si grandes choses ? Et il avait envie de le voir. (Saint Marc, ch. VI, v. 14, 15 ; saint Luc, ch. IX, v. 7, 8, 9.)


3. (Après la transfiguration.) Ses disciples l'interrogèrent alors et lui dirent : Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'il faut qu'Elie revienne auparavant ? - Mais Jésus leur répondit : Il est vrai
qu'Elie doit revenir et rétablir toutes choses ; - mais je vous déclare qu'Elie est déjà venu, et ils ne l'ont point connu, mais ils l'ont traité comme il leur a plu. C'est ainsi qu'ils feront souffrir le Fils de l'Homme. - Alors ses disciples comprirent que c'était de Jean-Baptiste qu'il leur avait parlé. (Saint Mathieu, ch. XVIII, v, de 10 à 13 ; saint Marc, ch. IX, v. 10, 11, 12.)


Résurrection et réincarnation.


4. La réincarnation faisait partie des dogmes juifs sous le nom de résurrection ; seuls les Sadducéens, qui pensaient que tout finit à la mort, n'y croyaient pas. Les idées des Juifs sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, n'étaient pas clairement définies, parce qu'ils n'avaient que
des notions vagues et incomplètes sur l'âme et sa liaison avec le corps. Ils croyaient qu'un homme qui a vécu pouvait revivre, sans se rendre un compte précis de la manière dont la chose pouvait avoir lieu ; ils désignaient par le mot résurrection ce que le spiritisme appelle plus judicieusement réincarnation. En effet, la résurrection suppose le retour à la vie du corps qui est mort, ce que la science démontre être matériellement impossible, surtout quand les éléments de ce corps sont depuis longtemps dispersés et absorbés. La réincarnation est le retour de l'âme ou Esprit à la vie corporelle, mais dans un autre corps nouvellement formé pour lui, et qui n'a rien de commun avec l'ancien. Le mot résurrection pouvait ainsi s'appliquer à Lazare, mais non à Elie, ni aux autres prophètes. Si donc, selon leur croyance, Jean-Baptiste était Elie, le corps de Jean ne pouvait être celui d'Elie, puisqu'on avait vu Jean enfant et que l'on connaissait son père et sa mère. Jean pouvait donc être Elie réincarné, mais non ressuscité.


5. Or, il y avait un homme d'entre les Pharisiens, nommé
Nicodème, sénateur des Juifs, - qui vint la nuit trouver Jésus, et lui dit : Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur ; car personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu n'est avec lui.


Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis : Personne ne peut voir le royaume de Dieu
s'il ne naît de nouveau.


Nicodème lui dit : Comment peut naître un homme qui est déjà vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère, pour naître une seconde fois ?


Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis :
Si un homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. - Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est Esprit. - Ne vous étonnez pas de ce que je vous ai dit, qu'il faut que vous naissiez de nouveau. - L'Esprit souffle où il veut, et vous entendez sa voix, mais vous ne savez d'où il vient, ni où il va ; il en est de même de tout homme qui est né de l'Esprit.


Nicodème lui répondit : Comment cela peut-il se faire ? - Jésus lui dit : Quoi !
vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses ! - En vérité, en vérité, je vous dis que nous ne disons que ce que nous savons, et que nous ne rendons témoignage que de ce que nous avons vu ; et cependant vous ne recevrez point notre témoignage. - Mais si vous ne me croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre, comment me croirez-vous lorsque je vous parlerai des choses du ciel ? (Saint Jean, ch. III, v. de 1 à 12.)


6. La pensée que Jean-Baptiste était Elie, et que les prophètes pouvaient revivre sur la terre, se retrouve en maints passages des Evangiles, notamment dans ceux relatés ci-dessus (n°, 1, 2, 3). Si cette croyance avait été une erreur, Jésus n'eût pas manqué de la combattre, comme il en a combattu tant d'autres ; loin de là, il la sanctionne de toute son autorité, et la pose en principe et comme une condition nécessaire quand il dit : Personne ne peut voir le royaume des cieux
s'il ne naît de nouveau ; et il insiste en ajoutant : Ne vous étonnez pas de ce que je vous dis qu'il FAUT que vous naissiez de nouveau.


7. Ces mots : «Si un homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit, ont été interprétés dans le sens de la régénération par l'eau du baptême ; mais le texte primitif portait simplement :
Ne renaît de l'eau et de l'Esprit, tandis que, dans certaines traductions, à de l'Esprit on a substitué : du Saint-Esprit, ce qui ne répond plus à la même pensée. Ce point capital ressort des premiers commentaires faits sur l'Evangile, ainsi que cela sera un jour constaté sans équivoque possible3.


8. Pour comprendre le sens véritable de ces paroles, il faut également se reporter à la signification du mot
eau qui n'était point employé dans son acception propre.


Les connaissances des Anciens sur les sciences physiques étaient très imparfaites ; ils croyaient que la terre était sortie des eaux, c'est pourquoi ils regardaient l'eau comme l'élément générateur absolu ; c'est ainsi que dans la Genèse il est dit : «L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux ; flottait à la surface des eaux ; - Que le firmament soit fait au milieu des eaux ; - Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que l'élément aride paraisse ; - Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre et sous le firmament.»


D'après cette croyance,
l'eau était devenue le symbole de la nature matérielle, comme l'Esprit était celui de la nature intelligente. Ces mots : «Si l'homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit, ou en eau et en Esprit,» signifient donc : «Si l'homme ne renaît avec son corps et son âme.» C'est dans ce sens qu'ils ont été compris dans le principe.


Cette interprétation est d'ailleurs justifiée par ces autres paroles :
Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est l'Esprit. Jésus fait ici une distinction positive entre l'Esprit et le corps. Ce qui est né de la chair est chair, indique clairement que le corps seul procède du corps, et que l'Esprit est indépendant du corps.


9. L'Esprit souffle où il veut ; vous entendez sa voix, mais vous ne savez ni d'où il vient ni où il va, peut s'entendre de l'Esprit de Dieu qui donne la vie à qui il veut, ou de l'âme de l'homme ; dans cette dernière acception, «Vous ne savez d'où il vient ni où il va» signifie
que l'on ne connaît ni ce qu'a été, ni ce que sera l'Esprit. Si l'Esprit, ou âme, était créé en même temps que le corps, on saurait d'où il vient, puisqu'on connaîtrait son commencement. En tout état de cause, ce passage est la consécration du principe de la préexistence de l'âme, et par conséquent de la pluralité des existences.


10. Or, depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu'à présent, le royaume des Cieux se prend par violence, et
ce sont les violents qui l'emportent ; - car, jusqu'à Jean, tous les prophètes, aussi bien que la loi, ont prophétisé ; - et si vous voulez comprendre ce que je vous dis, c'est lui-même qui est Elie qui doit venir. - Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. (Saint Matthieu, ch XI, v. de 12 à 15.)


11. Si le principe de la réincarnation exprimé dans saint Jean pouvait, à la rigueur, être interprété dans un sens purement mystique, il ne saurait en être de même dans ce passage de saint Matthieu, qui est sans équivoque possible :
c'est LUI-MEME qui est Elie qui doit venir ; il n'y a là ni figure, ni allégorie : c'est une affirmation positive. - «Depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu'à présent le royaume des cieux se prend par violence.» Que signifient ces paroles, puisque Jean-Baptiste vivait encore à ce moment-là ? Jésus les explique en disant : «Si vous voulez comprendre ce que je dis, c'est lui-même qui est Elie qui doit venir.» Or, Jean n'étant autre qu'Elie, Jésus fait allusion au temps où Jean vivait sous le nom d'Elie. «Jusqu'à présent le royaume des cieux se prend par violence,» est une autre allusion à la violence de la loi mosaïque qui commandait l'extermination des infidèles pour gagner la Terre Promise, Paradis des Hébreux, tandis que, selon la nouvelle loi, le ciel se gagne par la charité et la douceur.


Puis il ajoute :
Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. Ces paroles, si souvent répétées par Jésus, disent clairement que tout le monde n'était pas en état de comprendre certaines vérités.


12. Ceux de votre peuple qu'on avait fait mourir
vivront de nouveau ; ceux qui étaient tués au milieu de moi ressusciteront. Réveillez-vous de votre sommeil, et chantez les louanges de Dieu, vous qui habitez dans la poussière ; parce que la rosée qui tombe sur vous est une rosée de lumière, et que vous ruinerez la terre et le règne des géants. (Isaïe, ch. XXVI, v. 19.)


13. Ce passage d'Isaïe est tout aussi explicite : «Ceux de votre peuple qu'on avait fait mourir vivront de nouveau.» Si le prophète avait entendu parler de la vie spirituelle, s'il avait voulu dire que ceux que l'on a fait mourir n'étaient pas morts en Esprit, il aurait dit : vivent encore, et non vivront de nouveau. Dans le sens spirituel, ces mots seraient un non-sens, puisqu'ils impliqueraient une interruption dans la vie de l'âme.

Dans le sens de régénération morale, ils seraient la négation des peines éternelles, puisqu'ils établissent en principe que tous ceux qui sont morts revivront.


14. Mais quand l'homme est mort une fois, que
son corps, séparé de son esprit, est consumé, que devient-il ? L'homme étant mort une fois, pourrait-il bien revivre de nouveau ? Dans cette guerre où je me trouve tous les jours de ma vie, j'attends que mon changement arrive. (JOB, ch. XIV, v. 10, 14. Traduction de Le Maistre de Sacy.)


Quand l'homme meurt, il perd toute sa force, il expire ; puis où est-il ? - Si l'homme meurt, revivra-t-il ? Attendrai-je tous les jours de mon combat, jusqu'à ce qu'il m'arrive quelque changement ? (Id. Traduction protestante d'Osterwald.)


Quand l'homme est mort,
il vit toujours ; en finissant les jours de mon existence terrestre, j'attendrai, car j'y reviendrai de nouveau. (Id. Version de l'Eglise grecque.)

 
15. Le principe de la pluralité des existences est clairement exprimé dans ces trois versions. On ne peut supposer que Job ait voulu parler de la régénération par l'eau du baptême qu'il ne connaissait certainement pas. «L'homme étant mort une fois, pourrait-il bien revivre de nouveau ?» L'idée de mourir une fois et de revivre, implique celle de
mourir et de revivre plusieurs fois. La version de l'Eglise grecque est encore plus explicite, si c'est possible. «En finissant les jours de mon existence terrestre, j'attendrai, car j'y reviendrai ;» c'est-à-dire, je reviendrai à l'existence terrestre. Ceci est aussi clair que si quelqu'un disait : «Je sors de ma maison, mais j'y reviendrai.»
«Dans cette guerre où je me trouve tous les jours de ma vie, j'attends que mon changement arrive.» Job veut évidemment parler de la lutte qu'il soutient contre les misères de la vie
; il attend son changement, c'est-à-dire il se résigne. Dans la version grecque, j'attendrai semble plutôt s'appliquer à la nouvelle existence : «Lorsque mon existence terrestre sera finie, j'attendrai, car j'y reviendrai ;» Job semble se placer, après sa mort, dans l'intervalle qui sépare une existence de l'autre, et dire que là il attendra son retour.


16. Il n'est donc pas douteux que, sous le nom de résurrection, le principe de la réincarnation était
une des croyances fondamentales des Juifs ; qu'il est confirmé par Jésus et les prophètes d'une manière formelle ; d'où il suit que nier la réincarnation, c'est renier les paroles du Christ. Ses paroles feront un jour autorité sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, quand on les méditera sans parti pris.

17. Mais à cette autorité, au point de vue religieux, vient s'ajouter, au point de vue philosophique, celle des preuves qui résultent de l'observation des faits ; quand des effets on veut remonter aux causes, la réincarnation apparaît comme une nécessité absolue, comme une condition inhérente à l'humanité, en un mot, comme une loi de nature ; elle se révèle par ses résultats d'une manière pour ainsi dire matérielle, comme le moteur caché se révèle par le mouvement ; elle seule peut dire à l'homme d'où il vient, où il va, pourquoi il est sur la terre, et justifier toutes les anomalies et toutes les injustices apparentes que présente la vie4.


Sans le principe de la préexistence de l'âme et de la pluralité des existences, la plupart des maximes de l'Evangile sont inintelligibles ; c'est pourquoi elles ont donné lieu à des interprétations si contradictoires ;
ce principe est la clef qui doit leur restituer leur véritable sens.
Les liens de famille fortifiés par la réincarnation et brisés par l'unité d'existence.


18. Les liens de famille ne sont
point détruits par la réincarnation, ainsi que le pensent certaines personnes ; ils sont au contraire fortifiés et resserrés : c'est le principe opposé qui les détruit.


Les Esprits forment dans l'espace des groupes ou familles unis par l'affection, la sympathie et la similitude des inclinations ; ces Esprits, heureux d'être ensemble, se recherchent ;
l'incarnation ne les sépare que momentanément, car, après leur rentrée dans l'erraticité, ils se retrouvent comme des amis au retour d'un voyage. Souvent même ils se suivent dans l'incarnation, où ils sont réunis dans une même famille, ou dans un même cercle, travaillant ensemble à leur mutuel avancement. Si les uns sont incarnés et que les autres ne le soient pas, ils n'en sont pas moins unis par la pensée ; ceux qui sont libres veillent sur ceux qui sont en captivité ; les plus avancés cherchent à faire progresser les retardataires. Après chaque existence ils ont fait un pas dans la voie de la perfection ; de moins en moins attachés à la matière, leur affection est plus vive par cela même qu'elle est plus épurée, qu'elle n'est plus troublée par l'égoïsme ni par les nuages des passions. Ils peuvent donc ainsi parcourir un nombre illimité d'existences corporelles sans qu'aucune atteinte soit portée à leur mutuelle affection.


Il est bien entendu qu’il s'agit ici de
l'affection réelle d'âme à âme, la seule qui survive à la destruction du corps, car les êtres qui ne s'unissent ici-bas que par les sens n'ont aucun motif de se rechercher dans le monde des Esprits. Il n'y a de durables que les affections spirituelles ; les affections charnelles s'éteignent avec la cause qui les a fait naître ; or cette cause n'existe plus dans le monde des Esprits, tandis que l'âme existe toujours. Quant aux personnes unies par le seul mobile de l'intérêt, elles ne sont réellement rien l'une à l'autre : la mort les sépare sur la terre et dans le ciel.


19.
L'union et l'affection qui existent entre parents sont l'indice de la sympathie antérieure qui les a rapprochés ; aussi dit-on en parlant d'une personne dont le caractère, les goûts et les inclinations n'ont aucune similitude avec ceux de ses proches, qu'elle n'est pas de la famille. En disant cela, on énonce une plus grande vérité qu'on ne le croit. Dieu permet, dans les familles, ces incarnations d'Esprits antipathiques ou étrangers, dans le double but de servir d'épreuve pour les uns, et de moyen d'avancement pour les autres. Puis les mauvais s'améliorent peu à peu au contact des bons et par les soins qu'ils en reçoivent ; leur caractère s'adoucit, leurs moeurs s'épurent, les antipathies s'effacent ; c'est ainsi que s'établit la fusion entre les différentes catégories d'Esprits, comme elle s'établit sur la terre entre les races et les peuples.


20. La crainte de l'augmentation indéfinie de la parenté, par suite de la réincarnation, est une crainte égoïste, qui prouve que
l'on ne se sent pas un amour assez large pour le reporter sur un grand nombre de personnes. Un père qui a plusieurs enfants les aime-t-il donc moins que s'il n'en avait qu'un seul ? Mais, que les égoïstes se rassurent, cette crainte n'est pas fondée. De ce qu'un homme aura eu dix incarnations, il ne s'ensuit pas qu'il retrouvera dans le monde des Esprits dix pères, dix mères, dix femmes et un nombre proportionné d'enfants et de nouveaux parents ; il n'y retrouvera toujours que les mêmes objets de son affection qui lui auront été attachés sur la terre, à des titres différents, et peut-être au même titre.


21. Voyons
maintenant les conséquences de la doctrine de la non-réincarnation. Cette doctrine annule nécessairement la préexistence de l'âme ; les âmes étant créées en même temps que le corps, il n'existe entre elles aucun lien antérieur ; elles sont complètement étrangères les unes aux autres ; le père est étranger à son fils ; la filiation des familles se trouve ainsi réduite à la seule filiation corporelle, sans aucun lien spirituel. Il n'y a donc aucun motif de se glorifier d'avoir eu pour ancêtres tels ou tels personnages illustres. Avec la réincarnation, ancêtres et descendants peuvent s'être connus, avoir vécu ensemble, s'être aimés, et se trouver réunis plus tard pour resserrer leurs liens sympathiques.


22. Voilà pour le passé. Quant à l'avenir, selon un des dogmes fondamentaux qui découlent de la non-réincarnation, le sort des âmes est irrévocablement fixé après une seule existence ; la fixation définitive du sort implique
la cessation de tout progrès, car s'il y a progrès quelconque, il n'y a plus de sort définitif ; selon qu'elles ont bien ou mal vécu, elles vont immédiatement dans le séjour des bienheureux ou dans l'enfer éternel ; elles sont ainsi immédiatement séparées pour toujours, et sans espoir de se rapprocher jamais, de telle sorte que pères, mères et enfants, maris et femmes, frères, soeurs, amis, ne sont jamais certains de se revoir : c'est la rupture la plus absolue des liens de famille.


Avec la réincarnation, et le progrès qui en est la conséquence,
tous ceux qui se sont aimés se retrouvent sur la terre et dans l'espace, et gravitent ensemble pour arriver à Dieu. S'il en est qui faillissent en route, ils retardent leur avancement et leur bonheur, mais tout espoir n'est pas perdu ; aidés, encouragés et soutenus par ceux qui les aiment, ils sortiront un jour du bourbier où ils sont engagés. Avec la réincarnation enfin, il y a solidarité perpétuelle entre les incarnés et les désincarnés, de là le resserrement des liens d'affection.


23. En résumé, quatre alternatives se présentent à l'homme pour son avenir d'outre-tombe : 1º
le néant, selon la doctrine matérialiste ; 2º l'absorption dans le tout universel, selon la doctrine panthéiste ; 3° l'individualité avec fixation définitive du sort, selon la doctrine de l'Eglise ; 4º l'individualité avec progression indéfinie, selon la doctrine spirite. Selon les deux premières les liens de famille sont rompus après la mort, et il n'y a nul espoir de se retrouver ; avec la troisième, il y a chance de se revoir, pourvu que l'on soit dans le même milieu, et ce milieu peut être l'enfer comme le paradis ; avec la pluralité des existences, qui est inséparable de la progression graduelle, il y a certitude dans la continuité des rapports entre ceux qui se sont aimés, et c'est là ce qui constitue la véritable famille.

 

INSTRUCTIONS DES ESPRITS


Limite de l'incarnation.

 

Quelles sont les limites de l'incarnation ?


L'incarnation n'a point, à proprement parler, de limites nettement tracées, si l'on entend par là l'enveloppe qui constitue le corps de l'Esprit, attendu que
la matérialité de cette enveloppe diminue à mesure que l'Esprit se purifie. Dans certains mondes plus avancés que la terre, elle est déjà moins compacte, moins lourde et moins grossière, et par conséquent sujette à moins de vicissitudes ; à un degré plus élevé, elle est diaphane et presque fluidique ; de degré en degré, elle se dématérialise et finit par se confondre avec le périsprit. Selon le monde sur lequel l'Esprit est appelé à vivre, celui-ci prend l'enveloppe appropriée à la nature de ce monde.


Le périsprit lui-même subit des
transformations successives ; il s'ethérise de plus en plus jusqu'à l'épuration complète qui constitue les purs Esprits. Si des mondes spéciaux sont affectés, comme stations, aux Esprits très avancés, ces derniers n'y sont point attachés comme dans les mondes inférieurs ; l'état de dégagement où ils se trouvent leur permet de se transporter partout où les appellent les missions qui leur sont confiées.


Si l'on considère l'incarnation au point de vue matériel, telle qu'elle a lieu sur la terre, on peut dire qu'elle est
limitée aux mondes inférieurs ; il dépend de l'Esprit, par conséquent, de s'en affranchir plus ou moins promptement en travaillant à son épuration.
Il est à considérer aussi que dans l'état errant, c'est-à-dire dans
l'intervalle des existences corporelles, la situation de l'Esprit est en rapport avec la nature du monde auquel le lie son degré d'avancement ; qu'ainsi, dans l'erraticité, il est plus ou moins heureux, libre et éclairé, selon qu'il est plus ou moins dématérialisé. (SAINT LOUIS, Paris, 1859.)


Nécessité de l'incarnation.


25. L'incarnation est-elle une punition, et n'y a-t-il que les Esprits coupables qui y soient assujettis ?


Le passage des Esprits par la vie corporelle est nécessaire pour que ceux-ci puissent accomplir, à l'aide
d'une action matérielle, les desseins dont Dieu leur confie l'exécution ; elle est nécessaire pour eux-mêmes, parce que l'activité qu'ils sont obligés de déployer aide au développement de l'intelligence. Dieu étant souverainement juste doit faire une part égale à tous ses enfants ; c'est pour cela qu'il donne à tous un même point de départ, la même aptitude, les mêmes obligations à remplir et la même liberté d'agir ; tout privilège serait une préférence, et toute préférence une injustice. Mais l'incarnation n'est pour tous les Esprits qu'un état transitoire ; c'est une tâche que Dieu leur impose à leur début dans la vie, comme première épreuve de l'usage qu'ils feront de leur libre arbitre. Ceux qui remplissent cette tâche avec zèle franchissent rapidement et moins péniblement ces premiers degrés de l'initiation, et jouissent plus tôt du fruit de leurs travaux. Ceux, au contraire, qui font un mauvais usage de la liberté que Dieu leur accorde retardent leur avancement ; c'est ainsi que, par leur obstination, ils peuvent prolonger indéfiniment la nécessité de se réincarner, et c'est alors que l'incarnation devient un châtiment. (SAINT LOUIS, Paris, 1859.)


26. Remarque. Une comparaison vulgaire fera mieux comprendre cette différence. L'écolier n'arrive aux grades de la science qu'après avoir parcouru la série des classes qui y conduisent. Ces classes,
quel que soit le travail qu'elles exigent, sont un moyen d'arriver au but, et non une punition. L'écolier laborieux abrège la route, et y trouve moins d'épines ; il en est autrement pour celui que sa négligence et sa paresse obligent à redoubler certaines classes. Ce n'est pas le travail de la classe qui est une punition, mais l'obligation de recommencer le même travail.


Ainsi en est-il de l'homme sur la terre. Pour l'Esprit du sauvage qui est presque au début de la vie spirituelle, l'incarnation est un moyen de développer son intelligence ; mais pour l'homme éclairé en qui le sens moral est largement développé, et qui est obligé de redoubler les étapes d'une vie corporelle pleine d'angoisses, tandis qu'il pourrait déjà être arrivé au but, c'est un châtiment par la nécessité où il est de prolonger son séjour dans les mondes inférieurs et malheureux. Celui, au contraire, qui travaille activement à son progrès moral peut, non seulement abréger la durée de l'incarnation matérielle, mais franchir en une seule fois les degrés intermédiaires qui le séparent des mondes supérieurs.


Les Esprits ne pourraient-ils s'incarner qu'une seule fois sur le même globe, et accomplir leurs différentes existences dans des sphères différentes ?

 Cette opinion ne serait admissible que si tous les hommes étaient, sur la terre, exactement au même niveau intellectuel et moral. Les différences qui existent entre eux, depuis le sauvage jusqu'à l'homme civilisé, montrent les degrés qu'ils sont appelés à franchir. L'incarnation, d'ailleurs, doit avoir un but utile ; or, quel serait celui des incarnations éphémères des enfants qui meurent en bas âge ? Ils auraient souffert sans profit pour eux ni pour autrui : Dieu, dont toutes les lois sont souverainement sages, ne fait rien d'inutile. Par la réincarnation sur le même globe, il a voulu que les mêmes Esprits se trouvant de nouveau en contact, eussent occasion de réparer leurs torts réciproques ; par le fait de leurs relations antérieures, il a voulu, en outre, fonder les liens de famille sur une base spirituelle, et appuyer sur une loi de nature les principes de solidarité, de fraternité et d'égalité.

 

Cinquième partie

 

 

3 La traduction d'Osterwald est conforme au texte primitif ; elle porte : ne renaît de l'eau et de l'Esprit ; celle de Sacy dit : du Saint-Esprit ; celle de Lamennais : de l'Esprit-Saint.

4 Voir, pour les développements du dogme de la réincarnation, Le Livre des Esprits, ch. IV et V ; Qu'est-ce que le Spiritisme ? chap. II, par Allan Kardec ; La Pluralité des existences, par Pezzani.

Posté par Adriana Evangelizt

 

Par Adriana Evangelizt - Publié dans : LE GALILEEN
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